Sentience

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher


La sentience (de l'anglais sentience) désigne la capacité d'éprouver des choses subjectivement, d'avoir des expériences vécues. Les philosophes du XVIIIe siècle utilisaient ce concept pour distinguer la capacité de penser (la raison) de la capacité de ressentir (sentience). En philosophie occidentale contemporaine, la sentience désigne la conscience phénoménale  : la capacité de vivre des expériences subjectives, des sensations, que l'on appelle aussi qualia en philosophie de l'esprit. Dans les philosophies orientales (comme la philosophie bouddhiste), la sentience (bouddhisme) (en) est une qualité métaphysique qui implique respect et sollicitude.

Le concept de sentience est central en éthique animale car un être sentient ressent la douleur, le plaisir, et diverses émotions ; ce qui lui arrive lui importe. Ce fait lui confère une perspective sur sa propre vie, des intérêts (à éviter la souffrance, à vivre une vie satisfaisante…, etc.), voire des droits (à la vie, au respect…). Ces intérêts et ces droits impliquent l'existence des devoirs moraux de notre part envers les autres êtres sentients.

En philosophe de l'esprit[modifier | modifier le code]

En philosophie de l'esprit, la sentience désigne le vécu phénoménal (en anglais experience), c'est-à-dire la capacité à avoir des expériences subjectives, ou qualia. La sentience est distincte d'autres aspects de l'esprit et de la conscience, comme l'intelligence, la conscience de soi, la métacognition, l'intentionnalité. La sentience est la propriété minimale de la conscience. Comme pour beaucoup de gens, le mot conscience désigne souvent la sentience plus autre chose (le sens moral, la conscience réflexive, notamment), beaucoup d'auteurs préfèrent utiliser le mot sentience pour parler de la conscience au sens minimal du terme. C'est d'ailleurs pour cette raison que des auteurs antispécistes ont transposé ce mot dans la langue française[1]. D'autres philosophes utilisent l'expression "conscience phénoménale" comme synonyme de sentience[2].

Le philosophe Thomas Nagel a décrit le problème que pose la sentience dans un article devenu célèbre, Quel effet cela fait-il d'être une chauve-souris ? (1974). Même si nous comprenions dans sa totalité le fonctionnement du corps et du cerveau d'une chauve-souris, nous ne pourrions pleinement comprendre quel effet cela fait d'être une chauve-souris car nous ignorerions toujours la sensation que cela fait de percevoir par écholocation. L'approche scientifique, dit Nagel, ne permet pas d'appréhender l'aspect phénoménal de la conscience. La seule façon de savoir ce que cela fait d'être une chauve-souris serait de devenir nous-mêmes des chauve-souris.

De nombreux philosophes ont repris et développé les thèses de Nagel, comme David Chalmers dans L'Esprit conscient (1996) ou Colin McGinn. D'autre s'y sont opposés comme Daniel Dennett dans La Conscience expliquée (1994).

En éthique[modifier | modifier le code]

L'éthique animale part du constat que la sentience implique a minima la capacité d'éprouver douleur et plaisir. La sentience fait que ce qui arrive à un être sentient lui importe. Par conséquent, les auteurs antispécistes pensent que la sentience est la condition nécessaire (et suffisante pour beaucoup d'entre eux) au statut moral. Ce statut moral consiste en l'attribution de droits pour les théoriciens des droits des animaux ou à la prise en compte pleine et entière de leurs intérêts pour les auteurs conséquentialistes.

À la fin du XVIIIe siècle, Jeremy Bentham affirma l'importance morale de la sentience dans un passage devenu célèbre :

« Les Français ont déjà découvert que la noirceur de la peau n'est nullement une raison pour laquelle un être humain devrait être abandonné sans recours au caprice d'un tourmenteur. Il est possible qu’on reconnaisse un jour que le nombre de jambes, la pilosité de la peau, ou la terminaison de l’os sacrum, sont des raisons tout aussi insuffisantes d’abandonner un être sensible au même destin. Quel autre [critère] devrait tracer la ligne infranchissable ? Est-ce la faculté de raisonner, ou peut-être la faculté de discourir ? Mais un cheval ou un chien adulte est, au-delà de toute comparaison, un animal plus raisonnable, mais aussi plus susceptible de relations sociales, qu’un nourrisson d’un jour ou d’une semaine, ou même d'un mois. Mais supposons que la situation ait été différente, qu’en résulterait-il ? La question n'est pas “peuvent-ils raisonner ?”, ni “peuvent-ils parler ?”, mais “peuvent-ils souffrir ?” »[3].

En 1975, Peter Singer reprit cette idée dans La libération animale et affirma que tout être sentient a des intérêts et qu'avoir des intérêts fonde le statut moral. Il dénonce le fait que nous ne prenons pas en compte, ou moins en compte, les intérêts des êtres sentients non humains par rapport aux intérêts des humains comme étant un préjugé appelé spécisme.

De nos jours, tous les auteurs antispécistes ont repris l'idée que c'est la sentience, et non l'appartenance à l'espèce humaine, qui fonde le statut moral d'un être[4].

Dans les religions orientales[modifier | modifier le code]

Les religions orientales comme l'hindouisme, le bouddhisme, le sikhisme, le jaïnisme reconnaissent que de nombreux animaux non humains sont sentients. Dans le jaïnisme et l’hindouisme, la sentience est liée au concept de non-violence ou d'ahimsa. Dans ces religions, les êtres sentients participent au cycle des réincarnations. Voir sentient beings (buddhism).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. http://www.cahiers-antispecistes.org/spip.php?article281
  2. Par exemple Joëlle Proust, Comment l'esprit vient aux bêtes : essai sur la représentation, Gallimard, 1997
  3. Bentham, An Introduction to Principles of Morals and Legislation, ch.17, sect.1, édité par J. H. Burns et H. L. A. Hart, Athlone Press, 1970, p. 282-283, note 1. Traduit par Enrique Utria. Introduction aux principes de morale et de législation, Vrin, 2011, p. 324-325.
  4. http://www.cahiers-antispecistes.org/spip.php?article227

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Thomas Nagel, "What is like to be a bat", The Philosophical Review, 1974
  • David Chalmers, L'Esprit conscient (trad. française de Stéphane Dunand), Paris, Ithaque, 2010
  • Daniel Dennett, La Conscience expliquée (trad. française de Pascal Engels), Odile Jacob, 1993
  • David Olivier, "Le subjectif est objectif : prendre la sensibilité au sérieux", Les Cahiers antispécistes n°23, déc. 2003. disponible en ligne.
  • D. Olivier et E. Reus, "La science et la négation de la conscience animale : De l'importance du problème matière-esprit pour la cause animale", Les Cahiers antispécistes n°26, nov. 2005. disponible en ligne.
  • Estiva Reus, "Sentience !", Les Cahiers antispécistes n°26, nov. 2005. disponible en ligne
  • Gary Francione, "Prendre la sensibilité au sérieux", in H.-S. Afeissa et J.-B. Jeangène Vilmer, Philosophie animale. Différence, responsabilité et communauté, Paris, Vrin, 2010, p. 161-183, traduit par H.-S. Afeissa. Disponible en ligne.
  • Peter Singer, La Libération animale, Payot, 2012