Sergueï Korolev

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Sergueï Pavlovitch Korolev

Description de cette image, également commentée ci-après

Sergueï Korolev en uniforme de l'Armée rouge, 1938.

Naissance 12 janvier 1907
Jytomyr, Ukraine
Flag of Russia.svg Empire russe
Décès 14 janvier 1966 (à 59 ans)
Moscou, RSFS de Russie
Drapeau : URSS Union soviétique
Nationalité Soviétique
Diplôme diplômé de l'Université Technique d'État de Moscou - École Bauman
Profession ingénieur
Activité principale astronautique

Compléments

Sergueï Pavlovitch Korolev (russe : Серге́й Па́влович Королёв, ukrainien : Сергій Павлович Корольов) (12 janvier 1907[note 1] à Jytomyr, Ukraine - 14 janvier 1966 à Moscou) est un ingénieur, fondateur du programme spatial soviétique Grâce à son génie visionnaire, sa force de caractère et ses talents d'organisateur l'Union Soviétique acquiert une position dominante dans le domaine spatial à la fin des années 1950 et au début des années 1960.

Korolev reçoit une formation d'ingénieur puis travaille dans le bureau d'études du constructeur d'avions Tupolev avant d'intégrer en 1931 le petit centre de recherche du GIRD qui effectue un travail de pionnier dans le domaine des fusées. Au sein du RNII soutenu par les militaires soviétiques, il travaille sur un avion-fusée et sur un missile propulsé par fusée. En 1938, il est arrêté au cours des purges staliniennes qui déciment les cadres du pays et est envoyé dans le bagne de la Kolyma dont il est sauvé grâce à l'intervention de parents et d'amis. Il est interné dans une charachka où il contribue, durant la Seconde Guerre mondiale, à mettre au point de fusées d'assistance au décollage d'avions. Mi 1945, il est libéré et envoyé en Allemagne comme tous les spécialistes des fusées soviétiques pour tenter de récupérer le savoir faire que l'équipe de Wernher von Braun a acquis en concevant et produisant le missile V2. En mai 1946, alors que les relations avec les pays occidentaux se tendent, le dirigeant de l'Union Soviétique Staline décide de lancer son pays dans la réalisation de missiles balistiques. Korolev qui a été identifié pour ses talents d'organisateur joue un rôle clé dans le plan de Staline.

Il est placé à la tête d'un des bureaux d'études du NII-88 où il est chargé de développer une copie améliorée du missile V-2. Par la suite plusieurs missiles aux capacités croissantes sont mis au point par son équipe : R-2, R-3, R-5. En 1953 les dirigeants soviétiques donnent leur accord pour le développement de son projet de missile balistique intercontinental R-7 porteur d'une tête nucléaire. Après avoir surmonté de nombreux problèmes de développement le missile effectue son premier vol en 1957 ; celui-ci est suivi de peu par le lancement du premier satellite artificiel Spoutnik 1. Korolev parvient à convaincre ses donneurs d'ordre militaires de l'intérêt de missions spatiales habitées. Le vol de Youri Gagarine , premier homme dans l'espace, et les premiers succès des sondes lunaires du programme Luna consacrent le triomphe de Korolev. Mais celui-ci doit lutter pour garder la faveur de ses donneurs d'ordre car, contrairement à ce qui se passe aux États-Unis, il n'existe pas à l'époque de véritable instance de pilotage du programme spatial civil en Union Soviétique. Il a du mal à imposer ses projets contre des concurrents comme Vladimir Tchelomeï et Mikhail Yanguel tandis que ses relations avec d'autres responsables de bureau d'études dont dépendent ses réalisations, comme le constructeur de moteurs Valentin Glouchko, se tendent. Les dirigeants soviétiques décident tardivement en 1964 de relever le défi du programme Apollo et demandent à Korolev de battre les américains alors que le retard technique de l'industrie soviétique s'est creusé. Korolev, épuisé par l'ampleur de la tâche décède à 59 ans en 1966 au cours d'une opération chirurgicale qui tourne mal.

Sommaire

[modifier] Enfance et formation

Korolev est né à Jytomyr, ville provinciale du centre de l'Ukraine, qui fait partie à l'époque de la Russie impériale. Ses parents sont Maria Mykolayivna Moskalenko (Ukrainienne) et Pavel Iakovlevitch Korolev (Russe) : il s'agit d'un mariage arrangé et leur union n'est pas très heureuse. Trois ans après sa naissance, ses parents se séparent en raison de difficultés financières. Sa mère lui annonce le décès de son père alors que celui-ci n'est survenu qu'en 1929 (il n'a jamais revu son père après le divorce de ses parents).

Korolev grandit à Nejine, sous la garde de ses grands-parents. Sa mère voulant qu'il ait une formation supérieure, il suit des cours à Kiev. C'est un enfant solitaire avec peu d'amis, mais il est bon élève, notamment en mathématiques. En 1916, sa mère épouse Grigori Mikhaïlovitch Balanine[1], un ingénieur électricien, qui a une bonne influence sur l'enfant. Grigori ayant obtenu un emploi aux chemins de fer régionaux, la famille déménage à Odessa en 1917.

L'année 1918 est tumultueuse en Russie, avec la fin de la guerre mondiale et la Révolution russe. Les luttes intestines continuent jusqu'en 1920. Pendant cette période, les locaux des écoles restent fermés et le jeune Korolev doit poursuivre ses études à la maison. En 1923, il adhère à une société aéronautique locale[1].

En 1925, Korolev part à Moscou et y termine ses études à l'Université Technique d'État de Moscou en 1929.

[modifier] Début de carrière

Korolev dans le cockpit d'un planeur

[modifier] Ingénieur dans l'aéronautique

Après avoir obtenu son diplôme, Korolev obtient un premier emploi dans un bureau d'études chargé de la conception d'un aéronef baptisé OPO-4, ou 4e section expérimentale. Ce projet rassemble un certain nombre des meilleurs concepteurs russes. Il est dirigé par Paul Aimé Richard, constructeur français d'avions[2], arrivé en URSS en 1928[3]. Korolev ne se distingue pas particulièrement dans le groupe, mais s'emploie dans plusieurs projets personnels. L'un d'eux est la mise au point d'un planeur capable d'accomplir de la voltige. En 1930, il devient ingénieur principal en charge de la conception du bombardier lourd Tupolev TB-3.

[modifier] Recherche sur les fusées au GIRD (1931-1933)

C'est au cours de l'année 1930 que Korolev s'intéresse à l'utilisation de carburant liquide pour la propulsion par moteur-fusée. À l'époque, il cherche à utiliser cette technologie pour la propulsion des avions. Les dirigeants soviétiques ont lancé à la fin des années 1920 une politique très volontariste misant sur l'industrialisation à marche forcée et la recherche. Dans ce contexte la principale association paramilitaire soviétique, l'OSOAIAKHIM[note 2] crée en 1931 le GIRD[1], qui réunit des ingénieurs et des techniciens pour effectuer des recherches dans le domaine des fusées. Korolev participe à la fondation de la section moscovite en tant qu'adjoint de Friedrich Tsander, un des pionniers soviétiques de l'astronautique. Il y rencontre Mikhaïl Tikhonravov qui deviendra un de ses plus proches collaborateurs. La section moscovite du GIRD, qui compte une soixantaine de personnes, travaille sur une dizaine de projets utilisant plusieurs types de propulsion. Korolev met au point un planeur propulsé par une fusée RP-1[note 3] propusé par un moteur-fusée brulant de l'oxygène et du kérosène. En 1932 Tsander tombe malade et Korolev le remplace à la tête du GIRD moscovite. La même année, les militaires s'intéressent aux efforts déployés par le groupe et commencent à fournir des fonds. En 1933, le groupe réalise le premier tir d'une fusée à propulsion liquide, baptisée GIRD-09, soit sept ans après Robert Goddard et son lancement peu médiatisé en 1926.

En 1932 le GIRD moscovite a des contacts informels avec le GDL : ce laboratoire de recherche militaire installé à Léningrad rassemble 200 ingénieurs et techniciens travaillant dans le domaine de la propulsion à ergols liquides et la propulsion à propergol solide. Valentin Glouchko, qui concevra par la suite la majeure partie des moteurs propulsant les fusées de Korolev, y est responsable d'une section qui effectue des recherches méthodiques sur la propulsion à ergols liquides. Le GDL joue un rôle central dans la mise au point des roquettes.

[modifier] Recherche sur les missiles et les avions-fusées au RNII (1933-1938)

Certains militaires soviétiques et en particulier le maréchal Mikhaïl Toukhatchevski, militaire novateur et très influent, ont pris conscience du potentiel des fusées. Toukhatchevski œuvre pour rapprocher le GDL et la section moscovite du GIRD . En septembre 1933, les deux structures sont fusionnées au sein de l'Institut de recherche scientifique sur les moteurs à réaction ou RNII (Реактивный научно-исследовательский институт, РНИИ ; Reaktivny naoutchno-issledovatelski institout, RNII). Le nouvel ensemble est dirigé par l'ancien responsable du GDL Ivan Kleïmenov, avec comme adjoint Korolev[4]. Peu après la création du RNII, des divergences se font jour entre Korolev et Kleïmenov sur les objectifs de l'institut de recherche. Ce dernier considère que la mise au point des roquettes, constitue le projet de recherche prioritaire. Korolev est remplacé par Gueorgui Langemak ce qui sauvera sans doute la vie de Korolev par la suite[5]. Au sein du RNII Korolev est responsable d'un projet de "missile de croisière" (projet 212) et surtout de l'avion-fusée RP-318-1. Ces deux engins sont propulsés par des moteurs développés par Glouchko. Le RNII met ainsi au point des systèmes automatisés de gyroscopes permettant de stabiliser le vol le long d'une trajectoire programmée. En 1934, Korolev publie l'ouvrage Une fusée dans la stratosphère[6].

[modifier] Victime des purges staliniennes (1938-1944)

Timbre soviétique, 1987

En 1937 les purges staliniennes, manifestation de la paranoïa de Staline qui décime l'armée et les cadres du régime soviétique, frappent aveuglément les principaux membres du RNII. Le bureau d'études a été placé sous surveillance par la police secrète soviétique (le NKVD) car il a été patronné par le maréchal Toukhatchevski qui a été une des premières victimes des purges. Un des ingénieurs du RNII qui brigue la direction du RNII rédige de fausses accusations contre les responsables du centre de recherches : Kleïmenov et son adjoint Langemak sont arrêtés sous l'accusation de déviationnisme trotskyste. Langemak avoue ses "crimes" sous la torture et sans doute aussi dans l'espoir d'éviter une condamnation à mort. Il dénonce à son tour Glouchko et Korolev. Kleïmenov et Langemak sont exécutés peu après. Glouchko est arrêté en mars 1938 et, tout en avouant ses actes de sabotage fictifs, dénonce ses collègues dont Korolev. Alors que Glouchko est interné dans la charachka TsKB-4, une prison pour ingénieurs, Korolev est envoyé dans la Kolyma, le pire bagne du goulag soviétique. Il a eu la mâchoire fracassée pendant un interrogatoire et, victime du scorbut dans le goulag, il va perdre la moitié de sa dentition. Il est sorti à temps du bagne de la Kolyma par Lavrenti Beria[note 4] grâce à l'intervention de sa mère et du constructeur d'avions Andreï Tupolev. Celui-ci obtient en 1940 son transfert dans la charachka qu'il dirige. Peu après Korolev est muté dans la charachka que dirige Glouchko et qui développe des fusées d'assistance au décollage pour avions. Placé sous Glouchko il est responsable des tests[7],[8].

[modifier] Développement du premier missile balistique intercontinental (1945-1957)

La R-7 Semiorka premier missile balistique intercontinental et ancêtre des lanceurs Soyouz.

[modifier] La récupération du savoir faire allemand

À la fin des années 1930 les ingénieurs allemands dirigés par Wernher von Braun ont pris une énorme avance dans le domaine de la propulsion et du guidage des fusées en développant le missile V2. Après la défaite du régime nazi en 1945, les Alliés tentent chacun de leur côté de récupérer ce savoir-faire. Les américains, dans le cadre de l'opération Paperclip, mettent la main sur les responsables du projet allemands dont Van Braun ainsi que sur un grand nombre de fusées. Staline envoie en Allemagne, avant même la fin des combats, tous les spécialistes soviétiques travaillant sur dans le domaine des fusées dont Korolev qui a été libéré à cette occasion. Les ingénieurs et techniciens soviétiques ont pour mission de collecter les informations, tenter de remettre en marche les installations de production des V2 et embaucher les experts et les techniciens allemands[7].

[modifier] Mise en place d'une organisation dédiée aux missiles balistiques

En mai 1946 Staline décide de lancer le développement des missiles balistiques. Les outils de production des V2 sont rapatriés sur le territoire de l'Union Soviétique. Korolev qui a été identifié pour ses talents d'organisateur est placé à la tête du bureau d'études spécial n°1 OKB-1, rattaché au NII-88 (ОКБ-1 НИИ-88), où il est chargé de développer une version améliorée du missile V-2. Un deuxième bureau d'études du NII-88 rassemble environ 150 spécialistes allemands du missile V-2 que les autorités soviétiques ont transféré de manière autoritaire en Russie avec familles et bagages. Ils sont dirigés par Helmut Gröttrup et sont installés dans un camp situé sur l'île de Gorodomlia sur le lac Seliger à 200 km de Moscou. Les autorités soviétiques leur demandent également de développer une version améliorée de la V-2. Parallèlement un établissement baptisé OKB-456 [note 5] spécialisé dans la construction de moteurs-fusées à ergols liquides est créé dans une ancienne usine d'aviation à Khimki dans la banlieue de Moscou et Glouchko, nommé responsable de son bureau d'études, est chargé de fabriquer une copie du moteur du missile V2 avec l'aide de spécialistes et de techniciens allemands qui ont déménagé plus ou moins volontairement d'Allemagne.

[modifier] Développement de missiles de portée intermédiaire

[modifier] Les missiles R-1 et R-2

L'équipe de Korolev met au point plusieurs missiles aux capacités croissantes. Le missile R-1 est une copie du V2 dont plusieurs exemplaires sont tirés à partir d'octobre 1947 avec un taux de réussite proche de celui obtenu par les allemands durant la guerre. Mais la production industrielle met beaucoup plus de temps car comme l'avait diagnostiqué un ingénieur allemand l'Union Soviétique a un retard de 15 ans. Les premiers missiles ne sortent de l'usine OKB-586, située à Dnipropetrovsk (aujourd'hui en Ukraine) [note 6] , que fin 1952. Le missile R-1 sera déployé dans quelques unités opérationnelles. Une version sera utilisée comme fusée-sonde à des fins scientifiques[9]. Le missile R-2 est une version agrandie de la R-1 avec une portée doublée (550 km) et une charge constituée d'un liquide radioactif qui devait être dispersé en altitude pour former une pluie mortelle[note 7]. La R-2 est jugée moins bonne que la G-1 produite par l'équipe des ingénieurs allemands de Gröttrup. Korolev défend son projet mais incorpore certaines des innovations allemandes et son missile est finalement accepté et entre en production en juin 1953. La licence de construction de la R-2, cédée en décembre 1957 à la Chine, constituera le point de départ de l'industrie des missiles balistiques dans ce pays[10].

[modifier] Le missile R-3

En avril 1948 un décret du gouvernement soviétique officialise le lancement du projet de missile R-3 capable de délivrer une bombe nucléaire de 3 tonnes à 3000 km de distance. Korolev a commencé à travailler sur sa conception dès 1947. De nombreuses solutions sont envisagées dans le document en 20 volumes que Korolev et ses ingénieurs finalisent en juin 1949. La solution du missile de croisière est tout autant mise en avant que celle du missile balistique ce qui reflète peut-être les préférences personnelles de Korolev[note 8]. Pour le missile balistique trois architectures sont envisagées  : fusée à plusieurs étages, fusée mono-étage avec réservoirs largables, étages assemblés "en fagot" et allumés simultanément avec un étage central ayant un temps de combustion plus long. Compte tenu du saut technologique nécessaire pour développer la R-3, Korolev préconise que la solution adoptée puisse servir de point de départ pour le missile balistique intercontinental de 8 000 km de portée demandé par les dirigeants soviétiques. Sa faveur va, pour le missile intercontinental, à l'architecture en fagot préconisée dès 1947 par Tikhonravov[note 9] tandis qu'il retient la solution de la fusée mono-étage pour la R-3[11]. Mais cela suppose d'introduire pour cette dernière un grand nombre d'innovations :

  • diviser par 3 la masse à vide en utilisant des réservoirs intégraux et en remplaçant les gouvernes par le recours à un moteur-fusée monté sur cardan
  • améliorer l'impulsion spécifique de 22% en utilisant le mélange oxygène liquide/kérosène plus performant à la place du mélange oxygène liquide/alcool tout en fournissant une poussée de 120 tonnes.

Le missile d'une longueur totale de 27 mètres doit atteindre une vitesse maximale de 4,7 km/s. Sa structure réalisée dans un nouvel alliage aluminium/magnésium a une masse au lancement de 71,72 tonnes et une masse à vide de 8,5 tonnes. Le saut technologique est trop important et il est décidé de valider certaines des innovations sur un lanceur aux caractéristiques intermédiaires : le R-3A est en fait un R-2 avec des réservoirs intégraux et sans dérive ce qui fait passer sa portée à 935 km. Le R-3A doit voler en 1951 tandis que le R-3 ne peut être lancée au plus tôt qu'en 1952[12]. Alors que les travaux sur le R-3A avancent selon le planning prévu, Glouchko est bloqué dans le développement du propulseur RD-110 de 120 tonnes de poussée qui doit propulser la R-3 : le nouveau mélange d'ergols est plus efficace mais nécessite plus de pression dans la chambre de combustion nécessitant d'épaissir les parois sont plus épaisses qui deviennent du coup plus difficiles à refroidir. Fin 1951, ne parvenant pas à régler ce problème, Glouchko arrête temporairement ses travaux sur le moteur[13].

[modifier] Le missile R-5

Korolev s'est engagé à développer le missile R-3 qui constitue une priorité aux yeux des militaires mais celui-ci ne peut pas être développé dans les délais compte tenu des difficultés rencontrées par Glouchko. Il décide pour faire patienter ses donneurs d'ordres d'améliorer les caractéristiques du démonstrateur R3-A et d'en faire un missile à part entière, le R-5 capable de placer une charge explosive d'une tonne à une distance de 1 200 km. Deux séries de tests réalisés entre avril et décembre 1953 confirment le fonctionnement du missile et sa relative fiabilité (2 échecs pour 13 tirs)[14]. Le missile entrera en production peu après. le R-5 est également le premier missile à avoir la capacité de lancer une arme nucléaire. Le missile subit un certain nombre de modifications pour pouvoir emporter la nouvelle arme au cours de l'année 1954. Après une campagne de tests de 17 tirs et 4 tirs de qualification, un essai réel du missile rebaptisé R-5M, baptisé Opération Baïkal, est effectué le 2 février 1956 depuis la base de lancement de Kapoustine Iar. Le missile remplit parfaitement son office et la charge nucléaire explose sur la cible visée : pour Korolev et ses collaborateurs c'est un moment de triomphe. Ce succès lève les doutes que beaucoup de dirigeants politiques et militaires avaient vis à vis des travaux de Korolev. Désormais ils ne ménageront plus leur appui aux travaux sur les missiles. Korolev et ses principaux collaborateurs se voient décerner en avril 1956 le titre de Héros du travail socialiste la plus haute récompense de l'Union Soviétique[15].

[modifier] L'alternative du missile de croisière

Le missile de croisière constitue une solution alternative au missile balistique. À la fin des années 1940 l'institut de recherche NII-1 dirigé par Mstislav Keldysh bute sur des difficultés insurmontables dans sa tentative de développer le bombardier suborbital Silbervogel allemand de Eugen Sänger. Fin 1950 Keldysh redirige ses travaux sur un projet plus modeste, utilisant des solutions techniques déjà testées : un missile de croisière intercontinental utilisant un premier étage propulsé par le moteur RD-100 du missile R-1 puis un couple de statoréacteurs permettant d'amener une tête nucléaire de 3 tonnes à une distance d'environ 7000 km. À cette époque l'institut de recherche sur la propulsion des avions, le TsIAM, a effectué des tests poussés sur les statoréacteurs ayant une poussée de 21 tonnes capable d'aller jusqu'à Mach 4. Mais ce projet rencontre également des difficultés dans la mise au point de la motorisation. Au début des années 1950 les responsables soviétiques semblent pencher à la lumière des développements sur le R-3 pour le missile balistique. Néanmoins le développement des deux alternatives continuera d'être financé jusqu'à la fin des années 1950[16].

[modifier] Le développement du missile balistique intercontinental R7

Korolev a décidé de se concentrer sur la conception du missile balistique intercontinental que souhaitent les dirigeants soviétiques sans passer par la mise au point de missiles à portée intermédiaire. Le missile doit être capable de transporter une bombe H de 5 tonnes sur 8 000 km. En 1953 les dirigeants soviétiques donnent leur accord pour le développement de la R-7 Semiorka et Korolev sous-traite le développement des missiles de portée intermédiaire un de ses adjoints Mikhail Yanguel.

Pour propulser le R-7, Glouchko choisit de développer une version pratiquement 10 fois plus puissante (65 tonnes de poussée) de l'ED-140. Mais la mise au point du moteur qui sera baptisé RD 105/RD-106 se heurte de nouveau à des problèmes d'instabilité de combustion. Par ailleurs la masse de la tête nucléaire transportée par le missile a pris du poids et atteint 5,4 tonnes ce qui nécessite d'accroitre les performances prévues du moteur. Le missile doit être opérationnel en 1956 ; Glouchko, pour contourner le problème créé par la taille de la chambre de combustion, décide de développer le moteur RD 107/RD-108 comportant quatre chambres de combustion et quatre tuyères alimentées par une turbopompe commune. Cette solution toutefois accroit la complexité du missile qui comporte pas moins de 20 ensembles chambres de combustion/tuyères et 16 moteurs-verniers[7].

[modifier] Décès de Staline et restructuration de l'activité des missiles

Le décès de Staline en mars 1953 puis l'arrestation du chef de la police secrète Beria quelques semaines plus tard met fin au régime de Terreur qui imprégnait la société soviétique depuis le début des années 1930. Staline et son bras droit avaient jusque là tenu les autres dirigeants de l'Union Soviétique à l'écart de la gestion du programme des missiles balistiques et de l'arme nucléaire. La disparition de Staline introduisit de profonds changements dans l'organisation de ces deux programmes[17].

Korolev avait été handicapé durant le règne de Staline par son passé d'"ancien criminel". C'est ainsi que Mikhail Yanguel ingénieur très compétent mais ne connaissant initialement rien à l'astronautique avait pris la tête en mai 1952 du NI-88 deux ans après son arrivée dans cette structure après avoir été l'adjoint de Korolev à qui la place aurait du revenir naturellement. Mais l'un trainait un passé jugé douteux tandis que l'autre était membre du Parti communiste depuis le début des années 1930[18]. Sans doute motivé par cet événement et profitant d'un climat plus favorable à sa candidature, Korolev demande de manière formelle à adhérer au Parti Communiste en juin 1953 et malgré la résistance de nombreux dirigeants locaux de Kaliningrad, devient membre du parti le mois suivant[note 10]. En octobre de la même année Korolev et Glouchko sont nommés membres correspondant de l'Académie des Sciences de l'URSS. Cet acte de reconnaissance très recherché officialise le rôle pivot joué par Korolev dans l'industrie des missiles mais lui permet également de bénéficier d'avantages matériels importants[19]..

La tension entre Yanguel et Korolev, son subordonné au caractère bien trempé, était tellement forte que les responsables soviétiques durent trouver une solution pour les éloigner l'un de l'autre[20]. Début 1954 Krouchtchev donne des instructions au ministre de tutelle du NI-88, Oustinov, pour mettre fin au monopole que Korolev détenait sur le développement des missiles balistiques et diminuer la vulnérabilité à une frappe nucléaire d'une activité concentrée sur Moscou. Deux nouvelles entités, situées en Ukraine et dans l'Oural, sont créées jouant un rôle analogue au NI-88. Yanguel prend la tête en avril 1954 d'un bureau d'étude associé à l'OKB-586 de Dnipropetrovsk, qui produisait jusque là les missiles R-1 et R-2 mais qui avait également commencé à développer sans disposer de véritable équipe de conception le missile R-12 de portée intermédiaire (2 000 km) doté d'un système de guidage autonome et propulsé avec des ergols stockables (acide nitrique fumant rouge et kérosène). Les caractéristiques opérationnelles de ce missile intéressaient particulièrement les militaires[21]. L'établissement piloté par Yanguel sera à l'origine par la suite des principaux missiles balistiques à longue portée de l'Union Soviétique. La deuxième entité est créée en mars 1955 à Zlatoust dans l'Oural et placée sous la direction de Victor Makeïev, un des plus jeunes collaborateurs (30 ans) de Korolev qu'il a sans doute recommandé lui-même. Makaïev à la tête du bureau d'études SKB-385 est chargé de développer le missile tactique R-11 (le fameux Scud) puis développera tous les missiles balistiques mer-sol de l'Union Soviétique[20]. La nouvelle organisation fut présentée par Krouchtchev en personne à Korolev qui demanda à ce que les deux nouvelles entités soient subordonnées à la sienne mais Krouchtev s'opposa à cette demande[20].

[modifier] Père de l'astronautique soviétique (1957-1966)

Pour lancer un satellite dans l'espace, il doit néanmoins convaincre les membres du parti ainsi que les militaires, qui sont sceptiques. La volonté de Korolev est strictement scientifique ; il s'appuiera donc sur des arguments militaires (forte charge utile et grande portée), politique (propagande de la réussite technique soviétique face aux États-Unis) voire stratégique (la possibilité de satellite espion) pour lancer ce programme. Après de nombreux échecs, dus successivement à des fuites de carburant, à des allumages tardifs ou prématurés d'un moteur, à un mauvais calcul de trajectoire ou aux vibrations de la fusée lors de son ascension, Korolev réussit un lancement. Il en informe ses supérieurs haut placés, et obtient auprès des dirigeants (politiques et militaires) du programme spatial soviétique l'autorisation d'effectuer un autre lancement, afin de confirmer la fiabilité de la R7 et permettre la mise en orbite d'un satellite. En pleine course à l'espace avec les Américains, et pour gagner du temps, la charge utile initialement prévue est mise de côté (et sera finalement lancée en tant que Spoutnik 3[22]) pour laisser place à un petit satellite de masse et d'équipement scientifique minimal : un émetteur radio juste capable de lancer des signaux audibles autour de la terre pendant quelques jours.

Le 4 octobre 1957, une fusée R-7 lance le premier satellite artificiel dans l'espace, le Spoutnik-1, qui après débat, a pris la forme d'une sphère selon le vœu de Korolev.

Le 3 novembre 1957, il envoie le premier animal terrestre dans l'espace, une chienne nommée Laïka. Elle y reste 6 heures, mais décède d'hyperthermie, le système de régulation de température de sa capsule étant tombé en panne. L'URSS cachera ce fait pendant 40 ans.

C'est également lui qui, le 12 avril 1961, via le programme Vostok, permet à Youri Gagarine de devenir le premier homme dans l'espace.

Plus tard, il participe au programme Soyouz.

Il se charge aussi de piloter le programme de conquête de la Lune. Il conçoit pour cela les plans de la très grande fusée N1, mais affaibli par la pression exercée par le Politburo et sa charge de travail, il subit une chirurgie exploratrice qui révèle une tumeur. Son cœur, affaibli par les six années passées au Goulag, ne résiste pas à l'anesthésie ; il meurt d'un arrêt cardiaque le 14 janvier 1966. Ses cendres sont entreposées à la nécropole du mur du Kremlin. Après son décès, son adjoint Vassili Michine prend sa succession en tant que constructeur général. La suite de la fusée N1 est un échec total : en quatre vol de test, quatre explosions dès la première phase du lancement. Les dernières fusées de ce type seront transformées en hangar.

Monument de Korolev dans la ville de Korolev
Timbre soviétique de 10 kopeks à la mémoire de Sergueï Korolev, 1969.

[modifier] Récompenses et honneurs

De son vivant a été nommé deux fois Héros du Travail socialiste (1956 et 1961) il a reçu le prix Lénine à titre posthume en 1971 et a recu trois l'ordre de Lénine. Il est élu à l'Académie des Sciences de l'URSS en 1958 bien qu'il n'ait pas les compétences scientifiques théoriquement exigées. En 1996 la ville de Kalinigrad dans la banlieue de Moscou, qui héberge depuis toujours RKK Energia principal établissement de l'industrie spatiale mise en place par Korolev, est rebaptisée en son honneur Korolev. Son nom a été donné à une rue de Moscou (Ulitsa Akademika Korolyova) ainsi qu'à plusieurs formations planétaires et objets célestes : le cratère Korolev sur la face cachée de la Lune, le cratère Korolev sur Mars et l'astéroïde (1855) Korolev.

L'activité spatiale très proche de celles des missiles relève du secret absolu dans le régime autoritaire et paranoïaque soviétique. Le rôle de Korolev, comme celui des autres responsables du programme spatial soviétique est tenu secret, tout comme l'organisation de l'industrie spatiale et l'emplacement des bases de lancement. Jusqu'à sa mort le nom de Korolev n'apparaît dans aucun communiqué officiel. Le KGB présente à la presse occidentale Leonid Sedov, physicien membre de l'Académie des sciences de Russie, comme « le père du Spoutnik ».

[modifier] Notes et références

[modifier] Notes

  1. Dans le calendrier julien : 30 décembre 1906
  2. Société pour la Promotion de la Défense et du Progrès Aérochimique
  3. un ancêtre du V1 et du missile de croisière
  4. Celui-ci vient d'arriver à la tête du NKVD où il se distinguera par sa cruauté, mais il inaugure son règne par une période de clémence.
  5. Aujourd'hui NPO Energomach principal fabriquant de moteurs-fusées de Russie
  6. Ioujny produit aujourd'hui les lanceurs Zenit
  7. A l'époque l'Union Soviétique ne dispose pas d'une bombe nucléaire suffisamment légère pour constituer la charge utile.
  8. A la même époque les américains investissent massivement dans le missile de croisière Navaho.
  9. Une fusée avec des étages superposés nécessite de pouvoir allumer un étage en cours de vol, éventuellement dans le vide. Cette opération n'était pas parfaitement maitrisé à l'époque.
  10. Korolev avait suivi des cours de marxisme-léninisme à l'université du soir Mitishtinskï dès 1950 et obtenu un diplôme avec mention mais n'avait pas entrepris d'adhérer au parti avant 1952.

[modifier] Références

  1. a, b et c Sparrow 2007, p. 32-33
  2. (en) Asif A. Siddiqi, The red rockets' glare : Spaceflight and the Soviet imagination, 1857-1957, Cambridge University Press, 26 février 2010, 402 p. (ISBN 0521897602) [lire en ligne (page consultée le 29 avril 2011)], p. 122 
  3. (en) Ulrich Albrecht et Randolph Nikutta, The Soviet armaments industry, Routledge, 1993, 400 p. (ISBN 3718653133) [lire en ligne (page consultée le 29 avril 2011)], p. 20 
  4. Siddiqi, p. 6-7 op. cit.
  5. Siddiqi, p. 7-8 op. cit.
  6. Chertok, p. 166-167 op. cit.
  7. a, b et c (en) Glushko sur Astronautix.com. Consulté le 19 décembre 2011
  8. Siddiqi, p. 10-13 op. cit.
  9. (en) R-1 sur Astronautix.com. Consulté le 7 janvier 2012
  10. (en) R-2 sur Astronautix.com. Consulté le 7 janvier 2012
  11. Siddiqi, p. 73-75 op. cit.
  12. Siddiqi, p. 78-79 op. cit.
  13. Siddiqi, p. 98-99 op. cit.
  14. Siddiqi, p. 99-100 op. cit.
  15. Siddiqi, p. 119-121 op. cit.
  16. Siddiqi, p. 79-80 op. cit.
  17. Siddiqi, p. 109-110 op. cit.
  18. Siddiqi, p. 113 op. cit.
  19. Siddiqi, p. 115-116 op. cit.
  20. a, b et c Siddiqi, p. 115 op. cit.
  21. Siddiqi, p. 113-114 op. cit.
  22. Sparrow 2007, p. 50

[modifier] Sources

  • (en) Boris Chertok, Rockets and People volume 1, NASA History series, 2005 
  • (en) Boris Chertok, Rockets and People volume 2 creating a rocket industry, NASA History series, 2006 
  • (en) Boris Chertok, Rockets and People volume 3, NASA History series, 2006 
  • (en) Asif A. Siddiqi, Spoutnik and the soviet space challenge, University Press of Florida, 2003 (ISBN 978-0-8130-2627-x) 
  • (en) Asif A. Siddiqi, The soviet space race with Apollo, University Press of Florida, 1996 (ISBN 978-0-8130-2628-8) 
  • Pierre Baland, De Spoutnik à la Lune : l'histoire secrète du programme spatial soviétique, Edition Jacqueline Chambon- Actes Sud, 2007isbn=978-2-74276942-1 
  • Giles Sparrow, La Conquête de l'espace, Flammarion, 2007 

[modifier] Voir aussi

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