Tomás de Torquemada

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Tomás de Torquemada

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Naissance 1420
Valladolid
Royaume de Castille Royaume de Castille
Décès 16 septembre 1498 (à 78 ans)
Ávila, Couronne de Castille
Activité principale

Tomás de Torquemada, né en 1420 à Valladolid dans le royaume de Castille et mort le 16 septembre 1498 à Ávila, en Castille-et-León, était un dominicain espagnol du XVe siècle. Confesseur de la reine Isabelle de Castille et du roi Ferdinand II d'Aragon, il est le premier Grand Inquisiteur de l'Inquisition espagnole de 1483 à sa mort.

Biographie[modifier | modifier le code]

Isabelle de Castille

Tomás de Torquemada[1] est né en 1420 à Valladolid[2] où il grandit. Comme son oncle, le cardinal et théologien pontifical, Juan de Torquemada[3], il est issu d'une famille de nouveaux chrétiens[4] et devint frère dominicain dans le couvent San Pablo de la ville.

Il fut nommé, à 32 ans, prieur du monastère de Santa Cruz à Ségovie, fonction qu'il occupa de 1452 à 1474.

Connu pour son austérité, sa dévotion et son érudition, il devint confesseur de la princesse Isabelle, Infante de Castille, alors qu'elle n'était encore qu'une enfant. Il entreprit de lui inculquer le devoir qu'elle aurait, en tant que future souveraine, de défendre l'unité religieuse du royaume, et le bénéfice politique qu'elle pourrait en retirer.

À Valladolid, en 1469, Isabelle épousa Ferdinand, qui allait devenir dix ans plus tard, en 1479, le roi Ferdinand II d'Aragon. Elle fut couronnée reine de Castille en 1474. Bien que Torquemada fût très proche des souverains, devenant également confesseur du roi, il refusa les postes honorifiques qui lui étaient proposés, comme le riche évêché de Séville, et se contenta d'une fonction de conseiller. En grande partie à son instigation, ceux que l'on surnommera « les rois catholiques » décidèrent de mener une politique religieuse coercitive, au nom de l'unité de l'Espagne. Ils convainquirent le pape Sixte IV de réorganiser les tribunaux d'Inquisition en Espagne, et de les placer sous le contrôle exclusif de la Couronne.

Il occupera la fonction d'Inquisiteur Général d'Espagne pendant 15 ans jusqu'à sa mort en 1498, s'acquittant de sa mission avec un zèle redoutable et une détermination implacable. Sous son autorité, environ 100 000 cas sont examinés par l'Inquisition espagnole et 2 000 condamnations à mort prononcées[5].

Avec l'aide de légistes, il rédigea un « code de l'inquisiteur » de vingt-huit articles qu'il promulgua le 29 novembre 1484 à l'occasion de l'assemblée générale des inquisiteurs à Séville. Il travaillera jusqu'à sa mort à affiner ce code en fonction de l'expérience acquise (ces règles sont regroupées dans un code de procédure unique : les Compilación de las instrucciones del oficio de la Santa Inquisición).

Torquemada joua également un rôle décisif d'initiateur dans la Reconquista de l'Espagne musulmane, ainsi que dans la persécution et l'expulsion des juifs d'Espagne, décidée par les rois catholiques le 31 mars 1492.

À la fin de sa vie, il se retira au couvent Saint-Thomas d'Ávila, qu'il avait fait construire[6], reprenant la simple vie de frère, tout en continuant d'occuper la fonction de Grand Inquisiteur et de réfléchir aux meilleures règles pour conduire et encadrer l'Inquisition. Il reçut à plusieurs reprises la visite des souverains (et se rendit à Salamanque en octobre 1497 pour être aux côtés du prince Don Juan mourant et réconforter le roi et la reine).

Encore assez actif jusqu'en 1496, ses dernières années furent marquées par des crises de goutte[7]. En 1498, il présida la dernière assemblée générale des inquisiteurs. Il meurt le 16 septembre de la même année non sans avoir combattu le pape Alexandre VI qui voulait reprendre la main sur l'Inquisition et qui finit par nommer dès 1494, avançant l'excuse de son grand âge, quatre assistants avec des pouvoirs comparables[8].

Torquemada et l'Inquisition espagnole[modifier | modifier le code]

Autodafé sur la Plaza Mayor de Madrid, Francisco Ricci, 1683[9].

Depuis le 1er novembre 1478, le pape Sixte IV, avait autorisé les « Rois Catholiques » (Reyes Católicos)[10] à choisir les inquisiteurs sur leurs terres, en Castille. Ainsi, le 11 février 1482, Torquemada fut un des cinq nouveaux inquisiteurs validés par Sixte IV, responsable de la Castille. Ferdinand devenant roi d'Aragon en 1479, il dut batailler auprès du Saint-Siège afin d'obtenir de semblables prérogatives en Aragon. Finalement, le 14 octobre 1483, Sixte IV accorda à Torquemada, devenu entretemps Inquisiteur Général (ou Grand Inquisiteur, Inquisidor General) de Castille (le 2 août), la même charge suprême en Aragon [11]. Celle-ci fut étendue à la Catalogne en 1486.

En 1483, Ferdinand institua le Conseil de l'Inquisition Suprême et Générale ou « Conseil Royal de l'Inquisition » (abrégé la Suprema), dont le Grand Inquisiteur, Torquemada, était président de droit[12]. Bien que sous l'autorité théorique des monarques espagnols, le Grand Inquisiteur, en tant que représentant du Pape, avait la haute main sur l'ensemble des tribunaux inquisitoriaux et pouvait déléguer ses pouvoirs à des inquisiteurs de son choix, qui étaient responsables devant lui. La fonction de Grand Inquisiteur était la seule fonction publique dont l'autorité s'étendait à tous les royaumes composant l'Espagne, constituant ainsi un relais utile pour le pouvoir des souverains[13].

Pendant ses quinze années en tant que Grand Inquisiteur, Torquemada a donné à l'Inquisition espagnole une importance et une puissance sans précédent.

À partir d'un simple tribunal à Séville en 1481, un réseau de tribunaux inquisitoriaux (« Saint-Offices ») fut développé à travers le pays, certains permanents, d'autres itinérants, permettant de mailler le territoire - notamment à Cordoue, Ciudad Real (transféré peu après à Tolède), Valladolid, Ávila, Jaén pour la Castille et Saragosse, Valence, Barcelone, et Majorque pour le royaume d'Aragon. Après Torquemada, d'autres tribunaux seront encore créés, notamment dans les nouvelles possessions américaines de l'Espagne.

Par ailleurs, la confiscation des biens des « hérétiques » (ou déclarés tels) au profit exclusif de l'Inquisition procura à celle-ci une très grande richesse - et donc un pouvoir et des moyens d'action encore plus étendus. Ce fut d'ailleurs une source de tensions avec les souverains Isabelle et Ferdinand, pourtant mandataires de Torquemada, qui avaient espéré qu'une partie de cet argent viendrait alimenter le trésor public. Il fallut l'intervention du pape Alexandre VI pour que l'Inquisition espagnole consentît à se déposséder d'une partie de son butin[14].

Initialement, la mise en place de l'Inquisition suscita des résistances, aussi bien parmi les nobles que parmi les gens ordinaires, en particulier dans le royaume d'Aragon (ou la plupart des inquisiteurs étaient castillans, donc considérés comme étrangers[15] - allant jusqu'à provoquer des révoltes, notamment à Valence et à Lerida (il y eut également de violentes réactions anti-espagnoles lorsque Ferdinand tenta d'imposer l'Inquisition dans les possessions espagnoles en Italie). Mais le pouvoir de Torquemada se trouva encore renforcé après le meurtre de l'inquisiteur Pedro de Arbués à Saragosse en 1485, qu'on attribua à des hérétiques et aux Juifs, ainsi que par le supposé meurtre rituel - probablement imaginaire - du Santo Niño de La Guardia (« le Saint Enfant de la Guardia ») en 1490, dont les Juifs furent accusés[16].

Le pouvoir de l'Inquisition sur la vie des Espagnols était immense. Chaque âme chrétienne âgée de plus de douze ans (pour les filles) ou de quatorze ans (pour les garçons) était pleinement responsable devant elle. Les hérétiques (ou déclarés tels) et les conversos (juifs et musulmans convertis mais restés secrètement fidèles à leur ancienne foi) étaient les premières cibles, mais toute personne critique de l'Inquisition était considérée comme suspecte.

L'Inquisition, sous la houlette de Torquemada, se caractérisa par son manque de pitié et sa brutalité. Les dénonciations anonymes, le recours à la torture pour extorquer des aveux étaient des pratiques courantes. Les "formes" étaient cependant respectées - même si aujourd'hui ces subtilités peuvent nous apparaître hypocrites ou simplement absurdes : l'Église n'ayant pas le droit de verser le sang, des tortures "adaptées" étaient employées lors de la Question destinée à extorquer des aveux aux suspects (par exemple le supplice de l'eau, ou le broyage des membres) ; de la même manière, l'Église n'avait pas formellement le droit de donner la mort, et les personnes condamnées pour les crimes d'hérésie jugés les plus graves (notamment les relaps) étaient remises au "bras séculier" (l'autorité civile) pour être exécutées par le feu ou par d'autres méthodes (pendaison...).

Craignant pour sa vie, et également pour impressionner et intimider, Torquemada se déplaçait en compagnie d'une escorte de 40 cavaliers et 200 soldats à pied[17].

Le caractère sommaire des jugements rendus par les tribunaux inquisitoriaux espagnols, la brutalité des méthodes employées, choquèrent en Espagne comme à l'extérieur du royaume. Ainsi, le pape Sixte IV lui-même, dès 1481, écrit « pour se plaindre de la trop grande rigueur des inquisiteurs de Séville »[18] :

« Sans tenir compte des prescriptions juridiques, ils ont emprisonné nombre de personnes en violation des règles de justice, leur infligeant des tortures sévères et leur imputant, sans le moindre fondement, le crime d'hérésie, confisquant leurs biens à ceux qu'ils condamnaient à mort, si bien que pour fuir une telle rigueur un grand nombre d'entre eux se sont réfugiés auprès du Siège Apostolique, en protestant de leur orthodoxie. »

Rome recevait un flot constant de demandes de réhabilitations émanant de personnes condamnées par les tribunaux inquisitoriaux espagnols et par trois fois, Torquemada dut envoyer un émissaire auprès du Saint-Siège pour se justifier sur ses pratiques[19].

Guerre contre les musulmans et persécution des juifs[modifier | modifier le code]

La Reconquista[modifier | modifier le code]

La capitulation de Grenade, par Francisco Padilla : Boabdil devant Ferdinand et Isabelle.
Article détaillé : Reconquista.

Torquemada attribuait la confusion dans laquelle se trouvait l'Espagne à la complaisance envers les « infidèles » et aux étroites relations entre ceux-ci et les chrétiens, au nom du commerce.

L'historien espagnol Juan de Mariana (1536-1624) soutient que la refondation de l'Inquisition, en conférant une nouvelle dynamique à l'idée d'un royaume unifié, a rendu le pays plus capable de mener à bien sa guerre contre les Maures. Cette version est évidemment à prendre avec du recul étant donné que l'auteur travaillait lui-même sous la menace de l'Inquisition[20].

Torquemada pesa de tout son poids pour convaincre les souverains de la nécessité d'achever la reconquête de l'Espagne sur les royaumes musulmans[21]. La prise de Zahara par l'ennemi en 1481 fournit l'occasion de représailles. Torquemada apporta un soutien indéfectible à Isabelle et Ferdinand tout au long de la campagne de Reconquista, qui s'apparentait pour lui à une guerre sainte[22]. Finalement, il sera au côté des Rois catholiques lors de leur entrée en vainqueurs dans Grenade le 2 janvier 1492, qui marquera la fin de la présence musulmane en Espagne. Il fondera un couvent de son ordre (les dominicains) dans cette ville.

Persécution des juifs[modifier | modifier le code]

Le rabbin Isaac Abravanel (1437–1508)

Théoriquement, l'Inquisition n'avait autorité que sur les chrétiens baptisés, mais dans les faits Torquemada considéra la lutte contre les « infidèles » l'une de ses missions principales.

Les conversos - ceux, essentiellement des juifs, qui s'étaient convertis au christianisme, plus ou moins sous la contrainte, mais qui étaient soupçonnés de ne pas être sincères ou d'être secrètement revenus au judaïsme - furent l'une des cibles prioritaires du zèle inquisiteur de Torquemada (les conversos étaient distingués entre marranes, pour ceux d'origine juive, et morisques, pour ceux d'origine musulmane)[23]. La lutte contre ces « faux chrétiens » (ou perçus comme tels) fut l'une des motivations majeures du renouveau de l'effort d'Inquisition, et ils en furent les principales victimes[24].

Torquemada fut l'un des principaux instigateurs du décret de l'Alhambra. Ce décret, édicté à son insistance[25], le 31 mars 1492 par Isabelle et Ferdinand, soit très peu de temps après la victoire de Grenade, donnait quatre mois aux juifs d'Espagne pour se convertir au christianisme ou quitter le pays (avec de considérables restrictions quant aux biens qu'ils pouvaient emporter avec eux)[26]. De surcroît, le mois suivant (avril), Torquemada donna des ordres interdisant tout contact entre les chrétiens et les juifs, sous peine de sévères sanctions, aboutissant à l'impossibilité de fait pour les exilés de vendre leurs biens avant leur départ, et conduisant à la saisie de ceux-ci par l'Inquisition.

Les immenses richesses ainsi confisquées depuis de le début de l'Inquisition servirent notamment à financer à la fois la guerre de reconquête de Grenade et les différentes expéditions de Christophe Colomb qui put entreprendre son premier voyage dès le mois d'août 1492[27].

La tradition espagnole rapporte qu'une délégation de représentants de la communauté des juifs d'Espagne, menée par le très influent Don Isaac Abravanel proposa au roi 300 000 ducats de « rançon » en échange de l'abolition de l'édit d'expulsion. Ferdinand hésitait à accepter l'offre, étant donnée la place centrale qu'occupaient les juifs dans le commerce du pays. On raconte que Torquemada intervint personnellement devant le roi, tenant en main un crucifix, et s'exclamant : « Judas Iscariote a vendu le Christ pour 30 pièces d'argent ; et votre Excellence s'apprête à le vendre pour 300 000 ducats. Le voilà ; prenez-Le et vendez-Le ! » Sur quoi il laissa le crucifix sur une table et quitta la pièce[28].

Pour empêcher la diffusion des hérésies, Torquemada ordonna qu'on brûlât les livres jugés non-catholiques, en particulier les Talmuds juifs et, après la défaite finale des Maures à Grenade, également des livres arabes (conduisant à la disparition irrémédiable d'une grande partie des traces de l'histoire du pays de 711 à 1492). Ces cérémonies constituaient la forme originelle des auto de fe (qui prendront également par la suite la forme de cérémonies publiques de « réconciliation » des pécheurs avec l'Église ; l'exécution subséquente de ceux-ci - notamment par le feu, sur le bûcher - n'en faisait cependant "techniquement" pas partie)[29].

Alors que certains juifs d'Espagne acceptent cette conversion forcée, un nombre important choisit de quitter le pays à la suite du décret de l'Alhambra. Leur nombre n'est pas connu exactement. L'historien Juan de Mariana (1536-1624), qui écrit peu après l'événement, parle de 1 700 000, mais ce chiffre est considéré aujourd'hui comme beaucoup trop élevé. Il sera ramené par les historiens ultérieurs à 800 000. Aujourd'hui, on estime qu'entre 50 000 et 150 000 juifs ont choisi la conversion, et 150 000 à 200 000 autres l'exil. Quoi qu'il en soit, le préjudice pour l'Espagne fut considérable, et l'expulsion des juifs du royaume a été l'un des éléments déclencheurs du déclin commercial espagnol.

Cet exil est à l'origine de la communauté ladino dans l'est méditerranéen (spécialement dans l'empire ottoman). Cette communauté continue à pratiquer le judéo-espagnol, variété archaïsante du castillan.

Une figure emblématique et controversée[modifier | modifier le code]

Torquemada est passé à la postérité comme l'un des symboles de l'intolérance et du fanatisme religieux. L'Encyclopædia Britannica écrit par exemple : « Son nom est devenu un symbole des horreurs de l'Inquisition, de l'intolérance religieuse et du fanatisme cruel »[30]. Toutefois, certains travaux historiques modernes tendent à nuancer cette image en la replaçant dans son contexte historique.

Bilan de l'Inquisition espagnole sous Torquemada[modifier | modifier le code]

Si l'on compte en nombre de victimes, force est de constater que les premières années de l'Inquisition, menée notamment sous le commandement de Torquemada, ont été les plus sévères et les plus violentes de toute la période couverte par l'Inquisition de 1478 à 1834. Mais, entre l'exagération de certains, emportés par les mythes de la légende noire, et les analyses menées par une école plus récente d'historiens révisionnistes, il convient d'être prudent, tant sur le plan des chiffres de victimes, que sur celui des anecdotes avancées.

Ainsi, dans son Histoire critique de l'Inquisition espagnole (1817-1818), Juan Antonio Llorente, ecclésiastique espagnol libéral exilé à Paris, qui fut secrétaire général du Saint Office espagnol (l'Inquisition) et a pu travailler sur les archives, estime que pendant que Torquemada fut Grand Inquisiteur, 10 220 personnes furent brûlées, 6 860 autres condamnées à être brûlées en effigie, et 97 321 furent « réconciliées » avec l'Église. Ces chiffres sont cependant considérés comme largement exagérés par les historiens modernes. Ils estiment aujourd'hui le nombre de personnes envoyées au bûcher comme étant probablement plus proche de 2 000 personnes, une grande majorité étant des conversos d'origine juive. Ce qui représente tout de même un nombre loin d'être négligeable - « en soi un horrible holocauste au principe de l'intolérance religieuse », selon les mots de l'Encyclopaedia Brittanica[31].

Défense de Torquemada[modifier | modifier le code]

Joseph de Maistre

Des voix, en particulier à son époque, se sont élevées pour prendre la défense de Torquemada. Le chroniqueur espagnol Sebastián d'Olmedo l'a appelé « le marteau des hérétiques, la lumière de l'Espagne, le sauveur de son pays, l'honneur de son ordre »[32].

Le philosophe contre-révolutionnaire Joseph de Maistre, dans ses Lettres à un gentilhomme russe sur l'Inquisition espagnole (1815), avance l'idée que l'Inquisition fut instaurée par les souverains d'Espagne parce que l'existence même de la nation espagnole était menacée, en raison de la présence musulmane et de l'influence de la communauté juive espagnole. Il précise ce qui est selon lui un axiome de l'action politique : « Jamais les grands maux politiques, jamais surtout les attaques violentes portées contre le corps de l'État, ne peuvent être prévenus ou repoussés que par des moyens pareillement violents ». Par conséquent, selon lui, l'action de Torquemada doit être mise en balance avec les dangers qui menaçaient le royaume : « Si vous pensez aux sévérités de Torquemada, sans songer à tout ce qu'elles prévinrent, vous cessez de raisonner. »

Par ailleurs, il existe un courant historique moderne de « révision » de l'histoire de l'Inquisition espagnole, mené notamment par l'historien britannique Henry Kamen (voir Bibliographie). Ces historiens tentent de montrer qu'il existe bien une « légende noire » de l'Inquisition espagnole (et plus généralement de l'histoire espagnole des derniers siècles), peignant celle-ci sous un jour particulièrement brutal et maléfique. Selon eux, cette « légende noire » serait en grande partie due à des intellectuels protestants, comme l'écrivain anglais John Foxe (1516-1587), qui choqués par la répression contre les protestants, noircirent le trait à des fins de propagande contre l'Église catholique. Cette « légende noire » a également été largement mise en avant par l'Angleterre et la Hollande, rivaux politiques et commerciaux de l'Espagne.

Mais, estiment ces historiens, l'Inquisition espagnole n'était ni aussi puissante, ni aussi cruelle qu'on a bien voulu le dire. Ainsi par exemple, concernant la torture, elle était également la norme dans les tribunaux royaux espagnols, et lorsqu'elle y fut abolie, les tribunaux d'Inquisition y renoncèrent également. Les prisons de l'Inquisition étaient généralement d'un confort supérieur aux prisons civiles de l'époque (taille des cellules, fenêtres laissant passer la lumière…). Enfin, la peine de mort restait assez exceptionnelle, réservée aux personnes considérées comme des cas irrécupérables - en particulier les relaps.

Pour l'historien Jean Sevillia, « Torquemada n'est pas le fruit du catholicisme mais le produit d'une histoire nationale », eu égard au fait que l'Inquisition au XVe siècle évolua dans un contexte très particulier propre à l'Espagne d'alors[33].

Une incarnation du fanatisme[modifier | modifier le code]

Les défenseurs de Torquemada soulignent également son absolue dévotion aux causes qu'il défendait - l'unité de l'Espagne et la pureté de la religion catholique. Il ne s'est jamais enrichi personnellement à travers les richesses considérables obtenues par le Saint Office via la saisie des biens des condamnés. Au contraire, il a dû batailler pour soustraire cet argent aux souverains, et l'a utilisé pour accroître encore l'efficacité et l'étendue des tribunaux inquisitoriaux, ainsi que pour ouvrir des couvents de son ordre (dominicain). À la fin de sa vie, il a même repris la vie dépouillée et austère de simple frère au couvent Saint-Thomas d'Ávila.

D'autre part, comme il a été rappelé plus haut, le caractère intraitable de Torquemada et la brutalité de son action suscitèrent beaucoup d'incompréhensions et de protestations, y compris de son vivant. Au point que, par trois fois, il dut envoyer un émissaire pour se justifier auprès du pape.

En 1836, les libéraux espagnols brisèrent sa tombe dans la chapelle du couvent d'Ávila, et dispersèrent les ossements de celui qu'ils estimaient être l'une des pires incarnations de l'intolérance et du fanatisme.

Torquemada dans la fiction[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

En français 
  • (en) « Tomás de Torquemada », dans Encyclopædia Britannica, 1911 [détail de l’édition] [lire en ligne]
  • Bartolomé Bennassar, L'Inquisition espagnole, XVeXIXe siècle, Hachette, Paris, 1979.
  • Francisco Bethencourt, L'Inquisition à l'époque moderne (Espagne, Portugal, Italie : XVe-XIXe siècle), Fayard, Paris, 1995.
  • Henri Maisonneuve, L'Inquisition, Desclée-Novalis, 1989.
  • Juan Antonio Llorente, Histoire critique de l'Inquisition d'Espagne : depuis l'époque de son établissement par Ferdinand V, jusqu'au règne de Ferdinand VII, tirée des pièces originales des archives du Conseil de la Suprême, et de celles des tribunaux subalternes du Saint-office, Alexis Pellier, Paris, Treuttel et Würz, 1817-18. (Note : cet ouvrage a longtemps fait référence, mais il est aujourd'hui considéré par les historiens actuels comme insuffisamment rigoureux (en particulier les bilans chiffrés, largement surévalués) ; il reste cependant un document historique intéressant.)
  • Joseph de Maistre, Lettres à un gentilhomme russe sur l'Inquisition espagnole (1815). Disponible en ligne.
  • Jean-Pierre Dedieu, 1492-1992, les deux éveils de l'Espagne, presses du CNRS,‎ 1991
En anglais 
  • (en) Edward Peters, Inquisition, The Free Press, New York, 1988. (Note : comme le précédent, cet ouvrage s'inscrit dans le courant moderne de "révision" de l'histoire de l'Inquisition).
  • (en) Henry Kamen, The Spanish Inquisition : A Historical Revision, Weidenfeld & Nicolson, London, 1997. (Première édition : 1965).
  • (en) Enid A. Goldberg and Norman Itzkowitz, Tomas de Torquemada: Architect of Torture During the Spanish Inquisition, Franklin Watts Publishing, 2007
  • (en) William L. Putnam, Torquemada Revisited: The Power of Effective Persuasion on Intellectual Freedom and Racism, Trafford Publishing, 2006
  • (en) B. Netanyahu, The Origins of the Inquisition in Fifteenth-Century Spain, New York Review Books, 2nd édition, 2001)
  • (en) Norman Roth, Converso, Inquisition, and the Expulsion of the Jews from Spain, Madison, 1995
  • (en) Toby Green, Inquisition, the reign of fear, Macmillan, 2007
  • (en) Rafael Sabatini, Torquemada and the Spanish Inquisition, Stanley Paul & Co Ltd, London 1928
  • (en) Henry Charles Lea, The History of the Inquisition of Spain, Macmillan, New York 1906-07 vol.  1 en ligne sur Wikisource

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Son nom viendrait peut-être de la ville de Torquemada (compression de l'espagnol torre quemada, en latin turris cremata, « la tour brûlée »), ville de la province de Palencia, Castille-et-León, dans le nord de l'Espagne d'où il est possible que son oncle, Juan de Torquemada, soit originaire. Diccionario de historia de España, desde sus orígenes hasta el fin del reinado de Alfonso XIII, Revista de Occidente, 1952, p. 1287
  2. Michel Mourre, Dictionnaire encyclopédique d'Histoire Mourre, éd. Bordas, 1996, p. 5527
  3. À noter que Juan de Torquemada, cardinal de Sainte-Sixte et vraisemblablement descendant de conversos (Chroniques Claros varones del Castilla (trad. « des hommes illustres de Castille »), p. 99, écrites vers 1485 par Fernando del Pulgar, secrétaire du roi ; voir aussi les notes du manuscrit de Don Pablo de Santa Maria, Scrutinium Scripturarum, conservé à la cathédrale de Tolède, 1432 qui attestent également cela) contribua à la condamnation de Jean Hus et de Wiclef (Jean Rouvier, Les grandes idées politiques des origines à J.-J. Rousseau, Bordas, 1973, p. 229, ou encore John Barrett McDonnell, L'encyclopédie Grolier, 1948, p. 265)
  4. Dedieu 1991, p. 133.
  5. (en) Walter Yust, Encyclopædia Britannica : A New Survey of Universal Knowledge, Encyclopædia Britannica, 1965
  6. Pierre Dominique, L'Inquisition, éd. Perrin, 1969
  7. (es) Andres Bernaldez, Memoria desl reinado de los Reyes Catolicos, Real Academia de la Historia, Madrid, 1962, p. 102
  8. (en) Clayton J. Drees, The Late Medieval Age of Crisis and Renewal, 1300-1500, Greenwood Publishing Group, 2001, p. 464
  9. la scène représentée date de 1680 et est donc postérieure à Torquemada
  10. Ainsi nommés par le pape à partir 1494 en récompense de leur politique religieuse.
  11. (en) Joseph Pérez (trad. Janet Lloyd), The Spanish Inquisition : A History, Yale University Press, 2006, p. 25-31
  12. Frédéric Schoell, Franz X. Zach, Duncker et Humblot, Cours d'histoire des États européens : depuis le bouleversement de l'Empire romain d'occident jusqu'en 1789, 1831, p. 360-365
  13. (en) Helen Rawlings, The Spanish Inquisition, Blackwell Publishing, 2004, chap. 2 « The Inquisition as an Institution », p. 21-23
  14. Voir notamment le bref du 29 mars 1493 d'Alexandre VI qui charge l'archevêque de Tolède de faire restituer au Trésor royal les sommes dont les inquisiteurs se sont emparés
  15. (en) Joseph Perez (trad. de Janet Lloyd), The Spanish Inquisition: A History, Yale University Press, 2006, p. 31
  16. (en) Bernard Dov Cooperman, In Iberia and Beyond : Hispanic Jews Between Cultures, University of Delaware Press, 1998, p. 109-110
  17. (en) Simon Wiesenthal, Sails of Hope : the Secret Mission of Christopher Columbus, Macmillan, 1973, p. 50 « Torquemada knew he was hated. He lived in constant fear of death. Wherever he went he was surrounded by a large band consisting of 200 foot soldiers and mounted familiares of the Inquisition (…) »
  18. Voir la lettre du 29 janvier 1481 de Sixte IV à Ferdinand in Histoire critique de l'Inquisition d'Espagne, depuis l'époque de son établissement par Ferdinand V jusqu'au règne de Ferdinand VII : tirée des pièces originales des archives du Conseil de la Suprême et de celles des Tribunaux subalternes du Saint-Office, Juan Antonio Llorente, traduction d'Alexis Pellier, Ed. Treuttel et Würtz, 1818
  19. Léonard-Charles Gallois et Juan Antonio Llorente, Histoire abrégée de l'Inquisition d'Espagne, éd. Brissot-Thivars, 1828, p. 148
  20. (en) George Ticknor, History of Spanish Literature, éd. Ticknor and Fields, 1864, p. 176-184
  21. Voltaire, Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, chap. CXL : « De l'Inquisition »
  22. Voir notamment la préface de la traductrice Lysa Hochroth in (en) Joseph Pérez, History of a Tragedy : The Expulsion of the Jews from Spain, University of Illinois Press, 2007
  23. À noter toutefois que beaucoup d'auteurs utilisent le terme historique de conversos pour désigner les juifs convertis (marranos étant une version péjorative qui désignait les juifs convertis qui continuaient à pratiquer le judaïsme en secret) et celui de moriscos pour désigner les convertis d'origine musulmane ou maure
  24. (en) Norman Roth, Conversos, Inquisition, and the Expulsion of the Jews from Spain, University of Wisconsin Press, 2003
  25. (en) Joseph Perez, The Spanish Inquisition, a History, Yale University Press, 2005, p. 21 (paru en français sous le titre Brève Histoire de l'Inquisition en Espagne, Fayard, 2002)
  26. Joseph Lavallée, C. De Friess-Colonna, Gaspare De Gregori et Frédéric Lacroix, Espagne : depuis l'expulsion des Maures jusqu'à l'année 1847, dans la série « L'Univers : Histoire et description de tous les peuples », Firmin Didot Frères, 1847, p. 2 : « On les (les juifs ndr) autorisa à emporter tous leurs biens ; mais cette permission ne fut qu'un acte d'hypocrisie pour déguiser la honteuse spoliation qu'on n'osait pas avouer ; car on ne leur laissa pas un délai suffisant pour réaliser leur fortune. D'ailleurs il ne leur était permis de faire sortir du royaume ni or, ni bijoux, ni aucune des denrées dont les lois prohibaient l'exportation, et la liste des prohibitions était considérable : on ne pouvait exporter ni les blés, ni les armes, ni les chevaux; les laines payaient à la sortie un droit considérable; en sorte que la permission donnée à ces infortunés d'emporter leurs richesses était une amère dérision »
  27. (en) Ron Christenson, Political Trials in History, Transaction Publishers, 1991, p. 441
  28. (en) Seymour B. Liebman, The Jews in New Spain : Faith, Flame, and the Inquisition, University of Miami, 1970, p. 33
  29. (en) David J. Goldberg, John D. Rayner, The Jewish People, Viking Ed., 1987, p. 108
  30. Version en ligne du 27/11/2008.
  31. Édition de 1911
  32. (la) Sebastián de Olmedo, Chronicon magistrorum generalium Ordinis Praedicatorum, fol. 80-81, repris dans (en) Charles George Herbermann, The Catholic Encyclopedia, Knights of Columbus Catholic Truth Committee, 1913, p. 783
  33. Jean Sévillia, Historiquement correct : pour en finir avec le passé unique, Perrin, 2003.

Articles connexes[modifier | modifier le code]