Scandale d'Abou Ghraib

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Lynndie England tenant un prisonnier en laisse, connu pour les gardes sous le nom de « Gus », étendu sur le sol.

Le scandale d'Abou Ghraib désigne une affaire durant laquelle des militaires de l'armée américaine et des agents de la Central Intelligence Agency ont été accusés de violation des droits de l'Homme à l'encontre de prisonniers, entre 2003 et 2004 lors de la guerre en Irak, dans la prison d'Abou Ghraib[1]. Ces prisonniers étaient physiquement et sexuellement abusés, torturés[2],[3],[4], violés[2],[3], sodomisés[4] et exécutés[5].

Ce scandale est publiquement médiatisé en été 2003, dont les premiers rapports d'Amnesty International font état des violations des droits de l'Homme par les États-Unis à l'encontre de détenus dans les prisons irakiens. Les premiers rapports de mauvais traitements émanent de l'ancienne prison d'Abou Ghraib dirigée par Saddam Hussein, à cette époque, récemment « libérée » par les États-Unis. Dans un article datant du 10 juin 2003, Dr Abdel Salam Sidahmed, directeur du programme Moyen-Orient d'Amnesty International rapporte les conditions des détenus dans la prison d'Abou Ghraib dirigée par l'armée américaine : « La prison notoire d'Abou Ghraib Prison, centre de torture et d'exécutions de masse au temps du règne de Saddam Hussein, reste une prison coupée du monde extérieure. Le 13 juin, des détentions à durée indéterminée sans jugement ont été rapportées. Les troupes en place auraient exécuté un prisonnier et blessés sept autres[6]. »

Presqu'un mois plus tard, le 23 juillet, Amnesty International publient un nouvel article condamnant l'armée américaine et sa coalition d'atteintes aux droits de l'homme : « d'anciens détenus rapportent à Amnesty International que les personnes détenues par les militaires de la coalition étaient enfermées dans des tentes sous une chaleur insoutenable sans eau. Ils étaient forcés à faire leurs besoins dans des tranchées et n'avait aucun vêtement de rechange - même après deux mois de détention. [...] Amnesty International est informé de mauvais traitements ou de torture par les militaires de la coalition. Leurs méthodes impliquaient des privations prolongées de sommeil, des restrictions dans des positions parfois extrêmement douloureuses — mélangés à l'exposition bruyante de musiques, et à l'exposition à une lumière vive[7]. »

Traitement des détenus[modifier | modifier le code]

Le détenu Manadel al-Jamadi décède dans la prison d'Abou Ghraib après un interrogatoire durant lequel il a été torturé par des agents de la CIA et un entrepreneur privé en novembre 2003[8]. Il est physiquement agressé puis torturé par estrapade, une méthode de supplice durant laquelle la victime est pendue par une corde avec les mains attachées dans le dos. Sa mort considéré comme un homicide par l'armée américaine[9],[10], aucun des deux hommes n'a été poursuivi devant les tribunaux. L'entrepreneur, quant à lui, possède l'immunité[11].

Le major-général Antonio Taguba, selon les photographies prises dans la prison, explique des cas évidents de viols[12]. Un détenu d'Abou Ghraib explique aux enquêteurs avoir entendu les hurlements d'un enfant irakien se faire violer par un militaire tandis qu'une soldate photographiait la scène[13]. Le violeur présumé est identifié comme un traducteur d'origine américano-égyptienne par un témoin. Il est désormais entre les mains de la justice américaine[12]. Une autre photo montre un soldat américain violant vraisemblablement une détenue[12]. D'autres photos montrent des militaires agressant sexuellement des détenus lors d'interrogatoires à l'aide d'objets comme un fil de barbelé et un tube phosphorescent, et une détenue forcée de se dévêtir afin d'exposer ses seins[12]. Taguba soutient la décision du président américain Barack Obama de ne pas divulguer ces photos, car « ces images sont d'une atroce barbarie[12]. »

Dans une autre affaire présumée, des prisonnières auraient été violées par des soldats[14]. Dans une autre affaire, des officiels américains rapportent les cas présumés de viols à Abou Ghraib[15].

Couverture médiatique[modifier | modifier le code]

Premiers rapports de AP[modifier | modifier le code]

Le 1er novembre 2003, The Associated Press publie un long article[16] sur les traitements inhumains de tortures et d'exécutions qui se déroulent à Abou Ghraib et autres prisons américaines localisées en Irak, basé sur des entretiens avec d'anciens détenus, racontant au journaliste Charles J. Hanley des cas d'intimidation par des chiens de garde et d'humiliation[17]. L'article commence à gagner l'attention des médias[18].

Tandis que l'armée américaine rapporte des cas d'abus en début 2004, une attention médiatique locale encore plus grande se fait sentir. Le 16 janvier 2004, l'United States Central Command informe les médias d'une enquête officielle concernant des cas d'agressions et d'humiliations envers des détenus irakiens par un groupe de soldats américains. Le 24 février, 17 soldats sont suspendu de leurs fonctions. L'armée annonce le 21 mars 2004, le passage de six soldats devant les tribunaux[19],[20].

60 Minutes II[modifier | modifier le code]

Lynndie England pointant du doigt un prisonnier dénudé forcé à se masturber devant ses oppresseurs[21].

Ce n'est qu'à partir de fin avril 2004 que le programme télévisé américain 60 Minutes II (en) débute son enquête sur ces abus montrant de nombreuses photos de tortures prises au sein de la prison[22]. La diffusion de cette enquête télévisée est retardée à la suite d'une demande effectuée par le général et chef d'état-major du département de la Défense, Richard Myers. Après avoir appris, la diffusion prochaine d'un article au New Yorker à ce sujet, CBS décide de diffuser son programme le 28 avril 2004[23].

Dans ce programme, Dan Rather avec le général Mark Kimmitt, dirigeant des opérations de la coalition en Irak : « La première chose que je dirais c'est que nous sommes également consternés. Ce sont nos camarades. Ce sont des gens avec qui nous travaillons tous les jours, et qui nous représentent. Nous portons le même uniforme, et ils déshonorent leurs camarades [...][22]. » Kimmitt explique également : « Je voudrais bien rester assis ici en disant qu'il ne s'agisse que du seul cas d'abus de prisonniers duquel nous nous soucions, mais nous savons qu'il y a encore beaucoup de cas similaires depuis que nous avons débarqués en Irak[22]. »

Articles du New Yorker[modifier | modifier le code]

Un article datant de mai 2004 rédigé par Seymour M. Hersh du New Yorker parle en détail de ces atrocités. The New Yorker, sous la direction de l'éditeur David Remnick, poste un rapport de Hersh sur son site web, accompagné d'images de torture prises par les soldats dans la prison. L'article, intitulé Torture at Abu Ghraib, suit deux semaines plus tard de deux autres du même sujet, intitulés Chain of Command et The Gray Zone[23]. Les sources gardées secrètes de Seymour Hersh donnent l'existence d'un programme d'interrogatoire du nom de « Copper Green », un mauvais usage officiel et systémique des méthodes de torture.

Autres preuves de torture[modifier | modifier le code]

Le soldat américain Spc. Graner frappant, ou prétendant frapper, des prisonniers irakiens menottés.

Selon Donald Rumsfeld, secrétaire de la Défense, de nombreuses autres vidéos et photos d'abus prises à Abou Ghraib existent. Des photos et vidéos ont été révélées à des avocats par le Pentagone lors d'un entretien privé le 12 mai 2004. Les avocats s'accordent à dire qu'elles sont pires que celles précédemment publiées par les médias. Le sénateur Ron Wyden donne son avis sur ces photos expliquant qu'elles sont « significativement pires que tout ce que je pouvais imaginer [...] Prenez le pire des cas, et multipliez plusieurs fois la gravité de la situation. » La politicienne Ellen Tauscher (en) donne sa version et explique que ces photos ne sont « dramatiquement pas différents[24]. » Un membre du département de la Défense explique que toutes ces photos impliquaient pornographie entre soldats américains, et ne montraient aucun abus envers des détenus[25].

Ameen Saeed Al-Sheik, le détenu immatriculé 151362, rapporte des faits au Washington Post en mai 2004 : « Ils ont dit, 'on va vous donner l'envie de crever mais ça n'arrivera pas' [...] Ils m'ont mis nu. L'un d'entre eux m'a dit qu'il me violera. Il a dessiné une femme sur mon dos et m'a mis dans une position indécente en me tenant le derrière[26]. » « L'un d'entre eux m'a demandé 'Tu pries Allah ?'. J'ai répondu 'oui'. Il m'a répondu, 'va te faire [injure] et lui avec'. L'un d'entre eux m'a ensuite dit, 'tu repartiras pas d'ici indemne, mais en fauteuil roulant'. Puis il m'a demandé, 't'es marié ?' et j'ai répondu 'oui'. L'un d'eux a répondu, 'si ta femme te voyait comme ça, elle aurait honte, mais elle aurait pas le temps vu comment je la bourrinerais' [...] Il m'a ensuite demandé de remercier Jésus pour me laisser en vie [...] Je lui ai dis, 'je crois en Allah', puis il a répondu, 'moi, je crois en la torture et c'est ce que je vais te faire'[26]. »

The New York Times rapporte, le 12 janvier 2005, d'autres témoignages sur les atrocités perpétrées à Abou Ghraib. Les soldats s'amusaient à :

  • Uriner sur les détenus
  • Sauter sur la jambe d'un détenu (sur une blessure déjà faite par balle) afin qu'elle ne puisse pas guérir correctement
  • Continuer à tâter la jambe avec un morceau de ferraille pliable
  • Saupoudrer de l'acide phosphorique sur les détenus
  • Sodomiser les détenus à l'aide d'un bâton
  • Accrocher une corde aux jambes ou au pénis des détenus et à les traîner sur le sol[27]

Dans une vidéo, une garde affirme que les prisonniers étaient tués à la moindre incartade, et explique qu'ils sont même en possession de serpents venimeux afin de mordre et tuer les prisonniers. La garde explique qu'elle « aurait des problèmes » pour avoir jeté des pierres sur les détenus[28].

Hashem Muhsen, l'un des détenus de la prison, explique que les détenus étaient forcé à ramper sur le sol et à être attachés comme des mulets par les soldats américains. Après sa libération en janvier 2004, Muhsen s'oriente vers une carrière de policier irakien[29].

DOD découvre la mort par torture d'un des détenus, Manadel al-Jamadi. Sa mort est considérée comme un homicide par l'armée américaine[9]. Un détenu clame qu'il aurait été sodomisé. Le Taguba Report (en) trouve la thèse de la sodomie (« sodomiser un détenu avec un bâton lumineux, voire avec un manche à balai ») tout à fait crédible[30].

Réactions[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Glenn Greenwald, « Other government agencies », Salon.com (consulté le 3 avril 2012).
  2. a et b Seymour M. Hersh, « Chain of Command », The New Yorker,‎ 17 mai 2004 (consulté le 13 septembre 2011) : « NBC News later quoted U.S. military officials as saying that the unreleased photographs showed American soldiers “severely beating an Iraqi prisoner nearly to death, having sex with a female Iraqi prisoner, and ‘acting inappropriately with a dead body.’ The officials said there also was a videotape, apparently shot by U.S. personnel, showing Iraqi guards raping young boys.” »
  3. a et b Mark Benjamin, « Taguba denies he's seen abuse photos suppressed by Obama: The general told a U.K. paper about images he saw investigating Abu Ghraib – not photos Obama wants kept secret. », Salon.com,‎ 30 mai 2008 (consulté le 6 juin 2009) : « The paper quoted Taguba as saying, "These pictures show torture, abuse, rape and every indecency." [...] The actual quote in the Telegraph was accurate, Taguba said – but he was referring to the hundreds of images he reviewed as an investigator of the abuse at Abu Ghraib prison in Iraq ».
  4. a et b Seymour Myron Hersh, « The general's report: how Antonio Taguba, who investigated the Abu Ghraib scandal, became one of its casualties. », The New Yorker,‎ 25 juin 2007 (consulté le 17 juin 2007) : « Taguba said that he saw "a video of a male American soldier in uniform sodomizing a female detainee". ».
  5. Joan Walsh, Michael Scherer, Mark Benjamin, Page Rockwell, Jeanne Carstensen, Mark Follman, Page Rockwell et Tracy Clark-Flory, « Other government agencies », The Abu Ghraib files, salon.com,‎ 14 mars 2006 (consulté le 24 février 2008) : « The Armed Forces Institute of Pathology later ruled al-Jamadi's death a homicide, caused by "blunt force injuries to the torso complicated by compromised respiration." ».
  6. « Iraq: Human rights must be foundation for rebuilding », sur http://www.amnesty.org, Amnesty International,‎ 20 juin 2003 (consulté le 22 avril 2014).
  7. « Iraq: Continuing failure to uphold human rights », sur http://www.amnesty.org, Amnesty International,‎ 23 juillet 2003 (consulté le 22 avril 2014)
  8. (en) Tom Head, « The Crucifixion of Manadel al-Jamadi », sur about.com (consulté le 1er mai 2005).
  9. a et b (en) Philip Gourevitch et Errol Morris, « Exposure: the woman behind the camera at Abu Ghraib », New Yorker: Annals of War,‎ 24 mars 2008 (consulté le 16 mars 2008) : « [We] kind of realized right away that there was no way he died of a heart attack [...] », p. 10–12.
  10. (en) « Reports detail Abu Ghraib prison death; was it torture? », sur MSNBC (consulté le 22 avril 2014).
  11. (en) « Jane Mayer, "A Deadly Interrogation: Can the C.I.A. legally kill a prisoner? », sur New Yorker,‎ 14 novembre 2005 (consulté le 10 septembre 2010).
  12. a, b, c, d et e Duncan Gardham et Paul Cruickshank, « Abu Ghraib abuse photos 'show rape' », The Daily Telegraph, Londres,‎ 28 mai 2009.
  13. Scott Higham et Joe Stephens, « New Details of Prison Abuse Emerge »,‎ 21 mai 2004 (consulté le 19 septembre 2011) : « Hilas also said he witnessed an Army translator having sex with a boy at the prison. », A01.
  14. Luke Harding, « After Abu Ghraib », The Guardian, Londres,‎ 20 septembre 2004.
  15. Luke Harding, « Focus shifts to jail abuse of women », The Guardian, florida,‎ 12 mai 2004.
  16. Charles J. Hanley, « AP Enterprise: Former Iraqi detainees tell of riots, punishment in the sun, good Americans and pitiless ones », The San Diego Union-Tribune,‎ 1er novembre 2003 (consulté le 15 juin 2013).
  17. Charles J. Hanley, « Early accounts of extensive Iraq abuse met U.S. silence », Southeast Missourian,‎ 9 mai 2004 (lire en ligne).
  18. Greg Mitchell, « Four Years Later: Why Did It Take So Long for the Press to Break Abu Ghraib Story? »,‎ 8 mai 2008 (consulté le 15 juin 2013).
  19. (en) Michael Getler, « The Images Are Getting Darker », sur Washington Post,‎ 9 mai 2004 (consulté le 1er mai 2014).
  20. (en) Thom Shanker, « 6 G.I.'s in Iraq Are Charged With Mistreating Prisoners », sur The New York Times,‎ 21 mars 2004 (consulté le 1er mai 2014).
  21. (en) « English-language transcript of March 2008 interview with Lynndie England », Stern magazine,‎ 17 mars 2008 (consulté le 25 mars 2008).
  22. a, b et c (en) « Abuse Of Iraqi POWs By GIs Probed », CBS News,‎ 27 avril 2004.
  23. a et b « ZNet |Iraq | Abu Ghraib » (ArchiveWikiwixArchive.isGoogleQue faire ?). Consulté le 3 avril 2012.
  24. Dan Glaister et Julian Borger, « 1,800 new pictures add to US disgust », The Guardian, Londres,‎ 13 mai 2004
  25. Thom Shanker et Eric Schmitt, « Rumsfeld Accepts Blame and Offers Apology in Abuse », The New York Times,‎ 8 mai 2004.
  26. a et b (en) « Higham, Scott, and Stephens, Joe, "New Details of Prison Abuse Emerge" », sur Washington Post,‎ 21 mai 2004 (consulté le 22 mai 2008).
  27. (en) Kate Zernike, « Detainees Depict Abuses by Guard in Prison in Iraq », New York Times,‎ 12 janvier 2005 (consulté le 22 mai 2008).
  28. Gethin Chamberlain, « Chilling new evidence of the brutal regime at Iraqi prison », The Scotsman, Édimbourg, Écosse,‎ 13 mai 2004 (lire en ligne).
  29. « Former Iraqi Prisoners Recount Abuse – Former Iraqi Prisoners Recount Mistreatment by U.S. Soldiers », ABC News (consulté le =19 juillet 2008).
  30. Antonio Taguba, « The "Taguba Report" On Treatment Of Abu Ghraib Prisoners In Iraq », Findlaw.com,‎ Mai 2004 (consulté le 27 mars 2007).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Hersh, Seymour M. Chain of Command: The Road from 9/11 to Abu Ghraib. New York: HarperCollins, 2004. ISBN 0-06-019591-6.
  • (en) Clemens, Master Sergeant Michael, Special Investigator, The Secrets of Abu Ghraib Revealed: American Soldiers on Trial. Dulles, VA: Potomac Books, Inc., 2010. ISBN 1-59797-441-2.
  • (en) Tucker, Bruce and Sia Triantafyllos, « Lynndie England, Abu Ghraib, and the New Imperialism », Canadian Review of American Studies, vol. 38, no 1,‎ 2008, p. 83–100 (DOI 10.3138/cras.38.1.83)
  • (en) (en) Michael Clemens, The Secrets of Abu Ghraib Revealed: American Soldiers on Trial, Potomac Books,‎ 2010 (ISBN 1-59797-441-2, lire en ligne)
  • (en) (en) Philip Zimbardo, The Lucifer effect: How good people turn evil, Rider,‎ 2007 (ISBN 978-1-84604-103-7, lire en ligne).

Liens externes[modifier | modifier le code]

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