Théodore de Neuhoff

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Théodore Ier
Théodore Ier, mezzotinte de Johann Jakob Haid, vers 1740.
Théodore Ier,
mezzotinte de Johann Jakob Haid, vers 1740.
Titre
Roi des Corses
15 avril 173615 septembre 1738
(2 ans, 5 mois et 0 jour)
Couronnement 15 avril 1736,
dans le monastère de Valle-d'Alesani
Premier ministre Luiggi Giafferi qui sera co-régent
Prédécesseur Aucun
Successeur Aucun
Biographie
Nom de naissance Theodor Stephan von Neuhof
Date de naissance 25 août 1694
Lieu de naissance Cologne
(Saint-Empire romain germanique)[1]
Date de décès 11 décembre 1756 (à 62 ans)
Lieu de décès Cité de Westminster, Londres
Grande-Bretagne
Père Leopold von Neuhoff
Mère Catharina von Neuhoff (selon acte de baptême catholique de juin 1698)
Conjoint Lady Mary Sarsfield (ou Catalina Sarsfield)
Enfant(s) Pas d'enfant reconnu
Héritier Aucun
Résidence Ancien palais épiscopal de Cervione
Roi de Corse

Le baron Théodore de Neuhoff, né le 25 août 1694 à Cologne et mort le 11 décembre 1756 à Londres, est un gentilhomme westphalien, qui devint, de façon éphémère, sous le nom de Théodore Ier, le premier et le seul roi de toute l’histoire de la Corse en 1736.

Biographie[modifier | modifier le code]

Enfance[modifier | modifier le code]

Theodore[2] von Neuhoff est né dans une famille de nobles westphaliens qui comprend une parenté avec le baron von Drost (son oncle), commandeur de l’ordre Teutonique à Cologne. Il est sans doute parent du général von Wachtendonck qui a servi en Corse à la tête des troupes impériales. Son blason est composé de trois anneaux d’argent (blanc) sur un fond de sable (noir).

Son père, Leopold Wilhelm épousa Maria Catharina von Neyssen[3], fille d’un baron de Trier en Rhénanie[4]. Cependant, elle ne possède pas les seize quartiers de noblesse nécessaires pour une parfaite ascendance car sa mère, Anna Theodora Henn[5], était une femme du peuple, fille de Wilhelm Henn, maire de la cité de Bullingen. Le baron Dietrich von Neuhoff va déshériter (au terme d'un long procès qui aboutira après la mort, en 1695) de Leopold, capitaine d'infanterie, lors du second siège de Namur.[pas clair]

Au terme de ce procès poursuivi par la grand-mère de Theodore, après la mort du baron Dietrich, comme ce dernier n’avait pas donné son consentement, le mariage est cassé et les deux enfants (Theodore et sa sœur d'un an sa cadette, Marie-Anne Léopoldine, qui deviendra Elisabeth par la suite, en l'honneur de Madame dont elle deviendra une demoiselle d'honneur) sont réputés illégitimes aux yeux de la loi, alors que l'église qui a prononcé le mariage et les baptêmes les tient pour enfants légitimes. Par conséquent, c'est leur oncle, le baron von Drost, qui va hériter des domaines. Il faut noter que celui-ci ne prendra jamais le titre de baron von Neuhoff et le laissera à son neveu. Il contribuera à pourvoir à son éducation et lui sera toujours un allié[6].

Théodore et sa sœur au contact des grands de ce monde[modifier | modifier le code]

Théodore, sa sœur et son frère, vont naviguer entre la demeure des von Drost à Altena et, à Metz, celle de Marneau, le nouvel époux de leur mère qui sera un beau-père très affectueux et soucieux du devenir des enfants de son épouse. Une maison parle allemand et l’autre français. D’ailleurs, après ce second mariage, il naît une demi-sœur[7]. Le comte de Mortagne qui vient visiter souvent monsieur Marneau, un banquier. Il vient surtout rendre visite à la fille de la duchesse d'Orléans, sur ses recommandations, fille qui a épousé le duc de Lorraine. remarque les enfants qui sont très beaux et Theodore, qui se révèle intelligent, (il parle l'allemand et le français, ainsi que le grec et le latin, avec une grande aisance). Mortagne "s'appelait Collin, et n'était rien du tout, du pays de Liège", écrivit Saint-Simon. Selon Michel Vergé-Franceschi, il serait le frère de la mère des deux enfants Neuhoff, et non son amant comme les mauvaises langues l'ont prétendu[8] (ce qui serait très étonnant, car la mère de Théodore était morte en 1701. Or Mortagne parla des enfants Neuhoff à la duchesse d'Orléans, belle-sœur de Louis XIV, bien des années plus tard). Ce ragot, on le sait, provient d'une lettre anonyme que reçut George Tilson et qui correspond à l'apparition de Théodore en Corse. On peut y voir la malveillance de la République de Gênes.

Marie-Anne-Léopoldine devient demoiselle de compagnie de la duchesse d'Orléans, la princesse palatine (elle est très belle et, comme la plupart des demoiselles de compagnie, destinées à attirer le roi chez Madame, sa belle-sœur, elle a certainement dû passer dans le lit de Louis XIV[4]) et prend pour prénom Elisabeth-Charlotte comme sa protectrice. Quant à Theodore, il se retrouve dans le corps des pages, destinés à fournir en officiers les armées du roi, officiers issus des familles ayant au moins 8 quartiers de noblesse et mais dont la famille a connu des revers de fortune.

Il va ainsi vivre à Versailles même, côtoyant les grands de l'époque, dans la suite de la duchesse. Il parfait son éducation, en particulier pour les langues. Il ajoute ainsi l'anglais, ainsi que l'italien et l'espagnol (ce qui lui est aisé, puisqu'il maîtrise parfaitement le latin). Il doit être excellent cavalier et bon chasseur pour espérer réussir par la suite. Dans l'entourage de Madame, il va rencontrer ceux qui sont jacobites (partisans du roi Jacques II d'Angleterre, renversé lors de la Glorieuse Révolution pour des raisons religieuses). Parmi eux, Jules Alberoni, un "protégé" du duc de Vendôme, connu pour son homosexualité. Il rencontre également le baron von Goertz, Ferenc Rákóczi.

Carrière militaire et départ de France[modifier | modifier le code]

La sœur de Théodore épouse le comte de Trévoux (en réalité du Trévou[9]) et est naturalisée française, ayant choisi le prénom définitif d'Elisabeth. Le comte de Mortagne obtient pour Théodore un brevet dans un régiment d’Alsace, lequel se trouvait à Strasbourg. Le 30 août 1712, il est transféré au régiment de cavalerie de Courcillon avec le rang de sous-lieutenant, ce qui est plus en rapport avec sa formation équestre. Les armées du roi assiègent Landau, Mannheim et Fribourg. Au cours de ces trois sièges, il va participer à des charges de cavalerie meurtrières dont il ressortira indemne. Fort heureusement pour lui, car les sources (lettres de contemporains et mémoires) le décrivent comme « un ami gracieux… grand, bien bâti, avec beaucoup d’intelligence, très agréable, parlant parfaitement chaque langue. Un homme pour lequel rien ne semblait difficile. »[10] et il semble que les portraits de l'époque n'ont pas rendu justice à sa beauté.

Revenu à Metz, il va très vite se livrer à deux passions : le hoka, un jeu très en vogue et prohibé sous peine de mort, pour avoir ruiné des familles, mais qui continuait d'être pratiqué dans les salons, et les femmes qu'il aime avec passion. D'ailleurs, une fois roi en Corse, il aura du mal à comprendre ce côté farouche des méditerranéennes et s’en fera l’écho dans une lettre.

Vivant donc au-dessus de ses moyens, et se trouvant suffisamment proche du fils de la duchesse d'Orléans, qui devait devenir Régent, les ambassades étrangères ayant besoin de savoir qui dirigerait la France, et s'il y avait des secrets utilisables par la suite, soudoyèrent tous les proches de la famille d'Orléans, dont Theodore.

Louis XIV payant mal les soldats, ses regards se tournent vers la Bavière. Madame lui obtient un brevet dans l'armée de Maximilien-Emmanuel de Bavière où il est capitaine à la tête d'une compagnie. Là, il rejoint l'ordre des Chevaliers teutoniques.

Très tôt, en raison de ses prédispositions pour les langues, il rentre au service du baron Goertz, ministre de Suède, pour des missions de diplomatie secrètes, puis il se rend en Espagne, au service du cardinal Jules Alberoni puis du duc de Ripperda, Secrétaire d'État du roi Philippe V d'Espagne.

Il effectue une mission en Écosse afin d’examiner les possibilités de rétablissement des Stuart. Tout ceci est bien sûr en rapport avec les jacobites.

En Espagne, il épouse Catalina Sarsfield de Kilmarnock, demoiselle de compagnie d'Élisabeth Farnèse, la reine consort d'Espagne. Catalina est la fille d’un noble catholique partisan des Stuart. Il semblerait qu’il ait eu une fille, selon une source génoise peut-être calomniatrice, avec son épouse. Mais il aurait volé les bijoux de sa dot afin de s'en aller investir dans la Compagnie du Mississippi de John Law. S'il part d'Espagne, c'est parce qu'Alberoni a comploté contre la France et celle-ci a envahi l'Espagne. Elle obtiendra la disgrâce du tout-puissant ministre qui va retourner en Italie.

À Paris, après avoir s'être enrichi en trempant dans l'affaire de la Compagnie du Mississippi, il échappe à une lettre de cachet, quand l'affaire se révèle frauduleuse, grâce à l'intervention de la duchesse d'Orléans, qui est la mère du Régent. Catalina l'a rejoint à Paris[11] et elle y mourra en 1736.

Rappel de la situation : émeutes en Corse de 1729[modifier | modifier le code]

La récolte 1728 a été désastreuse en Corse et les insulaires ont demandé à ce que Gênes fasse un geste pour l'impôt des Due Seini. La République de Gênes consent à ramener, pour cette année 1729, l'impôt à la moitié. Mais, comme toujours, les représentants génois dans l'île n'en font qu'à leur tête, le gouverneur en tête, comptant sans doute détourner la partie supplémentaire réclamée. En effet, ils vont dans les villages réclamer les deux seini, alors que tous savent que c'est le double de ce qui est dû. Les émeutes spontanées de 1729 éclatent quand un lieutenant de la République vient prélever cet impôt. Les premières émeutes démarrent en novembre 1729, dans la région du Boziu. La rébellion s'étend par la suite à la Castagniccia, la Casinca, puis le Niolo. Saint-Florent et Algajola sont alors attaquées, Bastia mise à sac en février 1730, et en décembre de cette même année, lors de la consulte de Saint-Pancrate, la Corse élit ses généraux : Luiggi Giafferi, Andrea Ceccaldi et l'abbé Raffaelli. Hyacinthe Paoli, le père de Pascal les rejoint début 1730. Gênes fait alors appel aux troupes de l'empereur Charles VI du Saint-Empire. Cette intervention impériale de 1731 est repoussée une première fois, car les Génois ont voulu économiser sur le nombre de soldats impériaux envoyés en Corse. Mais quelques semaines plus tard, de puissants renforts viennent à bout des rebelles. En juin 1733, le représentant du Saint-Empire négocie un accord qui accorde au Corses certaines concessions garanties par l'empereur, mais que les Génois ne respecteront pas sitôt les troupes de Charles VI ayant quitté l'île. La rébellion reprend quelques mois plus tard.

Le 30 janvier 1735, est adopté un règlement établissant la séparation définitive de la Corse d'avec Gênes, et contenant les bases d'une constitution, rédigé en grande partie par un avocat corse qui avait fait carrière à Gênes et revenu dans l'île, Sébastien Costa.

Retour en France de Théodore et mission à Gênes[modifier | modifier le code]

En mission en Hollande, il rencontre l’ambassadeur de l’Empereur auquel il vend des renseignements et celui-ci l’envoie à Gênes pour obtenir des renseignements sur le soulèvement corse[12] qui dure depuis 1729.

Il y prend contact avec des Génois mais aussi en Toscane avec des chefs corses. Ses rencontres renouvelées avec les chefs corses le conduiront à une proposition d’action à la suite de l’échec du traité de Corte. Grâce à ses contacts et à son expérience dans le domaine du renseignement, il perçoit une opportunité personnelle.

Il semble en effet qu’à partir de cette date, il n’agisse plus pour le compte de l’Espagne ni pour le compte de l’Empereur mais comme un véritable « électron libre » qui choisit son destin et tente un coup d’éclat personnel avec l’argent de ses commanditaires inconnus (anglais ?). Il avait d'ailleurs présenté ses plans d'action à Ferenc Rakoczi.

Hélas, comme une de ses lettres au baron von Drost le mentionne, en allant chercher de l'aide, il est fait prisonnier par des pirates qui l'emmènent prisonnier et ne parvient à se sortir de l'embarras qu'au prix de sacrifices financiers. Il va rejoindre Tunis où l'ambassadeur anglais l'aide à acheter des armes.

Théodore et la Corse[modifier | modifier le code]

Un curieux personnage débarque à Aleria[modifier | modifier le code]

Théodore de Neuhoff (gravure contemporaine).
Bannière du Royaume de Corse (selon Gelre)

À Livourne, Il a rencontré des exilés corses  : Giafferi, Ceccaldi, Aitelli, Orticoni et Sebastiano Costa. Ceux-ci s’allient à lui pour gagner leur cause auprès des cours d’Europe où Neuhoff se donne beaucoup de mal pour la défendre. Beaucoup ont médit, par la suite, à propos de Theodore de Neuhoff, affirmant qu'il n'était qu'un aventurier sans nulle relation. Le temps qu'il a passé à la cour de Versailles, dans la suite de la duchesse d'Orléans, on l'a vu, l'a mis en contact avec des personnes d'influence en Europe. Seulement, si les bonnes volontés se sont manifestées, il y a eu des coups du sort, et également des calculs politiques internationaux qui sont venus contrarier ses initiatives. Gênes possédait deux puissants alliés, dont l'un lorgnait déjà sur la Corse : la France, sentant bien que l'île allait échapper aux Génois, préférait en prendre le contrôle plutôt que de la voir tomber entre des mains contraires à ses intérêts (comme les Anglais ou quelque royaume d'Italie ou d'Espagne)

Le 25 mars 1736[13], il débarque à Aléria, vêtu de façon singulière. « Comme les chrétiens qui voyagent en Turquie, il porte une longue robe doublée, de couleur écarlate, perruque et chapeau, canne et épée »[14]. Or, Pâques étant fixé en 1736 pour le 1er avril, le 25 mars correspondant aux Rameaux, compris dans la Semaine sainte, ce qui reporterait de facto (voir Solennité) l'Annonciation pour après Pâques, en avril. Cependant, un journal de l'époque[15] situe l'arrivée ainsi  : «vers la fin du mois de mars il arriva à la Rade d'Aleria, à bord d'un vaisseau anglois parti de Tunis». D'un point de vue symbolique, en pleine semaine sainte, un des moments cruciaux de la religion en Corse, et pour le Dimanche des Rameaux qui correspond à l'entrée triomphale du Christ à Jérusalem. Si tel est le cas, il apparaîtrait un peu plus comme un "messie", et il est perçu comme un "envoyé du Ciel", selon le chanoine Albertini, cité par Vergé-Franceschi. D'ailleurs, les deux ordres qu'il créera (celui de la Rédemption et de la Délivrance) ont un aspect religieux.

« un bâtiment portant pavillon anglais prit terre à Aleria ; il avait à son bord un personnage inconnu, qui débarqua avec une suite de seize personnes, de l'argent, des armes et des munitions de bouche et de guerre. »[16] Les représentants locaux, informés par Xavier Matra, seigneur d'Aleria, viennent lui rendre hommage. Il donne ses conditions : il ne veut, pour lui, qu'être roi. Il promet d'autres approvisionnements de ce genre et promet de n'avoir de cesse que lorsque les Génois seront chassés de Corse.

Le 15 avril, à Alesani, « Après les solennités religieuses, les généraux placèrent sur sa tête une couronne de chêne et de laurier, et le proclamèrent roi de la Corse, en présence d'une foule immense, accourue de toutes parts pour cette cérémonie. Le peuple consacra par ses acclamations le nouvel élu, qui prit le nom de Théodore Ier. »[17] Il approuve une constitution monarchique qui prévoit que nul impôt et nulle déclaration de guerre ne sera faite sans l'accord de la Diète, constituée des représentants des notables de la Corse. Une université est également prévue.

Théodore, roi de Corse[modifier | modifier le code]

Il distribue des titres de noblesse, des décorations comme l’ordre de la Clef d’or ou l’ordre de la Délivrance et l’accession des Corses à tous les emplois publics. Acclamé et placé sous l’invocation de la Trinité et de l’Immaculée Vierge Marie, Théodore prend son rôle très au sérieux. Ayant une formation d’officier et ayant déjà livré des combats terribles, aidé de ceux qui connaissent le terrain, il va mener une guerre contre les Génois. Ainsi, il acquiert une certaine popularité auprès du peuple. Il a résidé dans l’ancien palais épiscopal de Cervione.

Hélas, les Corses commencent à douter, non pas de ses qualités, mais de cette aide promise et qui ne vient pas. Dépitée d’être mise en échec par cet étranger, Gênes mène une propagande calomnieuse qui nuit à son image auprès des souverains d’Europe. Face à cette indifférence hostile ou amusée des grandes nations, face au manque de confiance de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Espagne auxquelles il était lié, Théodore tient tête à Gênes sans remporter de succès décisifs pour autant, mais sans que la République puisse faire quoi que ce soit d'autre que de contrôler les villes portuaires. Or la Corse, à l'époque, sans l'intérieur, revient à avoir un fruit sans pouvoir le manger. Les richesses agricoles se trouvent dans les villages. Sans ces richesses, les ports sont inutiles et, du côté du roi, ces richesses sont également inutiles sans port pour commercer. Néanmoins, Théodore Ier fait frapper une monnaie qui a, actuellement, une grande valeur du fait de sa rareté. Elle eut tellement de succès, à l'époque, que des contrefaçons furent faites en Italie.

Il a le soutien de membres de sa famille comme le général Mathieu de Drost qui devient son responsable militaire. Son neveu, Friedrich von Neuhoff[18], présent depuis 1736 à ses côtés, qui luttera jusqu’au 3 octobre 1740 avec quelques Corses fidèles mais devra s’embarquer pour Livourne lui aussi.

Il confie la régence du royaume aux marquis Hyacinthe Paoli, Louis Giafferi et Luc d'Ornano. Il rejoint Aleria et, contraint d’aller chercher personnellement des secours, le 10 novembre 1736 il quitte l’île à bord d’un navire français, à destination de Livourne, vêtu en abbé. Il rejoint Naples et s’embarque pour Amsterdam[19].

Théodore, le retour[modifier | modifier le code]

Durant son absence, que Gênes veut faire interpréter comme une fuite (sans y parvenir, puisque les corégents et les notables corses renouvellent leur confiance au roi Théodore, à plusieurs reprises, lors de consultes, la République a fait venir des régiments suisses. Un régiment génois, envoyé par le nouveau gouverneur de Mari, va mener une action contre Aleria, en décembre 1737, et n'y trouvant que femmes et enfants, feront un affreux massacre à l'étang del Sale. Les Corses feront payer très cher cet épisode sanglant aux troupes génoises. Gênes ne parvenant pas à se sortir de ce guêpier autrement qu'en faisant appel à un de ses deux puissants alliés, se trouve contrainte de demander de l'aide au royaume de France. Boissieux va d'abord tenter de négocier, cherchant à amener la paix sans user des armes. Mais cette paix est impossible, puisqu'en préalable, il demande de déposer les armes. Or, les Corses ont, depuis longtemps, perdu confiance en Gênes.

Après avoir fait le tour des capitales européennes et échappé, à Rome et à Paris, à des attentats à la bombe et avoir reçu le soutien de banquiers hollandais, il revient en Corse le 15 septembre 1738 avec trois vaisseaux contenant notamment 174 canons, 3 000 fusils, 50 000 kilos de poudre et 100 000 kilos de plomb.

Il est bien accueilli par les paysans et reçu triomphalement à L'Île-Rousse, mais plusieurs personnages très importants ne croient plus en lui, comme le chanoine Erasmu Orticoni et Hyacinthe Paoli, qui considèrent avoir été trompés par ses promesses non tenues et pensent que rien n’est possible contre Gênes sans l’appui d’une puissance étrangère et principalement l’Espagne et Naples. Les autres hésitent à repartir en guerre contre la France, au beau milieu de négociations de paix. Théodore, en l'occurrence, arrive ou trop tôt, ou trop tard, un peu comme un cheveu dans la soupe. Il doit se résigner à repartir pour Naples.

À la mort de Boissieux, Maillebois va connaître des succès militaires, car il aura l'intelligence de bien étudier la topographie des lieux, avant d'y mener une bataille. Ils avaient d'abord tenté de négocier, lui aussi, mais dut se résigner à passer à la phase militaire, d'autant que les Génois s'agaçaient, car durant ce temps, ils payaient les Français sans aucun résultat.

Il tente un nouveau retour, le 7 janvier 1743. Venant de Londres, Théodore passe par Lisbonne, Villefranche et Livourne sur un navire (escorté par dix bâtiments anglais) avec des secours importants en armes mais il ne put jamais débarquer, faute de pouvoir payer les commanditaires de l’expédition à qui il avait promis le règlement par les Corses.

Même s’il n’est pas pris au sérieux par ses contemporains, le roi Théodore, qui ne règne que durant sept mois effectifs, proclame pour la première fois par sa monarchie l’indépendance de la Corse. C'est un personnage-clé de l'époque, injustement pris à la légère. Michel Vergé-Franceschi rappelle que Pascal Paoli n'est pas un démiurge qui s'est auto-fécondé. Sa culture de l'époque des Lumières, il la doit à son père, mais également à Giafferi et à ce personnage qui a fréquenté les cours d'Europe et professait des idées novatrices sur la tolérance religieuse et contre l'esclavage : Théodore de Neuhoff.

Fin à Londres[modifier | modifier le code]

Monument funéraire du Roi de Corse

En avril 1744, Théodore est réfugié à Sienne, en 1746 à Turin, en 1747 à Vienne, puis à Londres en 1749 où il est emprisonné pour dettes jusqu’au 6 décembre 1756 et devient une curiosité pour les Londoniens mondains.

Il meurt le 11 décembre 1756 dans le quartier de Soho chez un artisan juif et un lord anglais fera graver au cimetière de l'église Sainte-Anne à Westminster cette épitaphe due à Horace Walpole :

« Près d’ici est enterré Théodore, roi de Corse,
qui mourut dans cette paroisse le 11 décembre 1756
immédiatement après avoir quitté la Prison de King's Bench[20]
par le bénéfice du fait d’insolvabilité,
en conséquence de quoi il enregistra son royaume de Corse
pour l’usage de ses créanciers.
Le tombeau, ce grand maître, met au même niveau
Héros et mendiants, galériens et rois :
Mais Théodore fut instruit de cette morale avant que d’être mort.
Le destin prodigua ses leçons sur sa tête vivante.
Il lui accorda un royaume et lui refusa du pain. »

Il est à noter que le « près d'ici est enterré » signifie assez clairement que Théodore de Neuhoff a été mis en fosse commune. Un autre détail : la plaque de marbre que l'ont voit ci-dessus est faite dans un marbre de très bonne qualité, ce qui signifie qu'elle fut placée après son absence d'enterrement décent. Certains historiens attribuent ce geste de miséricorde à Horace Walpole. Il semblerait, selon Julia Gasper, qu'il ait bénéficié de funérailles payées par un marchand d'huile, qui offrit le cercueil, le linceul, les vêtements funéraires, ainsi que le corbillard avec quatre chevaux coiffés d'un plumet noir. Cependant, par une bizarrerie extraordinaire, celui-ci n'aurait pas jugé utile de lui offrir une concession dans le cimetière, ce qui aurait produit le paradoxe d'un enterrement en grande pompe et une inhumation en fosse commune. Théodore de Neuhoff n'était plus à un paradoxe près.

Vu l'époque, il ne peut avoir été qu'enterré selon le rite anglican. Baptisé initialement dans l'église calviniste, selon la volonté de son père, puis rebaptisé, quatre ans plus tard à l'église catholique, il se trouvait inhumé par une messe anglicane. Étant tolérant d'un point de vue religieux, comme la duchesse d'Orléans, qui ne voyait pas l'intérêt de guerres entre chrétiens pour un sujet mineur, il ne s'en serait donc pas offusqué.

On a souvent traité, à raison, Théodore d'aventurier. Il a trempé dans des complots, des affaires douteuses, mais il est une chose qu'on ne peut lui enlever : en Corse, il a amené armes et or, contre une simple couronne, alors qu'il a combattu aux côtés des nationaux. Cette couronne l'a conduit à voir Gênes lancer à ses trousses des assassins à travers l'Europe et le conduisit en prison. Certes, il a formé une cour, pâle copie du Versailles qu'il fréquenta dans sa jeunesse, mais il a plus amené à la Corse qu'il ne lui a pris. Pour ce faire, il fallait bien qu'il adhérât à la cause insulaire. Et les Corses ne finirent par se lasser de ses promesses non suivies d'effet qu'après plus de deux années. Dans ce laps de temps, bien qu'il ne fût pas dans l'île de Beauté, ils renouvelèrent leur confiance à plusieurs reprises.

Son action a contribué à obliger la République de Gênes à dépenser des millions pour garder la Corse ce qui accéléra sa perte. D'une certaine manière, il a tenu sa promesse de chasser les Génois de son royaume : ruinés par cette guerre contre les Corses, à force de faire venir des soldats de l'Empire, des Suisses et des soldats de Louis XV, Gênes a dû céder la Corse à son allié tant redouté, en paiement de ses dettes.

Littérature[modifier | modifier le code]

Le roi Théodore est un des personnages du conte de Voltaire, Candide, où il est un des convives du souper de Venise, où six rois évoquent leur destinée. La sienne émeut Candide qui lui fait présent de diamants. Il y a d'ailleurs des points communs entre Candide qui est rejeté par le frère de Cunégonde, en raison de son origine modeste, et celle de Théodore qui fut déshérité par ses grands-parents en raison d'un nombre de quartiers de noblesse insuffisant du côté de sa mère.

Voici ce que dit Théodore dans (Candide, Chapitre XXVI sur Wikisource) : « Messieurs, dit-il, je ne suis pas si grand seigneur que vous ; mais enfin j’ai été roi tout comme un autre ; je suis Théodore  ; on m’a élu roi en Corse ; on m’a appelé Votre Majesté, et à présent à peine m’appelle-t-on Monsieur ; j’ai fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier ; j’ai eu deux secrétaires d’état, et j’ai à peine un valet ; je me suis vu sur un trône, et j’ai longtemps été à Londres en prison sur la paille ; j’ai bien peur d’être traité de même ici, quoique je sois venu, comme Vos Majestés, passer le carnaval à Venise.»

Il est aussi le personnage principal de l'opéra héroïco-comique de Giovanni Paisiello Il re Teodoro in Venezia, créé à Vienne en 1784. L'opéra raconte les déboires du roi détrôné, caché sous un faux nom dans une auberge vénitienne par crainte de ses créanciers au moins autant que de ses ennemis politiques. À noter que dans cet opéra, (qui sera traduit en français par M. Moline, et joué devant le roi en 1786), son confident s'appelle Gafforio, tandis que, pour échapper à ses créanciers, il utilise le nom du comte Albert (celui qui le commandait en réalité quand il avait été capitaine des gardes bavarois)[21] et qu'il a ses deux vers qui résument bien sa vie, en définitive (Acte I, scène I)[22] :

Sans royaume et sans argent,
On est Roi bien tristement.

Divers[modifier | modifier le code]

Des peintures murales, heureusement restaurées à l'identique par le propriétaire actuel Alexandre Gianninelli, artiste peintre et plasticien, (elles avaient disparu sous du papier peint XIXe) sont visibles à la Casa Theodora à Muro en Haute Corse[23]. Cette demeure (XVIe siècle, 1516) était celle de la famille Giuliani dont un représentant (Jean-Thomas Giuliani, lieutenant de Gaffory) aurait accueilli le roi Théodore en Balagne. Ces fresques représentent notamment les vaisseaux du roi Théodore face à L'Île-Rousse entre 1736 et 1740[24].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Antoine Dominique Monti, La Grande Révolte des Corses contre Gênes, 1729-1769, Cervioni, ADECEC, 1979.
  • Renée Luciani, Mémoires de Sébastien Costa, grand chancelier du roi Théodore. 1732-1736, Aix-en-Provence, Ed. Atalta ; Paris, A. et J. Picard, 1972-1975.
  • Jean-Basptiste Nicolai, Vive le roi de Corse, Ajaccio, Éditions Cyrnos et Méditerranée, 1979.
  • Ferdinand Gregorovius, Corsica, 1854, trad. par P. Lucciana.
  • André Le Glay, Théodore de Neuhoff, roi de Corse, Monaco ; Paris, A. Picard et fils, 1907.
  • Jean-Claude Hauc, "Théodore de Neuhoff" in Aventuriers et libertins au siècle des Lumières, Paris, Les Éditions de Paris, 2009.
  • Claude Olivesi, Les Seize Capitoli de la Constitution d’Alesani du 15 avril 1736, Cervioni, ADECEC, 1997.
  • Pascal Marchetti, Une mémoire pour la Corse, Paris, Flammarion, 1980.
  • Antoine-Marie Graziani : Le roi Théodore, éd. Tallandier, Paris, 2005.
  • Antoine-Laurent Serpentini, Théodore de Neuhoff roi de Corse : un aventurier européen du XVIIIe siècle, Ajaccio, Albiana, 2012 (Collection Bibliothèque d'Histoire de la Corse).
  • Gérard Néry : Santa et le roi de Corse, roman, éd. Trévise, Paris, 1978.
  • Julia Gasper : Theodore von Neuhoff, king of Corsica. The man behind the legend, University of Delaware, novembre 2012.
  • Michel Vergé-Franceschi : Pascal Paoli, un Corse des Lumières, Chapitre IV, Fayard juin 2005.
  • Théodore de Neuhoff, roi de Corse, prince des chimères, catalogue de l'exposition du Musée de Bastia, mars 2013.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. L’information provient d’un document manuscrit de Théodore dans les archives de Gênes, voir Engelhardt, p. 35. Dans le passé, Metz lui a parfois été attribué avec 1686 et 1692 comme dates de naissance.
  2. Il écrira toujours son prénom sans l’accent, même durant sa longue période en France, alors qu’il signera von Neuhoff, de Neuhoff ou, en Angleterre, von Newhoff.
  3. L'acte de baptême catholique, en latin, (car Leopold a poussé la défiance jusqu'à se marier selon le rite protestant et en baptisant initialement ses enfants selon l'aglise calviniste) du 12 juin 1698 mentionne bien Catharina de Nyssen comme mère
  4. a et b Julia Gasper
  5. Theodore tient son prénom de cette grand-mère issue de la bourgeoisie, ce qui montre bien le conflit entre Leopold, le père, et Dietrich, le grand-père qui ne verra jamais les enfants de Leopold.
  6. Theodore von Neuhoff, king of Corsica. The man behind the legend>
  7. Elle épousera un important citoyen de Metz, nommé Gomé-Delagrange, un membre du parlement de Metz (Theodore von Neuhoff, King of Corsica)
  8. Michel Vergé-Franceschi, Pasquale Paoli, un Corse des Lumières, Fayard juin 2005
  9. L'orthographe du nom est de Trévoux dans les correspondances de l'époque et dans les mémoires, mais il s'agit bien de du Trévou-Tréguignec du manoir de Baloré
  10. Comte d'Aprémont (en réalité d'Aspremont)
  11. Lettre de son beau-père, Marneau.
  12. Voir « Émeutes de 1729 » in Histoire de la Corse
  13. Il y a des dates différentes qui sont données. Mais, il semble bien qu'il débarque le jour de l'Annonciation qui en 1736 se situait le 24 ou le 25, selon Michel Vergé-Franceschi.
  14. Anonyme allemand imprimé à Francfort en 1736, "Sur la vie et les gestes du baron Théodore de Neuhofen et sur la République de Gênes par lui offensée, relation de Giovanni de San-Fiorenzo."
  15. La clef, Journal historique et littéraire, tome XXXIX, 1736, p. 438.
  16. C. de Friess-Colonna, L’Univers. Histoire de la Corse, 1847.
  17. L’Univers. Histoire de la Corse, par C. de Friess-Colonna, 1847.
  18. Frédéric de Neuhoff, après la mort de son oncle, cherchera à se faire passer pour son fils, profitant de la ressemblance existant entre eux. mais, il faut y voir plus un calcul politique, afin de se placer en vue d'un éventuel retour de la royauté en Corse, qu'une vérité.
  19. Ferdinand Gregorovius, Corsica, 1854, trad. Par P. Lucciana
  20. King's Bench est le nom d'une prison et, de ce fait, ne doit pas être traduit par Ban du Roi.
  21. On a du mal à croire à une double coïncidence.
  22. Le roi Théodore à Venise (Gallica, BNF)
  23. http://www.a-casatheodora.com
  24. Les Mémoires de Sébastianu Costa.

Articles connexes[modifier | modifier le code]