Roman de Fauvel

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Extrait de la partition du Roman de Fauvel.

Le Roman de Fauvel est un poème français du XIVe siècle écrit par plusieurs auteurs entre 1310 et 1316, le principal du texte étant attribué au clerc Gervais du Bus. Il nous en est parvenu douze manuscrits, dont plusieurs en excellente condition, dont un contient une mise en musique par Philippe de Vitry dans le style de l'Ars Nova. Cette large fresque musicale comprend de nombreuses pièces monodiques, mais également des pièces polyphoniques — comme le motet La mesnie fauveline — formant le plus riche recueil de musique de cette époque.

Le texte allégorique raconte l'histoire de Fauvel, un âne qui s'approprie la maison de son maître, et est interprété comme une critique de la corruption de l'Église et du système politique. Le nom du protagoniste, Fauvel, est un acrostiche de ses six principaux défauts du siècle : la Flatterie, l'Avarice, la Vilenie («U» typographié en V), la Variété (inconstance), l'Envie et la Lâcheté.

Le Roman de Fauvel est un « admonitio regum », c'est-à-dire une mise en garde destiné au roi afin d'enseigner ce qu'est le bon et le mauvais gouvernement. Il consacre, au début du XIVe siècle, « cette tournure allégorique de la littérature à tendance moralisante. Elle dégénère d'ailleurs en satire, et même en pamphlet politique, par la violence des attaques qui y sont faites contre tous les ordres de la société[1] ».

Contexte historique[modifier | modifier le code]

Philippe IV le Bel et sa famille. De gauche à droite, les enfants de Philippe IV, le prince Charles, futur Charles IV, le prince Philippe, futur Philippe V, la fille du roi Isabelle (reine d'Angleterre par son mariage avec Édouard II). Au centre, le roi Philippe IV le Bel assis sur le trône. Puis à droite, le fils aîné du roi, Louis (futur Louis X le Hutin) alors roi de Navarre (dot de sa mère) et le frère du roi Charles de Valois père du futur roi Philippe VI.

Au début du XIVe siècle, sous le règne de Philippe IV le Bel (1285-1314), l'Occident affronte une période de crise. Alors qu'on assiste au déclin de la féodalité, des troubles graves secouent l'Église catholique: Grand Schisme d'Occident, affaire des Templiers (1307-1312). On retiendra surtout l'interminable querelle entre le roi et Boniface VIII, l'emprisonnement du souverain pontife et l'élection d'un partisan de Philippe le Bel à la tête de l'Église catholique: Clément V. De 1309 à 1377, la papauté demeurera assujettie à la couronne française et pour ainsi dire assignée à résidence au palais d'Avignon.

Philippe le Bel meurt le 29 novembre 1314 et son fils, Louis X le Hutin, lui succède. Il régnera deux ans, dans un climat de troubles provoqués par la noblesse et la réaction du parti féodal — dont Philippe le Bel avait considérablement bridé le pouvoir — contre ses ministres et surtout le principal d'entre eux, le coadjuteur Enguerrand de Marigny exécuté sous prétexte fallacieux de sorcellerie en 1315, et dont le cadavre reste exposé au gibet pendant deux ans. Fortement influencé par son oncle, Charles de Valois, Louis X renforce les privilèges des grands du royaume, sans pour autant parvenir à maîtriser l'agitation politique. Son fils posthume ne survit pas. C'est finalement le second fils de Philippe le Bel, Philippe V, qui prend le pouvoir le 19 novembre 1316 après quatre mois de régence.

L'instabilité politique, les revendications des nobles et les querelles religieuses, tout concourt à l'agitation des idées dans les milieux parisiens. Le sentiment mystique et la piété profonde qui avaient présidé au XIIe siècle à la construction des cathédrales autant qu'à la réalisation des grandes œuvres de Pérotin s'estompe dès la seconde moitié du XIIIe siècle. La nouvelle élite bourgeoise qui s'est enrichie par la pratique du commerce est de moins en moins dévote et de plus en plus critique par rapport à la religion. Ce modernisme se fait jour dès la fin du XIIIe siècle : il s’annonce par la critique des hautes classes de la société dans la seconde partie du Roman de la Rose (vers 1230-1235); il éclate avec le Roman de Fauvel.

Ces grands bouleversements coïncident avec un renouvellement du langage musical. C'est ici que la musique profane prend définitivement le pas sur la musique sacrée.

Les auteurs[modifier | modifier le code]

Les auteurs sont des magistrats de la cour royale. Le premier livre de cette épopée monumentale est créé en 1310 et on attribue fréquemment la paternité de celui-ci à Gervais du Bus qui, en 1312, est chapelain (notaire) d’Enguerrand de Marigny, ministre de la Chancellerie du roi Philippe le Bel à Paris. Ce premier manuscrit contient 167 pièces monodiques et polyphoniques, charivari, parodies de chant grégorien et sottes chansons (paillardes pour la plupart).

En 1314 le deuxième livre du Roman de Fauvel est achevé, « signé » par une ruse qui dissimule le nom de Gervais du Bus. Mais il est possible qu’il soit dû, au moins en partie, à d’autres auteurs.

En 1316, Raoul Chaillou du Pesstain, ami de l’auteur, magistrat et membre de la cour à Paris, révise les deux premiers livres. Chaillou du Pesstain était peut-être le chevalier Raoul Chaillou, bailli d’Auvergne (1313-1316). Selon Elizabeth Brown, il s’agit d’un pseudonyme de Gervais, voire d’un éponyme pour tous les clercs de la chancellerie. Il remplace l’épilogue par une extension de 1800 vers où est décrit le mariage de façon plus détaillée ainsi que le tournoi des vertus et des diables où personne ne gagne. Par ailleurs il ajoute à l’œuvre d’innombrables interpolations textuelles et musicales, latines et françaises, et obtient de Philippe de Vitry (1291-1361, le théoricien de l’Ars Nova) plusieurs œuvres polyphoniques spécialement composées pour le livre. Toutes les autres compositions (presque 80%) se trouvent déjà dans des manuscrits antérieurs (jusqu’à la fin du XIIe siècle) et ont été adaptées par Chaillou du Pesstain pour le Roman de Fauvel.

Le plus étonnant, au vu du ton anti-establishment du livre, est qu’une édition luxueuse combinant de nombreuses enluminures et de nombreuses interpolations musicales fut préparée en 1316 pour un mécène inconnu mais sans doute riche et bien placé. Ce texte augmenté est maintenant conservé à la Bibliothèque Nationale de Paris (ms. BN, fr. 146). Le nombreuses copies attestent le grand succès de l'œuvre à son époque[2].

Le texte[modifier | modifier le code]

Illustration du Roman de Fauvel.

Le Roman de Fauvel est composé de deux livres : “La carrière et le mariage de l’âne Fourbe” (en 1310, 1226 vers), et “Les noces de l’âne Fourbe avec la passion de Vaine Gloire” (en 1314, 2054 vers).

Le premier livre de 1310 critique l'Église et la société. Fauvel, qui vit d’abord à l’étable, devient roi grâce à Fortuna. Au palais royal, les nobles et les hommes d'Église lui rendent visite, le pansent et le « torchent[3] » pour conserver leurs privilèges. Rapidement, Fauvel devient le puissant seigneur du monde.

Le deuxième livre décrit d’abord la cour splendide de l’âne. Ensuite sa veine demande en mariage à Fortuna, et son mariage beaucoup plus approprié avec la « Dame de Vaine Gloire ». Le banquet de mariage donne lieu à un charivari ainsi qu’au tournoi des Vertus et des Vices où personne ne gagne. De cette union naissent d’innombrables petits Fauveaus qui se répandent sur le monde entier comme un fléau.

L’œuvre provocante, engagée, part de son prétexte immédiat – l’entourage de l’auteur – pour devenir une accusation véhémente contre la méchanceté de l’homme contemporain tout court, et contient la prophétie d’une fin de monde sinistre (« Je voi douleur avenir »). À la façon moyenâgeuse, la méchanceté est personnifiée allégoriquement par le personnage de l’âne rouge Fauvel. Si l’âne est aujourd'hui le symbole de l’ignorance, il ne s’agit là que du cas particulier et secondaire d’une conception plus générale qui en fait, presque universellement, l’emblème de l’obscurité, voire des tendances sataniques. Au Moyen Âge, l’art peint divers états d’âme sous les traits de l’âne: le découragement spirituel du moine, la dépression morale, la paresse, la délectation morose, la stupidité, l’incompétence, l’entêtement, une obéissance un peu bête. Dans le Roman de Fauvel, l’âne symbolise six caractéristiques du siècle par son nom en forme d’acrostiche : flatterie, avarice, vilenie, vanité, envie, lâcheté. On voit également le nom Fauvel comme le composé de « de faus et de vel », c’est-à-dire la Fausseté Voilée. Sa couleur pourrait être identifiée à celle de la bête écarlate de l’Apocalypse. Son souvenir pourrait s’être perpétué dans l’expression populaire « mauvais comme un âne rouge ».

La musique[modifier | modifier le code]

In mari miserie, extrait transcrit du Roman de Fauvel, BNF fr. 146 (1316).

Le Roman de Fauvel est aussi un manifeste fascinant de la musique à l’aube du XIVe siècle. Cette œuvre véritablement révolutionnaire comporte au total 132 pièces musicales, intercalées dans le texte par Chaillou de Pesstain. Les œuvres monodiques (empruntées aux répertoires sacré et profane) montrent toute la multitude des formes musicales de l’époque: conductus, séquence, prose, rondeau, lai, virelai, séquences et répons. Les pièces polyphoniques (à 2 ou 3 voix) ont toutes la forme du motet. La polyphonie du motet se caractérise en général par la différence rythmique des voix respectives, l’usage simultané de plusieurs textes, voire de plusieurs langues, la constitution de la voix la plus basse – souvent plus calme – d’après un fragment choral grégorien ou antérieur. Philippe de Vitry donne aux voix supérieures plus de mobilité rythmique et introduit des ténors isorythmiques (la voix basse évoluant à rythme égal, mais par périodes mélodiques souvent différentes, comme dans Quoniam secta latronum).

La plupart des pièces annoncent donc ou confirment les tendances nouvelles. Tantôt latines tantôt françaises, elles sont de précieux documents sur la transition entre l’Ars antiqua et l’Ars nova que marque le règne de Philippe le Bel. Elles sont choisies parmi les textes les plus virulents, faisant comme une suite logique aux vieux Carmina Burana bavarois. Certaines semblent avoir été composées tout exprès pour célébrer la honte de Fauvel; d’autres se contentent de changer quelques mots pour mieux s’adapter au poème. Il est également des pièces qui, utilisant des matériaux antérieurs, les travaillent de façon nouvelle: ainsi une partie de motet du Manuscrit de Montpellier est prise comme teneur dans Fauvel (« J’ai fait nouvellement amie »). On relève des concordances avec presque tous les grands manuscrits du XIIIe siècle. Et cependant, l’ensemble reste profondément personnel. Certaines de pièces qui paraissent originales, comme le rondeau Porcher miex estre ameroie que Fauvel torcher, sont reprises et travaillées en motet à plusieurs voix. D'autres, par leurs allusions précises aux Templiers ou au futur avènement de Philippe V, sont datées sans erreur possible – dont les œuvres de jeunesse de Philippe de Vitry.

Cette énorme compilation n’est pas moins utile pour la connaissance du répertoire populaire. On trouve aussi des chansons d’amour courtois et des cris de rue scatologiques. À l’occasion du « charivari » qui forme l’un des épisodes du roman, et qu’illustre une miniature célèbre, elle nous offre un choix de « sottes chansons » — c’est la première fois qu’apparaît ce mot, qui présage déjà les grandes farces et soties du XVe siècle, avec ses confréries de sots et son prince des sots. La plupart sont des refrains assez courts, mais qui nous éclairent sur bien des points obscurs de la littérature avoisinante.

Contenu musical du BN fr. 146[modifier | modifier le code]

  • Favellandi vicium / ténor
  • Mundus a mundicia / ténor
  • Quare fremuerunt / ténor
  • Presidentes in thronis / Super cathedram / Ruina
  • Jure quod in opere / Scariotis geniture / Superne matris gaudia
  • In mari miserie / [Manere]
  • Ad solitum vomitum / [Regnat]
  • Plange, nostra regio / Nulla pestis est gravior / Vergente
  • Qui secuntur / Detractor est nequissima vulpis / Verbum iniquum et dolosum
  • In principibus perpera / Ex corruptis arboribus / Neuma de alleluya
  • Ve, qui gregi deficiunt / Quasi non ministerium / Trahunt in precipicia / Displicebat
  • Vos pastores adulteri / Desolata mater ecclesia / Filios enutrivi et exaltavi (attribué à Philippe de Vitry)
  • Fauvel nous a fait present / Ja voi douleur avenir / Fauvel: autant m'est si poise
  • Rex beatus, Confessor Domini / Se cuers ioians / Ave
  • O Philippe, prelustris Francorum / Servant regem misericordia / Rex regum
  • O Nacio nephandi / Condicio nature / [M]ane prima sabbati
  • Alieni boni invidia / Facilius / "Imperfecte canite"
  • Veritas arpie / Johanne
  • Ade costa dormientis / ténor
  • J'ai fait nouveletement / La mesnie fauveline / Grant despit ai ie
  • Inter amenitatis tripudia / Revertenti
  • Sicut de ligno parvulus / Inflammatus invidia / ténor
  • Se me desirs / Bonne est amours / [A]
  • Heu, Fortuna subdula / Aman novi probatur exitu / Heu me, tristis est anima mea (attribué à Philippe de Vitry)
  • Quomodo cantabimus / Thalamus puerpere / ténor
  • Quoniam secta latronum / Tribum, que non abhorruit / merito hec partimur (attribué à Philippe de Vitry)
  • Maria, virgo virginum / Celi domina / Porchier mieuz estre ameroie
  • Omnipotens domine / Flagellaverunt Galliam
  • Adesto, sancta trinitas / Firmissime fidem teneamus / Alleluya, Benedictus (attribué à Philippe de Vitry)
  • Scrutator alme cordium / ténor
  • Ihesu, tu dator venie / Zelus familie / ténor
  • In nove fert / Garrit Gallus / N[eume] (attribué à Philippe de Vitry)
  • Bon vin doit / Quant ie le voi / Cis chans veult boire

Sources[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Régine Pernoud, Histoire des littératures, vol. III, Encyclopédie de la Pléiade, Gallimard, 1958, p. 67.
  2. Fiche Le Roman de Fauvel de la BNF.
  3. Torchier: caresser en français du Moyen Âge.

Discographie[modifier | modifier le code]

  • Studio der frühen Musik, Roman de Fauvel, 1972 (EMI CDM7634302).
  • Clemencic Consort, Le Roman de Fauvel, 1975 (Harmonia Mundi HMA 190994).
  • The Boston Camerata & Ensemble Project Ars Nova, Roman de Fauvel (Erato 4509-96392-2).

Bibliographie[modifier | modifier le code]