Castes en Inde

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
(Redirigé depuis Système de castes en Inde)
Aller à : navigation, rechercher
Example.of.complex.text.rendering.svg Cette page contient des caractères d'alphasyllabaires indiens. En cas de problème, consultez Aide:Unicode.
Page du manuscrit Soixante-douze spécimens de castes en Inde (1837).

Les castes sont des divisions des sociétés du sous-continent indien en groupes héréditaires, endogames et hiérarchisés[1] qui trouvent leur origine dans l'hindouisme.

Le terme d'origine occidentale « caste », du portugais « casta » (pur, non mélangé), peut désigner deux concepts différents mais liés : les varnas (वर्ण, couleur) et les jatis (जाति, naissance) qui sont des subdivisions des varnas.[2]

L'article 15 de la Constitution de l'Inde interdit les discriminations fondées sur les castes[3] mais celles-ci continuent de jouer un rôle majeur dans la société contemporaine.

Principes généraux[modifier | modifier le code]

Les varnas[modifier | modifier le code]

Pyramide du système de varna.

Dans les textes classiques hindous[n 1], les personnes et leur rôle dans la société sont décrits au travers de leur varna. Il s'agit de quatre grands groupes hiérarchisés entre lesquels sont répartis l'ensemble de la société[4] :

  • les Brahmanes (prêtres, enseignants, lettrés) ;
  • les Kshatriyas (roi, princes, guerriers) ;
  • les Vaishyas (artisans, commerçants, agriculteurs) ;
  • les Shudras (serviteurs).

À ces quatre catégories s'ajoute les Dalits, encore appelés Intouchables, qui se situent en dehors du système des castes[4].

Ces catégories correspondent aux fonctions indo-européennes décrites par Georges Dumézil[5] : le clergé (Brahmanes), les guerriers ou nobles (Kshatriyas), les travailleurs (Vaishyas et Shudras).

Les jatis[modifier | modifier le code]

Si les varnas existent de manière universelle dans toute l'Inde[4], les Indiens – à l’exception notable des Brahmanes – y font assez peu référence[6] : c'est généralement des jatis dont il est question quand on parle de caste.

Le nombre de jatis est de plusieurs milliers et recouvre assez précisément le découpage en profession[7].

Selon l'anthropologue Louis Dumont[4], les caractéristiques d'une caste sont ainsi l’endogamie (l’interdiction du mariage en dehors de la caste) et la spécialisation professionnelle. Une caste regroupe tous ceux qui ont le même svadharma, c'est-à-dire les mêmes « devoirs personnels »[8].

Pur et impur, hiérarchie sociale[modifier | modifier le code]

Un Brahmane célébrant un puja (2010).

Les notions du pur (sanskrit : śuci) et impur (aśuci) sont à la base d'une stricte hiérarchie des castes : la place occupée par une caste dépend du degré de pureté de son mode de vie et de son occupation professionnelle[9].

Certains événements, comme les décès ou les naissances, ou certaines activités, comme le travail de la peau, sont considérés comme particulièrement impurs. Ainsi, la caste chargée d’évacuer et d’équarrir les bêtes mortes est considérée comme très impure, à tel point qu’un hindou d’une caste supérieure ne pourrait toucher ou boire la même eau qu’un de ses membres : c’est l’origine de l’intouchabilité[4].

La société est donc structurée autour d'une stricte hiérarchie avec, au sommet, les Brahmanes, prêtres et érudits, et, tout en bas de l'échelle, les Intouchables, chargés des tâches les plus impures.

Louis Dumont note toutefois que ce système hiérarchique varie d'une région à l'autre[4] : une caste, c'est-à-dire une profession, peut être considérée comme pure dans une région et impure dans une autre et, ainsi, occuper une place différente dans la hiérarchie. Mais ces variations s'inscrivent toujours dans le système de varna : une caste de Kshatriya reste plus élevée que les autres castes – à l'exception des Brahmanes – même si son mode de vie est moins « pur » (en ne suivant pas un régime végétarien par exemple)[4]. Les bouddhistes et les jaïns rangent les kshatriyas devant les brahmanes, et certains textes védiques les font au moins égaux[10].

La hiérarchie sociale n'est cependant pas totalement figée : les luttes de pouvoir entre différents groupes à travers l'histoire montre qu'il est possible pour une caste de se déplacer dans la hiérarchie[11]. La richesse joue également un rôle : au Penjab par exemple, ce sont les Jats, une caste agricole, qui dominent la société[11].

Théories sur les castes[modifier | modifier le code]

Origine des castes selon les sciences sociales[modifier | modifier le code]

L'abbé Dubois, qui vit en Inde près de Mysore au XVIIIe siècle, écrit :

« Une pareille institution était peut-être le seul moyen que la prudence la plus clairvoyante pût inventer pour maintenir la civilisation chez un peuple comme les Indiens. […] Ils [les législateurs indiens] partirent de ce principe, commun à tous les anciens législateurs, qu’il n’est permis à personne d’être inutile à l’état[4]. »

Pour Dubois, les castes seraient ainsi une création consciente pour diviser efficacement le travail.

Pour le sociologue Max Weber, la caste est comparable aux états de la France d’Ancien Régime et pour Alfred Louis Kroeber elle est à rapprocher d'une classe sociale mais « prenant conscience de soi comme distincte et se refermant sur soi ».

Colonisation britannique[modifier | modifier le code]

Hindous rajputs de haute caste (1860).

La colonisation britannique du sous-continent se construit notamment au XIXe siècle, à une époque où fleurissent les théories racialistes voulant classer les populations en fonction par exemple de la moralité relative de leurs mœurs ou de la taille moyenne de leur crane[12]. Les Britanniques conçoivent ainsi la société indienne comme étant peuplée d’une grande variété de races qui ont été préservées par l’institution de la caste[12].

Cette perception se retrouve concrétisée dans la législation coloniale. Ainsi, à partir de 1890 l'armée britannique des Indes est réorganisée sur la base de « races martiales », comme les sikhs ou les Rajputs[11]. De même, en 1901 le Punjab Land Alienation Act réserve l’attribution des terres aux « castes agricoles » à l’exclusion des castes les plus basses ; ou bien le Criminal Tribes Act de 1871 déclare « quand nous parlons de ‘criminels professionnels’, nous […] voulons dire une tribu dont les ancêtres étaient des criminels depuis des temps immémoriaux, dont les membres sont eux-mêmes destinés par l’usage de la caste à commettre des crimes et dont les descendants violeront la loi[12],[n 2]. »

Visions indiennes contemporaines[modifier | modifier le code]

Dans les années qui mène à l'indépendance de l'Inde, plusieurs Indiens posent la question du système des castes.

Bhimrao Ramji Ambedkar prend la tête du mouvement de défense des Intouchables (Dalits), ce qui le conduit à une critique radicale de l'hindouisme : il invite à rejeter les enseignements et l’autorité des textes hindous, qui imposent selon lui une « religion de règles », pour les remplacer par une « religion de principes »[13]. Il finit par se convertir au bouddhisme en 1956.

Dans le même registre, Kancha Ilaiah (en) critique également l’idée que le système de caste serait indissociable de l’hindouisme, même compris dans un sens strictement culturel ou philosophique. Selon lui, il s’agirait là d’un point de vue véhiculé par les castes « supérieures » elles-mêmes. Or, à son avis, leur culture demeure hermétique à la majorité des sans-castes ou des castes dites « inférieures ». Par conséquent, les personnes appartenant à ces catégories défavorisées de la population n’auraient que peu de raisons de se déclarer « hindoues » si elles n’étaient soumises à une vision assimilatrice, transmise principalement par les médias. Un tel processus social conduirait selon lui à une perte de pouvoir et à une plus grande aliénation des populations concernées[14].

Le Mahatma Gandhi rejette également l'intouchabilité qui, selon lui, « ne fait pas partie de l’hindouisme [mais] est plutôt une excroissance à retirer par tous les moyens[15],[n 3]. » Mais à l'inverse d'Ambedkar, Gandhi ne remet pas en cause le système des castes : il est « convaincu de la perfection organiciste et cosmique de l’ordre quadripartite des castes hindoues[16]. »

Castes chez les non hindous[modifier | modifier le code]

Louis Dumont constate que les religions de l'Inde autres que l'hindouisme, bien que théoriquement exclues du système des castes, sont « contaminé[es] »[4]. Il distingue chez les musulmans des groupes endogames, comparables aux castes hindoues : les convertis de caste supérieure, des groupes professionnels correspondant à des castes artisanales, des Dalits qui ont conservé leur fonction sociale après leur conversion à l'Islam et les Ashraf, descendants réputés d’immigrants, dont les mariages s'organisent au sein d'un groupe restreint[4].

Chez les chrétiens, Dumont observe également différents groupes endogames et note que les « Chrétiens d’origine intouchable semblent avoir leurs propres églises »[4].

Le sikhisme, fondé au XVe siècle, rejette le système des castes et proclame l'égalité des croyants. Le premier guru, Nanak, proclame qu’« [il] n’y a pas de caste dans l’autre monde » et, dès le cinquième guru, se met en place la pratique du repas commun dans les temples sikhs, assurant que tous les fidèles, y compris ceux issus des hautes castes, mangent dans la même assiette[11]. Toutefois, malgré ce rejet doctrinaire des castes, l'endogamie reste pratiquée et il existe des gurdwaras et des lieux de crémation réservés aux Dalits[11].

Ainsi « l’adhésion à une religion monothéiste et égalitaire ne suffit pas, même après plusieurs générations, à faire disparaître des sentiments profonds sur lesquels le système des castes repose[4]. »

Castes et politique publique[modifier | modifier le code]

Castes dans la Constitution indienne[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Castes dans la politique indienne.

La Constitution de l'Inde est adoptée en 1950. Sa rédaction est présidée par le leader intouchable Ambedkar et le texte consacre plusieurs passages à la question des castes.

L'article 17 abolit formellement l'intouchabilité :

« L’‘Intouchabilité’ est abolie et sa pratique dans toutes ses formes est interdite. L’application de toute incapacité trouvant sa source dans l’‘Intouchabilité’ sera un délit punissable selon la loi[17]. »

L'article 15 interdit les discriminations sur la base des castes :

« (1) L’État ne fera aucune discrimination à l’encontre d’un citoyen sur la base de la religion, de la race, de la caste, du sexe, du lieu de naissance ou d’aucune de ces raisons
(2) Aucun citoyen ne sera, sur la base de la religion, de la race, de la caste, du sexe, du lieu de naissance ou d’aucune de ces raisons, sujet à une incapacité, responsabilité, restriction ou condition par rapport à:
(a) l’accès aux magasins, restaurants publics, hôtels et lieux de divertissement public; ou
(b) l’usage des puits, réservoirs, ghats, routes et lieux publics entièrement ou partiellement entretenus par les fonds de l’État ou dédiés à l’usage du grand public[n 4]. »

Enfin, dans son titre XVI, la Constitution maintient et précise le principe de quotas pour les Dalits mis en place pendant la colonisation. Les réservations sont un système de quotas de sièges, postes et places réservés pour certaines catégories de la population indienne. Elles s'appliquent principalement dans les assemblées élues, la fonction publique et les universités.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Dans le Rig-Veda (X, 90), les varna sont présentés, en quelques vers, comme une conséquence du sacrifice du purusha originel. Puis des commentaires ont explicité le sujet, notamment les Lois de Manu qui définit leurs fonctions. (Angot 2007, p. 58-61)
  2. « when we speak of ‘professional criminals’ we… (mean) a tribe whose ancestors were criminals from time immémorial, who are themselves destined by the usages of caste to commit crime, and whose descendants will be offenders against the law »
  3. « untouchability is no part of hinduism [but] rather its excrescence to be removed by every effort. »
  4. « (1) The State shall not discriminate against any citizen on grounds only of religion, race, caste, sex, place of birth or any of them.
    (2) No citizen shall, on grounds only of religion, race, caste, sex, place of birth or any of them, be subject to any disability, liability, restriction or condition with regard to—
    (a) access to shops, public restaurants, hotels and places of public entertainment; or
    (b) the use of wells, tanks, bathing ghats, roads and places of public resort maintained wholly or partly out of State funds or dedicated to the use of the general public. »

Références[modifier | modifier le code]

  1. Caste, définition du CNRTL, consulté le 15 novembre 2013.
  2. Gérard Huet, The Sanskrit Heritage Dictionary : Varna
  3. L'Inde contemporaine : quelques points de repères
  4. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k et l Louis Dumont, Homo hierarchicus. Le système des castes et ses implications, Paris, Gallimard,‎ 1966
  5. Dumézil, G. (1941). Jupiter Mars Quirinius. Paris: Gallimard.
  6. Deliège, R. (2004). Les castes en Inde aujourd'hui. Paris: Presses Universitaires de France.
  7. Bruno Durie, Les ONG confessionnelles: Religions et action internationale, Editions L'Harmattan, 2007, p.154 (lire en ligne)
  8. Michel Angot, L'Inde classique, Les Belles Lettres,‎ 2007, p. 57
  9. Angot 2007, p. 68
  10. Angot 2007, p. 61
  11. a, b, c, d et e (en) Puri, H. K. (2003). Scheduled Castes in Sikh Community. A Historical Perspective. Economic and Politic Weekly, 2693-2701.
  12. a, b et c (en) Hobson, K. (2009). The Indian Caste System and The British - Ethnographic Mapping and the Construction of the British Census in India. Consulté le 6 Août 2010, sur The Infinity Foundation.
  13. (en) Ambedkar, B. R. (1936). The Annihilation of Castes. New Delhi.
  14. (en)Ilaiah, Kancha (1996). Why I am not a Hindu. A Sudra Critique of Hindutva Philosophy, Culture and Political Economy. Calcutta: Samya
  15. (en) Gandhi dans Ambedkar, B. R. (1945). What Congress and Gandhi Have Done to the Untouchables. New Delhi.
  16. Assayag J. (2003).[réf. incomplète]
  17. « ‘Untouchability’ is abolished and its practice in any form is forbidden. The enforcement of any disability arising out of ‘Untouchability’ shall be an offence punishable in accordance with law. »

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Inde
Ailleurs