Ruse de guerre

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On nomme ruse de guerre le fait :

  • soit d'induire l'adversaire en erreur en le trompant délibérément ;
  • soit de l'entraîner à commettre une imprudence, sans qu'il y ait nécessairement tromperie.

La pratique de la ruse de guerre est jugée comme parfaitement licite par la convention de Genève de 1949 à condition :

  • qu'elle n'enfreigne aucune règle du protocole ;
  • qu'elle ne comporte pas de perfidie ;
  • qu'elle ne soit pas mentionnée parmi les « ruses interdites ».

Histoire[modifier | modifier le code]

La ruse se distingue de la triche mais aussi du délit (ou du crime) en cela que la ruse est autorisée par la loi ou les règles de l'usage, du jeu, de l'art, de la société, ou des accords internationaux.

L'histoire de la ruse de guerre nous est parvenu au travers de différents traités et écrits mais aussi approches.

Époque antique[modifier | modifier le code]

Lapithe combattant un centaure. Parthénon, vers 447-433 av. J.-C.

Ce sont les Grecs qui mirent à jour le concept de la métis. Ce que l'on nomme la mètis des Grecs. La Métis (en grec ancien Μῆτις / Mễtis, littéralement « le conseil, la ruse »). Elle est au sens strict une stratégie de rapport aux autres et à la nature. Ce concept s'applique évidemment à la guerre.

Ainsi, on peut trouver dans les écrits d'Homère des propos sur Ulysse. Personnage devenu célèbre pour sa mètis (« intelligence rusée »), qui rend son conseil très apprécié dans la guerre de Troie à laquelle il participe. (cf. Le cheval de Troie). C'est encore par la mètis qu'il se distingue dans le long périple qu'il connaît au retour de Troie, chanté par Homère dans son Odyssée. Ainsi la ruse ne transgresse par les lois des dieux, il s'agit de composer avec, pour en tirer un profit. Les dieux n'y peuvent rien, la loi est la loi, même pour les dieux puisqu'elle est issue d'eux-mêmes. Qu'un Homme, intelligent et rusé, compose avec les règles, cela n'est pas interdit. Il ne s'agit surtout pas là d'un détournement de la loi des dieux car Ulysse réalise son destin d'Homme.

Ulysse ne triche pas, ne détourne pas la loi, il reste un Homme et ne se prend pas pour un dieu. C'est d'ailleurs ainsi qu'il est Homme, hauteur de toute chose comme le disent les grecs, par son esprit de ruse.


Le rapt d'Hylas par les nymphes, panneau en opus sectile du IVe siècle provenant de la basilique de Junius Bassus sur l'Esquilin, palais Massimo alle Terme

Chez les Romains, il y eut aussi la fameuse ruse de guerre, pour l'enlèvement des Sabines, épisode mythique de l’histoire de la Rome primitive.

D'après Tite-Live (Histoire romaine, livre I, ch. 9-13) et Plutarque (Vie parallèles, Vie de Romulus, IX ss.), Romulus désirant assurer la force de la Rome primitive pour les générations futures envoya des émissaires dans les villes voisines pour proposer des traités d'alliance reconnaissant le droit de mariage. Ces propositions furent rejetées ce qui blessa l'amour-propre des romains. Feignant l'indifférence mais désirant laver l'affront, Romulus fit organiser des jeux en l'honneur de Neptune auxquels furent conviées les tribus voisines de Rome, dont les Sabins qui arrivèrent en grande foule. Profitant du fait que l'attention des hommes était accaparée par les jeux, les Romains enlevèrent leurs femmes et filles. Les Sabins retournèrent dans leur pays en dénonçant la violation des lois de l'hospitalité par les Romains.

Les Sabines, protestant tout d'abord contre leur enlèvement, finirent par être séduites par les paroles des Romains et par accepter leur nouvelle situation d'épouses.

Mais l'enlèvement et la séduction, par ruse, n'est pas l'apanage des hommes. Ainsi Hylas, qui participe à l'expédition des Argonautes et fait une halte en Bithynie sur les côtes de Mysie avec ses compagnons, en fera les frais. Étant allé puiser de l'eau à la source d'une fontaine ou d'un puits, il est enlevé par les nymphes du lieu, qui s'étaient éprises de sa beauté, et il disparait à jamais.

Plusieurs auteurs romains ont écrit des traités sur les ruses de guerre (Strategemata), ainsi Frontin en latin et Polyen en grec.

Époque médiévale[modifier | modifier le code]

- Illustration du Roman de renart - Date autour de 1290/1300.

Bon nombre d'ouvrages font référence à l'utilisation de la mètis ou de la ruse de guerre.

Même si la mètis trouve une application dans l'art de la guerre, elle connaît un succès dans d'autres activités.

La littérature médiévale occidentale nous révèle aussi de nombreux exemples guerriers (voir Les Ruses de Bertrand de Du Guesclin), mais aussi au travers de personnages, parfois de manière imagée, nous enseigne cet art de la guerre qu'est la ruse de guerre.

Dans Till l'espiègle ou dans Le Roman de Renart, il y a des exemples de lutte et des réussites du héros. Dans Till l'espiègle, personnage de saltimbanque malicieux et farceur de la littérature populaire du nord de l'Allemagne, l'auteur montre que la ruse de guerre peut être utilisée en temps de paix à son propre profit.

Le Livre des ruses est un classique (anonyme) de la littérature arabe du XVe siècle. On y voit entre autres un général promettre qu'il ne tuera pas un seul homme si une ville assiégée se rend. Il obtient ainsi la reddition de la ville dont il fait passer aussitôt tous les habitants au fil de l'épée... sauf un seul homme.

Époque contemporaine[modifier | modifier le code]

La ruse et la ruse de guerre ont donné lieu à des applications et à des réflexions devenues célèbres :

  • Des auteurs comme Paul Radin l'anthropologue, s'intéressèrent à ce qu'il nommait le Trickster, présent dans toutes les cultures. En fait, le Trickster est celui qui ose utiliser la ruse. Il n'est pas nécessaire d'être en situation guerrière pour être un Trickster. Il suffit juste d'avoir un intérêt à défendre pour que cette disposition se mette à l'œuvre.

Car, en fait, la ruse de guerre est avant tout une disposition de l'esprit, fut-elle celle d'un combattant, ou de quelqu'un qui veut s'en sortir.

Œdipe en armes face au Spinx.
  • Des personnes comme Carl Gustav Jung n'hésitèrent pas à se saisir de ce concept, puis par la suite certains psychothérapeutes pour (re)donner « envie de se battre dans la vie »[réf. nécessaire] à certains patients, au travers du concept et de la notion d'enfant intérieur.
  • Certains psychanalystes voient dans la lutte pour la possession de leur mère à laquelle se livrent les jeunes garçons, ce qu'ils nomment le Complexe d'Œdipe.

Cette lutte physique, intellectuelle, et psychique met à l'épreuve le jeune garçon qui, au passage, élabore une multitude de ruses de guerre (vouées à l'échec d'une manière générale, car on ne transgresse pas la règle - ici non pas de dieu - mais du Père).

Cette épreuve, qui leur servira plus tard, d'une part à l'âge adolescent puis, d'autre part, plus encore en tant qu'homme et évidemment en tant que « guerrier » pour ceux qui feront le choix des armes ou dans d'autres domaines de l'activité humaine.

Sigmund Freud a nommé complexe d'Œdipe ce qu'il estime être un penchant amoureux des garçons à l'égard de leur mère. Il existe le complexe d'Électre, son équivalent féminin.

Conclusion[modifier | modifier le code]

Si la somme des guerres individuelles mobilisant la psyché et la ruse finit par produire ou viser un intérêt supérieur, on parle alors de guerre psychologique. Ce domaine de l'art de la guerre a sa littérature propre, ses techniques, et ses penseurs. Pour ainsi dire la « ruse de guerre » est un trait universel, et connaît donc une grande étendue :

– depuis des comportements individuels d'un destin solitaire à celui de grand destin collectif ;
– des cours de récréation aux grands jeux sociétaux de l'économie et de la finance de la guerre économique ;
– des prémices de l'histoire jusqu'à nos jours.

Ruses de guerres interdites et perfidies[modifier | modifier le code]

Toute ruse fondée sur l'usage indu de signes de nationalité, comme le false flag, tels que définis par l'article 39 (Signes de nationalité) est une ruse interdite et non une perfidie au sens du Protocole (50). Mais si cette tromperie fait appel à la bonne foi de l'adversaire, par exemple en utilisant des uniformes de pays neutres, on la nomme perfidie. En cas de jugement international à l'issue du conflit, la perfidie sera jugée beaucoup plus sévèrement et peut être punie de mort.

Lorsque des mines antipersonnel ne sont pas signalées ou lorsqu'elles sont camouflées, elles prennent un caractère perfide au sens juridique (51). Un protocole sur « l'interdiction ou la limitation de l'emploi des mines, pièges et autres dispositifs » a été annexé à la convention de Genève du 10 octobre 1980[1] :

  • pièges ayant l'apparence d'objets portatifs inoffensifs qui sont expressément conçus ou construits pour contenir une charge explosive et qui produisent une détonation quand on les déplace ou qu'on s'en approche ;
  • pièges qui sont attachés ou associés d'une façon quelconque à :
    • des emblèmes, signes ou signaux protecteurs internationalement reconnus ;
    • des malades, des blessés ou des morts ;
    • des lieux d'inhumation ou d'incinération ou à des tombes ;
    • des installations, du matériel, des fournitures ou des transports sanitaires ;
    • des jouets d'enfants ou à d'autres objets portatifs ou à des produits spécialement destinés à l'alimentation, à la santé, à l'hygiène, à l'habillement ou à l'éducation des enfants ;
    • des aliments ou à des boissons ;
    • des ustensiles de cuisine ou à des appareils ménagers, sauf dans des établissements militaires, des sites militaires et des dépôts d'approvisionnement militaires ;
    • des objets de caractère indiscutablement religieux ;
    • des monuments historiques, des œuvres d'art ou des lieux de culte qui constituent le patrimoine culturel ou spirituel des peuples.

Il est par ailleurs « interdit en toutes circonstances d'employer des pièges qui sont conçus pour causer des blessures inutiles ou des souffrances superflues ». Cela inclut les mines invalidantes puisqu'elles sont justement conçues dans le but de démoraliser l'arrière (le retour d'un cercueil marque les esprits ennemis plusieurs semaines ; celui d'un infirme plusieurs années). Certains pays arguent que, pour cette raison, ces blessures ne seraient pas inutiles ni ces souffrances superflues, mais les moralistes ne les suivent pas sur ce point.

Ce qui reste autorisé (liste non exhaustive)[modifier | modifier le code]

  • attaques par surprise,
  • embuscades,
  • opérations terrestres, aériennes ou navales simulées,
  • feindre le repos ou l'inactivité,
  • camoufler des troupes, des armes, des dépôts, des positions de tir dans l'environnement naturel ou artificiel,
  • profiter de la nuit ou de conditions de mauvaise visibilité,
  • construire des installations qui ne seront pas utilisées et installer des leurres :
    • faux aérodromes,
    • faux canons,
    • faux blindés,
    • champs de mines factices,
    • employer des moyens faisant passer une grande unité d'attaque pour petite, ou au contraire une petite pour grande (manœuvre de diversion, en particulier avions isolés dispersant des dizaines de milliers de feuilles métalliques pour faire croire à une immense attaque et détourner les moyens de l'ennemi),
    • transmettre par tout moyen (radio, presse...) des informations inexactes,
    • permettre sciemment à l'adversaire d'intercepter de prétendus documents, plans d'opérations, dépêches, nouvelles, qui sont en fait sans rapport avec la réalité (voir le roman Fortitude ou le récit L'Homme qui n'existait pas),
  • employer les longueurs d'ondes de l'ennemi, ses mots de passe, ses codes télégraphiques pour transmettre de fausses instructions,
  • prétendre être en communication avec des troupes de renfort qui n'existent pas,
  • procéder à des parachutages factices ou à des opérations de ravitaillement simulées,
  • jalonner des itinéraires en sens inverse, déplacer des bornes ou falsifier les indications routières,
  • enlever des uniformes les signes indiquant le grade, l'unité, la nationalité ou la spécialité,
  • donner aux membres d'une même unité militaire des signes d'unités différentes pour faire croire à l'ennemi qu'il se trouve en face d'une force plus importante,
  • employer des signaux à seule fin de tromper l'adversaire,
  • inciter par tous moyens (tracts, diffusion sonore, radio, etc.) les soldats ennemis à se rebeller, à se mutiner ou à déserter, y compris en emportant des armes et des moyens de transport,
  • inciter la population ennemie à se révolter contre son gouvernement.

Ressources[modifier | modifier le code]

Époque antique[modifier | modifier le code]

  • Bailly, A., Dictionnaire grec-français, Paris, Hachette, 1950.
  • Marcel Detienne, Jean-Pierre Vernant, Les Ruses de l'intelligence. La mètis des Grecs, Paris, Flammarion, 1974. R
  • Fontaine (de la) J., Le Lièvre et la tortue, livre VI, Fables 10, 1668.
  • Gaffiot F., Dictionnaire illustré latin-français, Paris, Hachette, 1934.
  • Renard J., Journal 1887-1910, Paris, Gallimard - Bibliothèque de la Pléiade, 1960.
  • Le cheval de Troie

Époque médiévale[modifier | modifier le code]

Époque contemporaine[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

  • Déception - Une tactique militaire portant ce nom.