Thaler
Le thaler (parfois écrit taler[1] ou talir) est une ancienne pièce de monnaie en argent apparue au milieu du XVe siècle, et qui circula en Europe pendant près de quatre cent ans. Sa taille et son poids, relativement importants, varièrent quelque peu au fil du temps, et sa popularité initiale reste liée au développement des mines d'argent exploitées sur les terres du Saint-Empire romain germanique.
Devenu monnaie de compte sous Charles Quint, le thaler eut un grand impact sur l'économie mondiale au XVIIe siècle et XVIIIe siècle, et est considéré comme l'ancêtre du dollar américain.
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Origine du mot [modifier]
Le mot thaler est l'aphérèse du toponyme Joachimsthaler (ou Jochenthaler), lequel désignait le vallon (thal) où se trouvait le village de Sankt-Joachimsthal en Bohême (aujourd'hui Jáchymov en République tchèque). D'importants filons d'argent y furent découvert à partir du milieu du Moyen Âge et des mines furent alors exploitées. Dès 1518, on appela les pièces titrant 25.985 g d'argent fin et produites dans cette région sous l'égide du comte Stephan Schlick (1487-1526), Joachimthaler et, avec l'usage, le mot thaler s'appliqua à toutes les pièces peu ou prou de ce même format.
L'étymologie atteste que le mot thaler engendra le mot dollar, dès la fin du XVIIe siècle, et ce, par le biais des Néerlandais qui utilisaient le rijksdaalder (et son dérivé, le daalder) au moment où ils entreprirent de s'installer en Amérique du Nord et fonder la Nouvelle-Néerlande.
Histoire du thaler [modifier]
L'histoire du thaler est complexe et prend sa source au cœur du Moyen Âge. Après la disparition du système monétaire mis en place par les Romains, il n'existait plus vraiment d'unité financière, cependant que les Carolingiens qui héritèrent du système sou / denier tentèrent d'imposer différents formats or et argent. Ces atermoiements monétaires s'expliquent par l'abondance ou la raréfaction des métaux précieux, liées au commerce des épices et des étoffes produites en dehors de l'Europe. L'impact de ses transactions sur les volumes d'or et d'argent en Europe détermina les différentes réformations monétaires, modulant le rapport de conversion entre l'or et l'argent (telle quantité d'argent pour obtenir telle quantité d'or).
Alors que Gênes, Venise ou Florence développèrent leurs propres systèmes largement basés sur l'or[2], le thaler en argent vint constituer un pendant, une alternative sur le plan commercial et financier, celle d'harmoniser le processus des changes sur la base d'une pièce d'un même format, à poids égal, et qui équivalait à une masse comprise, suivant les écarts, entre 28 et 32 g d'argent. Le territoire d'expansion du thaler fut le Saint-Empire romain germanique, qui servait originellement de passerelle pour les transactions entre, d'une part, l'Europe du Nord et l'Angleterre, et, d'autre part, le sud de l'Europe, avec l'Italie reliant l'Orient et le Portugal, l'Afrique. La France resta quelque peu hermétique au thaler, mais en apparence seulement, puisqu'elle développa l'écu d'argent. Cette inclinaison pour l'argent métal se trouva stimulée par la "fièvre" qui s'empara du centre de l'Europe à partir de 1290 quand d'énormes quantités d'argent natif furent extraites des mines de Bohême : les différents États rattachés au Saint-Empire disposèrent alors de quantités suffisantes d'argent métal pour leurs transactions courantes.
Évolution des formats du thaler [modifier]
La problématique des formats dépend du système des poids en vigueur à cette époque. Pour simplifier, nous dirons que le référent était l'once troy égale au douzième de la livre de troy (d'après la ville de Troyes) et correspondait à une masse de 31,1034768 g, soit une livre = 12 onces = 373,2417216 g d'argent fin. Cette "livre" n'était applicable qu'aux métaux précieux destinés aux monnaies, et n'a rien à voir avec la livre courante (livre de Paris, livre avoirdupois, etc.), plus proche, elle, de la livre décimale (500 g).
- Groschen[3] : en français gros, d'une valeur de 12 deniers, il apparut au Tyrol en 1271 et se répandit en Europe. La France eut le gros tournois vers 1263. Le poids moyen de cette pièce d'argent était de 4,5 g et il fut suivi par le gros de Prague d'un peu moins de 4 g. Pour répondre à l'émission des florins et des ducats italiens, il fut frappé vers 1486 un Guldengroschen, c'est-à-dire, un gros florin suffisamment lourd pour valoir un florin d'or (en allemand : gulden) et qui pesait 31,9 g soit à peu de chose près, l'équivalent... d'une once.
- Joachimsthaler : apparu 32 ans plus tard, en Bohême, il pèse 27,2 g d'argent.
- Reichsthaler : le thaler devient l'unité de compte de l'empire de Charles Quint et pèse 25,984 g d'argent. Le décret impérial est signé peu après à Leipzig en 1566 et prend pour référentiel le marc de Cologne de 233,856 g. On appelait Lösers les pièces d'une valeur supérieure à 1 thaler (de 1,25 à 5 thalers en moyenne) : elles sont extrêmement rares et donc recherchées[4].
Différentes formes de thalers furent alors utilisés dans de nombreux États allemands : Brême, Brunswick, Hanovre, Mecklembourg-Schwerin, Mecklembourg-Strelitz, Oldenbourg, Prusse, Saxe, Alsace, ainsi qu'en de nombreux cantons suisses. En Italie du Nord, appelé le tallero, il fut frappé en Toscane.
- Konventionsthaler : ne vaut plus qu'1/10e du marc de Cologne soit l'équivalent de 23,385 g, il fut initié par décret impérial à Vienne le 20 septembre 1753 suivant un accord avec la Bavière. Il se répand avec succès partout dans les anciens États allemands. L'un des plus célèbres konventionsthaler fut celui dit de Marie-Thérèse d'Autriche, frappé d'abord à Vienne à partir de 1780. Cette pièce connut une grande diffusion, et jusqu'en Afrique et dans la péninsule arabique.
Dans les pays du nord de l'Europe (Pays-Bas, Prusse, etc.), il prend le nom de Kronentaler (puis Kronen, Couronne).
- Thaler prussien (en allemand : Preussenthaler), consiste en une réponse économico-financière de la Prusse à l'Empire autrichien, suite à un traité d'union monétaire des États allemands du nord signé en 1838 (Zollverein). Son poids est de 1/14e de marc de Cologne soit 16,70357 g, et il fut appelé ensuite le Vereinthaler en 1857.
Au milieu du XIXe siècle, le thaler tombe en désuétude avec, d'une part, l'abandon de cette unité de compte par l'Empire austro-hongrois au profit du florin puis l'adoption du système décimale par l'Allemagne ainsi que du mark avec un système de conversion de 3 marks pour 1 thaler, il sera démonétisé en 1908. Le mot taler fut employé en Allemagne jusqu'à la fin des années 1920.
Subdivisions [modifier]
- au XVIe siècle : 1 guldengroschen = 60 kreuzer = 252 pfennig
- au XVIIe siècle : 1 reichsthaler = 2 florins = 120 kreuzer
- de 1821 à 1873 : 1 thaler de Prusse = 30 silbergroschen = 360 pfennig
Change [modifier]
- Sous louis XV, le thaler équivaut à un écu de 6 livres, lequel est appelé en Allemagne Laubtaler.
- En 1830, le thaler se négociait à Paris entre 3,70 et 3,90 francs[5].
Conséquences [modifier]
En dehors des frontières du Saint-Empire, la première conséquence fut la création d'une pièce surnommée pièce de huit (réaux) en Espagne dès 1497 et pesant 27,468 g. Les Anglo-saxons l'appellent Spanish dollar.
Aux Pays-Bas, il devient le rixdale, qui fut fabriqué jusqu'en 1938 (pièce de 2,5 gulden).
En Angleterre, la pièce appelée Crown (couronne) et d'une valeur de 5 schillings (ou 1/4 de livre sterling) frappée à partir du règne d'Édouard VI correspondait au format thaler.
En Scandinavie, au XVIIe siècle, apparait le daler qui circula jusqu'en 1873.
En France, l'écu d'argent (ou écu blanc) frappé dès 1640 possède les caractéristiques du thaler. Le poids de l'écu de 6 livres fut d'ailleurs plus ou moins fixé au XVIIIe siècle pour un équivalent d'environ 29,3 g.
La piastre de commerce indochinoise des années 1880-1900 est l'exacte réplique du thaler.
Le thaler donna ensuite son nom au dollar américain via le rixdale et le Continental dollar, puis par la suite, un grand nombre de monnaies modernes adopte le dénominatif dollar : par exemple, le tolar de Slovénie (tolar signifiant thaler en slovène), et qui disparut en 2006.
Actuellement, nulle monnaie ne se prénomme plus thaler (ou taler).
Au Cameroun [modifier]
Dans l'ethnie Vamé des Monts Mandara (Département du Mayo-Sava, Région de l’Extrême-Nord) les thalers étaient utilisés comme biens matrimoniaux pour s'acquitter de la dot [6]. Les pièces s'échangeaint à un cours moyen de 3.500 Francs CFA. En 2012, cette pratique a disparu car les pièces ont été acquises par des tiers à prix fort via le circuit économique des marchés.
En Suisse [modifier]
Avant l'apparition du franc suisse en 1850, la Suisse possédait un grand nombre de monnaies cantonales différentes. Nombre d'entre elles sont fondées sur le thaler (parfois orthographié taler).
Concernant les monnaies divisionnaires, on trouve ainsi des Batzen, des Halber Batzen, des Rappen, des Kreuzer et des Pfennigs, etc., tous d'origine helvétique.
Divers [modifier]
- Pour réfuter la preuve ontologique de l'existence de Dieu, Emmanuel Kant évoque, non sans humour, l'idée de cent thalers, et l'oppose à la réalité de posséder cette somme : « Je suis plus riche avec cent thalers qu'avec leur simple concept[7]... »
Notes et références [modifier]
- La réforme linguistique allemande de 1901 prône d'écrire taler au lieu de thaler.
- Jean Gimpel, La révolution industrielle du Moyen Âge, Seuil, coll. « Point Histoire », 2002, pp. 46-48 (ISBN 978-2020541510)
- Ne pas confondre avec le groschen autrichien.
- Un Löser de 5 reichsthalers de 1654 et d'un poids de 145,80 g aux armes de Christian-Louis de Brunswick-Lunebourg a été adjugée 11 000 euros chez Künker.
- J. Adrien Blanchet, Nouveau manuel de numismatique du Moyen Age et Moderne, 1890, p. 29
- Olivier Nyssens Tradition et Pouvoir rituel chez les Vamé du Nord Cameroun, page 218, cf. § "Relations interethniques et culture matérielle dans le bassin du lac Tchad" par Daniel Barreteau, Henry Tourneux, Orstom, 1990
- Emmanuel Kant, Critique de la Raison Pure, dialectique transcendantale, Livre II, P.U.F., coll. « quadrige » (ISBN 2-13054-558-0), chap. 3 (« L'idéal de la raison pure, 4e section »), p. 429. Cent thalers, Kant pouvait les avoir ou pas, mais il ne fait aucun doute qu'à l'époque "cent thalers" existaient bien quelque part -- c'est même pour ça que ses lecteurs pouvaient comprendre de quoi il s'agissait. Cette boutade ne peut donc en aucune manière "réfuter l'existence" de quoi que ce soit : elle ne fait que rappeler la différence qui existe toujours entre les idées et les choses que celles-ci prétendent désigner, sans aucunement rendre compte de la manière dont on peut, ou non, passer des unes aux autres. À ce propos, la "critique de la raison" par Kant implique de nier que la définition des mots se fonde sur l'expérience de la réalité ; avec pour conséquence que sa réfutation particulière de la preuve ontologique, si elle avait un sens, serait également applicable à tout autre concept abstrait, y compris à tous ceux dont lui-même faisait usage comme désignant quelque chose d'existant : exemple de contradiction que la philosophe Ayn Rand appelait un "vol de concept"
Bibliographie [modifier]
- Philippe Flandrin, Les thalers d'argent. Histoire d'une monnaie commune, Le Félin, 1997 (ISBN 978-2866452797)
- Arthur Engel & Raymond Serrure, Traité de numismatique du Moyen Âge : depuis l'apparition du gros d'argent jusqu'à la création du thaler, Librairie Ernest Leroux, 1894-1905