Shâh Nâmeh

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Le Shâh Nâmeh ou Chah nameh ou encore Shâhnâmeh (en persan : شاهنامهPrononciation du titre dans sa version originale Écouter), ou Livre des rois en persan, est un poème épique, retraçant l'histoire de l'Iran (Grand Iran) depuis la création du monde jusqu'à l'arrivée de l'Islam, en plus de 60 000 distiques[1], écrit aux alentours de l'an 1000 par Ferdowsi.

Page d'un Shâh Nâmeh relatant la bataille de Cadésie contre les Arabes.

Contexte de rédaction[modifier | modifier le code]

On ne connaît que très mal la vie de Ferdowsi, la principale source à ce sujet étant le Shâh Nâmeh lui-même. D'autres poètes, comme Nizami, ont écrit sur sa vie, mais l'écart chronologique est trop grand pour que la source soit fiable.

Le Shâh Nâmeh est rédigé pendant une période de troubles politiques : depuis le IXe siècle, le pouvoir du calife abbasside est remis en cause, et la dynastie des Samanides a pris le pouvoir en Iran. Depuis leur capitale principale de Boukhara, ils patronnent une importante activité intellectuelle, protégeant des hommes de lettres, comme les poètes Rudaki et Daqiqi, l'historien Bal'ami ou encore les philosophes Rhazes et Avicenne. Cependant, sous la pression des turcs d'Asie centrale, l'émir Nuh II est contraint de nommer Mahmud Ghaznavi gouverneur du Khorasan. Celui-ci, grâce à une alliance avec les turcs qarakhanides de Transoxiane renverse l'émirat samanide en 1005.

Malgré sa richesse, Ferdowsi cherche un protecteur pour accomplir ce qu'il juge comme l'œuvre de sa vie : la compilation des légendes persanes. Prenant le relais de Daqiqi après sa mort en 980, il commence immédiatement à écrire pour différents commanditaires. Mais il ne trouve un protecteur réellement puissant qu'avec l'arrivée de Mahmud au pouvoir. Il a alors 65 ans, et subit déjà des problèmes d'argent. Pour des raisons financières, mais peut-être également religieuses (Ferdowsi était Chiite, selon Nizami, ou peut-être Zoroastrien), pourtant, le poète se sépare relativement rapidement de son dédicataire, qui visiblement faisait peu de cas d'une œuvre qui ne pouvait le servir politiquement. « Si Mahmud n'avait pas eu l'esprit aussi borné/Il m'aurait placé dans un rang élevé », écrit Ferdowsi dans son Shâh Nâmeh. Après la publication d'une satire sur son ancien protecteur, largement diffusée, Ferdowsi se voit contraint de fuir vers des cours provinciales (Bagh, Ahwez). Il meurt aux alentours de 1020 dans la gêne. Une légende raconte qu'au même moment qu'on transférait la dépouille de Ferdowsi, on croisait les chameaux de Sultan Mahmud arrivant avec les quantités d'or et d'argent en guise de pardon.

Le contenu et la forme[modifier | modifier le code]

Texte antérieur de Daqiqi[modifier | modifier le code]

Lorsque Ferdowsi entama l'écriture du Shâh Nâmeh, il ne partait pas de rien. En effet, c'est le poète Daqiqi qui eut le premier l'idée d'écrire cette grande épopée, et qui en commença la rédaction. Malheureusement, il mourut assassiné par un esclave vers 980, ne laissant qu'un millier de distiques. Ferdowsi, malgré les critiques acides dont il les accompagne, les incorpora dans son œuvre, et développa considérablement l’idée de son prédécesseur. Selon ses propres dires, il lui fallut trente ans pour terminer la rédaction de l'épopée (« voici trente ans de ma vie en souffrance… »), qui dut donc être achevée vers 1010, soit dix ans avant son décès.

Sources[modifier | modifier le code]

« Tout ce que je dirai, tous l'on déjà conté/Tous ont déjà parcouru les jardins du savoir », écrit l'auteur. En effet, le Shâh Nâmeh puise ses sources dans l'importante tradition mythologique iranienne. Les thèmes ne sont pas nouveaux : les exploits du héros Rustam, par exemple, étaient déjà peints à Takht-i Sulayman plusieurs siècles auparavant.

Selon Gilbert Lazard, les sources les plus anciennes sont des mythes indo-iraniens, comme l’Avesta, des mythes scythes (pour le cycle de Rostam et de sa famille) et des mythes parthes. Pour les parties plus historiques, Ferdowsi aurait repris en partie l’Iskandar Nâmeh du pseudo-Callistène, les chroniques royales sassanides, la littérature romanesque en pehlevi et des recueils de maximes et de conseils, cités textuellement dans le Shâh Nâmeh. De la fin de l'époque sassanide, on connaît également une compilation du Khwadayènamag traduit par Ibn al-Muqaffa en arabe au VIIIe siècle.

Il ne faut pas non plus oublier les sources orales, innombrables, dont Ferdowsi s'est indubitablement servi ; elles constituent sans doute la principale source d'inspiration du poète.

Enfin, il faut également dire un mot des embryons de Shâh Nâmeh dont Ferdowsi a repris une partie de ses informations.

On connaît un Shâh Nâmeh entrepris sous l'influence du gouverneur de Tus, Abu Mansur, par un collège de quatre zoroastriens. Ceux-ci s'inspiraient d'ailleurs du Khoday Nâmeh déjà cité. Ce texte en prose est une source attestée de celui de Ferdowsi.

Il existe également un poème en persan de Massudi de Merv composé au début du Xe siècle, dont ne subsistent actuellement que trois distiques. On ne sait pas si Ferdowsi en eut réellement connaissance.

Enfin, le poème de Daqiqi de 975-980 fut une source certaine de l'épopée.

« Je désirais avoir ce livre [l'ébauche de Daqiqi] pour le faire passer dans mes vers. Je le demandais à d'innombrables personnes. Je tremblais de voir le temps passer, craignant de ne pas vivre assez et de devoir laisser cet ouvrage à un autre. […] Or, j'avais dans la ville un ami dévoué : tu aurais dit qu'il était dans la même peau que moi. Il me dit : "C'est un beau plan, et ton pied te conduira au bonheur. Je t'apporterai ce livre magnifique. Ne t'endors pas ! Tu as le don de la parole, tu as de la jeunesse, tu sais l'ancien langage. Rédige ce Livre de Rois, et cherche par lui la gloire auprès des grands." Il m'apporta donc le livre, et la tristesse de mon âme fut convertie en joie. »

Langue[modifier | modifier le code]

Charles Barbier de Meynard participa à la première traduction en langue européenne du Shâh Nâmeh.

Avec la conquête arabe, le pahlevi, l'ancien perse, parlé au temps des Sassanides, disparut des documents écrits au profit de l'arabe. Ce n'est qu'au IXe siècle que réapparut cet idiome, sous un nouveau visage : le persan. Ce langage résulte en fait de la transformation orale du pehlevi, qui resta couramment parlé dans le monde bien qu'il ne fût pas écrit, et s’enrichit de mots arabes. Ferdowsi, en utilisant le persan dans un texte aussi considérable que le Shâh Nâmeh, signe véritablement l'acte de naissance de cette langue, même si elle était déjà parfois utilisée par certains écrivains iraniens.

Il ne faut toutefois pas croire que le Shâh Nâmeh du Xe siècle se conserva tel quel au fil du temps. Le texte fut repris, remanié, pour adapter la langue au contexte notamment. Les fautes des copieurs se perpétuèrent. Le texte fut révisé principalement en 1334-35 par le vizir de Rashid al-Din, puis en 1425-26 pour le sultan Baysunghur. C'est cette version que l'on utilise le plus souvent.

Versification[modifier | modifier le code]

Le texte comporte, selon les versions, de 40 000 à 60 000 distiques de deux vers de onze syllabes chacun rimant entre eux. Tous les vers ont le même rythme : C L L C L L C L L C L (C=courte/L=longue). Les phrases (figures de styles) et les rimes sont généralement stéréotypées. Cela en facilite la mémorisation par le récitant.

Structure[modifier | modifier le code]

Gilbert Lazard divise le texte en trois grandes parties (augmentées d'une introduction), qui couvrent cinquante règnes.

  • L'introduction est le moment où Ferdowsi explique, entre autres, pourquoi et comment il a écrit ce texte.
  • L'histoire des « civilisateurs » est une partie relativement brève, qui comprend
    • La création du monde, sa sortie « hors du néant »
    • La dynastie des Pishdadian, « les premiers créés », qui enseignent aux hommes tous les arts (maîtrise du feu, travail des métaux, construction des maisons, médecine, irrigation, justice, etc.), que lesquels règne Jamshid.
    • La chute de cette dynastie due au Mal, incarné par Zahhak, dont la tyrannie dure mille ans, et qui finalement sera renversé par le justicier Faridun. À la mort de celui-ci, son royaume est partagé entre ses trois fils, mais les deux plus âgés assassinent leur cadet, ce qui marque le début de la longue guerre entre Iran et Touran.
  • L'histoire des rois légendaires constitue la partie la plus longue, et la plus sujette à l'épopée. Une grande partie est consacrée à la guerre entre Iran et Touran, et c'est dans ce contexte que sont développés les cycles des grands héros comme Rostam, Gudarz, Tus, Bijen… Le récit central, la guerre contre le souverain du Touran, Afrassiyab, est entrecoupé d'histoire secondaires, qui lui sont plus ou moins rattachées, telles que celle de Bijen et Manija. La religion Zoroastrienne prend une place plus visible que dans les autres passages.
  • La partie « historique » est composée de récits de batailles et d'anecdotes ponctués souvent par une morale. Les personnages présentés sont plus humains (notamment sur le plan de le durée de vie). On peut identifier plusieurs périodes qui correspondent à des moments historiques :
    • Les achéménides, qui sont assez peu développés. Darius II prend le nom de Darab et son fils Darius III, celui de Dara, qui est vaincu par Iskandar.
    • Le cycle d'Iskandar, c’est-à-dire Alexandre le Grand, est une reprise de l’Iskandar Nâmeh du pseudo-Callisthène. C'est un passage très développé, qui présente peu de points communs avec l'histoire réelle. Alexandre est présenté comme un sage, qui a notamment dépassé le bout du monde, conversé avec l'arbre waq-waq
    • Les rois Ashkanian sont mentionnées rapidement. Ils correspondent aux parthes Arsacides, mais l'auteur a dû ici se trouver confronté à la quasi-absence de sources.
    • La dynastie sassanide, enfin, occupe un tiers du récit entier. On y trouve à la fois des récits de bataille, des anecdotes ponctuées par des morales et des discussions philosophiques.

Personnages[modifier | modifier le code]

Postérité[modifier | modifier le code]

Le Shâh Nâmeh et la culture persane[modifier | modifier le code]

Le Shâh Nâmeh est sans doute l'œuvre littéraire la plus connue en Iran et en Afghanistan, avec le Khamsa de Nizami, qui d'ailleurs s'en inspire. La langue a peu vieilli (selon G. Lazard, lire le Shâh Nâmeh pour un iranien correspond un peu à lire Montaigne dans le texte en France), et il constitue une base incontournable pour les récitants et les poètes encore de nos jours.

Le Shâh Nâmeh et l'art persan[modifier | modifier le code]

Évidemment, le texte du Shâh Nâmeh a donné lieu à de nombreuses représentations, dans la peinture persane comme dans les objets (céramique, etc.).

Les premiers manuscrits illustrés du Shâh Nâmeh datent de la période il-khanide. Le Shâh Nâmeh Demotte (du nom du libraire parisien qui le dépeça au début du XXe siècle) est l'un des manuscrits les plus connus et les plus étudiés des arts d'Islam. Riche de plus de 180 illustrations, ce grand codex (58 cm de haut) fut dépecé au début du XXe siècle, et vit ses pages dispersées dans différents musées occidentaux. Le musée du Louvre en conserve trois, le Metropolitan Museum of Art de New York et le Freer Gallery de Washington quelques autres. Ce manuscrit pose de nombreux problèmes de datation, car il ne comporte pas de colophon conservé.

Page d'un Shâh Nâmeh (Grand Shâh Nâmeh de Shah Tahmasp ?), Iran, première moitié du XVIe siècle

Les Timourides poursuivirent et magnifièrent le mécénat de livres illustrés, portant cet art à son apogée. Le Shâh Nâmeh fut encore l'un des textes privilégiés par les commanditaires, et toutes les écoles de peintures en produisirent, tant Herat que Chiraz et Tabriz. Les dirigeants politiques se faisaient tous faire au moins un Shâh Nâmeh. On en connaît ainsi un fait pour Ibrahim Sultan, un pour Baysunghur (1430), un pour Muhammad Juki

Sous les Safavides, il en fut fait un pour Shah Isma'il Ier, dont il ne reste qu'une page et qui visiblement ne fut jamais achevé. Un autre est exécuté un pour Shah Tahmasp, qui est l'un des plus beaux manuscrits persans connus, aujourd'hui conservé en plusieurs parties au Metropolitan Museum of Art, au musée d'art contemporain de Téhéran et dans des collections privées. C'est le plus grand Shâh Nâmeh jamais peint. Comportant 759 folios dont 258 peintures, il a nécessité le travail d'au moins une douzaine d'artistes parmi lesquels Bihzad, Soltan Mohammad, Mir Mossavvir, Aqa Mirak, etc. C'est le dernier grand manuscrit du Shâh Nâmeh peint, étant donné que la mode ensuite se dirigea vers les albums. Cependant, des ateliers provinciaux comme celui de Boukhara sortirent encore des douzaines de manuscrits plus mineurs.

Le Shâh Nâmeh dans le reste du monde islamique[modifier | modifier le code]

Le texte du Shâh Nâmeh fut rapidement traduit en arabe et en turc, et beaucoup copié dans ces langues. Il est intéressant de voir qu'à la cour ottomane, au XVIe siècle, il existait un poste officiel de « shahnamedji » : le poète l'occupant devait composer des œuvres dans le style du Shâh Nâmeh, ce qu'il faisait généralement en langue turque et non en vers persans. Ce poste, qui concrétisait une coutume née au milieu du XVe siècle, fut supprimé en 1600, bien que des commandes de ce type fussent encore passées, par Uthman II et Murad IV, par exemple. Il montre combien le Shâh Nâmeh reste populaire dans les pays influencée par la culture persane, même plusieurs siècles après sa création.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Un distique est une strophe de deux vers. Le Shâh Nâmeh comporte donc 60 000x2 = 120 000 vers

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Shahnahmeh de Demotte, page de manuscrit conservée au musée d'art de Cleveland, Noushirwan donne un banquet en l'honneur de son ministre Bozorg Mihr (XIVe siècle)
  • Traduction française
  • Introduction au Livre des rois
    • Patrick Ringgenberg, Une introduction au Livre des Rois (Shâhnâmeh) de Ferdowsi. La Gloire des Rois et la Sagesse de l'Épopée, Paris, L'Harmattan, 2009.
  • Études sur la littérature et le contexte historique
    • Articles "Dakiki", "Ferdowsi", "Hamasa", "Il-khanides", "Rustam", "Shahnamedji" dans Encyclopédie de l'Islam, Brill, 1960 (2e édition)
    • D. Aigle (dir.), Figures mythiques dans le monde musulman, 2000
    • R. Levy, Introduction à la littérature persane, GP Maisonneuve et Larose, 1973.
  • Étude sur les manuscrits et la peinture
    • Articles "Bihzad", "Timourides", "Safavides" dans Encyclopédie de l'Islam, Brill, 1960 (2e édition)
    • (en) S. Canby et J. Thompson, Hunt for Paradise, courts arts of Safavid Iran 1501-1576, Skira, 2004
    • (en) O. Grabar, S. Blair, Epic images and contemporary history. The illustrations of the great mongol Shah Nama, University of Chicago Press, 1980
    • O. Grabar, La Peinture persane, une introduction, PUF, 1999
    • B. Gray, La Peinture persane, Skira, 1961
    • (en) E. Sims, Peerless Images, persian painting and its sources, Yale University Press, 2002.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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