Scandale de Notre-Dame

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Le scandale de Notre-Dame est un acte d’agitation anticléricale effectué le 9 avril 1950 (jour de Pâques), durant une messe à la cathédrale Notre-Dame de Paris, par quelques membres du mouvement lettriste (Michel Mourre, Serge Berna, Ghislain Desnoyers de Marbaix et Jean Rullier).

Description[modifier | modifier le code]

Michel Mourre (habillé en moine dominicain et assisté par ses confrères) profita d’un intervalle dans l’office pascal pour monter en chaire et proclamer devant toute la congrégation un anti-sermon blasphématoire sur la mort de Dieu, écrit par Serge Berna.

Cela fut un grand scandale à l’époque, atteignant non seulement les quelque mille fidèles présents dans l’église, mais aussi les milliers de téléspectateurs de la francophonie et ailleurs qui jouissaient de la nouveauté d’un service ecclésiastique télévisé. L’événement fut rapporté le lendemain dans les principaux journaux de toutes langues, et à Paris suscita un intense débat aussi bien dans la presse que dans les cafés[1];

Les auteurs de l’action, des jeunes étudiants liés au lettrisme, mouvement avant-gardiste autour d’Isidore Isou, furent tous arrêtés par la police, se sauvant effectivement des suisses et de la foule enragée[réf. nécessaire] qui les chassaient de l’église. Le seul à être détenu plus longtemps fut Michel Mourre qui avait passé un an chez les dominicains et était l’un des instigateurs de toute l’affaire.

Pendant qu’on décidait de son sort, des voix éminentes de la culture, de l’Église et de l’État débattaient dans les journaux des mérites ou non de cette provocation. En particulier, le journal Combat, célèbre organe de la Résistance, qui avait commencé par condamner l’action, y consacra huit jours de reportage avec une vingtaine d’articles, rédigés par, entre autres, Jean Paulhan, Louis Pauwels, André Breton, Pierre Emmanuel, Maurice Nadeau, le Commissaire de Police, M. le curé de Saint-Pierre de Chaillot, Gabriel Marcel, Benjamin Peret et René Char. La police et l’Église, pour leur part, ne pouvant laisser l’évènement sans réponse, voulurent tout de même éviter de l’amplifier par un procès public. Au bout de quelques jours, ils firent venir un psychiatre d’une intégrité douteuse, qui voulut faire interner Mourre dans un asile. Des participants du débat de Combat protestèrent, et sur l’intervention d’un deuxième psychiatre Michel Mourre fut libéré le 21 avril[2].

Provocation en fin de compte plus efficace que Mourre ne l’avait prévu, le scandale a retenti au cœur même du mouvement lettriste. Cohérente avec les propos d’agitation sur lesquels Isou avait fondé son mouvement en 1945, l’affaire Notre-Dame mettait toutefois à l’épreuve la radicalité d'Isou et de son entourage. L’action a donc accentué dans le mouvement une rupture naissante entre deux blocs qu’on pourrait nommer respectivement “artistique” et “actioniste”, rupture qui deux ans plus tard conduirait à une scission explicite et à la formation de l’Internationale lettriste. Ce fut après 1950 que les principaux agents de cette scission (Gil J. Wolman, Jean-Louis Brau et Guy Debord) ont joint le mouvement, s'associant plutôt au bloc ultra-lettriste actioniste, et qu’avec Ivan Chtcheglov et Serge Berna ils ont rejeté Isou comme arriériste et formé l’Internationale lettriste (IL). C’est l’IL, lancée en 1952 au moment d’une autre intervention scandaleuse dirigée contre Charlie Chaplin, qui entre 1952 et 1957 expérimenta les nouvelles formes d’art et de comportement qui donneront jour à l’Internationale situationniste (IS).

Le « scandale de Notre-Dame », en actualisant l’hérédité révolutionnaire dadaïste, a assuré que le fil conducteur de la tradition avant-gardiste, récemment avivé après le trauma de la guerre, ne restera pas dans les bornes de la production d’art, mais qu’il poursuivrait de nouveau le chemin de l’agitation. Bien que son auteur ait peu après abandonné toute attitude révolutionnaire pour se repentir et devenir un bon encyclopédiste de l’histoire ecclésiastique, l’action resta exemplaire pour l’aventure situationniste qui la suivrait.

Déclaration de Michel Mourre (rédigée par Serge Berna)[modifier | modifier le code]

« Aujourd’hui, jour de Pâques en l’Année sainte,
Ici, dans l’insigne Basilique de Notre-Dame de Paris,
J’accuse l’Église Catholique Universelle du détournement mortel de nos forces vives en faveur d’un ciel vide ;
J’accuse l’Église Catholique d’escroquerie ;
J’accuse l’Église Catholique d’infecter le monde de sa morale mortuaire,
d’être le chancre de l’Occident décomposé.
En vérité je vous le dis : Dieu est mort.
Nous vomissons la fadeur agonisante de vos prières,
car vos prières ont grassement fumé les champs de bataille de notre Europe.
Allez dans le désert tragique et exaltant d’une terre où Dieu est mort
et brassez à nouveau cette terre de vos mains nues,
de vos mains d’orgueil,
de vos mains sans prière.
Aujourd’hui, jour de Pâques en l’Année sainte,
Ici, dans l’insigne Basilique de Notre-Dame de France,
nous clamons la mort du Christ-Dieu pour qu’enfin vive l’Homme. »

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (de) Biene Baumeister et Zwi Negator, Situationistische Revolutionstheorie: Eine Aneignung, Vol. II Kleines Organon, 42. Schmetterling Verlag, 2007.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Greil Marcus, Lipstick Traces: A Secret History of the 21st Century, 279ff. Faber & Faber, 2002.
  2. Combat. Parutions du 10, 11, 12, 13, 14, 17, 19, 20 et 21 avril, 1950. Paris.