Expérience de Milgram

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Page d'aide sur les redirections Pour les expériences de Milgram sur le « petit monde », voir Expériences menées par Milgram sur le petit monde.
Reconstitution de l'expérience de Milgram (extrait)[1]
L’expérimentateur (E) amène le sujet (S) à infliger des chocs électriques à un autre participant, l’apprenant (A), qui est en fait un acteur. La majorité des participants continuent à infliger les chocs jusqu'au maximum prévu (450 V) en dépit des plaintes de l'acteur.

L'expérience de Milgram est une expérience de psychologie réalisée entre 1960 et 1963 par le psychologue américain Stanley Milgram. Cette expérience cherchait à évaluer le degré d'obéissance d'un individu devant une autorité qu'il juge légitime et à analyser le processus de soumission à l'autorité, notamment quand elle induit des actions qui posent des problèmes de conscience au sujet.

Les résultats ont suscité beaucoup de commentaires dans l’opinion publique mais la méthode utilisée a fait naître critiques et controverses chez des psychologues et des philosophes des sciences.

Déroulement de l'expérience[modifier | modifier le code]

Fac-similé de l'annonce

L'objectif réel de l'expérience est de mesurer le niveau d'obéissance à un ordre même contraire à la morale de celui qui l'exécute. Des sujets acceptent de participer, sous l'autorité d'une personne supposée compétente, à une expérience d'apprentissage où il leur sera demandé d'appliquer des traitements cruels (décharges électriques) à des tiers sans autre raison que de « vérifier les capacités d'apprentissage ».

L'université Yale à New Haven faisait paraître des annonces dans un journal local pour recruter les sujets d'une expérience sur l'apprentissage. La participation devait durer une heure et était rémunérée 4 dollars américains, plus 0,5 $ pour les frais de déplacement, ce qui représentait à l'époque une bonne affaire, le revenu hebdomadaire moyen en 1960 étant de 25 $[2]. L'expérience était présentée comme l'étude scientifique de l'efficacité de la punition, ici par des décharges électriques, sur la mémorisation.

La majorité des variantes de l'expérience a eu lieu dans les locaux de l'université Yale. Les participants étaient des hommes de 20 à 50 ans de tous milieux et de différents niveaux d'éducation. Les variantes impliquent le plus souvent trois personnages :

  • l’élève (learner), qui devra s'efforcer de mémoriser des listes de mots et recevra une décharge électrique, de plus en plus forte, en cas d'erreur ;
  • l'enseignant (teacher), qui dicte les mots à l'élève et vérifie les réponses. En cas d'erreur, il enverra une décharge électrique destinée à faire souffrir l'élève ;
  • l’expérimentateur (experimenter), représentant officiel de l'autorité, vêtu de la blouse grise du technicien, de maintien ferme et sûr de lui[Milgram 1].

L'expérimentateur et l'élève sont en réalité des comédiens et les chocs électriques sont fictifs.

Dans le cadre de l'expérience simulée (apprentissage par la punition), élève et enseignant sont tous deux désignés comme « sujets » (subject). Dans le cadre de l'expérience réelle (niveau d'obéissance, soumission à l'autorité), seul l'enseignant sera désigné comme sujet.

Au début de l'expérience simulée, le futur enseignant est présenté à l'expérimentateur et au futur élève. Il lui décrit les conditions de l'expérience, il est informé qu'après tirage au sort il sera l'élève ou l'enseignant, puis il est soumis à un léger choc électrique (réel celui-là) de 45 volts pour lui montrer un échantillon de ce qu'il va infliger à son élève et pour renforcer sa confiance sur la véracité de l'expérience. Une fois qu'il a accepté le protocole, un tirage au sort truqué est effectué, qui le désigne systématiquement comme enseignant.

L'élève est ensuite placé dans une pièce distincte, séparée par une fine cloison, et attaché sur une chaise électrique. Le sujet cherche à lui faire mémoriser des listes de mots et l'interroge sur celles-ci. Il est installé devant un pupitre où une rangée de manettes est censée envoyer des décharges électriques à l'apprenant. En cas d'erreur, le sujet enclenche une nouvelle manette et croit qu'ainsi l'apprenant reçoit un choc électrique de puissance croissante (15 volts supplémentaires à chaque décharge). Le sujet est prié d'annoncer la tension correspondante avant de l'appliquer.

Les réactions aux chocs sont simulées par l'apprenant. Sa souffrance apparente évolue au cours de la séance : à partir de 75 V il gémit, à 120 V il se plaint à l'expérimentateur qu'il souffre, à 135 V il hurle, à 150 V il supplie d'être libéré, à 270 V il lance un cri violent, à 300 V il annonce qu'il ne répondra plus. Lorsque l'apprenant ne répond plus, l'expérimentateur indique qu'une absence de réponse est considérée comme une erreur. Au stade de 150 volts, la majorité des sujets manifestent des doutes et interrogent l'expérimentateur qui est à leur côté. Celui-ci est chargé de les rassurer en leur affirmant qu'ils ne seront pas tenus pour responsables des conséquences. Si un sujet hésite, l'expérimentateur lui demande d'agir.

L'apprenant s'écrie « Je ne veux pas continuer! » en s'adressant au sujet. (simulation)

Si un sujet exprime le désir d'arrêter l'expérience, l'expérimentateur lui adresse, dans l'ordre, ces réponses[Milgram 2] :

  1. « Veuillez continuer s'il vous plaît. »
  2. « L'expérience exige que vous continuiez. »
  3. « Il est absolument indispensable que vous continuiez. »
  4. « Vous n'avez pas le choix, vous devez continuer. »

Si le sujet souhaite toujours s'arrêter après ces quatre interventions, l'expérience est interrompue. Sinon, elle prend fin quand le sujet a administré trois décharges maximales (450 volts) à l'aide des manettes intitulées XXX situées après celles faisant mention de Attention, choc dangereux.

À l'issue de chaque expérience, un questionnaire et un entretien avec le sujet permettaient de recueillir ses sentiments et d'écouter les explications qu'il donnait de son comportement. Cet entretien visait aussi à le réconforter en lui affirmant qu'aucune décharge électrique n'avait été appliquée, en le réconciliant avec l'apprenant et en lui disant que son comportement n'avait rien de sadique et était tout à fait normal[Milgram 3].

Un an après l'expérience, il recevait un nouveau questionnaire sur son impression au sujet de l'expérience, ainsi qu'un compte rendu détaillé des résultats de cette expérience[Milgram 3].

Variantes[modifier | modifier le code]

Au total, dix-neuf variantes[Milgram 4] de l'expérience avec 636 sujets furent réalisées, permettant ainsi en modifiant la situation, de définir les véritables éléments poussant une personne à obéir à une autorité qu'elle respecte et à maintenir cette obéissance.

Ces variantes modifient des paramètres comme la distance séparant le sujet de l'élève, celle entre le sujet et l'expérimentateur, la cohérence de la hiérarchie ou la présence de deux expérimentateurs donnant des ordres contradictoires ou encore l'intégration du sujet au sein d'un groupe qui refuse d'obéir à l'expérimentateur.

La plupart des variantes permettent de constater un pourcentage d'obéissance maximum proche de 65 %. Il peut exister des conditions extrêmes allant d'un comportement de soumission à l'autorité élevé (près de 92 %) dans le cas de chocs administrés par un tiers à un comportement de soumission faible (proximité du compère recevant les chocs) ou nul (décrédibilité de l'autorité).

Tableau des variantes[modifier | modifier le code]

Voici un tableau synthétique de ces variantes de l'expérience de Milgram classées par types, et leurs résultats :

Variante Sujets Choc maximal
moyen
Choc maximal (450 V)
Type Variation Sujets Pourcentage
Proximité de l'élève[Milgram 5] Rétroaction à distance (variante de base) 40 405 V 26 65 %
Rétroaction vocale 40 367,95 V 25 62,5 %
Proximité 40 312 V 16 40 %
Contact 40 268,2 V 12 30 %
Importance
de l'autorité
[Milgram 6]
Nouvel environnement 40 368,25 V 26 65 %
Changement de personnel 40 333 V 20 50 %
Absence de l'expérimentateur 40 272,25 V 8 20 %
Immeuble de bureaux à Bridgeport 40 314,25 V 19 47,5 %
Sujets féminins[Milgram 7] Rétroaction à distance 40 370,95 V 26 65 %
Rôle du groupe[Milgram 8] Deux pairs se rebellent 40 370,95 V 4 10 %
Un pair administre les chocs 40 399,75 V 37 92,5 %
Limitations de l'élève
et personnalité du sujet
[Milgram 7]
Conditions préalables à la participation 40 321 V 16 40 %
Le sujet choisit le niveau de choc 40 82,5 V 1 2,5 %1
Changement de statut[Milgram 9] L'élève demande à recevoir les chocs 20 150 V 0 0 %
Un individu ordinaire donne les ordres 20 243,75 V 4 20 %
Le sujet est spectateur 16 373,5 V 112 68,75 %2
L'autorité dans le rôle de la victime 20 150 V 0 0 %
Troubles au sein
de l'autorité
[Milgram 10]
Deux autorités, ordres contradictoires 20 150 V 0 0 %
Deux autorités, une dans le rôle de la victime 20 352,5 V 13 65 %
1. Le pourcentage de sujet administrant le choc maximal ne doit pas être interprété comme une mesure de l'obéissance puisque le sujet est libre de fixer le niveau de choc.
2. Tous les participants ont manifesté leur opposition verbalement. Ce nombre correspond à ceux qui n'ont pas entrepris de s'opposer physiquement à la poursuite de l'expérience en quittant la salle ou en s'interposant.

Résultats[modifier | modifier le code]

Lors des premières expériences menées par Stanley Milgram, 62,5 % (25 sur 40) des sujets menèrent l'expérience à terme en infligeant à trois reprises les électrochocs de 450 volts. Tous les participants acceptèrent le principe annoncé et, éventuellement après encouragement, atteignirent les 135 volts. La moyenne des chocs maximaux (niveaux auxquels s'arrêtèrent les sujets) fut de 360 volts. Toutefois, chaque participant s'était à un moment ou à un autre interrompu pour questionner le professeur. Beaucoup présentaient des signes patents de nervosité extrême et de réticence lors des derniers stades (protestations verbales, rires nerveux, etc.).

Milgram a qualifié à l'époque ces résultats « d’inattendus et inquiétants ». Des enquêtes préalables menées auprès de 39 médecins-psychiatres avaient établi une prévision d'un taux de sujets envoyant 450 volts de l'ordre de 1 pour 1000 avec une tendance maximale avoisinant les 150 volts[3]

Les expériences ayant eu lieu avant 1968, à une époque à laquelle il était donc donné à l'autorité un poids qui ne lui fut plus autant reconnu par la suite[réf. nécessaire], il était ensuite espéré, de ce fait, une amélioration du pourcentage de résistants aux pressions. Il n'en fut rien. Le pourcentage d'environ 10 % de réfractaires aux pressions, le même qui fut constaté aux lavages de cerveau pendant la guerre de Corée, resta sensiblement le même[Quand ?].

Analyse de Milgram[modifier | modifier le code]

En plus des nombreuses variantes expérimentales qui permettent de mettre en valeur des facteurs de la soumission, Stanley Milgram propose dans son livre paru en 1974 une analyse détaillée du phénomène. Il se place dans un cadre évolutionniste et conjecture que l'obéissance est un comportement inhérent à la vie en société et que l'intégration d'un individu dans une hiérarchie implique que son propre fonctionnement en soit modifié : l'être humain passe alors du mode autonome au mode systématique où il devient l'agent de l'autorité. À partir de ce modèle, il recherche les facteurs intervenant à chacun des trois stades :

  1. Les conditions préalables de l'obéissance : elles vont de la famille (l'éducation repose sur une autorité dans la famille) à l'idéologie dominante (la conviction que la cause est juste, c'est-à-dire ici la légitimité de l'expérimentation scientifique).
  2. L'état d'obéissance (ou état agentique) : les manifestations les plus importantes sont la syntonisation (réceptivité augmentée face à l'autorité et diminuée pour toute manifestation extérieure) et la perte du sens de la responsabilité. Il constate aussi une redéfinition de la situation en ce sens que l'individu soumis « est enclin à accepter les définitions de l'action fournies par l'autorité légitime ».
  3. Les causes maintenant en obéissance : le phénomène le plus intéressant parmi ceux relevés est l'anxiété, qui joue le rôle de soupape de sécurité ; elle permet à l'individu de se prouver à lui-même par des manifestations émotionnelles qu'il est en désaccord avec l'ordre exécuté.

À contrario, Stanley Milgram s'oppose fortement aux interprétations qui voudraient expliquer les résultats expérimentaux par l'agressivité interne des sujets. Une variante met d'ailleurs en évidence cela, où le sujet était libre de définir le niveau d'intensité. Ici, seule une personne sur les quarante a utilisé le niveau maximal.

Il propose également une série d'arguments factuels pour réfuter les trois critiques qui lui sont le plus souvent adressées : la non-représentativité de ses sujets, leur conviction en ce protocole expérimental et l'impossibilité de généraliser l'expérience à des situations réelles.

Rôle de l’obéissance dans la société[modifier | modifier le code]

L'obéissance à une autorité et l'intégration de l'individu au sein d'une hiérarchie est l'un des fondements de toute société. Cette obéissance a des règles, et par voie de conséquence à une autorité, permet aux individus de vivre ensemble et empêche que leurs besoins et désirs entrent en conflit et mettent à mal la structure de la société. Partant de cela, Stanley Milgram ne considère pas l'obéissance comme un mal. Là où l'obéissance devient dangereuse, c'est lorsqu'elle entre en conflit avec la conscience de l'individu. Pour résumer, ce qui est dangereux, c'est l'obéissance aveugle.

Un autre moteur de l'obéissance est le conformisme. Lorsque l'individu obéit à une autorité, il est conscient de réaliser les désirs de l'autorité. Avec le conformisme, l'individu est persuadé que ses motivations lui sont propres et qu'il n'imite pas le comportement du groupe. Ce mimétisme est une façon pour l'individu de ne pas se démarquer du groupe. Le conformisme a été mis en évidence par le psychosociologue Solomon Asch dans l'expérience de Asch réalisée dans les années 1950. Les variantes avec plusieurs pairs ont montré que si l'obéissance entre en conflit avec la conscience de l'individu et que le conformisme « impose » à l'individu de ne pas obéir, il se range souvent du côté du groupe. Ainsi, si l'obéissance aveugle d'un groupe veut être assurée, il faut faire en sorte que la majorité de ses membres adhère aux buts de l'autorité.

Processus de l'obéissance chez l'individu[modifier | modifier le code]

L'homme est un être social, mais cela ne l'empêche pas d'avoir une certaine autonomie.

État agentique[modifier | modifier le code]

Lorsque l'individu obéit, il délègue sa responsabilité à l'autorité et passe dans l'état que Stanley Milgram appelle « agentique ». L'individu n'est plus autonome, c'est un « agent exécutif d'une volonté étrangère »[Milgram 11].

Milgram expliquera aussi par la suite que le comportement de la plupart des Allemands (et collaborateurs) sous l'Allemagne nazie étaient assimilables à ceux de cette expérience. En effet, ils suivaient les ordres d'une autorité qu'ils respectaient et étaient un des multiples « maillons » de la chaîne de l'extermination des juifs. Un conducteur de train était ainsi « déresponsabilisé » de son travail, tout comme le gardien du camp, etc. et pouvait ainsi attribuer la responsabilité de ses actes à une autorité supérieure.

Rôle de la tension[modifier | modifier le code]

Le maintien de l'individu dans un état agentique dure aussi longtemps que s'exerce le pouvoir de l'autorité et qu'elle n'entre pas en conflit avec le comportement du groupe (le conformisme) et un certain niveau de tension ou anxiété.

La tension que ressent l'individu qui obéit est le signe de sa désapprobation à un ordre de l'autorité. L'individu fait tout pour baisser ce niveau de tension ; le plus radical serait la désobéissance, mais le fait qu'il ait accepté de se soumettre l'oblige à continuer à obéir. Il fait donc tout pour faire baisser cette tension, sans désobéir. Dans l'expérience de Milgram, des sujets émettent des ricanements, désapprouvent à haute voix les ordres de l'expérimentateur, évitent de regarder l'élève, l'aident en insistant sur la bonne réponse ou encore lorsque l'expérimentateur n'est pas là ils ne donnent pas la décharge convenable exigée. Toutes ces actions visent à faire baisser le niveau de tension. Lorsqu'il n'est plus possible de le faire diminuer avec ces subterfuges, le sujet désobéit purement et simplement.

Implications[modifier | modifier le code]

Dans son livre, Stanley Milgram ne cherche pas à couper sa démarche scientifique de la société contemporaine. Sans pour autant mélanger les genres, il fait fréquemment référence tant aux situations d'obéissance de la vie quotidienne qu'aux grands événements. La Seconde Guerre mondiale et en particulier la Shoah ont ainsi joué un grand rôle dans le choix de Stanley Milgram de s'intéresser à l'obéissance. Il mentionne souvent le procès d'Adolf Eichmann. Il soutient la journaliste et philosophe Hannah Arendt qui, dans des reportages controversés, vit en ce criminel de guerre plus un bureaucrate qu'un cruel antisémite. L'épilogue de son livre Soumission à l'autorité est pour une bonne part consacré à la guerre du Viêt Nam et au massacre de Mỹ Lai.

Il insiste sur le fait que les situations d'autorité des régimes fascistes ne sont pas absentes de nos sociétés occidentales :

« Les exigences de l'autorité promue par la voie démocratique peuvent elles aussi entrer en conflit avec la conscience. L'immigration et l'esclavage de millions de Noirs, l'extermination des Indiens d'Amérique, l'internement des citoyens américains d'origine japonaise, l'utilisation du napalm contre les populations civiles du Viêt Nam représentent autant de politiques impitoyables qui ont été conçues par les autorités d'un pays démocratique et exécutées par l'ensemble de la nation avec la soumission escomptée. »

Il finit d'ailleurs son livre en faisant sienne une citation de Harold Laski :

« … la civilisation est caractérisée, avant tout, par la volonté de ne pas faire souffrir gratuitement nos semblables. Selon les termes de cette définition, ceux d'entre nous qui se soumettent aveuglément aux exigences de l'autorité ne peuvent prétendre au statut d'hommes civilisés. »

Reproductions de l'expérience[modifier | modifier le code]

Des reproductions de l'expérience à travers le monde (en Italie, Jordanie, Allemagne de l'Ouest, Afrique du Sud, Autriche, Espagne et Australie) et à différentes époques (de 1967 à 1985) ont validé les résultats obtenus par Milgram[4].

En 2006, ABC News a reproduit l'expérience de Milgram et a obtenu des résultats similaires (65 % des hommes et 73 % des femmes ont suivi les instructions jusqu'au bout)[5].

En 2008, Jerry Burger de l'Université de Santa Clara aux États-Unis a reproduit l'expérience en obtenant un taux de 70 % d'obéissance et ces personnes étaient prêtes à aller au-delà de la limite de 150 V si l'expérimentateur le désirait[6].

France Télévisions produit en 2009 le documentaire Le Jeu de la mort mettant en scène un faux jeu télévisé (La Zone Xtrême) reproduisant l'expérience de Milgram. La différence notable est que l'autorité scientifique représentée par le technicien en blouse grise est remplacée par une présentatrice de télévision. Selon les premières estimations, le taux d'obéissance est de 81 %, supérieur au 62,5 % en rétroaction vocale de l'expérience originale. Le producteur de l'émission[7], Christophe Nick, présente son documentaire comme une critique de la télé réalité. La comparabilité de La zone extrême avec les études de Milgram a été interrogée par Bègue et Terestchenko.

Article détaillé : Le Jeu de la mort (Documentaire).

La différence du taux d'obéissance à une autorité légitime entre les hommes et les femmes a également été étudiée et il n'a pas été remarqué de différence significative[4]. Par contre lors d'une expérience réalisée en 1974 en Australie où l'élève était une femme et l'enseignant un homme, le taux d'obéissance est descendu à 28 %[6].

Critiques et commentaires[modifier | modifier le code]

Validité de l'expérience[modifier | modifier le code]

Milgram le disait lui-même, la première critique de son expérience concernait la validité de ses résultats et leur portabilité à des situations réelles ; la reproduction de l'expérience dans d'autres pays avec des résultats très proches et la production d'expériences du même ordre, comme l'expérience de Stanford, qui montraient la facilité avec laquelle une majorité de personnes assume la fonction de « tortionnaire légal » (et légitime), invalidèrent cette première critique.

Mais la principale critique de l'expérience, qui vient pour l'essentiel des milieux universitaires d'Amérique du Nord (États-Unis et Canada), est beaucoup plus consistante : celle de l'acceptabilité à la fois morale et scientifique du protocole mis en place. Dans les deux cas, la critique est d'ordre déontologique et éthique.

L'expérience de Milgram participe de questions qui sont beaucoup posées sur la validité des protocoles (point de vue scientifique) et sur leur qualité (point de vue moral). La question est : une expérience reposant sur la tromperie (en anglais, deception, traduit dans le texte cité par « duperie ») est-elle scientifiquement valide et moralement acceptable ? Daphne Maurer, professeur de psychologie à l'université McMaster, expose ainsi les points problématiques les plus discutés[8] :

« On avait donc trompé les sujets sur les points suivants :

  • la « victime » ne recevait pas en réalité des chocs ;
  • la « victime » était en réalité un complice ;
  • les sujets pouvaient en réalité cesser en tout temps (ce qui n'était pas véritablement le cas étant donné que la personne chargée de l'expérience donnait des consignes précises de poursuivre malgré l’hésitation des sujets et, par conséquent, ne laissait pas aux sujets la possibilité d'arrêter).

Il ne fait pas l'ombre d'un doute que ce genre de méthode soulève d'importantes questions d'éthique tel le respect des personnes et de leur droit de faire des choix volontaires lorsqu'elles participent à des expériences. Quand un choix se fonde sur des allégations mensongères, il ne peut être qualifié de volontaire. Un autre aspect de l’éthique que soulève le recours à la duperie est la rupture du lien de confiance entre le chercheur et le sujet. »

Le corollaire de ces interrogations est la validité scientifique des résultats d'une expérience de ce type, sujet qui donne lieu à une abondante littérature académique en langue anglaise, pour l'essentiel d'origine nord-américaine.

Pour Jean-Léon Beauvois[9], cette polémique éthique viserait en fait à contraindre la recherche en psychologie à rester dans le politiquement correct. Il y aurait également une extension internationale de cette pensée, par la mise en place d'une réglementation stricte. « Sous le couvert moral de protéger le public contre les risques psychologiques encourus lors de manipulations expérimentales, certaines expériences sont interdites puisque soumises à la nécessité du consentement éclairé du sujet participant à l'expérience. »[10]

D'autres critiques portent plus spécifiquement sur les effets pouvant influencer le déroulement de l'expérience. En effet, le fait de participer à un test influencerait le comportement des sujets comme l'a décrit Elton Mayo dans sa théorie de l'effet Hawthorne. L'effet Pygmalion est également à prendre en considération dans la mesure où il est très proche des conditions décrites par Milgram.

Isabelle Stengers porte sa critique sur la validité même de l'expérience. Selon elle « l'expérience où Stanley Milgram créa, au nom de la science psychologique, les conditions où des individus normaux allaient devenir des bourreaux » car « la question éthique, ici, est toujours en même temps une question technique, [...] l'expérience dite de Milgram n'a pas produit de témoins fiables », d'autant que « les sujets-bourreaux de Milgram se savaient au service de la science, et ce savoir a pour conséquence que l'expérience, qui était censée se borner à mettre en évidence un comportement, a sans doute contribué, sur un mode incontrôlable, à le produire »[11]

L’expérience de Milgram comme topos[modifier | modifier le code]

Cette expérience est devenue un topos dans les discours sur l'obéissance et la soumission volontaire à l'autorité ainsi que dans des discussions plus abstraites, sur les limites de la notion de libre arbitre.

Dans des domaines académiques, elle sert souvent de modèle ou d'exemple en sociologie, en psychologie expérimentale et en psychologie sociale, ainsi qu'en philosophie, notamment en philosophie du droit. En psychologie sociale particulièrement, l'expérience de Milgram est souvent utilisée pour discuter ou présenter certains concepts dégagés par ce domaine, tels que le conformisme, l'influence normative et bien sûr la soumission à l’autorité et l'état agentique, deux notions au cœur du travail de Milgram dans cette expérience.

Analyse de la désobéissance[modifier | modifier le code]

Dans le contexte de la suspension de la convention de Genève aux États-Unis suite aux attentats du 11 septembre 2001 et de la mise en place de techniques d'interrogatoires renforcées (désormais qualifiées de torture par l'administration Obama), une méta-analyse des résultats de Milgram a démontré que les sujets qui avaient désobéi à l'autorité n'avaient pas tant réagi à la souffrance qu'à la première demande de la victime de faire cesser l'expérience, à 150 V. La capacité du sujet à percevoir chez sa victime un droit capable d'invalider le droit de l'autorité de conduire son expérimentation serait l'élément nécessaire à la désobéissance, tandis que l'escalade de la souffrance, de nature quantitative et graduelle, n'amènerait pas de changements cognitifs suffisants[12].

Influence de l'expérience[modifier | modifier le code]

Cette expérience demeure une référence. D'après une étude réalisée en 2002[13], Milgram est le 12e psychologue le plus cité dans l'introduction des livres de psychologie du XXe siècle. Cette recherche de Milgram est d'ailleurs une référence dans des domaines aussi différents que celui de la psychologie du travail[14], la finance comportementale[15], ou en sociologie politique[16] par exemple.

De ce fait, l'expérience a été adaptée pour être reproduite. Ainsi Mel Slater a reproduit l'expérience pour s'intéresser au statut de la réalité virtuelle[17]. Il a constitué deux groupes : des participants punissaient un soi-disant élève, qu'ils ne voyaient pas, tandis que d'autres punissaient un personnage virtuel. Le groupe qui faisait face à un personnage virtuel a cessé beaucoup plus tôt de punir cet « élève ».

Dans la culture populaire[modifier | modifier le code]

  • L'expérience de Milgram a été mise en scène dans le film I... comme Icare d'Henri Verneuil, fiction inspirée de l'assassinat de John F. Kennedy, où l'acteur Roger Planchon joue le professeur David Naggara (par ailleurs, professeur dans le film à l'université de Layé, anagramme de Yale), inspiré de Stanley Milgram, qui présente son expérience au personnage principal joué par Yves Montand, avec Jacques Denis dans le rôle de l'expérimentateur piégé.
  • Dans son album de 1986 So, le musicien Peter Gabriel a écrit une chanson, We do what we're told (Milgram's 37) (Nous faisons ce qu'on nous dit (les 37 de Milgram)), faisant référence à la variante de l'expérience de Milgram où 37 personnes sur 40 participent par leur inaction à l'administration des décharges électriques maximales.
  • Dans l'épisode 5 de la saison 5 de la série télévisée Malcolm, l'expérience est pratiquée sur Malcolm.
  • Cette expérience est évoquée par une doctoresse et chercheuse dans le roman graphique V pour Vendetta, comme point de départ autour d'une réflexion sur la complicité des scientifiques aux crimes des dictatures. La scientifique, que le personnage principal va assassiner, a en effet supervisé des expériences non éthiques dans des camps de concentration.
  • Dans l'épisode 17 de la saison 9 de New York, unité spéciale, Merritt Rook alias inspecteur Milgram (incarné par Robin Williams) fait subir l'expérience de Milgram à Elliot Stabler.
  • Le premier tome de la bande dessinée Le tueur, par Matz et Luc Jacamon, fait également référence à l’expérience de Milgram.
  • On retrouve également dans le livre "La Vague" de Todd Strasser, une expérience semblable, d'un professeur sur ses élèves.
  • Au cours de la deuxième saison de Lost, les naufragés, découvrent une trappe cachant un bunker. Le bunker abrite un compteur de 108 minutes, et un ordinateur. Lorsqu'il ne reste que 4 minutes au compteur, il faut insérer une séquence de chiffres dans l'ordinateur afin de réenclencher le compte à rebours, sinon une "catastrophe" se produirait. Il est suggéré par plusieurs personnages et par un centre d'observation relié à des caméras surveillant le bunker découvert par les naufragés que le bunker et son principe ne sont en fait qu'une expérience visant à mesurer la soumission des sujets à l'autorité. Cependant, il s'avère en fin de compte que la menace du compte à rebours est réelle, et que ce sont ceux qui ont pour mission de surveiller les occupants du bunker et de ratifier leurs moindres faits et gestes qui sont testés.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

Stanley Milgram, La Soumission à l'autorité, Calmann-Lévy,‎ 1994 (2e éd.), 270 p. (ISBN 2702104576)

  1. page 35
  2. page 39
  3. a et b pages 42 et 43
  4. page 269
  5. page 55
  6. pages 80 et 81
  7. a et b page 81
  8. page 149
  9. pages 122 et 123
  10. page 123
  11. page 167
Divers
  1. M. Slater, A. Antley, A. Davison, D. Swapp, C. Guger, C. Barker, N. Pistrang, MV. Sanchez-Vives et S. Milgram, « A virtual reprise of the Stanley Milgram obedience experiments. », PLoS One, vol. 1,‎ 2006, e39 (PMID 17183667, DOI 10.1371/journal.pone.0000039, lire en ligne)
  2. http://www2.census.gov/prod2/popscan/p60-037.pdf
  3. Serge Moscovi, Psychologie Sociale, PUF, coll. « Quadrige », 2005, Paris, p. 41.
  4. a et b (en) Thomas Blass, « The Milgram paradigm after 35 years: Some things we now know about obedience to authority », sur StanleyMilgram.com, Journal of Applied Social Psychology,‎ 1999 (consulté le 16 décembre 2008).
  5. (en) « Basic Instincts: The Science of Evil », ABC (consulté le 5 juin 2008).
  6. a et b Jean Etienne, « 70 % de la population accepterait de torturer autrui... », Futura-Sciences,‎ 23 décembre 2008 (consulté le 23 décembre 2008).
  7. Isabelle Roberts et Raphaël Garrigos, « Téléctrochoc », Libération,‎ 25 avril 2009 (consulté le 25 avril 2009).
  8. Compte rendu de la retraite du CNERH de mars 1998 et la version anglaise.
  9. Jean-Léon Beauvois, Traité de la servitude libérale : Analyse de la soumission, Dunod, Paris, 1994.
  10. François Pierre-henri, « Le conseil psychologique en milieu organisationnel : Éthiques et référents scientifique », dans Psychologie du travail et des organisations, 2002, vol. 8, no 2, p. 42.
  11. Isabelle Stengers, « Qui est l'auteur » dans la revue Surfaces, volume II, Presses de l'Université de Montréal, Montréal, 1992, p. 30-31
  12. Dominic J. Packer. (2008) Identifying Systematic Disobedience in Milgram’s Obedience Experiments. Perspectives on Psychological Science juillet 2008 vol. 3 no. 4 301-304
  13. Steven J. Haggbloom & col. « The 100 Most Eminent Psychologists of the 20th Century », dans Review of General Psychology, 2002, vol. 6, no 2, p. 142.
  14. Margarita Sanchez-Mazas, « Pouvoir, dépendance et violence psychologique au travail », 2002.
  15. Anne Lavigne et Florence Legros, « Finance comportementale et fonds de pension », mars 2006.
  16. Philippe Braud, « La violence politique : Repères et problèmes », Cultures & Conflits, no 9-10,‎ 1993, p. 13-42. (lire en ligne)
  17. (en) Mel Slater, Angus Antley, Adam Davison, David Swapp, Christoph Guger, Chris Barker, Nancy Pistrang, Maria V. Sanchez-Vives, « A Virtual Reprise of the Stanley Milgram Obedience Experiments ».

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) A. G. Miller, The obedience experiments : A case study of controversy in social science, New York, Westport, Preaeger, 1986.
  • Stanley Milgram, La Soumission à l'autorité : Un point de vue expérimental [« Obedience to Authority : An Experimental View »], Calmann-Lévy,‎ 1994, 2e éd., 270 p. (ISBN 2-7021-0457-6)
  • Stanley Milgram, Expérience sur l'obéissance et la désobéissance à l'autorité, La Découverte, Hors Collection ZONES, 2013. Préface de Michel Terestchenko.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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