Théorème d'accélération de Gödel

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En logique mathématique, le théorème d'accélération de Gödel (ou théorème de speed-up), démontré par Kurt Gödel en 1936, montre l'existence de théorèmes ayant des démonstrations très longues, mais qui peuvent être considérablement raccourcies en utilisant un système d'axiomes légèrement plus puissant.

Description informelle[modifier | modifier le code]

Kurt Gödel, en adaptant sa démonstration du premier théorème d'incomplétude, a construit des exemples explicites d'assertions relativement courtes, démontrables dans un système formel donné, mais dont la plus courte démonstration dans ce système est absurdement longue. Ainsi, l'affirmation :

« Cette affirmation ne peut être prouvée à l'aide des axiomes de Peano (seuls) en moins d'un gogolplex de symboles »

(ou plus précisément, comme exposé dans la prochaine section, l'affirmation G qui code, au moyen d'un code de Gödel convenable, que G n'est pas démontrable en moins de N symboles) est effectivement vraie, et même démontrable dans PA (l'arithmétique de Peano) ; de plus, si PA est non-contradictoire, la démonstration possède nécessairement plus de N symboles.

En revanche, il suffit d'adjoindre aux axiomes de Peano l'affirmation que ceux-ci sont non contradictoires (plus techniquement, l'axiome cohPA, lequel, d'après le second théorème d'incomplétude, ne peut être démontré dans PA), pour pouvoir démontrer G en peu de symboles.

Cet argument se généralise à n'importe quel système (cohérent) plus puissant que PA, par exemple ZFC ; le nombre N peut être remplacé par n'importe quel nombre que le système permet de décrire en (relativement) peu de symboles, par exemple le nombre de Graham.

Énoncé rigoureux du théorème[modifier | modifier le code]

Le cadre de ce résultat est le même que celui des théorèmes d'incomplétude (on emploie dans ce qui suit les notations de cet article) : on se place dans une théorie T récursivement axiomatisable, permettant de formaliser l'arithmétique (essentiellement une théorie pour laquelle les axiomes de Peano sont des théorèmes) et supposée cohérente. Il existe alors deux constantes c et d (ne dépendant que de T) telles que pour tout entier N exprimable dans le langage de T en k symboles, il existe une proposition G(N) ayant les propriétés suivantes :

  1. G(N) est un théorème de T.
  2. La plus courte démonstration de G(N) dans T comporte au moins N symboles.
  3. G(N) possède une démonstration dans T + cohT comportant moins de c +dk symboles.

En pratique, c et d sont assez petits ; par exemple si T est l'arithmétique de Peano et N un gogolplex, il serait possible d'écrire explicitement (à l'aide d'ordinateurs, tout de même) une proposition équivalente à G(N) en quelques dizaines de milliers de symboles[1].

La construction de G(N) utilise un codage de Gödel associant à toute proposition P un entier noté ⌈P⌉, et suit celle de la proposition indécidable donnée par le premier théorème d'incomplétude : on construit des fonctions arithmétiques codant des propriétés de P par l'intermédiaire de calculs sur ⌈P⌉ (par exemple une fonction Dem(⌈P⌉) qui détermine si P possède ou non une démonstration dans T) ; il est alors possible de coder l'affirmation A(P) : « P n'a pas de démonstration de moins de N symboles » par une formule F(x) telle que F(⌈P⌉)=⌈A(P)⌉ puis, par une diagonalisation analogue à celle du premier théorème d'incomplétude, de construire G(N) telle que F(⌈G(N)⌉)=⌈G(N)⌉ ; le décodage montre alors que G(N) a les propriétés 1) et 2) ; et cette dernière démonstration, utilisant le décodage, peut être faite entièrement dans T (en peu de symboles), si on adjoint à T l'hypothèse que T est non contradictoire, c'est-à-dire cohT.

Autres exemples[modifier | modifier le code]

Le théorème de Gödel semble être passé relativement inaperçu ; Jean-Paul Delahaye signale[2] la démonstration, en 1971, d'un résultat plus puissant, montrant que ce phénomène se produit dans toute théorie où l'on peut rajouter une proposition indécidable[3].

Harvey Friedman a obtenu des exemples explicites plus naturels du même phénomène, utilisant des résultats de théorie des graphes tels que le théorème de Kruskal ou le théorème de Robertson-Seymour : il construit des énoncés affirmant l'existence de suites de N graphes ayant certaines propriétés, dont la preuve dans PA, ou d'ailleurs dans des théories beaucoup plus fortes, demande essentiellement d'exhiber une telle suite, alors que la démonstration est courte si l'on admet l'existence de certains grands ordinaux dénombrables[4] ; des résultats analogues découlent du théorème de Goodstein[5].

Notes[modifier | modifier le code]

  1. (en) Une discussion de cette question sur MathOverflow ; G(N) y est codé par le polynôme correspondant au théorème de Matiiassevitch.
  2. Incomplétude et complexité des démonstrations, sur le blog de Jean-Paul Delahaye
  3. Andrzej Ehrenfeucht (en), Jan Mycielski, Abbreviating proofs by adding new axioms, Bulletin of the American Mathematical Society, 77(3), 366-367, 1971 (lire en ligne)
  4. Smoryński 1982
  5. Montrer que la suite de Goodstein G(n) finit par atteindre 0 demande essentiellement de pouvoir manipuler des ordinaux jusqu'à \varepsilon_0 ; comme PA n'est pas assez puissant pour le faire, une démonstration dans PA pour un n donné assez grand demande d'expliciter la suite, ce qui prend environ G(n) symboles.

Références[modifier | modifier le code]

  • (en) Samuel R. Buss, « On Gödel's theorems on lengths of proofs. I. Number of lines and speedup for arithmetics », The Journal of Symbolic Logic, vol. 59, no 3,‎ 1994, p. 737–756 (ISSN 0022-4812, DOI 10.2307/2275906, lire en ligne)
  • (en) Samuel R. Buss, « On Gödel's theorems on lengths of proofs. II. Lower bounds for recognizing k symbol provability », dans Feasible mathematics, II (Ithaca, NY, 1992), vol. 13, Boston, MA, Birkhäuser Boston,‎ 1995, 57–90 p. (ISBN 978-0-8176-3675-3)
  • (de) Kurt Gödel, « Über die Länge von Beweisen », Ergebinisse eines mathematischen Kolloquiums, vol. 7,‎ 1936, p. 23–24 (lire en ligne)
  • (en) C. Smoryński, « The varieties of arboreal experience », Math. Intelligencer, vol. 4, no 4,‎ 1982, p. 182–189 (lire en ligne)

Voir aussi[modifier | modifier le code]