Théorie ancrée

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La théorie ancrée ou théorie enracinée (Grounded theory pour les anglophones), est une méthode de recherche issue, à la fin des années 1960[1] des sciences sociales (Ethnographie et sociologie notamment[2]) visant à construire des théories non pas à partir d'hypothèses prédéterminées mais à partir des données du terrain et de situation de terrain[3] que le chercheur a collecté ou peut collecter.

Cette théorie est beaucoup utilisée en « recherche qualitative »[1],[4] (par rapport à la « recherche quantitative » qui s'appuie sur des modèles prédéterminés d'analyse de chiffres et statistique)[5], mais peut aussi s'appliquer dans la recherche quantitative, avec une dimension « postmoderne » selon Annells (1996) ou Clarke (2005)[3].

Histoire[modifier | modifier le code]

Cette méthode a été théorisée par deux sociologues américains : Barney G. Glaser et Anselm L. Strauss et présentée dans un livre intitulé The Discovery Of Grounded Theory ; Stratégies for Qualitative Research publié à Chicago en 1967[1].

Principes[modifier | modifier le code]

La théorie « ancrée » est une méthode de recherche qui fonctionne à l'inverse des méthodes plus « traditionnelles » de la Recherche ; elle peut ainsi -à première vue - paraître en contradiction avec la méthode scientifique.

Au lieu de commencer par la construction d'une hypothèse dans un champ et un cadre théoriques déjà fixés pour ensuite appliquer ce modèle au phénomène étudié, le chercheur commence ici par la collecte de données, sans a priori (dans la mesure du possible) pour ensuite y chercher ce qui « fait sens »[6].

À partir des données recueillies (base de données quantitatives ou données plus littéraires et qualitatives) des éléments clés sont identifiés grâce à une série de « codes » extraits d'un corpus textuel, d'images, de films documentaires ou d'archives, etc.
Les différents codes sont ensuite regroupés en « concepts similaires » pour être plus faciles à utiliser.

Partant de ces concepts, des catégories sont formées. Elles seront à la base de la création d'une théorie ou s'intégreront dans la théorie existante qui semble la plus apte à expliquer les phénomènes observés et catégorisés.

Références méthodologiques[modifier | modifier le code]

La « grounded theory » se réfère simultanément à une méthode d'enquête qualitative et à la production finale de cette enquête.

Elle repose sur un postulat qui est que les chercheurs peuvent et doivent développer certaines théorie en commençant par exploiter les données de terrain.

Spécificités[modifier | modifier le code]

La grounded theory se différencie d’autres approches de terrain telles que l’ethnographie, car son objectif n’est pas de produire une description dense et détaillée d’une situation particulière, mais au contraire de « découvrir » une théorie pouvant être transférée à d’autres configurations[7].
On parle de théorie de moyenne portée.

Méthode[modifier | modifier le code]

Le travail du chercheur de terrain repose toujours sur la description, mais dans le cadre de la grounded theory, sa mission vise aussi l'abstraction.

En tant que méthode, la « théorie enracinée » s’appuie sur un ensemble de procédés systématiques.

L’analyse et la collecte des données se font en tandem ; et le chercheur effectue un aller-retour constant entre ces deux opérations.

L’ensemble des matériaux de recherche est codifié selon une procédure standardisée à la fois inductive et comparative.
Une première phase de codage (codage primaire) dégage des catégories à partir des matériaux bruts récoltés sur le terrain. On cherche ensuite à « raffiner » ces catégories en identifiant leurs propriétés.
Quand ces propriétés sont précisées et que les relations entre les différentes catégories sont identifiées, le chercheur passe à un niveau d’abstraction supérieur, celui de la conceptualisation[8]. Les catégories primairement enracinées dans les données de terrain deviendront progressivement des concepts abstraits. Ce processus est identifié comme étant celui du « codage axial ». Il s’agit d’explorer les propriétés des concepts et les relations pouvant exister avec d’autres concepts, en d’autres termes, le chercheur naviguera autour de l’axe des concepts. Dans la dernière phase de raffinement, le chercheur passe d’un stade conceptuel à un stade théorique. Le niveau d’abstraction s’accroît jusqu’à saturation.

L’objectif final du chercheur est de découvrir une catégorie « centrale » (pouvant être reliée à l’ensemble des concepts et catégories qui se sont jusqu’à présent dégagés). Elle sera le fil conducteur autour duquel se construira la théorie finale. On parle alors de codage sélectif.


Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c Glaser B & Strauss A (1967) The Discovery of Grounded Theory: Strategies for Qualitative Research. Chicago: Aldine de Gruyter.
  2. Charmaz, K., & Mitchell, R. (2001). Grounded Theory in Ethnography. In P. Atkinson, S. Coffey, J. Delamont, & L. Lofland (Eds.), Handbook of Ethnography (pp. 160-174). London.
  3. a et b Clarke A (2005) Situational Analysis: Grounded Theory After the Postmodern Turn. Thousand Oaks, CA: Sage. Dey, I. (1999). Grounding Grounded Theory. Social Work. Academic Press.
  4. Strauss, A. (1987). Qualitative Analysis for Social Scientist. Cambridge: Cambridge University Press.
  5. Annells M (1996) Grounded theory method : Philosophical perspectives, paradigm of inquiry, and postmodernism. Qualitative Health Research, 6(3), 379. Source : http://search.ebscohost.com/login.aspx?direct=true&db=aph&AN=9609226919&lang=fr&site=ehost-live
  6. Strauss A & Corbin J (1990) Basics of qualitative research : grounded theory procedures and techniques. Newbury Park, Calif.: Sage Publications (lien Google Books)
  7. Aldiabat, K., & Le Navenec, C.-L. (2011). Clarification of the Blurred Boundaries between Grounded Theory and Ethnography: Differences and Similarities. Turkish Online Journal of Qualitative Inquiry, 2(3).
  8. Glaser B (2001) The grounded theory perspective: conceptualization contrasted with description. Mill Valley, Calif. : Sociology Press.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Bryant, A., & Charmaz, K. (2007). The SAGE handbook of grounded theory. Los Angeles; London: SAGE (lien Google Books).
  • Charmaz, K. (2006). Constructing grounded theory : a practical guide through qualitative analysis. London; Thousand Oaks, Calif.: Sage Publications (lien Google Books).
  • Dubar, C., & Demazière, D. (1997). E. C. Hughes, initiateur et précurseur critique de la Grounded Theory. Sociétés contemporaines, 49-55. Centre d’études et de recherches internationales. Source : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/socco_1150-1944_1997_num_27_1_1457
  • Glaser, B. (1978). Theoretical sensitivity : advances in the methodology of grounded theory. Mill Valley, Calif.: Sociology Press.
  • Glaser, B. (1992). Emergence vs forcing : basics of grounded theory analysis. Mill Valley, CA: Sociology Press.
  • Glaser, B., & Holton, J. (2004). Remodeling Grounded Theory. Forum: Qualitative Social Research, 5(2), 1-17. Forum Qualitative Social Research. Source http://search.ebscohost.com/login.aspx?direct=true&db=sih&AN=14616446&lang=fr&site=ehost-live
  • Glaser, B., & Strauss, A. (1965). Awareness of Dying. Chicago: Aldine.
  • Guillemette, F. (2006). L ’approche de la Grounded Theory pour innover ? Recherches Qualitatives, 26(1), 32-50. Recherches qualitatives. doi:10.4074/S0003503306003058
  • Morse, J. M., Stern, P. N., Corbin, J. M., Charmaz, K., Bowers, B., & Clarke, A. (2009). Developing Grounded Theory: The Second Generation. (J. Morse, P. Noerager Stern, J. Corbin, B. Bowers, K. Charmaz, & E. Clarke, Eds.) (pp. 127-149). Left Coast Press. Source : http://www.amazon.co.uk/dp/1598741934
  • Paillé, P. (1994). L'analyse par théorisation ancrée. Cahiers de recherche sociologique, 23, 147-181 en ligne.
  • Paillé, P. (2010). Une «enquête de théorisation ancrée» : les racines et les innovations de l’approche méthodologique de Glaser et Strauss. In B. G. Glaser et A. L. Strauss, La découverte de la théorie ancrée (p. 23-77). Paris : Armand Colin.
  • Strauss, A., & Corbin, J. (1994). Grounded Theory Methodology: An Overview. In N. Denzin & Y. Lincoln (Eds.), The Handbook of Qualitative Research. Thousand Oaks, CA: Sage.
  • Strauss A, Corbin JM (1997) Grounded Theory in Practice SAGE Publications, 11 mars 1997 - 280 pages (lien Google books)
  • Tavory, I., & Timmermans, S. (2009). Two cases of ethnography: Grounded theory and the extended case method. Ethnography. Source : 10.1177/1466138109339042