Rubber Soul

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Rubber Soul est le sixième album des Beatles, paru le 3 décembre 1965 en Grande-Bretagne. Il est enregistré peu de temps après la sortie de Help! en France[1], en seulement cinq semaines d'octobre et novembre 1965, afin d’être disponible pour les fêtes de Noël. Les Beatles réussissent malgré les contraintes à fournir quatorze chansons originales.

Ce deuxième opus de l'année 1965 est un album-charnière dans la carrière des Beatles. Toutes les chansons sont des compositions originales, comme sur A Hard Day's Night, écrites par les membres du groupe ; il en est ainsi pour tous les albums suivants. Les Fab Four sortent de leur période « bons garçons souriants et gais », et écrivent des textes beaucoup plus mûrs qu'auparavant. Le groupe s'inspire par ailleurs de Bob Dylan pour les paroles. John Lennon était habitué à chanter les relations amoureuses complexes (Anna, No Reply...), Paul McCartney lui emboîte le pas, tandis que John devient au contraire plus serein (In my life). L'instrumentation s'élargit, notamment avec l'introduction du sitar, et surtout la trame habituelle de leurs chansons (A-B-pont musical-reprise de B) fait place à des alternances plus élaborées.

À sa sortie, Rubber Soul est acclamé par la critique et connaît, comme ses prédécesseurs, un énorme succès commercial. Au Royaume-Uni, il entre directement à la première place des hit-parades et y reste huit semaines. Il paraît aux États-Unis le 6 décembre 1965, sous une forme élaguée et dénaturée[2], et reste 59 semaines dans le hit-parade américain. Il occupe la première place pendant six semaines en janvier et février 1966. On dénombre 1 200 000 copies vendues en neuf jours, et quatre millions jusqu'à aujourd'hui, seulement aux Etats-Unis.

Subtile coquetterie : sûr maintenant de sa notoriété universelle, le groupe ne juge pas même utile de faire figurer son nom au recto de la pochette !

Historique[modifier | modifier le code]

Genèse[modifier | modifier le code]

Lorsque les Beatles se mettent à la réalisation de cet album, leur univers a beaucoup évolué, en raison, notamment, de leur découverte de la marijuana qu'ils fument abondamment à cette époque[3], puis du LSD, qui n'est pas encore, en 1965, une substance illicite, bien qu'étant un puissant hallucinogène dont John Lennon va devenir très friand. Ces psychotropes ont au début une influence positive notable sur leurs compositions. Rubber Soul en est une première illustration.

Au milieu d'incessantes tournées, les Beatles n'auront que quatre semaines, à l'automne 1965, pour réaliser ce disque. Ils manquent même de chansons, tant les évènements se bousculent alors qu'approche le moment d'entrer en studio. Pour la première fois, John Lennon et Paul McCartney vont devoir se « forcer » à écrire une douzaine de titres dans l'urgence, ce qui, admettront-ils plus tard, a un côté « impossible »[4]. Mais leur puissance créatrice nouvelle et les techniques d'enregistrement en studio en forte progression[5] feront finalement de Rubber Soul un tournant dans leur carrière. Une transition entre le très "pop classique" Help! et les idées expérimentales de Revolver. Comme le note John Lennon, il marque la fin de leur période « tribale infantile »[6]

Paul McCartney est à l'origine du titre, bien que John Lennon questionné sur le sujet, se soit contenté de répondre évasivement : "c'était seulement ce qu'avait trouvé quatre gars qui cherchaient un titre pour la couverture de l'album!" Il y a débat au sujet du titre, mais l’hypothèse la plus générale est l'humour de Liverpool revu et corrigé par les Beatles. Car si on s'amuse à orthographier Soul (âme) en sole (semelle), le titre se traduit alors par : semelle de caoutchouc ! On pourrait y voir une expression que l'on pourrait traduire en "âme fabriquée"[7] (donc fausse) et qui serait donc une allusion à cette fameuse société de consommation ou rien est authentique et conçu en série...etc[8].

Enregistrement[modifier | modifier le code]

Leur immense succès est pour eux la garantie d'une liberté de plus en plus grande dans la création et la possibilité de bousculer les codes en vigueur (par exemple les horaires, ou le simple fait de pouvoir se déplacer de la salle d'enregistrement à la cabine, devant la table de mixage) dans les austères studios d'EMI. « C'est à cette époque que nous avons pris le pouvoir dans les studios » note John Lennon[3], ainsi que le contrôle total sur leur art.

Les locaux de ce qui s'appelle encore « studios EMI » (ils deviendront « Abbey Road » plus tard), fourmillent d'instruments en tous genres, jusqu'aux placards, et les jeunes musiciens dont l'esprit s'est ouvert en grand, intéressés désormais à toutes les formes de musique, commencent à tester et à intégrer les sons les plus divers dans leurs chansons. « On aurait pu emmener un éléphant dans le studio pour peu qu'il produise un son intéressant » raconte Ringo Starr[3]. « Le plus important, c'est qu'on entendait tout d'un coup des sons qu'on était incapables d'entendre auparavant. Et puis on a été plus influencés par la musique des autres. Tout explosait à cette époque-là. Y compris nous, parce qu'on grandissait encore », explique George Harrison[3]

C'est ainsi que le guitariste des Beatles, qui vient de s'acheter un sitar car il est tombé amoureux de la musique indienne en écoutant les disques de Ravi Shankar, est amené à l'utiliser spontanément sur la chanson Norwegian Wood (This Bird Has Flown) de John Lennon. Grande première dans le rock, belle réussite et porte grande ouverte, dans laquelle pourra s'engouffrer Brian Jones pour construire quelques mois plus tard le riff du tube Paint It, Black des Rolling Stones, ainsi que Donovan dans Sunshine Superman.

Caractéristiques artistiques[modifier | modifier le code]

Analyse musicale[modifier | modifier le code]

Les voix des Beatles aussi changent et deviennent moins « claires », effet de l'âge et des tournées intensives, mais aussi de filtres électroniques très perceptibles sur un équipement à haute fidélité (encore rare à l'époque).

La technique d'écriture en tandem de John Lennon et Paul McCartney est alors à son apogée. Au quotidien ou quasiment, l'un amène une chanson dont la trame est plus ou moins avancée, l'autre y ajoute des paroles ou une idée musicale supplémentaire.

« Les choses étaient en train de changer », explique Paul McCartney, « on s'éloignait des machins pop comme Thank You Girl, From Me to You et She Loves You. Le répertoire du début était directement destiné à nos fans et leur signifiait « s'il vous plait, achetez ce disque », mais là, on en était arrivés à un point où on se disait « Ca on l'a fait, maintenant, on peut se mettre à écrire des chansons moins réalistes, plus abstraites », et puis d'autres gens émergeaient qui nous influençaient. À cette époque-là, Bob Dylan avait une grosse influence sur nous »[3]. Il ajoute : « En 1965, John et moi écrivions plutôt bien. On avait pas mal de métier. Pendant longtemps, on n'a pas eu assez de chansons originales en magasin, mais on s'y est mis à l'époque de Rubber Soul. La plupart du temps, on écrivait ensemble [...], on cherchait ce qui manquait de mélodie, et le thème principal et au bout de trois ou quatre heures, c'était dans la boîte! Je ne me rappelle pas être sorti de ces séances d'écriture sans qu'on ait terminé une chanson ».

Rubber Soul se caractérise par une rupture avec la « trame 4 périodes » typique des premières chansons du groupe : un couplet, un autre couplet, un moment d'instrumental ou pont, une reprise du second couplet. Les Beatles, qui ne veulent pas devenir victimes d'un « procédé », rendent ici moins prévisible l'alternance de leurs parties chantées et vocales. Rupture encore : la quatrième chanson de Rubber Soul, Nowhere Man est la première chanson des Beatles ne parlant pas d'amour ; elle s'aventure sur le terrain existentialiste cher aux campus, à la manière de Simon et Garfunkel. Rupture toujours : il n'y a pas une seule reprise d'un quelconque standard du rock 'n' roll ou autre sur ce sixième disque des Beatles. Et il n'y en aura plus jamais.

Girl est alors en France souvent passé sur France Inter, qui ne dispose pourtant pas d'émission consacrée à la musique pop. Le message est clair : les Beatles ne sont plus considérés sur cette station comme des "yéyés" laissés aux postes périphériques (RTL, Europe 1), mais comme des artistes à part entière traités sur un pied d'égalité avec les grands. The Beatles Experience fait pourtant remarquer que sans les trouvailles que sont le profond soupir de John à chaque refrain et le "tit-tit-tit" insistant et obsédant qui accompagne la chanson, celle-ci n'aurait peut-être été qu'une belle ballade parmi d'autres.

Pochette[modifier | modifier le code]

La pochette finale est due à un hasard heureux. La photo est de Robert Freeman, elle a été prise dans le jardin de la maison de John Lennon à Kenwood, Weybridge, qui offrait au photographe les couleurs souhaitées (vert, brun et noir).

Le hasard tient en fait dans son aspect déformé. Paul McCartney le relate ainsi : « Robert nous montrait les diapositives ; il utilisait un morceau de carton de la taille d'une pochette de disque pour projeter les photos dessus afin qu'on puisse voir à quoi ressemblerait le résultat. Nous venions juste de choisir la photo lorsque le carton a basculé un peu en arrière, déformant l'image. Elle était étirée et on a dit : « C'est ça, Rubber So-o-oul, eh, eh ! Tu peux nous refaire ça ? »

À propos de cette pochette le commentaire de George Harrison fut le suivant : « Nous avions perdu notre étiquette de petits innocents, notre naïveté, et Rubber Soul était le premier disque où nous avions l'air de vrais fumeurs d'herbe. »

Parution et réception[modifier | modifier le code]

Le titre de l'album (« âme en caoutchouc ») vient d'une idée de Paul McCartney[3]. Il s'agit d'un jeu de mots à partir de Rubber Sole (semelle en caoutchouc) et Plastic Soul (âme plastique, ou toc, ou factice, ou encore influençable). « C'était comme Yer Blues je suppose, ça voulait dire Soul à l'anglaise, Rien qu'un jeu de mots » explique John Lennon. Paul McCartney précise : « Je crois que le titre est venu d'une remarque qu'un vieux bluesman avait fait à propos de Mick Jagger. J'ai quelques bandes de nous jouant I'm Down[9] et là dessus, on m'entend parler de Mick. Je raconte que je viens de lire un truc sur un vieux type américain qui a dit « Mick Jagger, mec, ouais, ils sont bons, mais c'est de la Plastic Soul ». Et Plastic Soul a été le germe de l'idée de Rubber Soul »[3].

L'album est resté quarante deux semaines dans les charts britanniques (du 11 décembre 1965 à septembre 1966). Le 25 décembre 1965, Rubber Soul dépasse en termes de vente l'album Help! (le précédent album du groupe). En mai 1987, il revient dans les charts pendant trois semaines.

En 1998 le magazine Q donne Rubber Soul comme étant le quarantième meilleur album de tous les temps. En 2003, la chaîne de télévision VH1 place l'album à la sixième place de son propre classement, et le magazine Rolling Stone, à la cinquième place.

La France étant à l'époque quasiment au repos au mois d'août (et presque personne n'y partant avec son électrophone), l'annonce de l'album Help! y avait été reportée à la rentrée de septembre afin que l'album monte vite et haut dans les hit-parades. Les fans voient donc deux albums des Beatles paraître en trois mois (contre une cadence à peu près bisannuelle pour les précédents)[10]

La « Butcher Cover »[modifier | modifier le code]

La Butcher Cover (pochette boucher) est une partie intégrante de la légende des Beatles. Les chansons de Rubber Soul sont distribuées aux États-Unis par Capitol Records sur deux disques distincts. Le premier, commercialisé le 6 décembre 1965, porte le même titre, avec la même pochette, mais ne contient que 12 chansons dont It's Only Love et I've Just Seen a Face, en provenance de l'édition britannique de l'album Help!. Le second, mis en vente le 15 juin 1966, se nomme Yesterday and Today et contient, outre Drive My Car, What Goes On, If I Needed Someone et Nowhere Man, tous issus de l'édition britannique de Rubber Soul, We Can Work It Out et Day Tripper, sorties en single le 3 décembre 1965 au Royaume-Uni, ainsi deux de Help! dont Yesterday et trois titres inédits de Revolver, album qui sera publié six semaines plus tard. Pour la pochette de ce disque, le groupe pose en blouses de bouchers, entouré de poupées décapitées et de morceaux de viande[11], sur une idée du photographe Robert Withaker[3]. John Lennon raconte même à ce propos : « Ma première idée était de décapiter Paul. Mais il n'a pas voulu ! ». Pressé et commercialisé, le disque fait immédiatement scandale. En catastrophe, Capitol le retire de la vente et résout le problème en collant une nouvelle photo par dessus l'image politiquement incorrecte[12]. Les fans s'amuseront dès lors, comme le raconte Ringo Starr « à la décoller à la vapeur »[3] pour découvrir en dessous l'objet du scandale. La Butcher Cover est devenue une authentique pièce de collection...

Liste des chansons[modifier | modifier le code]

Édition britannique[modifier | modifier le code]

Face A
No Titre Auteur(s) Chant principal Durée
1. Drive My Car John Lennon, Paul McCartney John Lennon, Paul McCartney 2:28
2. Norwegian Wood (This Bird Has Flown) John Lennon, Paul McCartney John Lennon 2:05
3. You Won't See Me John Lennon, Paul McCartney Paul McCartney 3:20
4. Nowhere Man John Lennon, Paul McCartney John Lennon 2:43
5. Think for Yourself George Harrison George Harrison 2:19
6. The Word John Lennon, Paul McCartney John Lennon 2:43
7. Michelle John Lennon, Paul McCartney Paul McCartney 2:40
Face B
No Titre Auteur(s) Chant principal Durée
8. What Goes On John Lennon, Paul McCartney, Ringo Starr Ringo Starr 2:48
9. Girl John Lennon, Paul McCartney John Lennon 2:32
10. I'm Looking Through You John Lennon, Paul McCartney Paul McCartney 2:25
11. In My Life John Lennon, Paul McCartney John Lennon 2:25
12. Wait John Lennon, Paul McCartney John Lennon, Paul McCartney 2:11
13. If I Needed Someone George Harrison George Harrison 2:20
14. Run for Your Life John Lennon, Paul McCartney John Lennon 2:20

Édition américaine[modifier | modifier le code]

Le Rubber Soul américain ne comportait pas les titres Drive My Car, Nowhere Man, If I Needed Someone et What Goes On, mais on rajouta les titres I've Just Seen a Face et It's Only Love issus de l’album Help!. Les titres écartés sortirent sur l’album américain suivant, Yesterday... and Today. La version américaine, réduite donc à douze chansons, durait trente minutes tout juste, contre trente-six minutes pour l’édition anglaise.

Face A
No Titre Auteur(s) Chant principal Durée
1. I've Just Seen a Face John Lennon, Paul McCartney Paul McCartney 2:03
2. Norwegian Wood (This Bird Has Flown) John Lennon, Paul McCartney John Lennon 2:05
3. You Won't See Me John Lennon, Paul McCartney Paul McCartney 3:20
4. Think for Yourself George Harrison George Harrison 2:19
5. The Word John Lennon, Paul McCartney John Lennon 2:43
6. Michelle John Lennon, Paul McCartney Paul McCartney 2:40
Face B
No Titre Auteur(s) Chant principal Durée
7. It's Only Love John Lennon, Paul McCartney John Lennon 1:53
8. Girl John Lennon, Paul McCartney John Lennon 2:32
9. I'm Looking Through You John Lennon, Paul McCartney Paul McCartney 2:25
10. In My Life John Lennon, Paul McCartney John Lennon 2:25
11. Wait John Lennon, Paul McCartney John Lennon, Paul McCartney 2:11
12. Run for Your Life John Lennon, Paul McCartney John Lennon 2:20

Interprètes[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Help! est sorti en Angleterre en juillet 1965, respectant la cadence d'un album tous les six mois établie par les précédents; toutefois, la France étant peu active commercialement au mois d'août, la sortie de l'album y a été reportée à septembre
  2. Capitol se limite pour des raisons de rentabilité à onze ou douze chansons par album et non 14
  3. a, b, c, d, e, f, g, h et i The Beatles Atnhology, Seuil 2000
  4. Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions, Hamlyn, 1988
  5. qui hélas font perdre aux voix le côté clair de leurs débuts, alors qu'on découvrira dans Let It Be... Naked qu'elles étaient restées intactes
  6. Steve Turner, l'intégrale Beatles, Editions Hors Collection, 1999
  7. Sonny and Cher auront un tube nommé Plastic Man
  8. Pierre Merle et Jacques Volcouve, Les Beatles, 1987, éditions Solar
  9. On peut les entendre dans le disque Anthology II sorti en 1995
  10. Lors de l'émission Salut les copains, Frank Alamo annonce même avoir entendu alors qu'il enregistrait son disque à Londres les Beatles interprétant des chansons non présentes dans Rubber Soul et pense pouvoir annoncer que l'album suivant est déjà presque prêt. En fait, son attente sera au contraire inhabituellement longue, mais la sortie d'Anthology apprendra au public que Frank Alamo n'avait pas menti : les premières chansons de Revolver ont en effet été enregistrées dans la foulée de Rubber Soul
  11. La Butcher Cover sur wp:en
  12. La nouvelle pochette de Yesterday and Today sur wp:en

Liens externes et sources[modifier | modifier le code]