Les Fleurs du mal

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Frontispice de la première édition des Fleurs du mal annotée par Baudelaire, qui y précise : « Que penseriez-vous de supprimer le mot poësies ? Quant à moi, cela me choque beaucoup ».

Unique recueil de poèmes en vers de Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal englobent la quasi-totalité de sa production poétique, de 1840 jusqu'à sa mort survenue fin août 1867.

Publié le 25 juin 1857, réédité dans des versions différentes en 1861, 1866 puis 1868, ce recueil est l’une des œuvres majeures de la poésie moderne. Ses quelque 150 pièces, empreintes d’une nouvelle esthétique où l'art poétique juxtapose une réalité souvent crue – voire triviale – à la beauté la plus ineffable, exerceront une influence considérable sur des poètes ultérieurs aussi éminents que Paul Verlaine, Arthur Rimbaud et Stéphane Mallarmé.

Historique[modifier | modifier le code]

Charles Baudelaire par Émile Deroy - 1844.

Genèse (dès 1841)[modifier | modifier le code]

La genèse du recueil reste mal connue.

Les plus anciennes pièces remontent vraisemblablement à 1841 (Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive et À une dame créole[1]). Un manuscrit soigneusement copié et relié, attesté par l'ami du poète Charles Asselineau, existait déjà en 1850. Cependant, on ignore quels poèmes il comptait publier dans diverses revues. Par exemple : À une dame créole, le 25 mai 1845 dans L'Artiste ; Le Vin de l’assassin, en 1848 dans L'Écho des Marchands de vin ; ou Lesbos, en 1850 dans une anthologie des Poètes de l'amour[2]… Le 1er juin 1855, 18 poèmes paraissent dans la Revue des deux Mondes sous le titre « Fleurs du Mal ». Le 20 avril 1857, 9 pièces sont publiées dans la Revue française.

Première édition (1857)[modifier | modifier le code]

La publication des Fleurs du mal aura lieu par étapes. Pas moins de quatre éditions, à chaque fois différentes, se succéderont en l'espace d'onze ans, de 1857 à 1868 - année suivant la mort de l'auteur.

Le 4 février 1857, Baudelaire remet son manuscrit, contenant 100 poèmes, à l'éditeur Auguste Poulet-Malassis[3], installé à Alençon. Tirée à 1 300 exemplaires, cette première édition est mise en vente le 25 juin. Ses « fleurs maladives » sont dédiées au poète Théophile Gautier[4], qualifié par Baudelaire, dans sa dédicace, de « parfait magicien des lettres françaises » et « poète impeccable ».

Le 5 juillet 1857, dans le Figaro, un article de Gustave Bourdin critique « l’immoralité » des Fleurs du Mal. Mais le 14 juillet, Le Moniteur universel publie un article élogieux d’Édouard Thierry.


Procès et censure (1857)[modifier | modifier le code]

Le 7 juillet, la direction de la Sûreté publique saisit le parquet pour « outrage à la morale publique » et « offense à la morale religieuse ». Le second chef d'accusation ne sera finalement pas retenu par le tribunal, après que le réquisitoire du procureur se concentre surtout sur le premier, s'interroge sur la réalité de l'élément d'intention dans le second et s'en remet au tribunal. Le 20 août, le procureur Ernest Pinard, qui avait également instruit contre Madame Bovary, prononce un réquisitoire devant la 6e Chambre correctionnelle ; la plaidoirie est assurée par Gustave Chaix d'Est-Ange[5]. Le 21 août, Baudelaire et ses éditeurs sont condamnés, pour délit d’outrage à la morale publique, à respectivement 300 et 100 francs d’amende et à la suppression de 6 pièces du recueil : Les Bijoux, Le Léthé, À celle qui est trop gaie, Lesbos, Femmes damnées et Les Métamorphoses du Vampire.

Comparé à la puritaine Angleterre victorienne contemporaine, le Paris du Second Empire est un havre de tolérance où la grivoiserie des opérettes de Jacques Offenbach, qui consacrent l'adultère et le ménage à trois ou font l'apologie de bacchanales orgiaques, ne semble choquer personne. Mais Baudelaire frise la pornographie dans des vers comme :

Dans Les Bijoux :

Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d’aise
À mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

Dans Le Léthé, la « crinière » ne laisse personne dupe :

Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants
Dans l’épaisseur de ta crinière lourde ;
Dans tes jupons remplis de ton parfum.

Le sadisme d'À celle qui est trop gaie s'affiche sans détour et les « lèvres » en question paraissent par trop explicitement sexuelles :

Ainsi je voudrais, une nuit, (…)
Comme un lâche, ramper sans bruit,
(…) Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,
Et, vertigineuse douceur !
À travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T’infuser mon venin, ma sœur !

En comparaison, on s'étonnerait presque de la censure visant Lesbos, hymne sans fard à la poétesse Sappho mais dénué de provocation. Si l'homosexualité n'est pas un délit sous le Second Empire, son apologie choque la morale catholique.

Le 30 août, Victor Hugo écrit à Baudelaire : « Vos Fleurs du Mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles ». Pour le féliciter d’avoir été condamné par la justice de Napoléon III, il écrira même, en 1869, que l’ouvrage apporte « un frisson nouveau » à la littérature.

Le 6 novembre, Baudelaire écrit[6] à l’impératrice : « Je dois dire que j’ai été traité par la Justice avec une courtoisie admirable, et que les termes mêmes du jugement impliquent la reconnaissance de mes hautes et pures intentions. Mais l’amende, grossie des frais inintelligibles pour moi, dépasse les facultés de la pauvreté proverbiale des poètes, et, (…) persuadé que le cœur de l’Impératrice est ouvert à la pitié pour toutes les tribulations, les spirituelles comme les matérielles, j’ai conçu le projet, après une indécision et une timidité de dix jours, de solliciter la toute gracieuse bonté de Votre majesté et de la prier d’intervenir pour moi auprès de M. le Ministre de la Justice ». Sa supplique sera entendue puisque, sur ordre du garde des Sceaux, son amende sera réduite à 50 francs.

Éditions suivantes (1861 - 1866 - 1868)[modifier | modifier le code]

Couverture d'une édition des Œuvres complètes de Charles Baudelaire (1869).

Le 24 mai 1861, Baudelaire cède à son éditeur Auguste Poulet-Malassis et au beau-frère de ce dernier, Eugène de Broise, le droit de reproduction exclusif de ses œuvres littéraires parues ou à paraître, ainsi que de ses traductions d’Edgar Allan Poe. L’édition de 1861, tirée à 1 500 exemplaires, comporte 126 poèmes, supprime les 6 pièces interdites mais en ajoute 35 nouvelles.

Réfugié en Belgique après une condamnation à trois mois de prison pour dettes le 22 avril 1863, Auguste Poulet-Malassis y publie en février 1866, sous le titre Les Épaves, 23 poèmes de Baudelaire, dont les 6 pièces censurées. Pour cette raison, il sera condamné le 6 mai 1866 par le tribunal correctionnel de Lille.

L’édition posthume de décembre 1868 comprend un total de 151 poèmes, mais elle ne reprend pas les poèmes condamnés par la censure. Ces derniers seront publiés à Bruxelles en 1869, dans un Complément aux Fleurs du Mal de Charles Baudelaire, avec le recueil Les Épaves.

Réhabilitation (1929 - 1946 à 1949)[modifier | modifier le code]

Une première demande en révision du jugement de 1857, introduite en 1929 par Louis Barthou, alors ministre de la Justice, ne put aboutir faute de procédure adaptée.

C'est par la loi du 25 septembre 1946[7] que fut créée une procédure de révision des condamnations pour outrage aux bonnes mœurs commis par la voie du livre, exerçable par le Garde des Sceaux à la demande de la Société des gens de lettres. Celle-ci décida aussitôt, à l'unanimité moins une voix[8], de demander une révision pour Les Fleurs du Mal, accordée le 31 mai 1949 par la Chambre criminelle de la Cour de cassation[9],[10],[11].

Dans ses attendus, la Cour énonce que : « les poèmes faisant l’objet de la prévention ne renferment aucun terme obscène ou même grossier et ne dépassent pas, en leur forme expressive, les libertés permises à l’artiste ; que si certaines peintures ont pu, par leur originalité, alarmer quelques esprits à l’époque de la première publication des Fleurs du Mal et apparaître aux premiers juges comme offensant les bonnes mœurs, une telle appréciation ne s’attachant qu’à l’interprétation réaliste de ces poèmes et négligeant leur sens symbolique, s’est révélée de caractère arbitraire ; qu’elle n’a été ratifiée ni par l’opinion publique, ni par le jugement des lettrés ».

Œuvre[modifier | modifier le code]

Titre[modifier | modifier le code]

Dès 1845, un recueil de quelque 26 poèmes fut annoncé sous l'intitulé « Les Lesbiennes ».

À partir de 1848, Baudelaire y substitua le titre « Les Limbes ». Mais il dut l'abandonner à regret (il en appréciait les résonances théologiques), un recueil du même nom, poésies intimes du bien oublié Georges Durand[12], étant déjà paru en mai 1852[13].

Ce n'est qu'en 1855 que Baudelaire choisit « Fleurs du Mal » pour intituler 18 poèmes parus, le 1er juin, dans la Revue des deux Mondes. Dès lors, ce titre s'imposera définitivement.

À l'âge de 18 ans, Baudelaire avait envoyé par lettre, à sa mère, un « bouquet de fleurs singulières » : des poèmes[14].

Dans l'un de ses projets de préface, Baudelaire précise, non sans ingénuité feinte ni malicieuse provocation : « Il m'a paru plaisant, et d'autant plus agréable que la tâche était plus difficile, d'extraire la beauté du Mal. Ce livre, essentiellement inutile et absolument innocent, n'a pas été fait dans un autre but que de me divertir et d'exercer mon goût passionné de l'obstacle »[15].

Le titre laisse entendre que les voies du Beau et du Bien ne convergent pas nécessairement[16] (« Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme / Ô Beauté ? » - Hymne à la beauté ), et que l'artiste revendique toute liberté d'investigation créatrice.

Structure[modifier | modifier le code]

Le poète divise son recueil en six parties : Spleen et Idéal, Tableaux parisiens, Le Vin, Fleurs du Mal, Révolte et La Mort. Un premier poème, Au Lecteur, sert de prologue.

Cette construction reflète le désir d'ascèse de Baudelaire, sa quête d'absolu. Spleen et idéal dresse un constat sans concession du monde réel : c'est une source d'affliction et de blessures (le spleen), qui suscite chez Baudelaire un repli sur soi mais aussi le désir de reconstruire mentalement un univers qui lui semble viable. Les trois sections suivantes constituent autant de tentatives d'atteindre cet idéal. Le poète se noie dans la foule anonyme du Paris populaire et grouillant où il a toujours vécu (Tableaux parisiens), s'aventure dans des paradis artificiels résumés par Le Vin et sollicite des plaisirs charnels qui s'avèrent source d'un enchantement suivi de remords (Fleurs du Mal). Ce triple échec entraîne le rejet d'une existence décidément vaine (Révolte), qui se solde par La Mort.

Spleen et Idéal (85 poèmes)[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Spleen baudelairien.

Spleen et Idéal ouvre les Fleurs du Mal. Cette première section établit un bilan : voué de toute éternité à la faute, au mal et à une souffrance rédemptrice (Bénédiction), le monde réel inspire à Baudelaire un dégoût et un ennui qui vont jusqu'à lui faire envier « le sort des plus vils animaux » (De Profundis clamavi) et causent chez lui une tristesse profonde qu'il nomme le « spleen ». Ce mot signifie « rate » en anglais : selon l'ancienne médecine, la mélancolie provenait d'un dysfonctionnerment de la rate. Pour Baudelaire, dandy donc anglophone, ce terme est synonyme de profond désespoir. Quatre poèmes intitulés Spleen illustrent cet état dépressif.

En parallèle, la fuite du temps (« Et le Temps m'engloutit minute par minute » - Le Goût du Néant) et la certitude de la mort (« La tombe attend ; elle est avide » - Chant d'automne) résonnent comme un obsessionnel leitmotiv.

Nées d'une volonté de transcendement (Élévation), les tentatives de dépasser cet accablement s'avèrent presque toujours décevantes. Pour la plupart, elles ne mènent guère qu'à un endormissement passager (Le Léthé). La sérénité ne semble accessible qu'en faisant revivre un passé révolu (Parfum exotique). Seule une synesthésie - fusion totale des sens, où l'odorat (grâce aux odeurs corporelles - notamment celle de la chevelure, au parfum, à l'encens...), la vue (à travers les reflets dans les yeux, les miroirs, l'eau...) et l'ouïe (par la musique, la voix, le miaulement d'un chat, le murmure de l'eau...) jouent un rôle capital - permet à Baudelaire d'atteindre l'idéal (Correspondances).

  • Bénédiction ;
  • Le Soleil ;
  • Élévation ;
  • Correspondances ;
  • J'aime le souvenir de ces époques nues ;
  • Les Phares ;
  • La Muse malade ;
  • La Muse vénale ;
  • Le Mauvais Moine ;
  • L'Ennemi ;
  • Le Guignon ;
  • La Vie antérieure ;
  • Bohémiens en voyage ;
  • L'Homme et la Mer ;
  • Don Juan aux enfers ;
  • Châtiment de l'orgueil ;
  • La Beauté ;
  • L'Idéal ;
  • La Géante ;
  • Les Bijoux - pièce condamnée ;
  • Parfum exotique ;
  • Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne ;
  • Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle ;
  • Sed non satiata[17] ;
  • Avec ses vêtements ondoyants et nacrés ;
  • Le Serpent qui danse ;
  • Une charogne ;
  • De Profundis clamavi[18] ;
  • Le Vampire ;
  • Le Léthé - pièce condamnée ;
  • Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive[19] ;
  • Remords posthume ;
  • Le Chat (Viens, mon beau chat, sur mon cour amoureux) ;
  • Le Balcon ;
  • Je te donne ces vers afin que si mon nom ;
  • Tout entière ;
  • Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire ;
  • Le Flambeau vivant ;
  • À Celle qui est trop gaie - pièce condamnée ;
  • Réversibilité ;
  • Confession ;
  • L'Aube spirituelle ;
  • Harmonie du soir ;
  • Le Flacon ;
  • Le Poison ;
  • Ciel brouillé ;
  • Le Chat (Dans ma cervelle se promène) ;
  • Le Beau Navire ;
  • L'Invitation au voyage ;
  • L'Irréparable ;
  • Causerie ;
  • L'Héautontimorouménos ;
  • Franciscæ meæ laudes[20] ;
  • À une dame créole[21].;
  • Mœsta et errabunda[22] ;
  • Les Chats ;
  • Les Hiboux ;
  • La Cloche fêlée ;
  • Spleen :
    • I - Pluviôse, irrité contre la ville entière,
    • II - J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans,
    • III - Je suis comme le roi d'un pays pluvieux,
    • IV - Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle ;
  • Brumes et pluies ;
  • L’Irremédiable ;
  • À une Mendiante rousse ;
  • Le Jeu ;
  • Le Crépuscule du soir ;
  • Le Crépuscule du matin ;
  • La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse ;
  • Je n'ai pas oublié, voisine de la ville ;
  • Le Tonneau de la haine ;
  • Le Revenant ;
  • Le Mort joyeux ;
  • Sépulture ;
  • Tristesses de la lune ;
  • La Musique ;
  • La Pipe ;
  • L'Albatros ;
  • Le Masque ;
  • Hymne à la beauté ;
  • La Chevelure ;
  • Duellum[23] ;
  • Le Possédé ;
  • Un Fantôme :
    • I - Les ténèbres,
    • II - Le Parfum,
    • III - Le Cadre,
    • IV - Le Portrait ;
  • Semper eadem[24] ;
  • Chant d'automne ;
  • À une Madone ;
  • Chanson d'après-midi ;
  • Sisina ;
  • Sonnet d'automne ;
  • Une Gravure fantastique ;
  • Obsession ;
  • Le Goût du Néant ;
  • Alchimie de la douleur ;
  • Horreur sympathique ;
  • L'Horloge.

Tableaux parisiens (10 poèmes)[modifier | modifier le code]

Cette section constitue une tentative de réponse à l'accablement qui surgit « à l'heure où le soleil tombant / Ensanglante le ciel de blessures vermeilles ». Baudelaire se réfugie dans la vie quotidienne d'un Paris dont il explore « les plis sinueux des vieilles capitales. (...) Traversant (...) le fourmillant tableau » (Les Petites Vieilles) en peintre attentif au détail, il brosse 10 scènes saisies sur le vif.

La « fourmillante cité (...) pleine de rêves » (Les Sept Vieillards) où il a toujours vécu, les ambitieux travaux d'Eugène Haussmann l'ont transformée en un chantier permanent (« Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville / Change plus vite, hélas ! que le cœur d'un mortel) » - Le Cygne). Mais malgré le hurlement de « la rue assourdissante » (À une Passante) et le « fracas roulant des omnibus » ( Les Petites Vieilles), Baudelaire y contemple, des « quais froids de la Seine » (Danse macabre) ou « les deux mains au menton, du haut de (sa) mansarde, (...) les fleuves de charbon monter au firmament » parmi « les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité », jusqu'aux « grands ciels qui font rêver d'éternité » (Paysage).

Le Vin (5 poèmes)[modifier | modifier le code]

Ce court chapitre résulte d'une autre tentative de fuir, à travers des paradis artificiels, « un vieux faubourg, labyrinthe fangeux / Où l'humanité grouille en ferments orageux » (Le Vin des chiffonniers). Il ne comporte que cinq poèmes, tous dédiés au vin, ce « grain précieux jeté par l'éternel Semeur, / Pour que de notre amour naisse la poésie / Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! » (L’Âme du vin ). « Le vin roule de l'or, éblouissant Pactole » (Le Vin des chiffonniers)...

  • L’Âme du vin ;
  • Le Vin des chiffonniers ;
  • Le Vin de l’assassin ;
  • Le Vin du solitaire ;
  • Le Vin des amants.

Fleurs du Mal (9 poèmes)[modifier | modifier le code]

Cette partie donne son nom au recueil. Elle est pourtant bien plus brève que Spleen et idéal. Baudelaire tente une nouvelle fois de s'évader « des plaines de l'Ennui, profondes et désertes » (La Destruction). Évoquant la grandeur et la misère humaines incarnées par la Femme (« Faites votre destin, âmes désordonnées, / Et fuyez l'infini que vous portez en vous ! » - Femmes damnées - Delphine et Hippolyte), il cherche à débusquer la beauté jusque dans la laideur physique (Les Métamorphoses du Vampire) ou morale (Les deux bonnes sœurs).

  • La Destruction ;
  • Une Martyre ;
  • Lesbos - pièce condamnée ;
  • Femmes damnées - Delphine et Hippolyte - pièce condamnée ;
  • Femmes damnées (Comme un bétail pensif sur le sable couchées) ;
  • Les deux bonnes sœurs
  • La Fontaine de sang ;
  • Allégorie ;
  • La Béatrice ;
  • Les Métamorphoses du Vampire - pièce condamnée ;
  • Un voyage à Cythère ;
  • L'Amour et le crâne.

Révolte (3 poèmes)[modifier | modifier le code]

Bien que purement poétique, la révolte contre la Divinité, virulente au point de vouloir lui substituer Satan, fut violemment attaquée lors du procès. Napoléon III avait fait de l'Église catholique romaine un allié politique (l'impératrice Eugénie était une catholique fervente et influente). La justice du Second Empire perçut une attaque de la religion dans ce désir, pris à la lettre, de jeter Dieu à terre et de le remplacer au Ciel, tel qu'exprimé dans Abel et Caïn :

Race de Caïn, au ciel monte,
Et sur la terre jette Dieu !

  • Le reniement de Saint-Pierre  ;
  • Abel et Caïn ;
  • Les Litanies de Satan.

La Mort (6 poèmes)[modifier | modifier le code]

Conclusion somme toute logique, le recueil se clôt par « la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre, (...) portique ouvert sur les Cieux inconnus » (La Mort des pauvres). Un long, poignant et dernier poème dédié à Maxime Du Camp, intitulé Le Voyage, préfigure Le Bateau ivre d'Arthur Rimbaud :

Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,
L’univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

  • La Mort des amants ;
  • La Mort des pauvres ;
  • La Mort des artistes ;
  • La Fin de la journée ;
  • Le Rêve d'un curieux ;
  • Le Voyage.

Ajouts ultérieurs[modifier | modifier le code]

Les Épaves (16 poèmes supplémentaires)[modifier | modifier le code]

Cette édition, parue en Belgique en février 1866, comprend 23 poèmes : 16 pièces nouvelles, les 6 poèmes condamnés et Mœsta et errabunda.

  • Le Coucher du soleil romantique ;
  • Le Jet d'eau ;
  • Les Yeux de Berthe ;
  • Hymne ;
  • Les Promesses d'un Visage ;
  • Le Monstre ou le Paranymphe d'une Nymphe macabre[25] ;
  • Vers pour le Portrait de M. Honoré Daumier ;
  • Lola de Valence ;
  • Sur « Le Tasse en prison » d'Eugène Delacroix[26] ;
  • La Voix ;
  • L'Imprévu ;
  • La Rançon ;
  • À une Malabaraise ;
  • Sur les débuts d'Amina Boschetti ;
  • À propos d'un importun ;
  • Un Cabaret folâtre.

Édition de 1868 (12 poèmes supplémentaires)[modifier | modifier le code]

L'édition posthume de 1868 ne reprend pas les poèmes censurés. Elle apporte 12 pièces nouvelles (on peut en exclure 2 autres, d'un intérêt plus que mineur : À Théodore de Banville et Le Calumet de paix). L'admirable Recueillement (« Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille ») clôt l'œuvre en la résumant : rejet du monde réel soumis au mal, endormissement voluptueux de la souffrance, puissance insoupçonnée de l'imagination et de la réminiscence, attente interrogative des révélations de l'au-delà.

  • Le Gouffre ;
  • Le Couvercle ;
  • L'Examen de minuit ;
  • L'Avertisseur ;
  • Le Rebelle ;
  • Les Plaintes d'un Icare ;
  • La Prière d'un Païen ;
  • Bien loin d'ici ;
  • Madrigal triste ;
  • La Lune offensée ;
  • Recueillement ;
  • Épigraphe pour un livre condamné.

Thèmes récurrents[modifier | modifier le code]

Le spleen[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Spleen baudelairien.

Le dégoût du monde réel et la tristesse (le spleen) qu'il inspire (« Loin ! Loin ! Ici la boue est faite de nos pleurs ! » - Mœsta et errabunda) expliquent toute l'œuvre de Baudelaire, qui constitue une tentative désespérée de répondre à cet accablement.

Le masochisme[modifier | modifier le code]

Baudelaire manifeste une complaisance masochiste - voire sadomasochiste - dans la douleur (« Et d'autres, dont la gorge aime les scapulaires, / Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements, / Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires, / L'écume du plaisir aux larmes des tourments » - Femmes damnées - Comme un bétail pensif sur le sable couchées). Chez lui, plaisir et souffrance semblent la plupart du temps indissociablement liés (« Plus allait se vidant le fatal sablier, / Plus ma torture était âpre et délicieuse » - Le Rêve d'un curieux).

Le sang[modifier | modifier le code]

Le sang obsède littéralement Baudelaire. Pas moins de vingt-huit pièces en portent la trace.

Régulièrement, le poète voit le liquide vital s'écouler de son propre corps (L'Héautontimorouménos ; Le Mort joyeux ; La Fontaine de sang ; Le Squelette laboureur ; L'Amour et le crâne).

Il contemple aussi - parfois non sans sadisme - autrui perdre son sang (La Muse malade ; Duellum ; À une Madone ; Une Martyre ; Un voyage à Cythère ; Le reniement de Saint-Pierre).

L'image cauchemardesque du lac de sang revient à deux reprises (« Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges » - Les Phares ; « [ma] voix affaiblie / Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie / Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts » - La Cloche fêlée). Du même esprit morbide procèdent « ces bains de sang qui des Romains nous viennent » (Spleen III) et « de grands seaux pleins du sang et des larmes des morts » (Le Tonneau de la haine).

L'effrayant spectre du vampire buveur de sang plane tel un récurrent cauchemar (L'Ennemi ; Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle ; Le Vampire ; Les Métamorphoses du Vampire). Le sadisme s'accompagne de masochisme quand Baudelaire affirme : « Je suis de mon cœur le vampire » (L'Héautontimorouménos).

Le sang, Baudelaire le voit même dans le soleil couchant (« Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige » - Harmonie du soir), « à l'heure où le soleil tombant / Ensanglante le ciel de blessures vermeilles » (Les Petites Vieilles), et jusque dans la lueur d'un foyer qui inonde « de sang cette peau couleur d'ambre » (Les Bijoux) ou d'une lampe allumée à contre-jour, tel un « œil sanglant qui palpite et qui bouge » (Le Crépuscule du matin).

Le sang traduit :

  • le vice (« maint pauvre homme [...] soûl de son sang » - Le Jeu) ;
  • la culpabilité (« Je sens fondre sur moi / [...] de noirs bataillons de fantômes épars, / Qui veulent me conduire en des routes mouvantes / Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts » - Femmes damnées - Delphine et Hippolyte) ;
  • la douleur (« Rien ne rafraîchira la soif de l'Euménide / Qui, la torche à la main, le brûle jusqu'au sang » - Femmes damnées - Delphine et Hippolyte).

Le sang répandu résume la cruauté humaine (« La fête qu'assaisonne et parfume le sang » - Le Voyage), voire divine ( « [...] malgré le sang que leur volupté coûte, / Les cieux ne s'en sont point encore rassasiés ! » - Le reniement de Saint-Pierre ).

De façon novatrice, au sang peuvent s'associer plusieurs sens physiques différents de la vue :

  • l'odorat (« Je croyais respirer le parfum de ton sang » - Le Balcon) ;
  • l'ouïe (« Comme un sanglot coupé par un sang écumeux / Le chant du coq au loin déchirait l'air brumeux » - Le Crépuscule du matin) ;
  • le toucher (« Je t'aime quand ton grand œil verse / Une eau chaude comme le sang » - Madrigal triste).

La fuite du temps[modifier | modifier le code]

L'inexorable fuite du temps marque tout le recueil (L'Ennemi ; Le Portrait ; Chant d'automne ; Le Goût du Néant ; L’Horloge ; L'Examen de minuit...).

Thème cher aux poètes romantiques, le soleil couchant inspire à Baudelaire sept poèmes empreints d'une vision personnelle. Ce moment décisif, au carrefour du jour et de la nuit, porte souvent la souffrance à son paroxysme (Le Crépuscule du soir ; Le Coucher du soleil romantique). D'autres fois, la douleur se mêle à l'extase (La Vie antérieure) ou s'apaise (Recueillement). Plus rarement, l'enchantement s'installe (Le Balcon ; Harmonie du soir ; L'Invitation au voyage).

La nuit n'est pas en reste : elle suscite neuf poèmes. Près d'une moitié n'échappe pas au spleen ( Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive ; Confession ; La Cloche fêlée ; L'Examen de minuit). Deux autres procurent un relatif apaisement (La Lune offensée) ou un endormissement temporaire (La Fin de la journée). Seuls trois conduisent à l'idéal (Tristesses de la lune ; Les ténèbres ; Les Yeux de Berthe).

La mort[modifier | modifier le code]

« Le Temps mange la vie » (L'Ennemi) et conduit inéluctablement à la mort, dont l'heure fatale sonne comme un leitmotiv. Ce memento mori inspire à Baudelaire des pensées noires tournant à l'obsession sépulcrale (« Mon âme est un tombeau » - Le Mauvais Moine). L'attirail des pompes funèbres se déploie au grand complet. Les termes évoquant la mort (derniers sacrements, deuil, crêpe, funèbre, de Profundis, cimetière, sépulture, tombeau, tombe, caveau, fosse [commune], charnier, enseveli, sarcophage, corbillard, cercueil, bière, linceul, suaire, cadavre, ver, décomposé, pourriture, putréfaction, charogne, squelette, ossements...) reviennent avec une insistance telle que dresser une liste exhaustive des poèmes qui les emploient serait aussi fastidieux qu'inutile.

Dans son refus de fermer les yeux sur la putréfaction charnelle (Une charogne), et par une hallucinante anticipation, Baudelaire va jusqu'à se considérer lui-même comme un vivant squelette (Le Mort joyeux). Mais il s'interroge aussi sur le mystère de l'au-delà (Le Rêve d'un curieux ; Le Voyage).

Le sommeil[modifier | modifier le code]

Le sommeil occupe une place centrale. Au moins onze poèmes y font allusion. Mais comme tous les thèmes baudelairiens, il s'avère ambivalent.

Certes, le sommeil procure un bien-être physique (« Les morts, les pauvres morts [...] doivent trouver les vivants bien ingrats, / À dormir chaudement, comme ils font, dans leurs draps » - La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse). Mais outre la nécessité physiologique, il répond aussi au désir d'oublier la douleur morale née d'un sentiment d'ennui (« Je veux dormir ! dormir plutôt que vivre ! / Dans un sommeil aussi doux que la mort » - Le Léthé), de désespoir (« Résigne-toi, mon cœur ; dors ton sommeil de brute » - Le Goût du Néant), de culpabilité (Le Vin des chiffonniers) ou de honte (La Fin de la journée).

Le sommeil provoque des résultats variés : simple endormissement voluptueux (Semper eadem ; La Prière d'un Païen ), vision clairvoyante du réel (Le Jeu) ou révélation extatique d'un autre monde (L'Invitation au voyage ; Rêve parisien ; La Mort des pauvres). Toutefois, un doute plane sur la nature du repos éternel (Remords posthume ; Le Squelette laboureur) ; saisi par la crainte du vide, Baudelaire avoue même : « J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou » (Le Gouffre).

En outre, le cauchemar traverse ou peuple six poèmes (Les Phares ; La Muse malade ; L’Irremédiable ; Danse macabre ; Le Gouffre ; Madrigal triste).

Le vide[modifier | modifier le code]

Au moins vingt-huit poèmes développent l'idée du néant ou d'une chute dans le vide.

L'image du gouffre ou de l'abîme revient avec une insistance obsessionnelle. Elle traduit la phobie proprement physique qui minait Baudelaire et semble avoir préludé au mal qui l'emportera[27] (« - Hélas ! tout est abîme, [...] / Et mon esprit, toujours du vertige hanté, / Jalouse du néant l'insensibilité » - Le Gouffre).

Le gouffre est cet abîme sans fond où l'on tombe avec une indicible angoisse, sans aucun espoir d'en remonter (De Profundis clamavi ; Je te donne ces vers afin que si mon nom ; L’Irremédiable), « l'escalier de vertige » intérieur (Sur « Le Tasse en prison » d'Eugène Delacroix). Rongé par la douleur de vivre, Baudelaire demande au gouffre de l'engloutir ( « Car je cherche le vide, et le noir, et le nu ! » - Obsession ; « Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute ? » - Le Goût du Néant). Toutefois, le vide accompagne aussi une interrogation (« Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis, / Renaîtront-ils d'un gouffre interdit à nos sondes [...] ? » - Le Balcon) et suscite un mélange de fascination et de répulsion (« Des Cieux Spirituels l'inaccessible azur / [...] S'ouvre et s'enfonce avec l'attirance du gouffre » - L'Aube spirituelle).

De façon négative, le gouffre peut exprimer :

  • l'immensité d'une nature hostile (« Le navire glissant sur les gouffres amers  » - L'Albatros) ;
  • l'avidité du temps qui passe (« Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide » - L'Horloge) ;
  • l'étendue de l'illusion (« [...] au plus noir de l'abîme / Je vois distinctement des mondes singuliers » - La Voix) ;
  • la profondeur de l'ennui (« Et plonge tout entière au gouffre de l'Ennui » - Le Possédé) ;
  • le lancinant désir de fuir la souffrance dans la volupté (Le Poison) ;
  • l'universalité du mal (Le Tonneau de la haine ; Hymne à la beauté ; Duellum; Femmes damnées - Delphine et Hippolyte ; Les Litanies de Satan ; Épigraphe pour un livre condamné) ;
  • le mystère insondable d'un au-delà annonciateur de terreurs (Danse macabre ; Les Plaintes d'un Icare ) comme investi d'interrogations (Le Crépuscule du soir ; Le Voyage).

De manière positive, le gouffre traduit l'ivresse charnelle (Le Léthé ) libre de remords, « où les baisers sont comme les cascades / Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds » (Lesbos) et, plus largement, l'idéal auquel conduit une correspondance (La Musique) quand « des Ganges, dans le firmament, / Vers[ai]ent le trésor de leurs urnes / Dans des gouffres de diamant (Rêve parisien).

La Femme[modifier | modifier le code]

L'image de la Femme ponctue tout le recueil. Elle s'y fait, tour à tour :

  • sœur cadette (L'Invitation au voyage) ;
  • figure maternelle et aimante (Le Balcon ; La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse) ;
  • ombre attendrissante d'une « Ève octogénaire » (Les Petites Vieilles) ;
  • incarnation de la beauté inaccessible (À une Passante) ;
  • compagne sensuelle et envoûtante (Sed non satiata) jusqu'à l'extase (La Chevelure) ;
  • créature perverse et cruelle (Les Bijoux), voire principe de mort (Les Métamorphoses du Vampire ) selon la plus ancienne éthique judéo-chrétienne, pour qui elle incarne le Mal ;
  • victime de la concupiscence et du mépris masculin (Une Martyre) ;
  • allégorie de la sainteté (Franciscæ meæ laudes) ;
  • ange tutélaire (Hymne).

Les Fleurs du Mal comportent quatre cycles dédiés à diverses femmes. Les trois premiers, appartenant tous à la section Spleen et Idéal, consacrent des maîtresses clairement identifiées : la mûlatresse Jeanne Duval[28] ; la demi-mondaine Apollonie Sabatier[29], surnommée la Présidente, présentée comme une madone pure et inaccessible ; enfin, la comédienne Marie Daubrun[30]. Un quatrième et dernier cycle est dédié à d'autres femmes, réelles[31] ou imaginaires.

Le chat[modifier | modifier le code]

Baudelaire développe un thème inédit dans la poésie française : le chat. Trois poèmes lui sont intégralement consacrés :

  • Le Chat (Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux) assimile le félin à la femme. Son corps souple et ses yeux perçants créent une alliance ambiguë de sensualité fascinante (« [...] ma main s'enivre du plaisir / De palper ton corps électrique ») et d'inquiétant mystère (« Un air subtil, un dangereux parfum / Nagent autour de son corps brun ») ;
  • Le Chat (Dans ma cervelle se promène) ouvre la porte d'une correspondance. Le miaulement et la fourrure de l'animal, perçu comme un être supraterrestre (« Peut-être est-il fée, est-il dieu ? »), conduisent Baudelaire vers l'idéal et l'incitent même à plonger en lui-même avec confiance (d'ordinaire, la contemplation intérieure débouche chez lui sur le dégoût né d'un sentiment de culpabilité) ;
  • Les Chats apparaissent comme des créatures ambivalentes, séduisant autant les « amoureux fervents » enclins à la « volupté » que les « savants austères » épris de « science ». D'animaux domestiques « frileux » et « sédentaires », ils deviennent messagers de l'au-delà pour se métamorphoser en « grands sphinx allongés au fond des solitudes » endormis « dans un rêve sans fin », auteurs d'une magie mystique.

Trois autres poèmes font allusion au chat, mais seulement comme élément d'un décor. La Géante évoque « comme aux pieds d'une reine un chat voluptueux ». Dans Confession, « (...) le long des maisons, sous les portes cochères, / Des chats passaient furtivement ». Spleen I met en scène l'animal de compagnie, ici simple composante d'un univers lugubre soumis à l'ennui, la maladie et la mort (« Mon chat sur le carreau cherchant une litière / Agite sans repos son corps maigre et galeux »).

D'autres félins apparaissent épisodiquement : le tigre (Les Bijoux ; Le Léthé), le chat-pard et l'once (variétés de serval et de panthère - Duellum) et la panthère (Un voyage à Cythère).

Enfin, la figure du sphinx, être mythique mi-lion mi-homme, apparaît dans trois poèmes : La Beauté (« Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris »), Avec ses vêtements ondoyants et nacrés (célébrant la femme « où l'ange inviolé se même au sphinx antique ») et Spleen II (quand la matière n'est plus qu'« un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux »).

Le serpent[modifier | modifier le code]

Le serpent s'insinue tout au long du recueil. Il habite quinze poèmes.

Dans plus de trois quarts des pièces, conformément à la tradition chrétienne, il fait figure d'« insatiable aspic », d'« insupportable vipère » et prend les multiples visages du Mal :

  • le dégoût (Sépulture) ;
  • la colère (Bénédiction) ;
  • l'effroi (L’Irremédiable ; Le Revenant) ;
  • la lubricité (La Lune offensée) ;
  • la souffrance (Une Martyre ; Danse macabre ; L'Avertisseur) ;
  • la méchanceté (Les Métamorphoses du Vampire ; À une Madone ; La Voix).

Pourtant, non sans originalité, Baudelaire l'investit aussi de qualités. Dans quatre poèmes, le reptile traduit :

  • la souplesse (Avec ses vêtements ondoyants et nacrés) ;
  • l'élégance (Le Serpent qui danse) ;
  • la force (Le Beau Navire) ;
  • la docilité (« Et des jongleurs savants que le serpent caresse » - Le Voyage).

Les correspondances[modifier | modifier le code]

Tout au long de son œuvre, Baudelaire établit des correspondances. Elles agissent soit horizontalement, quand les cinq sens physiques fusionnent dans une synesthésie (« O métamorphose mystique / De tous mes sens fondus en un ! / Son haleine fait la musique, / Comme sa voix fait le parfum ! » - Tout entière), soit verticalement, entre les sens physiques et un monde parallèle au nôtre - univers platonicien des idées, existences antérieures (le thème du souvenir revient constamment) ou royaume de l'au-delà. Ces correspondances, empreintes de panthéisme et d'animisme, traduisent le cheminement moral et spirituel de celui « qui plane sur la vie, et comprend sans effort / Le langage des fleurs et des choses muettes ! » (Élévation). Elles feront date et inspireront de nombreux poètes ultérieurs.

Toutefois, la correspondance ne s'établit pas systématiquement. Elle peut même fonctionner à rebours (« D'autres fois, calme plat, grand miroir / De mon désespoir ! » - La Musique).

Le souvenir[modifier | modifier le code]

Les impressions de l'écorché vif qu'est Baudelaire s'impriment en lui comme sur une toile et l'emplissent des souvenirs accumulés (« J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans » - Spleen II). Trois poèmes évoquent son enfance (La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse ; Je n'ai pas oublié, voisine de la ville ; La Voix). Mais cette faculté de réminiscence s'avère équivoque : elle peut se figer dans l'attente (Le Balcon), raviver une plaie mal cicatrisée (La Vie antérieure ) ou - plus rarement - susciter l'extase (Harmonie du soir).

Le miroir[modifier | modifier le code]

Baudelaire use d'un thème récurrent dont il faut souligner l'originalité et la nouveauté : le miroir.

Pas moins de dix-huit poèmes évoquent un jeu de reflet. Il peut s'agir de l'objet mobilier servant à se regarder (Les Phares ; Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle ; L'Invitation au voyage ; L'Héautontimorouménos ; Lesbos ; Rêve parisien ; La Lune offensée) mais aussi, par métaphore, d'un reflet sur la peau (Le Serpent qui danse), dans les yeux (Bénédiction ; La Vie antérieure ; La Beauté ; Le Poison) ou dans l'eau (L'Homme et la Mer ; Le Cygne ; Le Jet d'eau), voire d'une contemplation intérieure (L’Irremédiable ; La Mort des amants ; Horreur sympathique).

Le miroir montre une apparence, mais Baudelaire cherche à voir au-delà. Le résultat s'avère mitigé : au moins huit poèmes débouchent sur le spleen et sept d'entre eux provoquent une correspondance qui conduit à l'idéal.

Le parfum[modifier | modifier le code]

D'une nature sensitive, Baudelaire est particulièrement réceptif aux impressions provenant du monde extérieur. Dans cet univers des sens, davantage que les couleurs ou les sons (avec lesquels il peut toutefois se combiner, comme l'exprime le sonnet Correspondances), le parfum joue un rôle capital.

Il émane de sources diverses :

  • peau et chevelure humaines ;
  • matières animales (fourrure du chat ; musc ; ambre) ;
  • matières végétales (fleurs [dont la rose et le lotus] ; benjoin ; myrrhe ; encens [aussi appelé oliban] ; tamarin ; légumes [composant une soupe] ; tabac ; vin) ;
  • terre humide (dégagée par un soir d'orage ou un endroit creux [tombeau, gouffre] ) ;
  • flacon débouché ;
  • jeu de cartes.

Il imprègne au moins trente-huit poèmes, avec des connotations variées :

  • enchantement (Correspondances ; Parfum exotique [mêlé d'exotisme] ; Tout entière [assorti d'une synesthésie] ; Harmonie du soir [assorti d'une synesthésie] ; Le Chat (Dans ma cervelle se promène) ; L'Invitation au voyage [assorti d'une synesthésie] ; Franciscæ meæ laudes ; À une dame créole [mêlé d'exotisme] ; La Pipe ; Un voyage à Cythère [mêlé d'exotisme, dans un poème exprimant le Mal] ; Le Vin des chiffonniers ; La Mort des amants ; Le Voyage [mêlé de répulsion] ; À une Madone [dans un poème exprimant le Mal] ; Hymne) ;
  • érotisme (Sed non satiata [mêlé d'exotisme] ; Causerie ; La Chevelure ; Chanson d'après-midi) ;
  • nostalgie (Le Guignon ; La Vie antérieure [mêlé d'exotisme] ; Le Léthé ; Le Balcon ; Mœsta et errabunda [mêlé d'exotisme] ; Le Crépuscule du soir ; Le Parfum ; À une Malabaraise [mêlé d'exotisme] ; Bien loin d'ici [mêlé d'exotisme] ) ;
  • inquiétude (Le Chat (Viens, mon beau chat, sur mon cour amoureux) ; Hymne à la beauté) ;
  • tristesse (Spleen II ; Le Goût du Néant ; Le Coucher du soleil romantique ; Le Flacon) ;
  • répulsion (Une charogne ; Spleen I ; L’Irremédiable ; Une Martyre ; Le Voyage [mêlé d'enchantement] ).

L'exotisme[modifier | modifier le code]

Un certain nombre de poèmes sont empreints d'exotisme. Introspectif enclin aux aventures intérieures, Baudelaire est avant tout un voyageur en chambre. Certes, il s'est souvenu de son périple de 1841 : parti de Bordeaux, il devait se rendre aux Indes quand le navire fit naufrage à l'île Maurice et à la Réunion. Mais par la suite, il s'inspirera surtout de peintures, comme dans L'Invitation au voyage où il évoque les Pays-Bas - notamment Johannes Vermeer, Pierre Paul Rubens Rembrandt et Jan van Eyck.

L'exotisme s'exprime à travers :

  • l'Orient : La Beauté ; Sed non satiata ; L'Invitation au voyage ; La Chevelure ; Lesbos ;
  • les Tropiques : La Vie antérieure ; Parfum exotique ; À une dame créole ; À une Malabaraise ; Bien loin d'ici ;
  • l'éloignement chronologique : J'aime le souvenir de ces époques nues ; La Géante ; Duellum ; À une Madone ; Le Cygne ; L'Avertisseur ;
  • de simples allusions : Le Flacon ; Franciscæ meæ laudes ; Un voyage à Cythère ; Le Léthé ; Le Vampire ; Mœsta et errabunda ; Spleen II et III ; Le Revenant ; Les Métamorphoses du Vampire ; La Mort des amants ; Le Rêve d'un curieux ; Le Voyage ; L'Albatros.

Forme des poèmes[modifier | modifier le code]

Structure[modifier | modifier le code]

Sur les 163 pièces composant les Fleurs du Mal, on compte :

  • 72 sonnets,
  • 1 poème apparenté au pantoum,
  • 90 poèmes à forme libre.

Baudelaire affectionne le sonnet puisqu'il l'utilise dans plus de quatre poèmes sur dix. Seules six pièces sont régulières (Bohémiens en voyage ; Parfum exotique ; Sed non satiata ; Le Possédé ; Le Cadre ; La Lune offensée). Une est même hyper-régulière car construite sur deux rimes uniquement, ce qui constitue un tour de force (Sonnet d'automne). La structure régulière traduit l'idéal, ou tout du moins l'apaisement. Mais l'inverse n'est pas systématiquement vrai : une conctruction non régulière peut accompagner l'enchantement (Correspondances). Quant aux sonnets irréguliers, ils le sont principalement à cause de la nature des quatrains : soit Baudelaire substitue des rimes croisées aux rimes embrassées ; soit, rejetant un système trop contraignant qui bride son inspiration, il utilise quatre rimes au lieu de deux. En outre, Baudelaire explore deux variantes rarement pratiquées par les poètes : un sonnet polaire, où les quatrains encadrent les tercets (L'Avertisseur) et un sonnet inversé, où les tercets précèdent les quatrains (Bien loin d'ici).

Enfin, le mystique Harmonie du soir s'inspire du pantoum, dont il assouplit les règles en ne conservant que le principe de répétition obstinée.

Métrique[modifier | modifier le code]

Les 163 poèmes des Fleurs du Mal en comportent :

Seuls 15 utilisent une combinaison métrique :

  • 7 en alexandrins et octosyllabes,
  • 2 en octosyllabes et pentasyllabes,
  • 1 en alexandrins et pentasyllabes,
  • 1 en décasyllabes et octosyllabes,
  • 1 en décasyllabese et pentasyllabes,
  • 1 en heptasyllabes et pentasyllabes,
  • 1 en heptasyllabes et tétrasyllabes,
  • 1 en octosyllabes, hexasyllabes et tétrasyllabes.

Baudelaire reste obstinément fidèle à l'alexandrin, qu'il utilise dans près de sept poèmes sur dix. Il a besoin d'un mètre suffisamment ample pour développer sa pensée.

Toutefois, il ne méconnaît pas la fluidité de l'octosyllabe, qu'on rencontre dans deux poèmes sur dix (voire plus, si l'on prend en compte les formes composites). Il est même frappant de constater que bien souvent - surtout à la fin du recueil - ces pièces se succèdent chronologiquement, comme si Baudelaire s'était temporairement habitué à un rythme plus léger (L'Héautontimorouménos / Franciscæ meæ laudes ; Alchimie de la douleur / Horreur sympathique ; Le Monstre ou le Paranymphe d'une Nymphe macabre / Vers pour le Portrait de M. Honoré Daumier ; À propos d'un importun / Un Cabaret folâtre ; L'Examen de minuit / L'Avertisseur ; Les Plaintes d'un Icare / La Prière d'un Païen / Bien loin d'ici / Madrigal triste).

De même, la combinaison de mètres différents lui permet d'échapper à la régularité trop pesante de l'alexandrin pour traduire une large variété de sentiments :

  • l'insouciance (À une Mendiante rousse) ;
  • l'attente (L’Irremédiable) ;
  • le désir (Les Promesses d'un Visage) ;
  • l'enchantement (Le Serpent qui danse ; L'Invitation au voyage ; Le Jet d'eau) ;
  • l'ambivalence et l'instabilité (La Musique) ;
  • l'amertume (Confession) ;
  • la révolte (L'Amour et le crâne) ;
  • l'horreur (Une charogne).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Éditions de référence[modifier | modifier le code]

Éditions bibliophiliques illustrées[modifier | modifier le code]

  • Les Fleurs du Mal illustrées par la peinture symboliste et décadente, Éditions Diane de Selliers, Paris, 2005 ; préface de Jean-David Jumeau-Lafond.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Baudelaire, les Fleurs du Mal, Le Livre de poche, pages 362 et 367.
  2. Baudelaire, Les Fleurs du mal, Le Livre de poche, pages 335, 336 et 367.
  3. Baudelaire l'avait malicieusement surnommé « Coco mal perché ».
  4. cette fervente dédicace n'incitera pas pour autant Théophile Gautier à prendre la défense de Baudelaire lorsqu'il sera condamné, puisqu'il gardera le silence - Baudelaire, les Fleurs du Mal, Le Livre de poche, page 345.
  5. fils de Gustave Louis Chaix d’Est-Ange. Voir le texte de sa plaidoirie sur Wikisource.
  6. voir la Lettre à l’Impératrice sur Wikisource.
  7. Loi n°46-2064 du 25 septembre 1946 ouvrant un recours en révision contre les condamnations prononcées pour outrages aux bonnes mœurs commis par la voie du livre.
  8. Baudelaire, les Fleurs du Mal, Le Livre de poche, page 326.
  9. Crim. 31 mai 1949.
  10. Yvan Leclerc, op. cit., p. 337-339 où l'on trouve les textes des jugements de 1857 et de 1949.
  11. Nicolas Corato (dir. de pub.), « Grandes plaidoiries et grands procès », PRAT, 2005, p. 447-468: réquisitoire de Pinard, plaidoirie de Chaix d'Est-Ange, jugement du tribunal correctionnel, arrêt de la Cour de cassation avec rapport Falco.
  12. voir http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58548840.
  13. Baudelaire, les Fleurs du Mal, Le Livre de poche, page 335.
  14. Baudelaire, les Fleurs du Mal, Le Livre de poche, page 334.
  15. Baudelaire, les Fleurs du Mal, Le Livre de poche, pages 305-306.
  16. Baudelaire s'avère précurseur d'André Gide, qui affirmera près d'un siècle plus tard qu' « on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments ».
  17. en latin : Jamais rassasiée.
  18. premiers mots latins du Psaume 130 : Du fond de l'abîme j'ai crié (vers toi, ô Seigneur).
  19. l'une des plus anciennes pièces du recueil, écrite vers 1841 - Baudelaire, les Fleurs du Mal, Le Livre de poche, page 362.
  20. poème écrit en latin : Louanges de (ou pour) ma Françoise.
  21. probablement la plus ancienne pièce du recueil. Elle fut écrite à l'île de la Réunion (alors île de Bourbon) en 1841 - Baudelaire, les Fleurs du Mal, Le Livre de poche, page 331.
  22. en latin : Triste et errante.
  23. en latin : Combat.
  24. en latin : Toujours la même.
  25. l'une des dernières pièces du recueil - Baudelaire, les Fleurs du Mal, Le Livre de poche, page 375.
  26. l'une des plus anciennes pièces du recueil, écrite en février 1844 - Baudelaire, les Fleurs du Mal, Le Livre de poche, page 376.
  27. « Au moral comme au physique, j'ai toujours eu la sensation du gouffre. (...) Maintenant, j'ai toujours le vertige. » - Baudelaire, Mon cœur mis à nu.
  28. pour la critique, le « cycle de Jeanne Duval » comprend : Les Bijoux, Parfum exotique, Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne, Sed non satiata, Avec ses vêtements ondoyants et nacrés, Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive (où apparaît aussi la prostituée Sarah), Le Balcon, Je te donne ces vers afin que si mon nom, La Chevelure et Un Fantôme - Baudelaire, les Fleurs du Mal, Le Livre de poche, pages 361, 362, 374.
  29. pour la critique, le « cycle de Madame Sabatier » comprend les 9 poèmes allant de Tout entière à Le Flacon - Baudelaire, les Fleurs du Mal, Le Livre de poche, pages 362-363.
  30. pour la critique, le « cycle de Marie Daubrun » comprend les 6 poèmes allant de Ciel brouillé à Causerie - Baudelaire, les Fleurs du Mal, Le Livre de poche, page 363.
  31. telles la prostituée Sarah (Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle et [avec Jeanne Duval] Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive) - Baudelaire, les Fleurs du Mal, Le Livre de poche, pages 361-362 ; l'épouse de son hôte à l'île Maurice, alors île de France (À une dame créole) - Baudelaire, les Fleurs du Mal, Le Livre de poche, page 367 ; une jeune modèle du peintre Émile Deroy, qui fit le portrait de Baudelaire en 1844 (À une Mendiante rousse) - Baudelaire, les Fleurs du Mal, Le Livre de poche, page 368 ; la gouvernante Mariette, qui voua au jeune Charles une affection toute maternelle (La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse) - Baudelaire, les Fleurs du Mal, Le Livre de poche, page 369.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Dans la culture[modifier | modifier le code]

  • L'animé japonais Aku no Hana (trad : les fleurs du mal) est rempli de références aux Fleurs du mal.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]