Société d'ordres

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La critique de la société d'ordre est une théorie d'ordonnancement social selon laquelle la distinction sociale repose sur une hiérarchie de dignité et d'honneur. Elle se distingue ainsi des sociétés de castes, reposant sur un critère de pureté religieuse et des sociétés de classes qui distinguent les hommes d'après leur richesse. Ce modèle décrit avant tout les sociétés féodales et d'Ancien Régime.

Naissance de la notion[modifier | modifier le code]

C'est Roland Mousnier qui a proposé cette modélisation dans les années 1960, en s'opposant ainsi à la vision marxiste de l'école des Annales et de Boris Porchnev. Ces derniers entendaient en effet étudier les sociétés du passé en termes strictement économistes et classistes.

Mousnier commença par poser la question de l'historicité de la logique de classe : les composantes d'une société se sont-elles toujours pensées en termes de classe sociale, c'est-à-dire de groupe d'individus ayant conscience de partager un niveau de fortune et des intérêts économiques, ou est-ce une conception datée existant à un moment donné de l'histoire ? Partant de ce problème, il affirma que la société française d'Ancien Régime se structurait davantage en un système de corps verticaux qu'en couches horizontales. Son analyse reposait sur le constat de l'infinité de gradations et de hiérarchies qui semblaient ignorer les niveaux de fortune et reposer plutôt sur des critères non économiques. C'est ainsi l'appartenance à un groupe plus ou moins prestigieux qui définissait l'importance sociale d'une personne.

Inversement, il étudia également les solidarités et les réseaux qui s'exprimaient dans les relations de patronage ou de clientèle et au sein des corporations : on y voyait bien plus s'épanouir des systèmes d'entraides entre des protecteurs et des clients issus d'un même corps qu'entre personnes d'un même niveau de fortune.

La dignité, critère de la distinction[modifier | modifier le code]

Le modèle proposé par Mousnier fait donc intervenir comme critère central de distinction sociale un capital, non pas économique, mais d'honneur et de dignité. Il reposait notamment sur l'appartenance à un groupe disposant d'une respectabilité propre, entre autres représentée par des privilèges (c'est-à-dire le droit de posséder sa loi particulière) et des marques d'honneur qui le positionnaient par rapport aux autres groupes. C'est pourquoi cette théorie d'organisation sociale est aussi une théorie politique. L'ascension sociale se voyait ainsi sanctionnée par l'acquisition de marques d'honneur ou l'accès à des dignités plus hautes, ou plus encore par l'agrégation à un corps considéré comme de dignité supérieure.

Dans ce système, l'argent n'est qu'un moyen pour acquérir et conserver ces marqueurs de dignité et pour assurer les obligations reconnues comme inhérentes à un certain statut social. Le maintien dans la noblesse, par exemple, imposait une certaine fortune, mais parce que la dignité et la réputation de noblesse imposaient de faire preuve de libéralité en aidant ses clients, d'être à la disposition de son prince et de ses protecteurs, ce qui lui interdisait une activité professionnelle, etc. L'argent ne sert ici qu'à vivre de façon "honorable", en assurant protection et service à ses clients et patrons, tandis que c'est précisément ce mode de vie sur lequel repose la distinction sociale.

Une analyse qui a fait date[modifier | modifier le code]

L'interprétation de Mousnier est aujourd'hui majoritaire parmi les historiens modernistes, même si sa radicalité est souvent discutée. L'importance de la fortune dans les changements de statut social est ainsi considérée comme certaine. De façon assez cocasse, ce paradigme a été largement repris par Pierre Bourdieu dans La Noblesse d'État et dans La Distinction, en ignorant précisément ce qui avait été le point de départ de Mousnier : la question de l'historicité des catégories d'analyse et de pensée.

Bibliographie indicative[modifier | modifier le code]

  • Hommage à Roland Mousnier : clientèles et fidélités en Europe à l'époque moderne, édité par Yves Durand, PUF, Paris, 1981.
  • Roland Mousnier, Les hiérarchies sociales de 1450 à nos jours, Paris, PUF, 1969.
  • Fanny Cosandey (dir), Dire et vivre l'ordre social en France sous l'Ancien régime, Paris, Éditions de l'EHESS, 2005.

Articles connexes[modifier | modifier le code]