Soft power

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Le soft power ou la puissance douce est un concept utilisé en relations internationales. Développé par le professeur américain Joseph Nye, il a été repris depuis une décennie par de nombreux dirigeants politiques. Colin Powell l'a employé au Forum économique mondial en 2003 pour décrire la capacité d'un acteur politique — comme un État, une firme multinationale, une ONG, une institution internationale (comme l'ONU ou le FMI) voire un réseau de citoyens (comme le mouvement altermondialiste) — d'influencer indirectement le comportement d'un autre acteur ou la définition par cet autre acteur de ses propres intérêts à travers des moyens non coercitifs (structurels, culturels ou idéologiques).

Si le concept a été développé aux États-Unis vers 1990, la notion est née au XIXe siècle au Royaume-Uni. C'est, en partie, à travers la culture britannique, sa littérature (Shakespeare, les enquêtes de Sherlock Holmes, Lewis Carroll et Alice au pays des merveilles) ou, par l'adoption par de nombreux pays, de normes comme les notions de fair-play et d'amateurisme (que l'on doit à Thomas Arnold, un préfet des études du collège de Rugby[1]), que le Royaume-Uni a pu exercer au XIXe siècle et au début du XXe une forte influence.

Origine du concept[modifier | modifier le code]

Le concept fut proposé par Joseph Nye en 1990 dans Bound to Lead[2], un ouvrage écrit en réaction aux thèses qui évoquaient le déclin de la puissance américaine (notamment de Paul Kennedy, dans son ouvrage Naissance et déclin des grandes puissances : transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000[3]). Nye affirmait que la puissance américaine n'était pas en déclin puisque le concept de puissance n'était plus le même et devait être reconsidéré. D'une part, les États-Unis étaient et resteraient longtemps la première puissance militaire, et d'autre part le « rattrapage » économique par l'Europe et le Japon était une conséquence prévisible d'un retour à la normalité après les inégalités dues à la Seconde Guerre mondiale. Mais surtout, Joseph Nye soutient que désormais les États-Unis disposent d'un avantage comparatif nouveau et amené à jouer un rôle croissant à l'avenir : la capacité de séduire et de persuader les autres États sans avoir à user de leur force ou de la menace. Pour Joseph Nye, il s'agit d'une nouvelle forme de pouvoir dans la vie politique internationale contemporaine, qui ne fonctionne pas sur le mode de la coercition (la carotte et le bâton), mais sur celui de la persuasion, c'est-à-dire la capacité de faire en sorte que l'autre veuille la même chose que soi. Selon Joseph Nye, le soft power ou la puissance de persuasion reposent sur des ressources intangibles telles que : l'image ou la réputation positive d'un État, son prestige (souvent ses performances économiques ou militaires), ses capacités de communication, le degré d'ouverture de sa société, l'exemplarité de son comportement (de ses politiques intérieures mais aussi de la substance et du style de sa politique étrangère), l'attractivité de sa culture, de ses idées (religieuses, politiques, économiques, philosophiques...), son rayonnement scientifique et technologique, mais aussi de sa place au sein des institutions internationales lui permettant de contrôler l'ordre du jour de ses débats (et donc de décider de ce qu'il est légitime de discuter ou non) et de figer des rapports de puissance au moment où ils lui sont le plus favorables...

Le concept[modifier | modifier le code]

Le soft power ne correspond pas à une qualification de la nature du pouvoir exercé dans l'économie mondiale, il décrit un type de ressources particulières parmi d'autres, mais dont le poids est devenu prépondérant. Les ressources de pouvoir dont dispose un acteur lui permettent ensuite d'exercer différents types de pouvoir tout au long d'un continuum.

Le pouvoir de commandement, capacité de changer ce que les autres font, peut s'appuyer sur la coercition ou l'incitation (par la promesse d'une récompense). Le pouvoir de cooptation, capacité de changer ce que les autres veulent, peut s'appuyer sur la séduction ou sur la possibilité de définir la hiérarchie des problèmes politiques du moment de façon à empêcher les autres d'exprimer des points de vue qui paraîtraient irréalistes face aux enjeux du moment.

Alors que la théorie des régimes avait été inventée pour comprendre comment le monde pouvait être stable en l'absence de leader mondial, Nye affirme que les États-Unis n'ont en fait jamais cessé d'être l'acteur international le plus puissant. Le soft power complèterait ainsi la puissance traditionnelle de contrainte (hard power) et serait aujourd'hui la forme de puissance ayant le plus d'importance, notamment du fait des bouleversements liés à la mondialisation (ouverture des frontières, baisse du coût des communications, multiplications des problèmes transnationaux auxquels on ne peut qu'apporter une réponse globale : terrorisme, réchauffement climatique, trafic de drogue, épidémies internationales...).

Les types de ressources dans l'analyse de Nye[modifier | modifier le code]

Il existe trois types de ressources dans l'analyse de Nye :

  • les ressources militaires : les États-Unis sont ceux qui en détiennent le plus, beaucoup plus que les autres acteurs ;
  • les ressources économiques : tous les grands pays industriels en ont et celles de la Chine progressent vite ;
  • les ressources intangibles : tout le monde en a, les gouvernements, les ONG, les firmes... Elles sont dispersées et de ce fait non hiérarchisées.

De cette analyse, Nye conclut que les États-Unis profitent de la mondialisation mais ne la contrôlent pas. Ils disposent d'un pouvoir certain sur les autres États, mais de moins de pouvoir qu'hier sur l'économie mondiale du fait de la montée en puissance des acteurs privés. Ces derniers voient leur influence progresser, mais de manière non coordonnée et on ne peut pas en tirer de conclusion quant à la contribution des forces privées à la gouvernance mondiale, selon Nye. À court terme, les États-Unis doivent s'appuyer sur les institutions internationales, défendre leurs valeurs universelles et entretenir leur pouvoir d'attraction pour faire accepter leur politique et éviter le développement d'un sentiment anti-américain. À long terme, la diffusion des nouvelles technologies diminuera leurs ressources intangibles, faisant évoluer le monde vers une répartition du pouvoir plus équilibrée[4].

De façon générale, les Démocrates américains se réfèrent volontiers à l'idéal d'un soft power à reconquérir (une notion souvent employée à propos de la politique proposée par Barack Obama) par opposition avec les Républicains plus facilement tentés par la politique de puissance pure (encore que nombre d'entre eux se réfèrent volontiers à une « diplomatie publique » qui devrait diffuser les valeurs de l'Amérique et améliorer son image extérieure). Pourtant Nye lui-même déclare que « l'Amérique doit mélanger le pouvoir dur et soft en un pouvoir intelligent (smart power), comme elle le faisait du temps de la guerre froide »[5]. À Séoul, le 21 février 2009, Hillary Clinton, Secrétaire d'État américaine, a déclaré vouloir s'appuyer sur le smart power, pour la stratégie de l'administration Obama[6].

Dans les débats géopolitiques et diplomatiques hors États-Unis, l'expression « soft power » est souvent employée comme synonyme de politique d'influence[7] (économique, culturelle, idéologique) initiée par l'État et désigne de multiples formes de qui se nomme aussi communication publique.

Le cinéma constitue ainsi un exemple majeur d'outil du soft power[8],[9]. Par exemple, le prochain long-métrage de l'Américaine Kathryn Bigelow — la première réalisatrice à remporter l'Oscar du meilleur film à Hollywood pour Démineurs, en 2010 —, va raconter la traque, et la mort, du chef d'Al-Qaida, Oussama Ben Laden, entamée par les Américains il y a dix ans, après les attentats du 11 septembre 2001. Alors que la sortie du film est prévue le 12 octobre 2012, soit, à temps pour participer aux Oscars, mais également trois semaines avant l'élection présidentielle qui verra Barack Obama dans la course pour un second mandat, les milieux conservateurs américains polémiquent sur le timing d'un film qui se termine sur la décision présidentielle d'un raid victorieux des Navy Seals et la mort du terroriste[10]. Certes, le Pentagone a une longue tradition de collaboration avec les cinéastes d'Hollywood, par exemple pour le film Top Gun où l'armée vantait les forces de ses troupes à la sortie des projections. Les militaires ont l'habitude de fournir des conseils ou du matériel de guerre. Par exemple pour le tournage de Black Hawk Down (2001) de Ridley Scott, montrant un revers des soldats américains en Somalie, l'armée a même prêté ses hélicoptères et ses pilotes. Cependant parfois, l'armée a refusé d'apporter son aide. Ce fut le cas d'Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, qui a alors dû trouver d'autres soutiens financiers et politiques dans d'autres pays.

Lien entre culture et puissance douce dans la littérature[modifier | modifier le code]

Les ressources du soft power correspondent à la capacité d'attraction, de séduction, exercée par un modèle culturel, une idéologie et des institutions internationales qui font que les autres s'inscrivent dans le cadre déterminé par celui qui dispose de ces ressources. Elles représentent une capacité à rendre universelle une vision du monde particulière afin que l'action de celui qui la produit soit acceptée car considérée comme légitime. Aidée par le développement des nouvelles technologies, l’industrie des services audiovisuels se présente comme une source première d’influence et de légitimité. or la diplomatie de la sphère publique n’est plus celle de l’ère industrielle. « L’attractivité du pouvoir » doit tenir compte de l’évolution spatiotemporelle engendrée par ces nouveaux moyens de communication dans un monde globalisé, et de la capacité à toucher des cibles d’audience (aussi citoyens) selon une géométrie variable.

Par ailleurs, les freins au développement de cette forme de puissance douce se situent non pas tant dans la nature des ressources culturelles, que dans leur degré d’ouverture[11].

Par exemple, il y a une dizaine d’années, plusieurs observateurs avaient jugé que l’étroite collaboration entre le gouvernement et l’industrie du Japon donnerait au pays une place solide de tête de file. Lorsque le Japonais Matsushita a racheté la société de production mcA aux états-Unis, il annonçait d’emblée qu’il ne produirait pas de films critiques vis-à-vis du Japon. Appliquée aux processus de production et de diffusion de l’information, cette tradition du contrôle et de l’absence d’autocritique est d’autant plus fatale pour la crédibilité du Japon. Or, prisonnier de sa culture de surveillance et de contrôle étatique, le pays n’a pas réussi à trouver de vrais points d’attache dans le reste du monde. Le message issu du travail de création cinématographique n’arrive donc pas à se défaire des allures de propagande et de contrôle des idées. Il devient impossible, dans ce cadre, d’apparaître légitime aux puissances du dehors. En revanche, le cinéma israélien – très peu subventionné et indépendant – est capable de proposer une vision critique de son pays tant vis-à-vis de la guerre (Valse avec Bachir, Beaufort), que des difficultés corrélatives rencontrées par ses habitants, concernant l’homosexualité (The Bubble, Walk on the Water), la famille (The Syrian Bride) ou l’extrémisme religieux (Kadosh). D’autres pays ne bénéficiant pas nécessairement d’infrastructures puissantes parviennent — non pas à faire de la propagande —, mais « à susciter l’empathie auprès d’individus n’ayant jamais vécu un certain type d’expérience »[11]. c’est le cas de l’iran avec Persepolis, ou de l’Afghanistan avec L'Enfant de Kaboul.

Sources biliographiques[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Zakaria 2009, p. 179-180.
  2. (en) J. Nye, Bound to Lead: The Changing Nature of American Power, New York, Basic Books,‎ 1990
  3. Paul Kennedy (trad. M.-A. Cochez, J.-L. Lebrave), Naissance et déclin des grandes puissances [« The Rise and Fall of the Great Powers »], Payot, coll. « Petite bibl. Payot n°P63 »,‎ 1988 (réimpr. 1989, 1991) (ISBN 2-228-88401-4)
  4. C. Chavagneux, Économie Politique internationale, La Découverte, coll. « Repères »,‎ 2004
  5. J. Nye, « Redonner ses lettres de noblesse au Smart power », édition française de Foreign Policy
  6. « Smart Power ou la « nouvelle » diplomatie américaine »
  7. François-Bernard Huyghe, Maîtres du faire croire. De la propagande à l'influence, Vuibert,‎ 2008
  8. « Cinéma: le déclin de l'empire américain? », Revue Géoéconomie, no 58,‎ été 2011
  9. (en) « Economic warfare on the silver screen, interview with Dr Violaine Hacker »
  10. « Un projet de film sur la mort de Ben Laden accusé de servir Obama »
  11. a et b Hacker, Violaine, Cultiver la créativité, corollaire de la diversité culturelle européenne, Revue Géoéconomie : Cinéma : le déclin de l'empire américain ?, numéro 58 - été 2011

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Agenda Conference on Cyber Dissidents : Global Success and Challenges G.W. Bush Institute, 2010
  • M.L. Best. & Wade K.W., The Internet and Democracy, Global Catalyst or Democratic Dud ?, Bulletin of Science,

Technology and Society, 2009

  • Dominique Cardon, La démocratie Internet : promesses et limites, Seuil 2010
  • Barthélémy Courmont., Chine, la grande seduction. Essai sur le soft power chinois, A. Colin, 2009
  • G. Esfandiari, The Twitter Devolution Foreign Policy, 7 juin 2010
  • M. Fraser, Weapons of Mass Distraction: Soft Power and American Empire New York: Thomas Dunne 2005
  • François-Bernard Huyghe, Maîtres du faire croire. De la propagande à l'influence. Vuibert 2008
  • François-Bernard Huyghe et Pierre Barbès, "La soft-idéologie" ,Essai Laffont 1987
  • Violaine Hacker, Affirmer le soft power européen,“ Cultiver la créativité, corollaire de la diversité culturelle européenne ”, Revue Géoéconomie : Cinéma: le déclin de l'empire américain?, numéro 58 - été 2011
  • R. Jervis R., The Logic of Images in International Relations Princeton, 1970
  • J. Kurlantzick J., China’s Charm: Implications of Chinese Soft Power. Carnegie Endowment 2006
  • M. Leonard, M., "Going Public: Diplomacy for the Information Society." Foreign Policy Center, 2005
  • Charlotte Lepri et Pascal Boniface, 50 idées reçues sur les Étas Unis Hachette 2010
  • J. Manheim,. Strategic Public Diplomacy and US Foreign Policy: the evolution of influence. New York: Oxford 1994
  • Frédéric Martel Mainstream, Flammarion 2011
  • Eugeny Morozov, The Net dellusion, Public Affairs Books 2011
  • Joseph S. Nye, Cyberpower, Harvard University, 2010
  • Joseph S. Nye, J. S., Soft Power: The Means to Success in World Politics New York: Public Affairs, 2004
  • M. Price. Media and Sovereignty: The Global Information Revolution and its Challenge to State Power Cambridge,

MA: MIT Press, 2002

  • Ignacio Ramonet, L'explosion du journalisme, des médias de masses à la masse des médias, Galilée, 2011
  • Skr N. Arab, Media and Political Renewal: Community, Legitimacy and Public Life, IB Tauris, 2007
  • Claude Salmon, Storytelling : La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, Broché, 2007
  • N Snow, Propaganda, Inc.: Selling America's Culture, to the World New York : Seven Stories Press, 2002
  • Wall Street Journal the Clinton Internet Doctrine, 23 J. 2010
  • J.M. Waller,. The Public Diplomacy Reader. The Institute of World Politics 2007
  • Fareed Zakaria, L'Empire américain, l'heure du partage, Saint-Simon,‎ septembre 2009, 266 p. (présentation en ligne) Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]