Stratégies CSR

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La théorie des stratégies CSR a été énoncée par John Philip Grime en 1974[1]. Selon lui il existe trois stratégies végétales principales sélectionnées en réponse à différents facteurs environnementaux (biotiques ou abiotiques) : la compétition (C), le stress (S), et la perturbation (D pour disturbance en anglais). Ces stratégies sont la stratégie compétitive (C), tolérante au stress (S) et rudérale (R).

Cette théorie s'accorde avec la représentation ordonnée des espèces sous forme d'un triangle équilatéral communément dénommé « triangle de Grime » ou « triangle C-S-R », où chaque plante aurait sa place déterminant sa stratégie.

L'une de ses motivations était de compléter le modèle r/K, dans lequel la majorité des espèces trouvait sa place entre les deux extrêmes r et K[2].

Triangle de Grime (figure 1).

Les trois facteurs principaux : C, S, et D[modifier | modifier le code]

  • La compétition est définie par Grime comme « la tendance des plantes voisines à utiliser le même quantum de lumière, le même nutriment minéral ionique, la même molécule d'eau, ou le même volume de l'espace ».
  • Il définit le stress comme « les contraintes externes qui limitent le taux de production de matière sèche d'une partie de la végétation ou de la végétation tout entière » (exemple : manque de ressources).
  • La perturbation est définie comme « les mécanismes qui limitent la biomasse végétale en causant sa destruction » (exemple : inondation, herbivorie)[2].

John-Philip Grime propose que les facteurs limitant la biomasse des plantes dans tout habitat peuvent être classés selon deux catégories : stress et perturbation. La part de compétition dans un environnement diminue avec l'augmentation du stress et/ou de la perturbation. Une telle approche suggère que la compétition apparaisse comme une situation par défaut, là où le stress et la perturbation sont abaissés. Cette interaction entre les individus n'existerait cependant pas là où le stress ou la perturbation sont à leur maximum. Au même titre qu'ils excluent la compétition, le stress et la perturbation s'excluent mutuellement dans le modèle de Grime[3]. Il est facilement concevable qu'une plante ne pourra être sélectionnée pour pousser dans un milieu où stress et perturbation sont à leur maximum, puisque le stress la contraint à une croissance lente et que la perturbation aboutit à sa destruction. Sa fitness sera donc négligeable. Selon Grime, c'est donc la proportion relative de ces composantes qui permet de caractériser un habitat.

Les trois stratégies fondamentales C, S, et R[modifier | modifier le code]

  • La compétitivité (stratégie C) des plantes consiste ici en une capacité à capter les ressources. Cette aptitude compétitive se mesure en absence de stress et de perturbation. En présence de ces facteurs externes, son importance diminue et ne permet plus à elle seule de déterminer l'issue d'une « lutte pour l'existence ». Grime la présente comme une stratégie alternative qui émerge en absence de facteurs externes contraignants. En maximisant la capture des ressources, cette stratégie permet l'occupation exclusive des terres fertiles non perturbées.
  • Les individus tolérants au stress sont caractérisés par la spécialisation de certains traits dans l'exploitation de milieux non-productifs (stratégie S).
  • Des perturbations sévères sélectionnent des espèces présentant des traits adaptés à l'exploitation temporaire des conditions favorables (stratégie R).

D'après ces éléments on détermine des caractéristiques propres à chaque stratégie associées aux habitats[1],[2],[4], qui sont résumées dans le tableau ci-dessous.

Stratégie Compétitive (C) Stratégie Tolérante au stress (S) Stratégie Rudérale (R)
Caractéristiques de la plante Feuillage élevé et dense, ramification latérale importante des systèmes aérien et racinaire, croissance forte et reproduction faible Souvent de petite taille, sempervirente, croissance lente et reproduction faible Petite taille, ramification limitée, cycle de vie court, croissance rapide et forte reproduction
Exemples d'habitats Bords de route délaissés, rives de cours d'eau... Désert, haute altitude, sous-bois... Jachère arable, déblais récents, chemin piétiné...
Types de plantes Herbes pérennes, arbres, et arbustes Lichen, herbes pérennes, arbres, et arbustes Plantes annuelles ou bisannuelles
Exemples d'espèces Épilobe à grandes fleurs (Epilobium hirsutum), Fougère aigle (Pteridium aquilinum) Scabieuse colombaire (Scabiosa columbaria), Violette de Rivinus (Viola riviniana) Mouron des oiseaux (Stellaria media), Pâturin annuel (Poa annua)

Il existe aussi des stratégies secondaires, intermédiaires des stratégies fondamentales (CS, SR, CR, CSR) (voir fig.1)[4].

Triangle de Grime[modifier | modifier le code]

Courbes de succession, selon les conditions de productivité, dans le triangle CSR (figure 2)

Ce triangle équilatéral permet une représentation schématique et simplifiée en deux dimensions de la théorie de Grime (voir fig.1). Chaque facteur atteint son maximum d'intensité à l'un des sommets, cette intensité diminuant graduellement jusqu'à zéro en s'éloignant du sommet. On peut donc attribuer à chaque point du triangle des habitats spécifiques et y replacer les stratégies associées. Connaissant la stratégie d'une plante, on pourra déterminer son habitat, et inversement[5].

Ce triangle permet également de rendre compte des successions végétales[1],[2] au même titre que le modèle r/K de Robert MacArthur et Wilson. Les étapes de succession sont orientées globalement depuis le sommet R vers le sommet S, en passant par le milieu du triangle où l'importance du facteur C est maximisée. On peut donc distinguer trois phases, par exemple en conditions de forte productivité :

  • phase initiale au sommet R (C et S ont peu d'impact), où l'on trouve les espèces à cycle de vie court.
  • phase intermédiaire où les trois facteurs sont influents, où l'on retrouve les herbes pérennes et fougères puis des arbres et arbustes sensibles au stress (essentiellement l'ombrage).
  • phase finale au sommet S (où C et R ont peu d'impact), où l'on retrouve les grands arbres et arbustes (forêt) et lichens.

Pour des milieux moins productifs, l'influence de la compétition est abaissée et donc les types de végétation au cours de la succession sont différents (voir fig.2).

Discussion autour du modèle[modifier | modifier le code]

La discussion autour de cette théorie est toujours d'actualité, elle a d'ailleurs fait l'objet de nombreuses critiques[6] dont quelques unes sont évoquées ici.

  • La plus vive critique à l'égard de cette théorie a été formulée par G. David Tilman et porte sur les notions de compétition et de stress. D'après lui le concept universel de stress est erroné car différents types de stress vont favoriser différents types d'espèces. Il considère aussi qu'avec une augmentation du stress la compétition devient plus forte du fait que la ressource est plus limitée, et non l'inverse comme le propose Grime. À travers les idées de Grime et celles de Tilman ce sont deux courants de l'écologie théorique qui s'opposent sur la question de la compétition, des processus et des effets qui y sont rattachés.
  • L'une des principales critiques de la forme triangulaire suggère qu'il y a une perte d'information suite à la réduction du triangle à deux dimensions, alors que les données portent sur trois dimensions (les facteurs étant au nombre de trois)[7].
  • De plus il n'existe pas de consensus scientifique sur la notion de stress et de compétition. Le modèle de Grime implique que les trois paramètres C, S et D s'excluent mutuellement, mais cette notion peut être remise en cause. Par exemple, la compétition ne sera-t-elle pas plus importante dans des conditions de stress du fait de la limitation des ressources[6]?
  • On pourrait aussi envisager l'existence d'espèces qui expriment un phénotype tolérant au stress quand le facteur S est le plus important, et un phénotype compétitif quand le facteur C est dominant. Un tel organisme serait donc représenté par deux points dans le triangle, ce qui n'est pas envisagé par Grime[8].
  • Au même titre que le modèle r/K s'applique aussi aux animaux et champignons, les espèces appartenant à ces deux groupes pourraient aussi être replacées au sein du triangle C-S-R. On peut retrouver des caractéristiques analogues à celles des stratégies C, S, ou R des plantes. Par exemple l'augmentation rapide et élevée du taux de croissance d'une population de pucerons lorsque les ressources sont temporairement abondantes peut être interprétée comme une stratégie rudérale[2].

Article connexe[modifier | modifier le code]

Bibliographie et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c Vegetation classification by reference to strategies, JP Grime, Nature, 1974, 250, pp. 26-31.
  2. a, b, c, d et e Evidence for the existence of three primary strategies in plants and its relevance to ecological and evolutionary theory, JP Grime, The American Naturalist, 1977, 111(982), pp. 1169-1194.
  3. An experimental test of plant strategy theroy, B D. Campbell & JP Grime, Ecology, 1992, 73(1), pp. 15-29.
  4. a et b Growth of 27 herbs and grasses in relation to ozone exposure and plant strategy, H Pleijiel et H Danielsson, New Phytologist, 1996, 135(2) pp. 361-367.
  5. Allocating CSR plant functionnal types : a soft approach to a hard problem, JG Hodgson et al., OIKOS, 1999, 85, pp. 282-294.
  6. a et b C-S-R triangle theory : community-level predictions, tests, evaluation of criticisms, and relation to other theories, J Bastow Wilson & W G. Lee, OIKOS, 2000, 91, pp. 77-96.
  7. Problems with the triangular model for representing plant strategies, C Loehle, Ecology, 1988, 69(1), pp. 284-286.
  8. A demographic interpretation of Grime's triangle, Silvertown et al., Functionnal Ecology, 1992, 6, pp. 130-136.