Saïd Qotb

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Sayyid Qutb en prison

Sayyid Qutb (arabe : سيد قطب) né le 9 octobre 1906 et exécuté par pendaison le 29 août 1966 était un poète, essayiste, et critique littéraire égyptien, puis un militant musulman membre des Frères musulmans.

Parcours[modifier | modifier le code]

Journaliste dans plusieurs revues égyptiennes et panarabes. Il fut durant les années 1930 et 1940 proche du cercle d'écrivains nationalistes du Parti Wafd qui comptait parmi ses éminents membres l'écrivain Abbas Al-Akkad.

Il entreprit d'étudier le Coran pour des raisons académiques dans les années 1940, de ces études sont nés deux ouvrages, "La figuration artistique dans le Coran" (à la base de l'approche qu'il adopta dans son commentaire du Coran), et "Scènes du jour de la résurrection" (reprenant les idées du livre précédent et l'appliquant aux scènes de l'au-delà citées dans le Coran). Ces travaux lui ont fait découvrir le Coran d'une manière radicalement différente de ce qu'il lui a été enseigné à l'école coranique de son village natal[1]. Son engagement en faveur de l'islam se fera sentir plus clairement à partir de La justice sociale en Islam publié en 1949.

Alors qu'il était fonctionnaire du ministère de l'Éducation égyptien, il fut envoyé aux États-Unis en 1948 au motif officiel d'étudier les programmes pédagogiques de l'école américaine. Son frère Mohammad Qutb soutient que ses critiques virulentes du Premier ministre égyptien et de la monarchie constituaient la véritable raison de son éloignement.

À son retour en Égypte en 1950 il dénonça la société américaine qu'il jugea individualiste et spirituellement vide : un peuple qui atteint des sommités dans les domaines de la science et du travail, cependant qu'il est au stade primitif dans les domaines des sentiments et du comportement, ne dépassant guère l'état de la première humanité, voire plus bas encore dans certains aspects sentimentaux et comportementaux[2]. Il mit en garde le monde musulman de plonger dans le même « gouffre » en abandonnant l'islam.

Il se rapprocha des Frères musulmans (FM), avant d'intégrer leur organisation en 1953 et de prendre la direction de leur publication. En tant que membre des FM, il a joué un rôle culturel de premier plan, cependant, il est resté éloigné des activités politiques de l'association.

Dans un contexte de luttes pour l'indépendance dans les pays arabes, il dénonça dans ses écrits et ses interventions à la radio, la colonisation et la répression sauvage qui s'est abattue sur les mouvements de libération nationales. Ainsi, de 1952 à 1954, Il signe des dizaines d'articles et de pamphlets[3] : sur la colonisation européenne[4], sur le sort des minorités musulmanes dans les pays de l'Est[5], sur la philosophie de l'islam [6], et sur l'infiltration idéologique visant le monde arabe[7].

En 1952, les frères musulmans participèrent au putsch des officiers libres qui renversa la monarchie. Ainsi, durant les mois qui ont suivi, l'organisation des Frères musulmans est le principal soutien du nouveau régime[8]. Sayyed Qutb est dans un premier temps proche des officiers libres. Mais, il rompt avec eux pour protester contre les orientations idéologiques du nouveau régime.

En février 1954, Nasser devient président de l'Égypte. Il inscrit le pays dans une orientation socialiste et prononce la dissolution de toute forme d'organisation politique ou syndicale, y compris ceux appartenant aux Frères musulmans .

Quelques mois plus tard, le 26 octobre 1954, Nasser fait l'objet d'un attentat dont il sortira légèrement blessé (on parle du Complot de Manshiya que beaucoup[Qui ?] dénoncent comme une machination du régime). Suite à cet attentat, Sayyid Qutb, ainsi que des milliers d'autres frères musulmans sont arrêtés et condamnés à de lourdes peines, Sayyid Qutb écopera de quinze années de travaux forcés. Il est, cependant, relâché en mai 1964 quand le président irakien Abdel Salam Aref intervient en sa faveur[9].

Le 30 août 1965, Nasser accuse officiellement les Frères musulmans, dissous en 1954, d’avoir reconstitué leur association. S'ensuit une série d'arrestations de personnalités de sensibilité Frère musulmane. Sayyid Qutb, lui-même, est arrêté après avoir écrit une lettre de protestation contre ces arrestations et particulièrement celle de son frère. Il est accusé lors de son procès d'avoir constitué un groupe armé et condamné à mort par pendaison (accusations que Qutb nie dans un document rédigé en prison[9]).

Le 29 août 1966 il est pendu, malgré plusieurs pétitions et manifestations organisées dans certains pays arabes ou musulmans pour demander la grâce présidentielle[10].

Durant les années de prison, il termine la rédaction du livre qui fera sa notoriété : Fi Zilaal Al-Quraan (Sous l'ombre du Coran), et il écrit son autre livre majeur : Maâlim fi Tarîq (Jalons sur la route). Beaucoup disent que c'est ce dernier livre qui constitue le véritable motif de sa condamnation à mort car il aurait été jugé subversif pour l'État égyptien qui, du reste, le fit censurer[réf. nécessaire].

Pensée[modifier | modifier le code]

Dans les années 1950 et 1960 Qutb établit une doctrine fondée sur le concept de Jahiliya (état d'ignorance de l'islam) : il faut créer un État islamique fidèle au Coran en remplaçant les hommes à la tête du pouvoir grâce à une révolte sociale.

Ses travaux se sont spécialisés sur le Tawhid Hakimiyya (unicité divine dans l'autorité politique) : un véritable État musulman est un état qui reconnaît l'autorité de Dieu en matière légale. Un état bâti sur des lois humaines ou qui abolit les lois coraniques pour les remplacer par des lois positives est un état tyrannique (de l'arabe "taghout" qui renvoie aussi bien à « Tyran » qu'à « Idole »), qu'il qualifia donc de mécréant. Cela a justifié la lutte contre l'État socialiste nassérien.

Sayyid Qutb est cependant considéré parfois comme un innovateur (dans le sens religieux), notamment par certains courants sectaires issues du salafisme. Ces derniers, lui reprochent surtout ses écrits sur le dogme islamique entre autres, ses commentaires des sourates al-hadid (le fer) et al-iklhas (le monothéisme pur), ainsi que le fait qu'il fut l'un des pères du renouveau du takfir.

Il écrit un grand nombre de livres politiques et théologiques, dont le plus connu est Jalons sur la route de l'islam (1964).

Il élimine toute référence à l'arabisme[réf. nécessaire] dans ses derniers écrits, rompant avec l'islamo-nationalisme de Hassan Al-Banna et d'autres penseurs des Frères Musulmans.

Les idées de Sayyid Qutb se résument schématiquement ainsi :

  • L'islam est en crise. Les millions de gens qui se réclament de l'islam n'en comprennent en réalité pas grand chose, ils ne sont pas de vrais musulmans. Qutb prononce donc une condamnation très forte de la société égyptienne contemporaine.
  • Un retour aux vraies valeurs de l'islam est nécessaire. Malheureusement les masses populaires manipulées par le nassérisme sont incapables de s’en sortir. Il appartient donc a une élite de guider les masses en jouant le même rôle que celui des compagnons du prophète de l'islam, cette élite qu'il appellera dans plus d'un ouvrage "annawâte assoulba" (littéralement "le noyau dur"). Le but étant de réislamiser la société.
  • L'islam apporte une solution complète à tous les problèmes, politiques, économiques, sociaux. En revanche, les influences occidentales sont dangereuses et nuisibles. Il dénie le qualificatif de "civilisation" (notamment dans son livre Moushkilât al-hadâra : Problèmes de la civilisation) aux blocs de l'est (socialiste) et de l'ouest (capitaliste), qu'il renvoie dos à dos comme représentant deux faces d'une même entité qu'il appelle la "Jahiliya" (littéralement : "état d'ignorance").
  • L'idée d'une "lutte contre les Juifs" fut aussi présente dans la pensée de Sayyid Qutb, qui écrivit au début des années 50 l'opuscule Notre combat contre les Juifs[11]. Dans son commentaire de la sourate 5, Sayyid Qutb réaffirmera l’accusation : « Depuis les premiers jours de l’islam, le monde musulman a toujours dû affronter des problèmes issus de complots juifs. (…) Leurs intrigues ont continué jusqu’à aujourd’hui et ils continuent à en ourdir de nouvelles. »[12]

Œuvres[modifier | modifier le code]

  • Al 'adalah al ijtimâ'iah fil Islam (La justice sociale en Islam); pierre angulaire du rôle social des mouvements islamistes tels que les Frères Musulmans.
  • Fî Zilâl al-Qur'ân (en) (A l'ombre du Coran). Écrit en prison, il s'agit, selon Olivier Carré, d'une lecture révolutionnaire du Coran par un Frère musulman radical,
  • Ma'alim fi tarîq (Jalons sur la route/Signes de piste). Il est composé de 8 chapitres dont quatre sont pris de son commentaire du Coran. Ce devait être le premier tome d'une série de trois livres portant le même titre. Mais il fut exécuté avant de pouvoir publier les tomes suivants. Ce livre représente les conseils que Sayyid Qutb voulait adresser à ses disciples.
  • Haza dîne (cette religion).
  • Mouchkilâte Al-hadhâra (les problèmes de la civilisation).
  • Attaswîr Al-fanni fil Quraan (la figuration artistique dans le Coran).
  • ainsi que plus de vingt autres ouvrages.

Études[modifier | modifier le code]

  • Olivier Carré et Michel Seurat, Les Frères musulmans (1928-1982), L’Harmattan, 1983.
  • Olivier Carré,
    • Mystique et politique. Lecture révolutionnaire du Coran par Sayyid Qutb, Frère musulman radical, Presses de la FNSP et Éditions du Cerf, 1984.
    • Mystique et politique : le Coran des islamistes. Commentaire coranique de Sayyid Qutb (1906–1966), nouvelle édition corrigée et augmentée de 3 chapitres et d'un livret de textes choisis traduits, Cerf 2004; en appendice, le lecteur trouvera un choix abondant de textes éclairant de manière significative « Fî zilâl al-qur'an ».
    • L’Utopie islamique dans l’Orient arabe, Presses de la FNSP, 1991.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. cf. l'introduction de "la figuration artistique dans le Coran" ed. dar echourouk
  2. Article paru en 1951 "l'Amérique que j'ai vu"
  3. dont certains sont republiés dans le recueil "dirassate islamiyya" (études islamiques) Ed. Alshorok. 1995
  4. Principes du monde libre p. 159 ; La France mère des libertés (où il dénonce l'assassinat du syndicaliste tunisien Farhat Hached p.175), (Dirassate islamiyya)
  5. Al-Mouslimoune Moutaâssiboune, 5 articles sur l'Éthiopie, la Yougoslavie, la Russie, la Chine, et l'Inde, (dirassate islamiyya)
  6. Dirassate islamiyya, pp. 11-99
  7. l'islam américain p. 119; la guerre contre l'islam, p. 219 ; Misr awalan na'am walakin p. 106 ; Adab Alinhilaal p. 147 ; Mawaakib alfarighaate p. 152 (Dirassate islamiyya)
  8. leur parti fut d'ailleurs le seul à n'avoir pas été interdit en Égypte en 1953
  9. a et b http://www.almeshkat.net/books/open.php?cat=18&book=486
  10. Appel du leader marocain Allal Al-Fassi, du leader pakistanais Abula3la Mawdudi, des oulémas algériens, des oulémas irakiens...
  11. cf. Ronald L. Nettler, Past Trial and Present Tribulations : A Muslim Fundamentalist's View of the Jews, Oxford et New York, Pergamon Press, 1987, pp.30-67
  12. Cité par Paul Breitman, Les Habits neufs de la terreur, 2004, tr. fr. Richard Robert, Paris, Hachette Littératures, 2004, p.114