Suspension consentie de l'incrédulité

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La colline d’Hobbitebourg, où se trouve Cul-de-Sac (Bag End), demeure de Bilbo Baggins (décor employé dans les films de Peter Jackson). Le succès de l’œuvre de J.R.R. Tolkien a introduit un véritable canon concernant la reprise de l'univers fictionnel qu'il a introduit.

L’expression suspension consentie de l'incrédulité (de l'anglais willing suspension of disbelief) décrit l’opération mentale qu'effectue le lecteur ou le spectateur d'une œuvre de fiction qui accepte, le temps de sa consultation de l'œuvre, de mettre de côté son scepticisme. Ce concept a été nommé en 1817 dans un texte de Coleridge.

On l'appelle plus souvent suspension volontaire de l'incrédulité[1] en narratologie, ou suspension d'incrédulité[2] , ou encore trêve de l'incrédulité (pour Yves Lavandier dans La Dramaturgie).

Histoire[modifier | modifier le code]

Samuel Taylor Coleridge, écrivain, critique et poète britannique, serait l'inventeur du concept dans sa Biographia Literaria, datée de 1817 :

« [...] il fut convenu que je concentrerais mes efforts sur des personnages surnaturels, ou au moins romantiques, afin de faire naître en chacun de nous un intérêt humain et un semblant de vérité suffisants pour accorder, pour un moment, à ces fruits de l'imagination cette "suspension consentie de l'incrédulité[3]", qui constitue la foi poétique[4]. »

Effets de l’expérience[modifier | modifier le code]

Autrement dit, cette opération mentale est le fait d’accepter de vivre un rêve ou une fiction comme s’il s’agissait de la réalité, pour mieux ressentir ce que pourrait être la situation évoquée.

Il s'agit donc d’une expérience de simulation purement cognitive exerçant l’imagination et les sentiments de celui qui la vit. Cette expérience, tant qu’elle ne se prolonge pas dans le temps, est importante pour l’individu et souvent bénéfique pour l’individu dans la réalité, car certains fruits de l’imagination peuvent parfois être transcrits et trouver des applications dans la réalité, en dépit de l’incrédulité initiale.

Elle peut ainsi motiver un projet créatif, si l’individu sait détourner et adapter cette expérience cognitive en prenant en compte les éléments de son expérience réelle. Les formes de mise en situation paradoxales sont souvent à la base de l’humour, jugé d’autant plus fin et utile que la situation imaginée, même si elle n’est pas crédible, s’approche de la réalité dans une forme épurée ou simplifiée et permet, en soulignant les petites différences entre cette « réalité inventée » et le monde réel, d’en saisir et comprendre certains aspects qui sont, autrement, difficiles à percevoir dans le contexte compliqué de la vie quotidienne où l’individu est soumis à de trop nombreux stimuli contradictoires.

Mais le plus souvent il s’agit d’une activité purement récréative permettant d’échapper, temporairement, à la réalité des problèmes que l’individu est amené à régler dans son quotidien, sans que cela se traduise par des changements notables dans son activité réelle par la suite.

Exemples[modifier | modifier le code]

Les récits mettant en scène des événements surnaturels ou impossibles sont des exemples évidents de suspension consentie de l'incrédulité : le spectateur ou le lecteur acceptent de suivre Superman ou les X-Men dans leurs aventures sans s’offusquer du fait qu’elles ne pourraient pas avoir lieu dans le monde réel. Cela peut aussi concerner des faits sociaux ; ainsi, le spectateur accepte que des policiers utilisent leur arme à feu au milieu d'une foule dans une démocratie. Mais cela s’applique de la même façon à toutes sortes d’œuvres qui imposent à leur spectateur de choisir entre l’extraordinaire et le trivial. Certains étendent le principe à toutes les œuvres de fiction : pour lire un roman, il faut commencer par oublier que ce roman est un travail d'imagination et qu'il a un auteur. Cette notion est assez voisine de celle de la pensée paradoxale.

Un autre type que l'on retrouve dans de nouvelles cultures générales fait également d'excellents exemples tels que les séances de jeux de rôles "grandeur nature" (GN) (des événements pouvant durer plusieurs jours où tous les participants présents jouent le rôle de leur personnage fictif en tout temps) ou lors des événements culturels populaires où l'on retrouve des gens se déguisant et jouant le rôle d'un personnage dont l'origine serait littéraire ou cinématographique (intitulé dans plusieurs continents « Cosplay »). Dans ces événements, l'arrêt de la « suspension consentie de l'incrédulité » est souvent formulé comme étant un geste « hors-rôle » ou « hors-du-personnage ».

Dangers potentiels de l’expérience[modifier | modifier le code]

En tant qu’expérience d’une réalité imaginaire, cette activité cognitive n’a pas forcément que des effets bénéfiques chez tous ceux qui la vivent : si l’individu poursuit ensuite son activité réelle en fondant et justifiant ses choix d’actions sur cette réalité inventée (en oubliant qu’elle a été inventée et en ne cherchant plus à en comprendre les raisons pour lesquelles ce vécu ne traduit pas la réalité, ou si l’expérience imaginée s’avère plus forte que toute justification des expériences réelles passées, particulièrement si ces expériences réellement vécues sont douloureuses et mal acceptées), son comportement peut être alors ensuite qualifié de mythomanie et même s’avérer parfois pathogène, voire dangereux pour lui ou son entourage, car il ne sait plus comment exercer sa raison pour reconnaître le vrai du faux, ce qui est sincère et ce qui ne l’est pas, ce qui est le fruit de son imagination ou celui de son expérience, et elle peut lui masquer d’autres possibilités de raisonnement ou de liberté d’action.

C’est pourquoi cette « suspension consentie de l'incrédulité » ne devrait être que temporaire, l’individu acceptant dès le départ de casser le mythe plus tard pour retourner à la réalité, et de ne l’exercer que comme une activité récréative. Elle ne devrait pas être vécue en tant que refus de la réalité. Dans les cas les plus graves de mythomanie, elle peut conduire l’individu à ne plus du tout accepter la réalité et aller définitivement vers le mythe, et justifier des comportements soit suicidaires, soit de marginalisation et de cessation de toute activité sociale.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Cf. la recherche en texte intégral sur Google Livres : 910 ouvrages avec « volontaire » contre 41 ouvrages avec « consentie » (en août 2013).
  2. Brisacier, ou la suspension d'incrédulité (Antoine Compagnon). Fabula.
  3. Voir page de discussion.
  4. (en) « (...) it was agreed, that my endeavours should be directed to persons and characters supernatural, or at least romantic, yet so as to transfer from our inward nature a human interest and a semblance of truth sufficient to procure for these shadows of imagination that « willing suspension of disbelief » for the moment, which constitutes poetic faith. ».

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]