Tiberius Julius Alexander

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Tiberius Julius Alexander était un gouverneur romain issu de l’ordre équestre et un général de l'Empire romain.

Né dans une riche famille juive d’Alexandrie, il est le neveu de Philon d'Alexandrie. Son père était Alabarch d'Alexandrie, un poste de haut fonctionnaire qui correspond à Directeur des douanes. Probablement très hellénisé, il s'éloigne des pratiques de la religion juive. Il devient sous-préfet (épistratège) de Thébaïde (Égypte) en 42, puis est promu procurateur de Judée (46-48) par l'empereur Claude.

Il aurait fait partie de l’état-major de Gnaeus Domitius Corbulo lors de ses campagnes contre les Parthes en 62-64. En 66, il escorte avec le gendre de Corbulo, le roi Arsacide d'Arménie Tiridate jusqu'à Rome pour y être couronné par Néron, « amenant comme otages trois de ses neveux ainsi que les enfants de son vassal Monobaze II d'Adiabène ». Cette traversée de l'empire depuis l'Euphrate est décrite comme « une sorte de marche triomphale ».

En mai de la même année, Néron le nomme Préfet d'Egypte (66-69)[1], il engage alors ses légions contre les Juifs alexandrins lors de violences ethniques qu’il réprime brutalement. Grâce à son soutien à Vespasien, qu'il fait reconnaître empereur par ses légions dès le 1er juillet 69, il contribue à son accession au trône. En 70, il seconde Titus lors du siège de Jérusalem. Il obtient un titre de Préfet sans que l'on parvienne à déterminer à quel poste cela correspondait, puis disparaît de l'histoire alors que Titus est retourné à Rome (fin 70 - début 71).

Biographie[modifier | modifier le code]

« On est assez bien renseigné sur Tiberius Julius Alexander par des passages dans Flavius Josèphe, dans les inscriptions et papyrus égyptiens, ainsi que dans les sources romaines[2]. »

Origines[modifier | modifier le code]

Les origines de Tiberius Julius Alexandre sont connues par l’historien juif Flavius Josèphe, son contemporain[3], plus jeune que lui d'une génération[4]. Il est probablement né sous le règne de l'empereur Tibère[Note 1] (ca 15[2]). Son père (Marcus nommé également Alexandre) était un Juif d’Alexandrie, haut fonctionnaire (Alabarch)[Note 2]. La signification exacte de ce terme est débattue, mais il peut faire référence à un représentant de la communauté juive auprès des autorités romaines. Les historiens modernes l'interprètent comme contrôleur des droits de douanes[5]. Marcus Alexandre avait la citoyenneté romaine, un privilège rare parmi les Juifs d'Alexandrie et l'a donc transmis à ses fils[6].

Il aurait également eu des relations commerciales et financières avec Hérode Agrippa Ier, petit-fils de Hérode le Grand et avec Antonia Minor, mère de l'empereur Claude. C'est notamment son père qui, vers 35, prête une grosse somme d'argent à Agrippa, alors que celui-ci est ruiné, pour lui permettre de se rendre à Rome et d'y mener un train de vie digne de son rang. Un investissement décisif, puisqu'à l'issue de quelques péripéties, grâce à son séjour romain, Caligula sortira Hérode Aggippa de prison, pour le nommer roi juif de Trachonitide, au printemps 37[6]. Un autre membre en vue de la famille de Tiberius Alexandre était son oncle, le philosophe Philon d'Alexandrie. Le frère plus jeune de Tibérius Alexandre était Marcus, qui reprit les activités commerciales de leur père[6].

Tiberius Alexander semble avoir participé avec son oncle Philon à l'ambassade des juifs d'Alexandrie auprès de Caligula en 39-40[2]. Lors de sa rencontre avec Flavius Josèphe, Tiberius Alexandre se fait blâmer « fermement mais discrètement » pour son impiété et son non-respect des coutumes ancestrales[7]. Flavius Josèphe respecte ses amitiés et ses mentions de Tiberius Alexander « sont ou bien neutre, ou très élogieuses[7] ». On ne sait s'il était montré du doigt comme un apostat du judaïsme, plaçant les intérêts de l’empire avant ceux de sa religion, ou s'il était critiqué pour son soutien à l’occupant romain.

Il continue néanmoins de profiter des rapports qu’entretient toujours sa famille auprès des puissants de l’Empire, même après la mort de Caligula. Son frère Marcus épouse Bérénice, la fille d’Hérode Agrippa Ier devenu roi de Judée en 39, tout en conservant ses anciens territoires.

Ses débuts dans l'administration impériale[modifier | modifier le code]

Après que Claude soit devenu empereur en 41, et peut-être grâce à la médiation d'Agrippa Ier, Tiberius Alexandre entre dans l'armée romaine[2] et dans la vie publique romaine[7]. Malgré les désavantages de ses origines alexandrine et juive, il accède à la carrière équestre[7].

Un des premiers postes qu’il a occupés fut celui de sous-préfet (épistratège) de Thébaïde en 42[2], une des trois subdivisions de l’Égypte romaine. Ce poste administratif et juridique n'impliquait aucun commandement militaire et était « un poste de débutant dans la carrière procuratorienne[7] ». Il pourrait avoir gardé contact avec son frère Marcus, qui négociait dans le même secteur jusqu'à sa mort prématurée en 43 ou 44.

Il est promu procurateur de Judée en 46 par Claude[8],[2], alors que depuis deux ans la province est de nouveau directement administrée par Rome après la mort du roi Agrippa Ier. Ses origines juives et son respect des coutumes lui permettent d'apaiser l’agitation de cette région[9]. Son administration est toutefois marquée par une importante famine, ce qui entraîne quelques troubles. Pour y mettre fin, il fait mettre à mort par crucifixion Simon et Jacques, fils d'un rebelle nommé Judas le Galiléen[7],[10], fondateur de ce que Flavius Josèphe nomme la « IVe philosophie » et que leurs adversaires, Juifs ou Romains, nomment ou rangent parmi les Galiléens. Il est possible qu'à ce moment cette philosophie active avait déjà pris le nom de « Zélote »[11], toutefois cela est contesté par certains historiens pour qui le mouvement zélotes naît au début de la Grande révolte juive (66)[12],[13].

Il est remplacé en 48 par Ventidius Cumanus[8].

Activités sous Néron[modifier | modifier le code]

On ignore presque tout de ses activités jusqu'au règne de Néron, où l'on sait qu'il aurait fait partie de l’état-major de Gnaeus Domitius Corbulo lors de ses campagnes contre les Parthes. Les romains ont sérieusement été malmenés durant ces campagnes. La paix qui a été conclue à Rhandeia entre les Parthes et l'Empire romain en l'an 63[14],[15], accordait que l'Arsacide Tiridate resterait sur le trône arménien, mais comme client des Romains[16]. En 66, Tiberius Alexandre escorte avec le gendre de Corbulo, le roi d'Arménie Tiridate jusqu'à Rome pour y être couronné par Néron, « amenant comme otages trois de ses neveux ainsi que les enfants de son vassal Monobaze d'Adiabène[16],[17]. » Dion Cassius raconte :

« Tiridate vint à Rome, amenant avec lui non seulement ses enfants, mais aussi ceux de Vologèse, de Pacorus et de Monobaze ; leur marche à travers tout le pays depuis l'Euphrate fut une sorte de marche triomphale[18]. »

En mai 66, Néron nomme Alexandre Préfet d'Égypte[19], l'un des deux postes les plus prestigieux disponibles pour un chevalier avec celui de préfet de la garde prétorienne. Il pourrait avoir profité du penchant hellénophile de Néron ainsi que de sa connaissance de l’Égypte. L’année de son investiture voit le déclenchement de la première guerre judéo-romaine en Judée qui provoque également de graves troubles entre les Grecs et les Juifs d’Alexandrie. Alexandre envoie des médiateurs et appelle au calme les Juifs, menaçant d’utiliser les légions romaines si les violences ne cessent pas.

Tibère Alexandre met alors sa menace à exécution : deux légions et deux mille auxiliaires libyens sont envoyés dans Alexandrie dévaster le quartier juif du Delta où ils massacrent, pillent et incendient les maisons, faisant selon Flavius Josèphe cinquante mille victimes[20]. Malgré cela Tibère Alexandre est également connu pour avoir protégé les pauvres contre la fiscalité usurière, grâce à un décret publié en juillet 68 dont on a découvert le texte en 1818 dans l'oasis de Khargeh[21].

En 68-69, Tibère Alexandre conserve ses fonctions pendant « l'année des quatre empereurs » et en particulier pendant le règne de Galba[22].

Soutien à Vespasien et à son fils Titus[modifier | modifier le code]

En 69, il se rallie à Vespasien[23], le commandant des forces romaines de Judée. L’allégeance de Tibère Alexandre, qui avait sous ses ordres deux légions et contrôlait l'Égypte, l'un des greniers à blé de l’empire revêt une importance cruciale en faveur de Vespasien. Le 1er juillet 69, Tibère Alexandre est le premier à faire acclamer Vespasien par ses légions. Son exemple est suivi par toutes les autres légions d’Orient et l'anniversaire de l'accession de Vespasien au trône, sera plus tard célébré à cette date[24],[25]. Toutefois, Flavius Josèphe, contemporain des faits, mais aussi l'obligé de Vespasien et de son fils Titus, donne une chronologie différente, dans laquelle Vespasien est d'abord proclamé à Césarée par ses troupes, puis soutenu par le légat de Syrie avant le ralliement de Tibère Alexandre. Cette dernière version a le mérite de rendre moins téméraire et moins aléatoire l'initiative de Tibère Alexandre, ce qui selon Mireille Hadas-Lebel lui ajoute de la vraisemblance[26].

Le siège et la destruction de Jérusalem, par David Roberts (1850).

Vespasien se rend rapidement en Égypte, laissant la guerre de Judée sous le commandement de Titus[27]. Tibère Alexandre est alors envoyé en Judée pour seconder Titus. Il participe au siège de Jérusalem jusqu’à la prise de la ville en avril 70. Il participe probablement ensuite aux opérations militaires qui se poursuivent, notamment en direction de la mer Morte, bataille de la forêt de Jardes et prise de la forteresse de Macheronte, alors que Titus déploie une activité diplomatique en Syrie. On ignore, s'il a participé au triomphe de Vespasien et Titus en décembre 70 à Rome.

La vie de Tibère Alexandre sous le règne de Vespasien reste assez méconnue. Un papyrus égyptien détérioré mentionne qu’il a obtenu le titre de préfet du prétoire, ce qui peut donner lieu à deux interprétations : soit il a eu ce grade militaire dans l'état major de Titus, soit il est devenu préfet de la garde prétorienne à Rome. Dans les deux cas, Alexandre atteignit une position dans l'Empire romain sans précédent pour un Juif de naissance, qui plus est d’origine égyptienne. Pierre Vidal-Naquet estime sa « carrière brillante, mais strictement orientale[7] ».

Les partisans de la seconde thèse s'appuient aussi sur le poète Juvénal qui raille dans ses Satires un Égyptien ayant eu le titre d'Arabarches, ce qui rappelle le père de Tibère Alexandre, et une statue honorifique sur le forum « Atque triumphales, inter quas ausus habere Nescio quis titulos Ægyptius atque Arabarches,Cujus ad effigiem non tantum mejere fas est[28] » ce qui peut se traduire comme suit : « les statues des généraux triomphateurs, parmi lesquels ose avoir son inscription je ne sais quel Égyptien, un percepteur de là-bas, s’il vous plaît. Ah, contre cette effigie-là, permission de pisser, pour le moins[29] »

Croyances et pratiques religieuses[modifier | modifier le code]

Il est très difficile d'apprécier si Tiberius Alexander avait abandonné ou pas les croyances et les pratiques de ses ancêtres[2]. « Les tentatives de catégoriser tel ou tel comportement dépendent de la place que l'on peut apporter à tel ou tel témoignage[2]. » On sait que les différentes étapes du cursus honorum impliquait des pratiques apparemment incompatibles avec les croyances et les pratiques juives[2]. Tiberius Alexander a dû être placé devant l'alternative, soit éviter certaines obligations du cursus honorum, soit renier les traditions juives afin de participer aux cultes traditionnels romains[30]. Aucun des témoignages, quels que soient leur nature, ne permet de démontrer une « apostasie » de sa part[31]. Il est donc impossible de savoir quelle a été son attitude[31]. Pour Simon Claude Mimouni, il est possible qu'il n'ait pas été obligé de choisir[31].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Selon Pierre Vidal-Naquet, le praenomen Tiberius et le nomen Julius attestent qu'il a obtenu la citoyenneté romaine à l'époque de Tibère. En effet, l'octroi de la citoyenneté romaine impliquait que le bénéficiaire prenne les tria nomina, les trois noms du citoyen romain, les deux premiers de ces noms étant habituellement ceux de l'empereur sous lesquels la citoyenneté avait été octroyée. cf Pierre Vidal-Naquet, Du bon usage de la trahison, préface de la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe, traduit par Pierre Savinel, Éd. de Minuit, Paris, 1977, pp. 24-25.
  2. Si son père est identique au Caius Julius Alexander mentionné dans deux papyrus, celui-ci avait donc reçu sa citoyenneté à l'époque de l'empereur Auguste. cf Pierre Vidal-Naquet, Du bon usage de la trahison, préface de la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe, traduit par Pierre Savinel, Éd. de Minuit, Paris, 1977, pp. 24-25.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Tacite, Histoires, I, 11[1].
  2. a, b, c, d, e, f, g, h et i Simon Claude Mimouni, Le judaïsme ancien du VIe siècle avant notre ère au IIIe siècle de notre ère, Paris, 2012, éd. PUF, p. 122.
  3. Flavius Josèphe, Antiquités juives, livre XX, 100
  4. Pierre Vidal-Naquet, Du bon usage de la trahison, préface de la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe, traduit par Pierre Savinel, Éd. de Minuit, Paris, 1977, p. 24.
  5. Mireille Hadas-Lebel, Flavius Josèphe, le Juif de Rome, Fayard, 1989, (ISBN 2213023077)
  6. a, b et c Sur sa famille, cf J. Schwartz, « Note sur la famille de Philon d'Alexandrie », Mélanges Isidore Lévy, Bruxelles, 1953, pp. 591-602.
  7. a, b, c, d, e, f et g Pierre Vidal-Naquet, Du bon usage de la trahison, préface de la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe, traduit par Pierre Savinel, Éd. de Minuit, Paris, 1977, p. 25.
  8. a et b Jean-Pierre Lémonon, Ponce Pilate, éd. Atelier, 2007, p.  264, extrait en ligne
  9. Flavius Josèphe, Guerre de Judée, livre II, 220.
  10. Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, livre XX, 102.
  11. Gérard Nahon , article Zélotes de l'Encyclopaedia universalis.
  12. Simon Claude Mimouni, Le judaïsme ancien du VIe siècle avant notre ère au IIIe siècle de notre ère, Paris, 2012, éd. PUF, p. 442.
  13. Mireille Hadas-Lebel, Jérusalem contre Rome, Cerf, Paris, 1990, p. 416-417.
  14. (en) Richard Gottheil « Adiabene », dans Jewish Encyclopedia
  15. Voir aussi les Annales de Tacite, XV - 1s
  16. a et b René Grousset, Histoire de l'Arménie, Payot, 1984 (ISBN 2-228-13570-4), p. 108.
  17. Tacite, Annales, livre XV, 29.
  18. Dion Cassius, Histoire Romaine, Livre LXIII, 1.
  19. Flavius Josèphe, Guerre de Judée, livre II, 309
  20. Flavius Josèphe, Guerre de Judée, livre II, 494
  21. G. Chalon, L'édit de Ti. Julius Alexander, étude historique et exégétique, Olten-Lausanne, 1964, 272 pages, traduction
  22. Tacite, Histoires, livre I, 11.
  23. Tacite, Histoires, livre II, 74
  24. Tacite, Histoires, livre II, 79
  25. Suétone, Vie de Vespasien, 6
  26. Mireille Hadas-Lebel, Flavius Josèphe, le Juif de Rome, ouvrage précité
  27. Suétone, Vie de Vespasien, 7.
  28. Juvénal, Satire I, vers 129-131
  29. traduction de Ugo Bratelli, Juvénal Les Satires
  30. Simon Claude Mimouni, Le judaïsme ancien du VIe siècle avant notre ère au IIIe siècle de notre ère, Paris, 2012, éd. PUF, p. 122-123.
  31. a, b et c Simon Claude Mimouni, Le judaïsme ancien du VIe siècle avant notre ère au IIIe siècle de notre ère, Paris, 2012, éd. PUF, p. 123.