Tchéka

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Emblème de la Tchéka puis du KGB : l'épée et le bouclier.

La Tchéka (en russe : ЧК, API : /tɕɪ.ˈka/) est la police politique créée le 7/20 décembre 1917 sous l'autorité de Félix Dzerjinski pour combattre les ennemis du nouveau régime bolchevik. Son organisation était décentralisée et devait seconder les soviets locaux. En février 1922, elle fut renommée « Guépéou ».

Dénomination[modifier | modifier le code]

Tchéka est l'acronyme de « Commission extraordinaire » (en russe : чрезвычайная комиссия), forme abrégée de « Commission extraordinaire panrusse pour la répression de la contre-révolution et du sabotage » (en russe : Всероссийская чрезвычайная комиссия по борьбе с контрреволюцией и саботажем).

Formation[modifier | modifier le code]

Les circonstances[modifier | modifier le code]

Le 9 octobre 1917, Lénine revient clandestinement à Pétrograd : le Comité central vote le projet d'une insurrection par dix voix contre deux et un bureau politique est créé pour conduire l'insurrection prévue pour le 27 octobre. Deux jours après la prise de pouvoir, Lénine supprime par décret la liberté de presse[1]. Puis l'utilisation de la terreur et de la force politique oppressive prend un caractère systématique.

Dès 1901, Lénine avait averti[1] : « nous n'avons jamais renoncé à la terreur et nous ne pourrons pas y renoncer[2] » ou encore : « Nous demandons à un homme, où vous placez-vous par rapport à l'idée de révolution ? Êtes vous pour ou contre ? S'il est contre, nous le plaçons contre un mur ». Peu après sa prise de pouvoir, il précise : « Est-il impossible de trouver parmi nous un Fouquier-Tinville qui dompterait la violence des contre-révolutionnaires ? »

La première force armée bolchevique fut le comité révolutionnaire du soviet de Pétrograd, animé par Trostky qui déclare : « Nous n'entrerons pas dans le royaume du socialisme gantés de blanc sur un parquet verni[3] ». Une semaine avant la création de la Tchéka celui-ci justifie le nombre grandissant des arrestations et perquisitions : « Vouloir renoncer à toutes les répressions en pleine guerre civile signifie renoncer à la guerre civile[4] ».

Création[modifier | modifier le code]

Dès le 26-27 octobre, le comité révolutionnaire du soviet de Pétrograd devient un sous-comité du Comité central exécutif et assure les emplois de sécurité comme la « lutte contre les actions contre-révolutionnaires » définies comme « le sabotage, le recel de vivres, le pillage délibéré des cargaisons ». Chargé d'interroger les suspects, une section spéciale est créée sous la responsabilité de Felix Dzerjinski, un polonais fanatique qui fut chargé de la sécurité à Smolny. Puis la section se transforme en « Commission extraordinaires de toutes les Russies » - la Tchéka - dont la mission est de combattre la contre-révolution et le sabotage.

Le 7/20 décembre 1917, le Conseil des commissaires du peuple, après avoir examiné le projet de Dzerjinski écrivit dans sa décision : « Donner à la commission le nom de «'Commission extraordinaire panrusse près le Conseil des commissaires du peuple pour combattre la contre-révolution et le sabotage », et ratifier cette commission. Mesures à appliquer : confiscation, expulsion des lieux, retrait des cartes d'alimentation, publication des listes des ennemis du peuple, etc. »

Le 1er novembre 1918, un des chefs de la Tchéka donnait l'instruction :

« La Commission extraordinaire n'est ni une commission d'enquête, ni un tribunal. C'est un organe de combat dont l'action se situe sur le front intérieur de la guerre civile. Il ne juge pas l’ennemi : il le frappe. Nous ne faisons pas la guerre contre des personnes en particulier. Nous exterminons la bourgeoisie comme classe. Ne cherchez pas, dans l'enquête, des documents et des preuves sur ce que l'accusé a fait, en acte et en paroles, contre le pouvoir soviétique. La première question que vous devez lui poser, c'est à quelle classe il appartient, quelle est son origine, son éducation, son instruction et sa profession[5]. Ce sont ces questions qui doivent décider de son sort. Voilà la signification et l'essence de la Terreur rouge. »

— Martyn Latsis, Journal La Terreur rouge. 1er novembre 1918[6].

Un peu plus tard, Dzerjinski proclamait que « la contrainte prolétarienne sous toutes ses formes, en commençant par les exécutions capitales, constitue une méthode en vue de créer l'homme communiste ».

Fondée à Pétrograd, la Tchéka compte 600 agents en mars 1918 quand elle s'installe à Moscou, un millier en juin 1918[7], 40 000 hommes fin 1918, et 280 000 début 1921[8]. Par comparaison la police secrète impériale - l'Okhrana - qui passait pour être l'organisation la plus importante de ce genre dans l'ancien monde, comptait 1 500 agents.

La vitesse à laquelle la Tchéka s'élargit est stupéfiante : « Elle recrute des membres le plus rapidement possible entre décembre 1917 et janvier 1918, et l'une des premières actions vise à créer un service de renseignement national en demandant aux soviets locaux toute information concernant les organisations ou individus dont les activités agiraient directement contre la révolution et l'autorité populaire. Un décret suggérait que les soviets locaux devaient eux-mêmes créer des comités de sécurité en liaisons avec des agents professionnels et, dès le début la Tchéka fut épaulée par une horde grandissante d'amateurs et d'indicateurs occasionnels[9]. »

Alors que sous l'empire, l'Okhrana devait remettre ses prisonniers pour jugement par les tribunaux ordinaires, la Tchéka contrôle les tribunaux spéciaux et influe leurs verdicts[10]. Par ailleurs, dès ses premiers mois de formation, la Tchéka va tester ses premiers camps de concentration et de travail. Les bourgeois, hommes et femmes doivent être rassemblés et envoyés à Pétrograd creuser des tranchées pour la défense[11]. Ils vivent dans des camps sous surveillance permanente, et lorsque la Tchéka obtient le contrôle du travail obligatoire, les camps commencent à proliférer aux abords des villes, dans tout le pays.

Le siège central de la Tchéka est situé à Moscou dans le bâtiment de la Loubianka (rue Grande-Loubianka) qui a abrité toutes les polices politiques de l'URSS jusqu'en 1991. D'abord situé à Pétrograd et dirigé par Moïsseï Ouritski, assassiné le 30 août 1918 dans un attentat, l'édifice se situe sur la place nommée alors Dzerjinski, en l'honneur du premier et unique directeur de la Tchéka.

Activités[modifier | modifier le code]

Article général Pour des articles plus généraux, voir Guerre civile russe et Communisme de guerre.

Selon Nicolas Werth, la première opération de la Tchéka consiste à briser la grève des fonctionnaires de Pétrograd. Dzerjinski justifie l'opération : « Qui ne veut pas travailler avec le peuple n'a pas sa place avec lui. »[12].

Officiellement, la Tchéka est chargée de la contre-subversion et du contre-espionnage. Dans les faits, elle s'attaque également aux partis de gauche (mencheviks, socialistes-révolutionnaires, anarchistes[13],[14],[15]) et aux couches populaires : les citadins affamés qui tentent d'échanger quelques produits dans les campagnes contre de la nourriture sont arrêtés pour « spéculation », les ouvriers en grève, les déserteurs de la toute récente Armée rouge, les paysans rétifs aux réquisitions... La peine de mort est réintroduite au printemps 1918[16].

Selon Pierre Broué, c'est à partir de mars 1918, au moment de l’offensive allemande, que la Tchéka commence vraiment à frapper [17]. La répression s’aggrave en juillet, après l’assassinat de V. Volodarski par des socialistes-révolutionnaires. Mais c’est au cours de l’été 1918, que le cours des choses prend un tour brutal, avec l’insurrection des SR de gauche de Moscou et une série d’attentats contre les dirigeants bolcheviques : Moïsseï Ouritski est assassiné le 30 août et Lénine grièvement blessé par Fanny Kaplan, elle-même sommairement exécutée peu après.

Disant s’inspirer de l’exemple des Jacobins de la Révolution française, les dirigeants bolcheviques déclarent opposer à la « terreur blanche » la « terreur rouge ». Selon la Tchéka elle-même, il y a 22 exécutions dans les six premiers mois de 1918, mais 6 000 pour les six derniers. Bien que ces chiffres soient probablement largement sous-estimés, ils montrent l'intensification de la répression à partir du début de la guerre civile.
Selon Pierre Broué : « L'historien Chamberlin tient pour vraisemblable un total de 50 000 victimes. Il est incontestablement inférieur à celui des victimes des Blancs. Surtout, comme le souligne Victor Serge, l'ensemble de la terreur rouge fera moins de victimes que certaines des plus terribles journées de la bataille de Verdun. »[18], la terreur rouge pourrait avoir fait environ 50 000 victimes. Nicolas Werth estime plutôt le nombre total de tués à près de 140 000[19].

Victor Serge fait remarquer que l’ensemble de la terreur rouge a fait bien moins de victimes que la seule bataille de Verdun[20]. Il estime néanmoins que la création de la Tchéka et ses procédures secrètes est la plus grave erreur du pouvoir bolchevique. Il note toutefois que la jeune république vivait sous des « périls mortels » et que l’initiative de la terreur blanche a précédé celle de la terreur rouge. Il précise aussi que Félix Dzerjinski redoutait les excès des tchéka locales et que bien des tchékistes furent eux-mêmes fusillés pour cela.

La constitution des armées blanches de Krasnov, Denikine ou Koltchak en mai 1918, la révolte de la Légion tchèque à l'est, l'intervention étrangère dans les ports de Russie, enfin l'éclatement de la guerre civile russe en juillet-août, ainsi qu'une insurrection des SR de gauche à Moscou le 7 juillet suivie d'une vague d'attentats, mettent la Russie rouge dans une situation d'encerclement complet. Le 5 septembre 1918, la Tchéka met la « terreur rouge » à l'ordre du jour. Les massacres de milliers de prisonniers, d'otages et de suspects ont déjà commencé à travers les villes de Russie bolchevique. Pendant ces équivalents russes des massacres de septembre 1792 français, la Tchéka exécute 10 000 à 15 000 personnes, majoritairement des nobles et des ecclésiastiques[21], soit deux à trois fois plus que le nombre d'exécutés (6 321 personnes) sous le régime tsariste durant les 92 ans précédant la Révolution (1825 à 1917)[22].

Le 25 octobre 1918, le Comité central du Parti bolchevique discuta d'un nouveau statut de la Tchéka. Boukharine, Olminski et Petrovski, commissaire du peuple à l'Intérieur, demandèrent que fussent prises des mesures pour limiter les « excès de zèle d'une organisation truffée de criminels et de sadiques, d'éléments dégénérés du lumpenprolétariat[23] ». Mais bientôt, le camp des partisans inconditionnels de la Tchéka reprit le dessus. Y figuraient, outre Dzerjinski, les dirigeants du Parti Sverdlov, Staline, Trotsky et Lénine. Le 19 décembre 1918, sur proposition de Lénine, le Comité central adopta une résolution interdisant à la presse bolchevique de publier des « articles calomnieux sur les institutions, notamment sur la Tchéka, qui accomplit son travail dans des conditions particulièrement difficiles ». Ainsi fut clos le débat.

La Tchéka est dissoute en février 1922 et laisse place à la GPU.

La répression des anarchistes[modifier | modifier le code]

Une partie des anarchistes, favorables à la destruction de l'ordre établi par la violence, participèrent au renversement du tsarisme et même du gouvernement d'Alexandre Kerensky. Mais dès 1918, la Tchéka commence la répression à leur encontre[24].

Espionnage extérieur[modifier | modifier le code]

Selon le mythe des tchékistes[réf. insuffisante], le 20 décembre 1920 a été créé le Département étranger (INO) de la Vé-Tché-Ka près le soviet des commissaires du peuple (SNK) – gouvernement de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR).

Les opérations à caractère d'espionnage ont déjà été pratiquées par la Tchéka dès 1918, mais la création officielle de l’INO a donné à l’espionnage politique une existence administrative.

En vérité l’INO a été créé non pas le 20 décembre 1920, mais dès le printemps 1920[25], d’abord au sein du Département spécial de la Vé-Tché-Ka. En été 1920 il fonctionnait déjà, mais son travail était jugé insuffisant par le Politburo (décision du septembre 1920). Une réorganisation a commencé dès septembre. Une commission a été créée pour cela. Le 12 décembre 1920 Dzerjinski signe le premier ordre de réorganisation. C’est la date de son deuxième ordre n°169 du 20 décembre 1920 que les mythologues tchékistes[réf. souhaitée] ont retenu comme le jour de naissance de l’espionnage politique soviétique.

La Tchéka dans la littérature[modifier | modifier le code]

  • Viktor Pelevine, La Mitrailleuse d'argile (Чапаев и пустота, журнал Знамя), 1997, traduit par Galia Ackerman et Pierre Lorrain aux éditions du Seuil.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Paul Johnson, Une histoire du monde moderne, Robert Laffont 1983, T1, p. 77
  2. Lénine, Œuvres complètes, Éditions sociales
  3. Trostky, Œuvres, Études doc int (EDI)
  4. EH Carr, La révolution bolchevique, 3 vol. 1969-74, Ed minuit
  5. Stéphane Courtois Le Livre noir du communisme, p. 13
  6. Cité par Viktor Tchernov in Tche-Ka, E. Pierremont, p. 20.
  7. Orlando Figes, La Révolution russe : 1891-1924 : la tragédie d'une peuple, p. 777, Denoël, 2007.
  8. Nicolas Werth Le Livre noir du communisme, p. 79
  9. Paul Johnson, op. cit. p. 80
  10. Paul Johnson, op cit., p. 81
  11. Carr, op cit, I, p. 57
  12. Nicolas Werth Le Livre noir du communisme, p. 71
  13. Répression de l’anarchie en Russie soviétique, notice 44, Libertaire, années 1924-1926, Notes D. Dupuy.
  14. Paul Avrich, « The Russian anarchists and the Civil War », The Russian Review, volume 27, 1968.
  15. Voline, La Révolution inconnue 1917-1921 & "note sur la repression politique" (ru), Berlin, 1923.
  16. Sabine Dullin, Histoire de l'URSS, éd. La Découverte, 2003, p. 17.
  17. « La Tchéka, organisée par le comité militaire révolutionnaire au soviet de Pétrograd sous la direction de Dzerjinski, devient en décembre une « commission extraordinaire pour combattre la contre-révolution et le sabotage ». Elle développe son activité et commence à frapper à partir de mars, au moment de l'offensive allemande. », Pierre Broué, "La guerre civile et le communisme de guerre", in Le parti bolchévique (1963).
  18. Pierre Broué, "La guerre civile et le communisme de guerre", Op. Cit.
  19. Nicolas Werth, Histoire de l'URSS de Lénine à Staline (1917-1953), PUF, coll. « Que sais-je ? », 1998.
  20. « La terreur rouge a peut-être versé moins de sang en quatre années de révolution qu'il n'en a coulé aux cours de certaines journées de la bataille de Verdun. », Victor Serge, L'an I de la révolution russe, La Découverte, p. 371.
  21. Sabine Dullin, Histoire de l'URSS, op. cit., p. 18 : « La Terreur rouge ».
  22. Nicolas Werth Le Livre noir du communisme, p. 90
  23. Nicolas Werth Le Livre noir du communisme, p. 91
  24. Dictionnaire du communisme, Larousse à présent, p. 87.
  25. Article par Serguei Jirnov: Qu'est-ce que les espions de Yassénévo fêtent le 20 décembre? Что шпионы из Ясенево празднуют двадцатого декабря?
  26. Vladimire Zazoubrine, Le Tchékiste, traduit du russe par Wladimir Berelowitch, Christian Bourgois éditeur, 1990, 155 p. (ISBN 978-2-267-00862-9[à vérifier : isbn invalide])

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

  • Sergueï Melgounov, La terreur rouge en Russie, 1918-1924, éditions des Syrtes, 2004, (ISBN 2-84545-100-8) (fac-similé de l'édition française parue en 1927, à Paris)

Article connexe[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]