Spéculation

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La spéculation consiste, en économie, pour un opérateur, à proposer, sur un marché quelconque (matières premières, actions, obligations, etc.), une opération d'achat ou de vente à un prix futur à autre opérateur qui l'accepte, en fonction d'une anticipation qu'on fait de l'évolution du prix actuel, pour se protéger d'une perte, ou réaliser un profit en fonction de cette anticipation. Il faut bien remarquer que la transaction est à somme nulle puisque que la contrepartie fait l'opération inverse. La plupart des opérations se font par l'intermédiaire de marchés organisés, ou les opérateurs ne sont pas reliés les uns aux autres.

Tiré du bas latin speculatio, désignant un lieu d'observation, utilisé au figuré, le terme désigne de façon plus générale une réflexion intellectuelle portant sur des objets abstraits[1]. Ce n'est qu'au XVIIIe siècle que le terme est employé à propos des prévisions, ou plutôt des conjectures faites sur les marchés en particulier financiers et c'est encore plus tard qu'on le réserve principalement aux transactions visant à ne se procurer un bénéfice qu'au travers d'opérations anticipant la seule évolution des cours. On cherche, en réfléchissant, à prévoir et à anticiper les quantités et les prix futurs, les réactions et activités d'autrui, en se mettant à leur place, et à porter un regard sur sa propre activité, en se mettant à la place des autres.

La spéculation soulève de nombreuses critiques : elle permet au moins en apparence un enrichissement qui n'a pas de cause, qui se ferait de surcroit au détriment des producteurs et donc des travailleurs. Ses détracteurs lui opposent parfois « l'économie réelle » pour souligner son illégitimité. L'économie traditionnelle a cependant attribué une fonction sociale à la spéculation, qui est de stabiliser les prix ou d'atténuer les fluctuations et de permettre d'obtenir le prix qui permet la meilleure allocation des ressources[2]. Les critiques de la spéculation financière soutiennent néanmoins que ce mécanisme est inopérant dans le domaine financier.

La spéculation est à distinguer des opérations de manipulation du marché, l'agiotage.

Histoire et enjeux[modifier | modifier le code]

D'après Richard Dawkins, Geoffrey Miller, Ian Stewart ou Jack Cohen, la spéculation — soit la possibilité de voir les choses « à la fois pour soi-même et en se mettant à la place d'autrui » — est pour l'homme une activité vitale pour survivre et se reproduire. Selon eux, depuis les temps préhistoriques, ceux qui ont survécu le mieux et laissé une descendance nombreuse sont ceux qui y parvenaient le plus correctement.

Presque toutes les activités humaines sont spéculatives :

  • la décision d'entreprendre certaines études (parce qu'on en espère pour le reste de sa vie une satisfaction ou un revenu),
  • la décision de produire (parce qu'on espère pouvoir vendre),
  • la décision de stocker (parce qu'on pense qu'on aura plus de mal à se procurer le bien),
  • celle d'acquérir un actif financier ou immobilier dont on craint (ou espère) qu'il vaudra plus cher plus tard,
  • le choix d'une tenue pour un rendez-vous important (parce qu'on en espère certaines réactions),
  • le choix d'une argumentation (parce qu'on espère toucher l'auditoire),
  • la réflexion (spéculation intellectuelle, pensée spéculative).

Depuis le XIX°s, certains auteurs ont rationalisé et formalisé la réflexion. Ainsi Louis Bachelier (1870-1946), considéré comme le fondateur des Mathématiques financières, est-il l'auteur de plusieurs ouvrages de référence :

  • Théorie de la spéculation (1900) [3]
  • Théorie mathématique du Jeu (1901)[4]
  • Le Jeu, la chance et le hasard (1914)[5]

Domaine des biens économiques[modifier | modifier le code]

Dans le domaine économique, la spéculation consiste à prendre aujourd'hui des décisions économiques sur la base d'un état économique futur et hypothétique. C'est un pari monétaire portant sur l'évolution future du prix de biens économiques. Si l'opérateur obtient des informations privilégiées, on n'est plus en présence d'une spéculation mais d'un délit d'initié.

Modes de spéculation économique ou financière[modifier | modifier le code]

Spéculer consiste à acheter ou vendre, généralement en bourse, une certaine quantité d'une marchandise, d'un actif financier, immobilier ou de collection, ou d'un contrat dérivé :

  • dans l'espoir que son prix évoluera par la suite de façon à procurer un gain monétaire ;
  • tout en acceptant le risque de perdre de l'argent si l'évolution est contraire aux espoirs.

Certains instruments financiers, tels que le contrat à terme (= à crédit) ou les options financières (le type le plus courant d'opérations dites « dérivés ») permettent :

  • de spéculer sur de gros montants avec une faible somme au départ ;
  • de vendre des biens dont on ne dispose pas encore, et qu'il faudra donc racheter avant de devoir les fournir, ou inversement d'acheter à l'avance des biens dont on ne souhaite pas disposer, et qu'il faudra donc revendre.

Les secteurs économiques concernés[modifier | modifier le code]

On peut distinguer plusieurs secteurs :

Intérêt pratique de la spéculation financière[modifier | modifier le code]

L'existence de spéculateurs acceptant de prendre des risques permet à d'autres agents de couvrir leurs propres risques en faisant l'opération en sens inverse, transférant ainsi leur risque aux spéculateurs (opération de couverture de risque). La spéculation permet de gérer les risques ne suivant pas la loi des grands nombres qui eux peuvent être couvert par le mécanisme de l'assurance via un calcul de probabilité.

La liquidité du marché est d'autant plus importante que les volumes traités et le nombre de transactions sont grands. En son absence, les activités de couverture réalisées par les hedgers (ceux qui veulent se prémunir contre un risque) seraient rendues plus difficiles et plus coûteuses. La spéculation est donc considérée comme indispensable par l'apport de liquidité qu'elle permet. L'économiste britannique Nicholas Kaldor résume la fonction du spéculateur à un « Producteur de liquidité ».

Par exemple un exportateur européen de produits vers les États-Unis craignant une baisse, par rapport à l'euro, du dollar, devise dans laquelle il sera payé pourra vendre à terme des dollars sur le marché des changes à un spéculateur, lequel à l'inverse les achète à terme en pariant sur une hausse du dollar.

En outre, selon les défenseurs de la Théorie de l'efficience des marchés, les spéculateurs permettent de réduire les distorsions qui peuvent apparaître momentanément sur les marchés[précision nécessaire]. Quand un arbitrage est ouvert, ces opérateurs, dont l'objectif est le gain financier, vont en tirer profit tant qu'il existe.

Aspects psychologiques[modifier | modifier le code]

La spéculation étant un pari sur l'avenir et une prise de risque (comme d'ailleurs la plupart des activités humaines), les aspects psychologiques n'en sont pas absents. Les études récentes[réf. nécessaire] de finance comportementale ont visé à recenser et expliciter

  • les phénomènes cognitifs et émotionnels ainsi mis en jeu,
  • et les anomalies (emballements, paniques...) que cela peut créer à certains moments dans les prix et rendements sur le marché (phénomènes de bulle ou krach)

Il y a souvent alternance d'excès et de corrections d'excès, ce n'est que sur la moyenne et le long terme que l'on peut dire que la spéculation joue plutôt un rôle d'autorégulation du marché.[réf. nécessaire]

Évaluation et critique de la spéculation[modifier | modifier le code]

Au niveau macroéconomique[modifier | modifier le code]

La nécessité pour des entrepreneurs de transférer certains risques leur permet de prendre leurs décisions de gestion avec plus de sécurité ce qui contribue[réf. nécessaire] à l'efficacité économique générale et favorise l'initiative.

Les effets de la spéculation sur les prix et sur les monnaies sont plus contestés. Certains auteurs affirment qu'elle a des effets stabilisants, d'autres pensent qu'elle est déstabilisante.

Pour les anti-libéraux, dont les thèses ont récemment été reprises par les Économistes atterrés, la spéculation financière est un puissant facteur d'instabilité, conduisant à la formation de bulles, nécessairement suivies de krachs, nuisibles à l'économie. Cela provient selon leur analyse de l'inefficience des marchés financiers, ne permettant pas une allocation efficace du capital[6]. Ils soulignent le caractère auto-réalisateur de la spéculation financière, où, contrairement au marché des biens réels, « la hausse alimente la hausse », chaque spéculateur étant enclin à espérer la poursuite d'une tendance haussière, quand bien même cette hausse financière est décorrélée de celles des actifs réels. Ils préconisent des mesures visant à limiter la liquidité du marché, passant soit par l'instauration de taxes sur les transactions (Taxe Tobin), soit par des mesures de contrôles des mouvements de capitaux[7]. Ces économistes appuient leurs réflexions sur la constatation des nombreuses crises spéculatives qui ont émaillé la vie économique depuis 1637.

Le monétariste Milton Friedman estime que les spéculateurs gagnent sur les marchés seulement s'ils achètent lorsque les prix sont bas (en conséquence, ils font monter les cours et contribuent à leur stabilité) et vendent quand les prix sont au plus haut (ce qui fait baisser les cours et joue également un rôle stabilisateur). Les spéculateurs peuvent se tromper et agir à contretemps, mais ils n'ont droit qu'à un nombre limité d'erreurs, sans quoi ils sont rapidement ruinés et évincés du marché. Seuls survivent les spéculateurs dont les interventions font généralement augmenter des cours « naturellement » bas (au sens que Léon Walras accorde à une valeur économique dite naturelle) et diminuer des cours « naturellement » hauts, c'est-à-dire dont les interventions ont un effet général d'équilibration du marché. Ceux-là peuvent être considérés comme des spéculateurs avisés.

Pour l'économiste Nicholas Kaldor, il existe deux types de spéculateurs : les professionnels et les amateurs. Les professionnels, en petit nombre, qui représentent aussi les positions les plus importantes, agissent de façon stabilisante. Les amateurs, beaucoup plus nombreux et mal informés, interviennent avec retard en achetant au plus haut et en vendant au plus bas. Ils agissent de façon déstabilisante et sont finalement évincés du marché. Ils sont vite remplacés par de nouveaux amateurs. Mais Kaldor conclut qu'il ne faut pas accorder trop d'importance aux amateurs, puisque les professionnels demeurent ceux qui dominent le marché[réf. nécessaire].

Dérives possibles sur certains biens et actifs[modifier | modifier le code]

Depuis quelques années, plusieurs dirigeants et le Parlement européen pointent du doigt le fait que la spéculation sur les dettes souveraines européennes soit un facteur de crise systémique, les spéculateurs sur les CDS ayant financièrement intérêt à court terme à la faillite des États. Des mesure partielles ont été votées pour tenter de limiter cette spéculation [8] mais plusieurs partis se sont fait en avril 2012 l'écho d'alertes sur la création de nouveaux produits financiers permettant de contourner ces mesures[9],[10]. Les dangers de ce nouvel instrument sont toutefois démentis par la profession bancaire, via le Président de l'Union des Banques Suisses France, par ailleurs Président de l'Association française des marchés financiers, qui n'y voit qu'une mauvaise compréhension par les dirigeants politiques français des mécanismes du marché, sans toutefois apporter d'arguments sur le fond[11].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. cf le dictionnaire de la langue française informatisé ; le gaffiot -- page 1464 et 1465 -- donne le sens des mots de la famille en latin classique : le speculator est observateur, éclaireur, espion, messager du général ; la spéculatio est l'espionnage ou le rapport de l'espion ; la vitre et le miroir sont respectivement specularia et speculum.
  2. Voir notamment Spéculation et stabilité des prix, article de Nicholas Kaldor, 1939, publié en 1987 dans la Revue française d'économie, Persée
  3. Annales scientifiques de l'ENS , 1900, vol 3, N°17,p 21-86
  4. Disponible en poche avec la Théorie de la spéculation, Paris 1995, Edit J.Gabay, ISBN 978-2-87647-129-0
  5. réimpression, Paris 1993, Edit Jacques Gabay
  6. Il faut définanciariser l'économie, article d'André Orléan, Le Monde, 6 déc. 2011
  7. [http://www.assoeconomiepolitique.org/spip.php?article140 Manifeste d'Économiste atterrés - Fausse idée n°1 : Les marchés financiers sont efficients
  8. Lutter contre la vente à découvert et la spéculation sur la dette souveraine Parlement européen, 19 octobre 2011
  9. Eurex, une épée de Damoclès sur la France Catherine Lagrange, Portail Transatalantique, 11 avril 2012
  10. Dette française - Vers une explosion de la spéculation ? Marc Vignaud, Le Point, 16 avril 2012
  11. Dette/spéculation : l'Amafi regrette le timing AFP/Europe1, 16 avril 2012

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Documentaires[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • N. Hissung-Convert, La Spéculation boursière face au droit, 1799-1914, éd. LGDJ, tome 511, 2009, 667 p.
  • Lautman J (1969) La spéculation, facteur d'ordre ou de désordre ? Revue française de Sociologie, 10(1), 608-630.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]