Totémisme

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Maison et mât totémique autochtones de la côte Ouest, Colombie-Britannique, vers 1885

Le totémisme est une organisation clanique ou tribale fondée sur le principe du totem.

Description[modifier | modifier le code]

La conception traditionnelle du totémisme par les anthropologues[1] associe plusieurs éléments :

  • Ancêtre : le totem est une espèce naturelle (un animal ou un végétal, parfois un phénomène naturel), présenté comme un ancêtre mythique ou un parent lointain de son groupe social (en général le clan, parfois la fratrie, la classe d'âge) ; cette espèce symbolique peut être représentée par un "totem", au sens d'objet rituel sculpté, peint, façonné.
  • Éponyme : souvent cet "ancêtre" donne son nom au clan. Les cinq principaux totems des Ojibwé étaient la grue cendrée, le Poisson-chat, le huard, l'ours et la martre.
  • Homologie ou classification : le totem est une façon d'établir des corrélations entre, d'un côté, les végétaux ou les animaux, et, de l'autre, les groupes humains sociaux. Le terme "totem" sert parfois, chez les Ojibwé, à énoncer son appartenance clanique : makwa nindotem, "l'ours est mon clan" ; il s'agit en fait d'une formule abréviative qui recouvre la signification suivante : "Je suis apparenté avec celui qui appartient au clan dont l'éponyme est l'ours, donc j'appartiens à ce clan"[2].
  • Religion : le totem est sacré, on ne le consomme pas, on le respecte, on le craint, le totem est présenté comme le fondement des institutions, un modèle de comportement, une exigence d'organisation.
  • Parenté, exogamie : le totem organise les alliances et les systèmes de parenté, la plupart du temps, obligation est faite de choisir son conjoint en dehors du clan qui a le même totem ; l'exogamie totémique exige que les épouses soient d’un clan (par ex. l'Ours) et les époux forcément d’un autre (par ex. la Martre).

Cela dit, ces éléments ne font pas bloc, en particulier on peut détacher l'exogamie : il existe des clans totémiques endogames. Le point le plus important est la définition du totem comme apparentement ou amitié entre une espèce naturelle et un groupe humain, en même temps que la définition du totémisme comme organisation sociale du clan (groupe exogame dont les membres se réclament d'un ancêtre commun, en vertu d'un mode de filiation exclusif).

Il faut distinguer le totémisme de la possession d'un esprit tutélaire, phénomène répandu chez les Nord-Amérindiens. Les Arabes étaient des sociétés qui adoptent le totémisme dans certains animaux[3].

Histoire du totémisme, comme catégorie anthropologique[modifier | modifier le code]

C'est à partir d’un terme ojibwé, langue algonquine parlée autour des Grands Lacs de l'Amérique du Nord, que se constitue le "totémisme". Le mot revient à un anglais, John Long, qui l'utilisa en 1791 pour désigner un esprit bienveillant qui protège les hommes. Un groupe d'hommes est ainsi sous la protection d'un totem[4]. C'est James George Frazer qui introduit le débat sur le totémisme en 1887 et qui propose la définition suivante : « un totem est une classe d'objets matériels que le sauvage considère avec un respect superstitieux et environnementale, croyant qu'il existe entre lui et chacun des membres de la classe une relation intime et tout à fait spéciale ».

Pour les Américains, qui révisent les théories britanniques (théories britanniques constituées à partir de l'ethnographie australienne) à la lumière des faits amérindiens, le totem désigne le nom d'un groupe. On privilégie la relation entre le groupe ou l'individu avec l'objet naturel duquel il porte le nom. Boas précise qu'il ne cherche pas à étendre cette analyse, car il n'entend pas faire du totémisme une théorie générale, au contraire de Frazer, qui cherche une unité dans le totémisme.

Ainsi, si le mot totem vient de l'ojibwé (langue amérindienne de l'Amérique du Nord), Frazer (et l'école évolutionniste britannique) fait de l'Australie le terrain privilégié du totémisme, qu'il veut constituer en théorie générale.

Boas (et les anthropologues américains) propose une autre définition du totémisme à partir des faits amérindiens, mais il précise que ce qu'il avance ne concerne que les Indiens Kwakiutl. Il considère davantage le totémisme comme un outil analytique servant à décrire des situations ethnographiques particulières. Pour les Américains, le totémisme « en général » n'existe pas.

Pour Freud, le repas totémique est absorption de la vie sacrée, mais l'animal sacrifié est, en réalité, le substitut du père, il permet aux « frères chassés » de s'identifier à leur père.

Contestation[modifier | modifier le code]

A. R. Radcliffe-Brown (Structure and Function in Primitive Society, 1952) voit dans le totémisme une classification. À partir de là, la question du totémisme a été revisitée par Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage et dans Le Totémisme aujourd'hui (1962), puis par Philippe Descola dans Par-delà nature et culture (2005).

Claude Lévi-Strauss met en doute l'existence même du totémisme comme institution autonome et distincte, et la dénonce comme une illusion des sociologues de la fin du XIXe siècle : « Le totémisme est d'abord la projection, hors de notre univers, et comme par un exorcisme, d'attitudes mentales incompatibles avec l'exigence de la discontinuité entre l'homme et la nature, que la pensée chrétienne tenait pour essentielle ».

Philippe Descola, à l'inverse, présente le totémisme comme un des 4 modes universels d'identification ("ontologies") dont les hommes procèdent à l'égard des autres existants non humains, animaux ou végétaux. Ce mode d'identification se fonde sur 2 critères : "l'intériorité" et "la "physicalité" - rappelant la traditionnelle dualité de l'âme et du corps - chaque critère donnant lieu, soit à une fusion, soit à une discontinuité entre existants humains et non humains. Dans le totémisme, il y a fusion des intériorités et des physicalités, faisant que chez les Aborigènes, par exemple, c'est un ancêtre hybride humain/non humain - homme / kangourou - venu du "Temps des rêves", qui fournira comme descendants terrestres : un homme et un kangourou, ce dernier étant devenu du fait même son "alter ego". Les 3 autres ontologies sont l'animisme, le naturalisme et l'analogisme.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Classiques[modifier | modifier le code]

  • J. F. MacLennan, "The worship of animals and plants", Fortnightly Review, vol. 6-7 (1869-1870)
  • James George Frazer, Totemism (1887), trad. : Le totémisme, 1898
  • James George Frazer, Totemism and Exogamy. A Treatise on Certain Early Forms of Superstition and Society (1911-1915), trad. : Les origines de la famille et du clan, 1898.
  • F. B. Jevons, An Introduction to the History of Religions, Londres, 1896.
  • Émile Durkheim, Totémisme (1910)
  • Émile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912)
  • Sigmund Freud, Totem et Tabou (1913)

Réflexions sur la notion[modifier | modifier le code]

  • Marcel Mauss, "Le totémisme selon Frazer et Durkheim" (1896), in Œuvres, t. I, 1970
  • Claude Lévi-Strauss, Le totémisme aujourd'hui, PUF, 1962.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. J.-F. MacLennan en 1869-1870, J. G. Frazer en 1887, F. B. Jevons en 1896, É. Durkheim en 1912
  2. E. Desveaux, apud Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, PUF, 1991, p. 709
  3. Les structures du sacré chez les Arabes. De Joseph Chelhod Publié par G. P. Maisonneuve et Larose, 1965. Page 59
  4. G. Van Der Leeuw la religion dans son essence et ses manifestations Payot Paris 1970

Liens externes[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]