Thomas Wakley

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Thomas Wakley

Thomas Wakeley, Thomas Wakley, né le 11 juillet 1795 et décédé le 16 mai 1862, était un chirurgien anglais, fondateur de la revue médicale The Lancet et député radical du Parlement britannique. Il devint démagogue et réformateur social, lutta contre l'incompétence, les privilèges et le népotisme.

Vie[modifier | modifier le code]

Thomas Wakley est né dans une famille paysanne prospère de Membury dans le Devonshire. Son père, Henry Wakley (1750–26 août 1842) avait hérité de la propriété et loué des terres voisines pour devenir un grand fermier selon les standards de l'époque, et était également membre de la commission des clôtures des terrains gaspillés (Enclosure of Waste Land). Il est décrit comme un père juste mais sévère, et donna onze enfants à sa femme, huit garçons et trois filles[1]. Thomat était le fils cadet, et suivit des cours de grammaire à Chard et Taunton.

Il se rendit ensuite à Londres où il suivit des cours d'anatomie à l'hôpital Saint Thomas, et s'engagea dans les hôpitaux unis de Saint Thomas et Guy[2]. La personnalité dominante de ces hôpitaux était Sir Astley Cooper (1768–1841, membre de la Royal Society). Wakley obtint un diplôme de membre du Collège royal de chirurgie en 1817. Chirurgien à 22 ans, il s'installa à Regent Street et épousa Miss Goodchild en 1820, dont le père était marchand et directeur de l'hôpital Saint Thomas. Trois enfants naquirent de cette union, trois fils et une fille qui mourut jeune. Son fils ainé, Henry Membury Wakley, devint barrister, et coroner. Ses deux autres fils, Thomas Henry Wakley et le cadet, James Goodchild Wakley, devinrent tous deux éditeurs de The Lancet.

Durant toute sa carrière, Wakley montra une personnalité agressive, et ses expériences en ce domaines eurent un démarrage sensationnel. En août 1820, le gang d'Arthur Thistlewood imagina quelque grief contre lui, brûla sa maison et le blessa sérieusement au cours d'un assaut meurtrier. L'affaire est obscure. Wakley fut indirectement accusé par la compagnie d'assurance (qui avait refusé sa demande d'indemnisation) d'avoir bouté le feu lui-même à sa maison. Il gagna son procès contre la compagnie[3].

Plaque commémorative à Bedford Square, Londres

Le 16 mai 1862 Wakley décède à la suite d'une hémorragie causée par une chute. Sa santé n'avait cessé de décliner pendant une décennie, et les symptômes sont compatibles avec ceux de la tuberculose[4],[5],[6]. Les trois fils de Wakley lui survécurent, et le Lancet resta en mains familiales durant plus de deux générations. Aux funérailles, on vit certains de ceux qu'il avait mis au pilori : les conséquences à long terme de son radicalisme furent appréciées, du moins en partie. Wakley est enterré dans les catacombes du cimetière de Kensal Green. Une plaque commémorative bleue est accrochée sur sa maison de Bedford Square à Londres.

Les années Lancet[modifier | modifier le code]

En 1823, il démarre la revue médicale hebdomadaire The Lancet, avec comme associés William Cobbett, William Lawrence, James Wardrop et un avocat spécialisé en diffamation. Le succès est immédiat : en 1830, le journal tire à 4000 exemplaires.

Au départ, l'éditeur du Lancet n'était pas nommé dans le journal, mais après quelques semaines, les rumeurs commencent à circuler. Lorsque le journal commence à imprimer le contenu des conférences d'Astley Cooper, celui-ci fit une visite surprise à son ancien étudiant, et le découvre en train de corriger les épreuves du prochain numéro. La gêne de Wakley quant à la perte de son anonymat satisfait tellement Cooper qu'ils arrivent, au terme d'une discussion amicale, à un accord satisfaisant pour les deux parties[7].

La présence d'un avocat s'avère très utile, car le Lancet est alors un journal militant, qui démarre une série d'attaque contre la corruption, courante parmi les médecins de l'époque. S'opposant aux chirurgiens hospitaliers et aux médecins, il publie des rapports de leurs cours et expose leur mauvaises pratiques. Il doit contrer plusieurs attaques juridiques qui ne font cependant qu'augmenter son influence. Il attaque les fondements du collège royal de chirurgie, et obtient un tel soutien de la part du corps médical, indigné par les abus exposés, qu'une pétition au parlement entraine en 1827 la restitution des fonds publics qui avaient été alloués.

Wakley représenté en choucas, plumant les paons de son époque. Punch 1841

La campagne de Wakley est âpre et directe :

« [Nous déplorons] l'état de la société qui autorise des groupes de monopolistes et charlatans au cerveau d'oie et intéressés à usurper les plus hauts privilèges… c'est le ver parasite qui mange le cœur du corps médical. »

— Wakley, The Lancet, vol. 1,‎ 1838, p. 2–3

« Le conseil du collège de chirurgie reste une monstruosité orthodoxe et irresponsable au milieu des institutions anglaises – une relique antédiluvienne de tout… ce qui est le plus despotique et révoltant, inique et insultant, au visage de la planète. »

— Wakley, The Lancet, vol. 2,‎ 1842 (lire en ligne), p. 246

Il était particulièrement sévère envers tous ceux qu'il considérait comme charlatans. L'association homéopathique anglaise (English Homeopathic Association) était « un groupe de charlatans audacieux » et ses partisans « des bandits et des idiots, les idiots formant la majorité et les bandits les utilisant comme outils[8]. »

Collège de médecine de Londres[modifier | modifier le code]

Une des meilleures idées de Wakley arrive en 1831, lorsqu'une série de réunions massives se tiennent pour lancer un rival au collèges royaux. Bien que le succès ne soit pas au rendez-vous, le collège de médecine de Londres jette les idées qui vont par la suite former la base des réformes de la charte des principaux instituts délivrant des licences, les apothicaires, le collège royal des chirurgiens et médecins.

Tout d'abord, il devait n'y avoir qu'une seule faculté : le collège de médecine de Londres devait inclure des médecins, chirurgiens et généralistes; les enseignants dans les écoles médicales privées devaient également être inclus. Ensuite, la structure devait être démocratique : pas de restriction de religion (par exemple les restrictions anglicanes des universités d'Oxford et Cambridge) ou d'institution (par exemple l'appartenance à un hôpital). Les dirigeants devraient être nommés au cours d'un scrutin annuel. Le coût des diplômes serait bas; ceux qui seraient déjà diplômés seraient éligibles pour devenir membres de manière à ce que ceux ayant obtenu leur diplôme en Écosse seraient reçus sans devoir repasser un nouvel examen. Les nominations à des postes officiels (publics) devaient être faites au mérite, éliminant népotisme et favoritisme. Tous les membres porteraient le préfixe « Dr », supprimant ainsi les divisions artificielles entre les membres.

Sans grande surprise, le collège de médecine de Londres n'obtient pas un grand succès contre l'opposition unie des collèges établis et des autres institutions. Cependant, le plaidoyer pour la réforme était fait et de la manière la plus publique qui soit. Les législations et réformes à venir des chartes de gouvernance allaient être influencées de nombreuses années durant par cette campagne[9].

Divers[modifier | modifier le code]

Dans ses premières années, le Lancet publie également un contenu non médical. Ainsi, il est le premier hebdomadaire à publier régulièrement une colonne échecs, appelée The Chess Table[10]. À l'occasion, on trouve également des articles politiques, des critique de théâtre, des biographies de personnalités non médicale, ou des extraits de matériel d'autres publications. Rien de cela ne diminue son énorme impact sur la chirurgie dans les collèges royaux, qui s'ouvrent à la vue du public comme jamais auparavant.

Député au parlement[modifier | modifier le code]

La réforme du collège des chirurgiens est lente, et Wakley s'affaire à remuer la Chambre des communes de l'intérieur. Il se présente sous l'étiquette radical au parlement, et en 1835, il est élu comme député de la circonscription de Finsbury. Il conserve son siège jusqu'en 1852.

À la Chambre des Communes il s'exprima contre la loi des pauvres, la loi sur la police, les taxes sur les journaux, l'observance du jour du Seigneur et pour le chartisme, les martyrs de Tolpuddle, la liberté du commerce, l'indépendance de l'Irlande et, bien sûr, les réformes médicales[11]. Tous ces sujets fournissent des débats vigoureux et luttes, car les années 1830 sont turbulentes. L'origine de ces difficultés réside dans le coût exorbitant des guerres napoléoniennes, et dans l'injustice inhérente au mode de fonctionnement des lois et le parlement britanniques. Les exigences chartistes demandaient le suffrage universel pour les hommes adultes, l'élection annuelle du parlement, l'allocation d'une indemnité aux députés, l'abolition du cens électoral, le secret des votes et l'abolition des bourgs pourris (c'est-à-dire un découpage équitable des circonscriptions électorales). À part pour l'élection annuelle du parlement (il n'était ni faisable ni judicieux d'organiser des élections annuelles), toutes ces revendications ont fini par être appliquées, ainsi que d'autres, mais cela a pris du temps. L'effet en est que les citoyens ordinaires ont leur mot à dire sur la gouvernance du pays (voir également démocratie). En cela, Wakley était l'un des nombreux militants; mais son influence était plus grande que beaucoup, car il était alors à l'intérieur du parlement.

Wakley à un âge avancé.
Illustrated London News, 1862.

Comme anglican et pratiquant régulier, l'opposition de Wakley à la législation sur l'observance du jour du Seigneur était fondée non pas sur le sécularisme, mais sur sa sympathie pour les gens ordinaires. En son temps, les hommes travaillaient six jours par semaine, et ne pouvaient pas faire d'achats les soirs de paye. Si tous les magasins étaient fermés le dimanche, ceci était clairement injuste pour les travailleurs. Il militait également pour que les lieux culturels tels que les musées et zoos soient ouverts tous les dimanches[12].

Coroner[modifier | modifier le code]

Wakley se bat également pour la médecine légale, et lorsque cela est été établi, il est élu coroner pour l'ouest du Middlesex en 1839. Loyal à ses idées, il enquête sur toutes les morts dans les lieux de détention de la police. Il défend inlassablement les intérêts des classes travailleuses et milite sans relâche pour les réformes humanitaires, tout en continuant sa campagne contre les restrictions et abus médicaux ; en cela, le Lancet n'est pas seulement un organe professionnel, mais aussi un puissant moteur de réforme sociale.

Flagellation[modifier | modifier le code]

Des années durant, Wakley mène campagne contre l'utilisation de la flagellation comme punition. Les morts suite à une flagellation n'étaient pas inconnues dans l'armée britannique, et sans surprise lorsque l'on lit les détails. Wakley est coroner lorsque le soldat James White, après avoir commis une infraction disciplinaire, est soumis à 150 coups de chat à neuf queues dans le septième hussard en 1846, et meurt un mois plus tard, après avoir manifesté des symptômes de « sérieuse malice cardiaque et pulmonaire », suivis de pleurésie et pneumonie. Les médecins militaires, sous la pression directe du colonel du régiment, signent un certificat attestant que la cause de la mort était sans rapport avec le châtiment corporel. Avant l'enterrement, le vicaire s'entretient avec Wakley, qui émet un mandat d'enquête. Il recueille les témoignages des chirurgiens militaires, des médecins et des aide-soignants de l'hôpital, ainsi que d'experts indépendants. En l'occurrence, c'est le témoignage d'Erasmus Wilson, chirurgien à l'infirmerie Saint-Pancras qui explique que la flagellation et la mort avaient une relation de cause à effet[13]. Le jury se met d'accord, et ajoute une annexe sans concession dans laquelle il exprime son « horreur et dégoût que la loi du pays autorise l'exécution d'un châtiment révoltant tel que la flagellation sur des soldats britanniques. Sprigge ajoute que ce n'est pas les arguments scientifiques de Wilson qui ont convaincu le jury, mais son affirmation que, s'il n'avait pas été fouetté, James White serait vivant. La loi sur l'armée de 1881 abolira la flagellation comme punition.

Nourriture frelatée[modifier | modifier le code]

Les dernières campagnes de Wakley ont été contre la nourriture frelatée. Cela était très fréquent à l'époque, et son opposition a eu un effet notable en provoquant la réforme nécessaire de la législation[14]. Pour en apporter les preuves, Wakley met en place la commission analytique et sanitaire du Lancet (Lancet Analytical and Sanitary Commission), qui fournit des « comptes-rendus des analyses microscopiques et chimiques des solides et fluides consommés par toutes les classes de la population ». Les méthodes sont conçues par Wakley, Sir William Brooke O'Shaughnessy et le Dr. Arthur Hill Hassall, qui était le commissionnaire.

La première investigation montre qu'« il est un fait que le café est largement frelaté[15]. » Parmi les 34 cafés testés, 31 étaient frelatés. Les exceptions étaient vendues à un prix plus élevé. Le principal produit frelatant était la chicorée, mais de la farine de haricot ou de pomme de terre, ainsi que du maïs rôti, ont également été trouvés. De plus, il est montré que la chicorée elle-même est frelatée. Le Lancet publie des noms des commerçants sérieux, et menace de dénoncer les autres s'ils n'améliorent pas leurs produits. Un deuxième rapport du 26 avril 1851 mets cette menace à exécution. Un troisième rapport montre que le café en boîte est encore plus frelaté. D'autres investigations suivent, sur le sucre, le poivre noir, le pain, le tabac, le thé et, la plus importante de toutes, sur l'eau de consommation. La première loi sur le frelatage s'applique en 1860, suivie d'une seconde en 1872, puis les lois sur la vente de nourriture et de médicaments de 1875 et 1879. Tout cela grâce à Wakley et ses associés.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Thomas Wakley (ed.), The Lancet, vol. 2, Londres,‎ 1842, 910 p. (lire en ligne)
  • Thomas Wakley (ed.), The Lancet, vol. 1, Londres,‎ 1838
  • Sir Samuel Squire Sprigge, The life and times of Thomas Wakley : founder and first editor of the "Lancet", Longmans, Green and co.,‎ 1897, 509 p.
  • Charles Wortham Brook, Battling surgeon, Glasgow, Strickland Press,‎ 1945, 176 p. (OCLC 4354169)

Références[modifier | modifier le code]

  1. Sprigge, op. cit., p. 3
  2. Sprigge, op. cit., p. 15
  3. Brook suggère que l'assaut aurait pu être une suite du complot de la Rue Cato, dont les supporteurs imaginaient (faussement) que le bourreau était un chirurgien. Brook, op. cit., p. 24–32
  4. Brook, op. cit., p. 175.
  5. Le Dictionary of National Biography indique qu'il est décédé à Madère, où il s'était rendu dans l'espoir d'améliorer sa santé. The concise DNB (Dictionary of National Biography). Volume 1: To 1900. Oxford University Press. p1351
  6. Sprigge, op. cit., p. 494
  7. Sprigge, op. cit., p. 85.
  8. citation d'un rapport du Hansard dans Brook, op. cit., p. 145
  9. Desmond A. 1989. The politics of evolution: morphology, medicine, and reform in radical London. Chicago. p104–107
  10. David Hooper et Kenneth Whyld, The Oxford companion to chess. 1996, 2nd ed, Oxford. 'Newspaper columns', p. 271, note une colonne similaire dans le quotidien Liverpool Mercury dès 1913
  11. Desmond The politics of evolution p. 428
  12. Sprigge, op. cit., p. 304. La semaine de travail n'a été réduite à cinq jours qu'aux alentours de 1960, et ce n'est que bien plus tard que les magasins ont pu ouvrir le dimanche.
  13. Sprigge, op. cit., p. 404 et suivantes.
  14. Brook, op. cit., p. 159–175.
  15. The Lancet, 4 janvier 1851