Tentative d'assassinat de Jean-Paul II du 13 mai 1981

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41° 54′ 09.5″ N 12° 27′ 24″ E / 41.902639, 12.45667 () Le mercredi 13 mai 1981, Mehmet Ali Ağca, membre de l'organisation nationaliste turque des « Loups gris », tenta d'assassiner le pape Jean-Paul II, sur la place Saint-Pierre à Rome. Le pape fut touché trois fois et perdit une grande partie de son sang avant d'être hospitalisé. Mehmet Ali Ağca fut interpellé sur place et plus tard condamné à la prison à perpétuité.

Il apparut rapidement que le tireur avait séjourné deux mois en Bulgarie, alors État du bloc communiste. C'est à partir de cet élément de l'enquête qu'un vaste emballement de spéculation médiatique fit de Mehmet Ali Ağca un mercenaire au service de l'URSS. Cette piste domina largement la présentation de l'affaire durant toute sa durée, jusqu'à ce que sa non pertinence ne soit définitivement établie en 1986 par le procès de Rome, puis par différentes révélations de membres de la CIA[1].

Lors de ce procès, Mehmet Ali Ağca, le tireur, est condamné à l'emprisonnement à vie en Italie, et est gracié après 19 ans passés derrière les barreaux par le président italien Carlo Azeglio Ciampi.

De possibles mises en garde[modifier | modifier le code]

Selon Michel Roussin[2], alors directeur de cabinet du directeur général du SDECE, les services français de renseignements extérieurs, des rumeurs auraient circulé dès la fin de l'année 1979 selon lesquelles un attentat était en préparation contre le pape, sans doute fomenté par les autorités politiques du bloc communiste. Dès le mois de janvier 1980, le Vatican est prévenu, « par l'intermédiaire d'un important responsable de l'Église de France, ami du directeur général (Alexandre de Marenches) et ancien de la France libre »[3]. Cependant, le Vatican reste sceptique[4]. Le SISMI, le service italien de renseignement, est donc prévenu en parallèle, sans guère plus de résultat.

Le déroulement de l'attentat[modifier | modifier le code]

La "papamobile" dans laquelle se trouvait Jean-Paul II au moment de l'attentat.
Plaque commémorative de la tentative d'assassinat sur la place Saint-Pierre.

Le 13 mai 1981, le turc Mehmet Ali Ağca, entré en Italie en août 1980 sous un faux nom depuis la Bulgarie, tire avec un Browning GP à plusieurs reprises sur le pape Jean-Paul II qui se trouvait sur la place Saint-Pierre dans l'enceinte du Vatican pour l'audience générale hebdomadaire devant 20 000 fidèles, avant d'être rapidement maîtrisé par la foule et les services de sécurité du pape[5]. Le Pape est blessé à l'abdomen, au bras gauche et à la main droite. Deux autres personnes furent touchées : une américaine (Ann Odre) et une jamaïcaine (Rose Hill). Selon le témoignage d'Ağca, il était prévu qu'il puisse s'échapper dans la confusion causée par une petite explosion et qu'il se réfugie dans l'ambassade Bulgare.

L’ambulance qui a transporté le pape grièvement blessé à l'abdomen par un des projectiles a mis alors 8 minutes - sans sirène, elle était en panne, alors que le véhicule était neuf - pour arriver à l’hôpital Gemelli, où l’opération a duré cinq heures, tandis que la foule en prière, venue pour l’audience générale du mercredi (alors l’après-midi), ne quittait pas la place Saint-Pierre.

Lors de la transfusion sanguine, le pape contracte un cytomégalovirus qui a failli lui être fatal quelques semaines plus tard[6].

Peu après la tentative d'assassinat, à Noël 1983, Jean Paul II lui rend visite en prison. Après une conversation privée, le pape déclare  : « Ce dont nous avons parlé restera un secret entre lui et moi. Je lui ai parlé comme à un frère à qui j'ai pardonné et qui a mon entière confiance. » Ağca est condamné en Italie à la prison à vie mais libéré après 19 années de captivité puis emprisonné en Turquie. Ağca est finalement libéré sur parole en janvier 2006, mais il retourne en prison huit jours après car la Cour de cassation turque estime finalement que les réductions de peines appliquées avaient été mal calculées[7]. Il est finalement sorti de prison le 18 janvier 2010, après près de 29 ans passé derrière les barreaux[7].

Selon les confidences de Mieczyslaw Mokrzycki, l'assistant de Stanislas Dziwisz le secrétaire particulier de Jean-Paul II (extraites du livre Le mardi était son jour préféré - Éditions des Béatitudes), le pape lui confia la déception de sa rencontre avec Ali Ağca : « Ni repentir, ni regret, il n'a pas prononcé le mot pardon. »[8].

Les différentes thèses sur les commanditaires[modifier | modifier le code]

Différentes théories sont mises en avant pour expliquer l'attentat. La plus relayée par les médias dans les pays de l'OTAN est celle de la « filière bulgare ». Le procès de 1986 à pourtant abouti à un non-lieu pour le principal accusé bulgare, Sergei Antonov, discréditant là cette théorie. De plus, aucune preuve ou élément concret attestant cette théorie ne fut jamais mise en avant, même lors de la consultation des archives des services secrets bulgares par les membres d'une commission d'enquête américaine du Center for Democracy en 1991[9].

Les autres théories évoquent un acte isolé mené par un déséquilibré en mal de reconnaissance, un complot turco-américain, et l'influence de la mafia.

La théorie de la « filière bulgare »[modifier | modifier le code]

Une théorie fragile[modifier | modifier le code]

Très rapidement, la thèse de la piste soviétique fut soulevée étant donné l'hostilité entre Moscou et le Vatican et la guerre secrète intense entre ces deux puissances[10]. En premier par Francesco Pazienza, agent du SISMI italien (impliqué dans de nombreuses affaires des années de plomb, entre autres l'attentat de Bologne de 1980, qui fit 85 morts, ou les négociations avec la Camorra lors de l'enlèvement de Ciro Cirillo en mai-juillet 1981), et Alexandre de Marenches, chef du SDECE, qui déclarèrent avoir averti six mois auparavant le Vatican de l'imminence de cet attentat[11]. Pazienza déclara ensuite avoir été à l'origine de la plupart des informations de la journaliste américaine Claire Sterling (en), qui fut la première à évoquer la « piste bulgare » dans la presse[11]. Ces informations ont toutefois été balayées par les anciens agents de la CIA Melvin Goodman et Harold Forden en 1991 lors d'une séance au Sénat. D'après eux, non seulement la CIA, n'avait jamais détenu la moindre preuve d'un quelconque rôle joué par les Soviétiques ou les Bulgares dans l'attentat, mais en outre, se fondant sur leur « excellent niveau d'infiltration des services secrets bulgares », leurs experts avaient rapidement conclu qu'il n'existait aucune filière bulgare[12].

Après dix-sept mois d'incarcération et de nombreuses visites des services secrets italiens, Mehmet Ali Ağca a affirmé que Serguei Antonov, un responsable du bureau romain de la compagnie aérienne Balkan Air, lui avait fourni le pistolet avec lequel il a grièvement blessé Jean-Paul II et aurait agi sur ordre des services secrets bulgares. Cependant, aucune preuve n'a été apportée à ces accusations. En juin 1983, Mehmet Ali Ağca revient sur une grande partie de ses aveux précédents. Au cours du procès à Rome en 1986, Abdullah Çatlı, autre membre des Loups gris, a affirmé avoir donné lui-même un faux passeport à Ağca avant l'attentat et avoir acheté l'arme[13]. Durant ce procès, les avocats des bulgares démontrent à plusieurs reprises la fragilité de la théorie de la « filière bulgare », insistant notamment sur le fait que ni l'argent soi-disant donné à Mehmet Ali Ağca pour mener à bien l'assassinat, ni la voiture qui lui aurait permis de s'enfuir n'ont jamais été retrouvés ; ou sur les incohérences des aveux et rétractations de Mehmet Ali Ağca. Enfin, pour les avocats des bulgares accusés, cette théorie reviendrait à imaginer que l'URSS prenne un risque politique et diplomatique énorme pour des objectifs plus que douteux. D'après eux, tuer le pape n'aurait fait que redoubler la contestation de l'ordre soviétique en Pologne, et tout trouble politique majeur en Turquie aurait été l'occasion pour la dictature militaire soutenue par les Etats-Unis de renforcer son pouvoir[14].

Serguei Antonov est acquitté en 1986 pour « insuffisance de preuves », et la théorie de la « filière bulgare » est balayée. Mehmet Ali Ağca, le tireur, est condamné à l'emprisonnement à vie en Italie, et est gracié après 19 ans passés derrière les barreaux par le président italien Carlo Azeglio Ciampi.

Une théorie qui suscite toujours une polémique[modifier | modifier le code]

En 1991, l'étude des archives des services secrets bulgares par Allen Wienstein et les membres d'une commission d'enquête américaine du Center for Democracy ne permit pas de découvrir la moindre preuve susceptible d'attester une quelconque participation bulgare ou du KGB[9].

Lors d'un voyage en Bulgarie en mai 2002, Jean-Paul II a déclaré qu'il n'a jamais cru en la piste de la « connexion bulgare ». La Bulgarie et l'URSS nient formellement avoir été impliquées dans cette tentative d'assassinat, de même que Markus Wolf, ancien maître-espion de la Stasi.

Le rapport, publié en 2006, de la « commission Mitrokhine »[15], commission parlementaire italienne chargée d'enquêter sur les activités des services secrets communistes en Italie pendant la guerre froide semblerait confirmer la responsabilité du bloc de l'Est. Mais celui-ci a été sévèrement mis en doute, en particulier suite au scandale qui a touché le consultant Mario Scaramella (en), proche du sénateur Paolo Guzzanti qui dirigeait la Commission, suite à l'affaire Alexandre Litvinenko. Scaramella est en effet apparu comme le principal « informateur » de la Commission, et a fait l'objet d'une plainte de Romano Prodi après qu'il eut déclaré que ce dernier était un agent du KGB[16]. Selon cette commission, l'attentat contre Jean-Paul II aurait été décidé par le dirigeant soviétique Léonid Brejnev, puis mis en œuvre par les autorités militaires d'URSS[17]. Le GRU, service secret militaire soviétique, aurait « ensuite procédé à une répartition des tâches ». Dans cette opération, les services bulgares auraient servi de « couverture » tandis que la Stasi, la police secrète est-allemande, aurait été chargée de la « désinformation ». Le sénateur Paolo Guzzanti, qui a présidé cette commission, mentionne également le fait que le juge antiterroriste français Jean-Louis Bruguière lui aurait confié en octobre 2004 avoir acquis la conviction que l'attentat commis par Ali Agca contre le pape le 13 mai 1981 avait été l'œuvre du GRU[18].

Dans La Fabrication du consentement, Noam Chomsky et Edward Herman présentent la théorie de la « filière bulgare » comme profitant surtout aux gouvernements d'Europe de l'Ouest dans le cadre de la guerre froide, et aurait été soutenue par ceux-ci, malgré l'absence de preuve, à cette seule fin. D'après eux, les trois principales sources alimentant cette théorie de la « filière bulgare », Claire Sterling, Paul Henze et Marvin Kalb, ont ignoré les nombreux faits qui mettaient en doute leur théorie, dont l'essentiel se basait sur une forme de spéculation idéologique[14].

La poursuite de la « stratégie de la tension »[modifier | modifier le code]

Selon Le Monde diplomatique, le groupe des Loups gris, dont faisait partie Mehmet Ali Ağca, aurait été manipulé » par Gladio, réseau « stay-behind » de l'OTAN. L'objectif de l'assassinat aurait été de poursuivre la stratégie de la tension en Italie, dans la continuité de l'attentat de la gare de Bologne en 1980.

Le Monde diplomatique souligne ainsi que Mehmet Ali Ağca a été aidé par Abdullah Çatlı, autre membre des Loups gris et membre notoire de Gladio[19]. La journaliste Lucy Komisar soutient également cette thèse, tandis que l'historien Daniele Ganser évoque, dans son livre sur Gladio publié en 2005, les liens entre les Loups Gris, la CIA et Counter-Guerrilla, la branche turque de Gladio[20]. La journaliste Roumiana Ougartchinska, dans son livre-enquête La vérité sur l'attentat contre Jean Paul II, penche pour la même thèse, mais va plus loin en avançant que la CIA a actionné Gladio (la Glagio turque manipulant à son tour les Loups Gris) et mené une opération d'intoxication pour incriminer la « filière bulgare » et déstabiliser le bloc de l'Est : en faisant assassiner le pape, la CIA espérait une révolte violente en Pologne alors que Jean Paul II pratiquait une « Ostpolitik » basée sur la diplomatie.

La participation possible de Cosa Nostra[modifier | modifier le code]

Une autre théorie, non contradictoire avec les deux précédentes, implique la mafia. Elle aurait probablement participé à l'aspect logistique de l'opération. Cette idée est corroborée par les déclarations de plusieurs repentis de l'organisation criminelle, en particulier Vincenzo Calcara. Dans ses mémoires[21] sur les déclarations faites au juge Paolo Borsellino, il est question entre autres de l'attentat contre Jean-Paul II. Calcara raconte qu'il a été personnellement chargé par l'entrepreneur mafieux et maçon Michele Lucchese (en contact avec Monseigneur Paul Marcinkus) de se rendre à Rome le 12 mai 1981, pour récupérer le jour suivant deux Turcs armés place Saint-Pierre. 20 minutes après l'attentat, seul un Turc se présente au lieu de rencontre, très agité et escorté par Sergueï Antonov (arrêté et acquitté pour faute de preuve) proche de la Mafia bulgare. Avec le Turc, Saverio Furnari (capodecina de la famille de Castelvetrano) et Vincenzo Santangelo (défini comme « le filleul de notre chef absolu Francesco Messina Denaro »), Vincenzo Calcara retourne à Milan et à Paderno Dugnano, dans la maison de Lucchese, où Furnari et Santangelo tuent le Turc. C'est Calcara qui l'enterre, mais quand, après l'attentat à Paolo Borsellino, il retourne sur les lieux avec les magistrats, la terre avait été « visiblement » retournée, et le cadavre a disparu.

Interprétation religieuse[modifier | modifier le code]

Une note de la congrégation pour la doctrine de la foi du 26 juin 2000 interprète cet acte comme le dernier des trois secrets de Fátima.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Edward Herman, The Rise a,d Fall of the Bulgarian Connection, p. 102-103, 206-207
  2. Michel Roussin, Le gendarme de Chirac, éd. Albin Michel, 2006, p.106-109.
  3. Son nom n'est pas dévoilé dans l'ouvrage de Michel Roussin.
  4. Mgr Burgener et le cardinal Bonazzi réservent un accueil poli aux émissaires du SDECE (ibid).
  5. « Pape : ce qui s'est passé », sur Nord Éclair,‎ 26 décembre 2009
  6. « 25e anniversaire de l’attentat du 13 mai 1981 : Plaque commémorative », sur Catholique.org,‎ 12 mai 2006 (consulté le 29 mai 2014)
  7. a et b « Attentat/JP II: l'auteur bientôt libre », sur Le Figaro,‎ 21 décembre 2009 (consulté le 29 mai 2014)
  8. Jean-Marie Guénois, « Les mardis secrets de Jean-Paul II », sur Le Figaro,‎ 1er avril 2010 (consulté le 29 mars 2014)
  9. a et b R. C. Longworth, « Probe Intro 81 Pope Attack Short of Funds », Chicago Tribune, 6 mai 1994
  10. Les pénétrations du bloc de l'Est au Vatican, 4 février 2008
  11. a et b Fabrizio Calvi et Olivier Schmidt (1988), Intelligences secrètes. Annales de l'espionnage, Hachette, 1988, portrait succinct de Pazienza p. 91-97
  12. « The Gate Hearings. Excerpts from Senate Hearing of Nomination of CIA Chief », New York Time, 2 octobre 1991
  13. « Les liaisons dangereuses de la police turque - collusion entre les forces de sécurité, les loups gris et la mafia », Le Monde diplomatique, mars 1997.
  14. a et b Noam Chomsky et Edward Herman, La Fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie, Agone, 2008
  15. La commission tient son nom de Vassili Mitrokhine, un ex-agent du KGB sur les archives duquel elle s'était principalement appuyé.
  16. [1], La Repubblica, décembre 2006.
  17. L'ombre de Brejnev sur l'attentat contre Jean-Paul II, Le Figaro, Alain Barluet, 3 mars 2006
  18. [2], Bakchich.info, janvier 2010.
  19. « La Turquie, plaque tournante du trafic de drogue », Le Monde diplomatique, juillet 1998
  20. « Les liaisons dangereuses de la police turque - collusion entre forces de sécurité, loups gris et mafia », Le Monde diplomatique, mars 1997
  21. (en)[PDF]Memoriali di Vincenzo Calcara

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Documentaire[modifier | modifier le code]

Films et romans inspirés de cet événement[modifier | modifier le code]

  • Cette tentative d'assassinat a notamment inspiré l'écrivain américain Tom Clancy pour son roman Red Rabbit.
  • Elle inspire l'écrivain bulgare Stefan Kisyov d'écrire son roman-parodie Le bourreau
  • Elle est également représentée dans le dernier épisode du manga Chrno crusade.
  • Le film italien Morte in Vaticano (1982), réalisé par Marcello Aliprandi, met en scène Terence Stamp dans le rôle d'un pape victime visé par un complot destiné à l'assassiner.
  • Tuez le Pape de Gérard de Villiers (S.A.S. n°142) : Malko Linge enquête en 2001 pour découvrir qui, vingt ans auparavant, avait donné l'ordre d'assassiner le Pape.

Liens externes[modifier | modifier le code]