Rhizome (philosophie)

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Dans la théorie philosophique de Gilles Deleuze et Félix Guattari, un rhizome est un modèle descriptif et épistémologique dans lequel l'organisation des éléments ne suit pas une ligne de subordination hiérarchique — avec une base, ou une racine, prenant origine de plusieurs branchements, selon le modèle de l'Arbre de Porphyre—, mais où tout élément peut affecter ou influencer tout autre (Deleuze & Guattari 1980:13). Dans un modèle arborescent d'organisation de la connaissance — comme la taxinomie et la classification des sciences — ce qui s'affirme comme élément de niveau supérieur est, en vérité, nécessairement subordonné, mais non l'inverse; dans un modèle rhizomatique, tout attribut affirmé d'un élément peut influencer la conception des autres éléments de la structure, peu importe sa position réciproque. Le rhizome n'a, par conséquent, pas de centre, une caractéristique qui le rend particulièrement intéressant pour la philosophie des sciences, la philosophie sociale, la sémiotique et la théorie de la communication contemporaine.

Propriétés du rhizome[modifier | modifier le code]

On peut lister les propriétés du rhizome comme suit :

Le rhizome est d'abord linéaire, c'est-à-dire qu'il se constitue de proche en proche comme une série et qu'il peut toujours gagner ou perdre un élément ou plusieurs. En cela il s'oppose à la structure qui implique la coexistence de plusieurs niveaux ou strates d'organisation, d'une profondeur et donc d'une rigidité. Au contraire, le rhizome possède une mobilité essentielle et une souplesse qui rendent possible sa transformation permanente[1].

De cette première caractérisation découlent les principes que Deleuze énumère dans l'introduction de Mille Plateaux :

  • Le "principe de connexion et d'hétérogénéité" implique que le rhizome se forme par liaisons d'éléments hétérogènes sans qu'un ordre préalable assigne des places à chaque élément : "[...] n'importe quel point d'un rhizome peut être connecté à un autre, et doit l'être"[2].
  • Le "principe de multiplicité" : la multiplicité est "[...] l'organisation propre du multiple en tant que tel, qui n'a nullement besoin de l'unité pour former un système"[3], c'est-à-dire que la multiplicité ne peut être artificiellement unifiée et totalisée par une forme surplombante. la multiplicité est une forme de prolifération immanente et autonome.
  • Le "principe de rupture assignifiante" qui caractérise l'absence d'ordre, de hiérarchie entre les éléments et surtout l'absence positive d'articulations prédéfinies, contrairement aux arborescences ou systèmes organiques qui prévoient et localisent leurs faiblesses afin d'organiser les ruptures possibles : "un rhizome peut être rompu, brisé en un endroit quelconque"[4].
  • Le "principe de cartographie et de décalcomanie", c'est-à-dire que la carte s'oppose ici au calque, en ce que le calque est reproduction d'un état de chose bien identifié qu'il suffit de représenter. Au contraire, la carte est un tracé original qui rend un aspect du réel que nous ne connaissions pas encore (une carte peut présenter des entrées multiples et un même espace peut être symbolisé par un grand nombre de cartes différentes).

Deleuze prend un exemple de rhizome chez Virginia Woolf : "Le chien maigre court dans la rue, le chien maigre est la rue"[5] : il y a bien connexion originale d'éléments hétérogènes qui tracent une ligne souple ou une forme ductile, modifiable et non totalisée par l'adjonction d'un élément déjà connu.

La notion est adaptée de la structure de beaucoup de plantes[6], dont les bourgeons peuvent se ramifier en n'importe quel point, ainsi que s'élargir et se transformer en un bulbe ou un tubercule; le rhizome des plantes, qui peut servir de racine, de tige ou de branche peu importe sa position sur la plante, sert à exemplifier un système cognitif qui n'aurait pas de racines —c'est-à-dire des propositions ou des affirmations plus essentielles que d'autres— qui se ramifient selon des dichotomies strictes (Deleuze et Guattari 1972:35). Deleuze et Guattari soutiennent ce qu'on appelle, dans la tradition anglo-saxonne de la philosophie des sciences, l'anti-fondationnalisme, c'est-à-dire l'idée que la structure de la connaissance n'est pas dérivée, au moyen de déductions logiques, d'un ensemble de principes premiers, mais plutôt qu'elle s'élabore simultanément à partir de tout point, sous l'influence réciproque des différentes observations et conceptualisations (Deleuze & Guattari 1980). Cela ne signifie pas qu'une structure rhizomatique (rhizomique?) est nécessairement instable et labile, bien que cela exige que tout modèle d'ordre puisse être modifié. Au contraire dans un rhizome, il existe des lignes de solidité et d'organisation fixées par des groupes ou ensembles de concepts affines (par des plateaux dans la terminologie des auteurs [1977:32]). Ces ensembles de concepts définissent des territoires relativement stables à lintérieur du rhizome.

La notion, selon laquelle la connaissance — et la psyché, Guattari était psychologue d'orientation psychanalytique — n'est motivée que par l'intention de montrer la structure conventionnelle des disciplines cognitives, ne reflète simplement pas la structure de la nature. Il s'agit plutôt d'un résultat de la distribution du pouvoir et de l'autorité dans le corps social. Il ne s'agit pas simplement du fait qu'un modèle décentré représente mieux la réalité; pour la théorie anti-fondationnaliste c'est l'idée que les modèles sont des outils, dont l'utilité est le principal critère de vérité. Une organisation rhizomatique de la connaissance est une méthode pour exercer une résistance contre un modèle hiérarchique qui traduit en termes épistémologiques une structure sociale oppressive. (Deleuze & Guattari 1980:531)

Addendum: l'anti-fondationnalisme dans la philosophie analytique[modifier | modifier le code]

La critique du fondationnalisme se concrétise dans la philosophie analytique comme partie d'une critique complète du projet des "empiristes logiques" (Cercle de Vienne). Plusieurs philosophes, comme Rudolf Carnap ou Moritz Schlick, soutiennent que le fondement de la connaissance se trouve dans les énoncés protocolaires, c'est-à-dire, les énoncés qui rapportaient les sensations immédiates (pour Schlick, les énoncés observationnels), instantanés, pas nécessairement rapportés. La tradition fondationnaliste remonte à Aristote (voir les Seconds Analytiques dans l'Organon), qui soutenait que le fondement de la connaissance était dans le Syllogisme.

D'autres philosophes comme Keith Lehrer ou Laurence BonJour, en conséquence de cette critique, argumentent en faveur d'une théorie cohérentiste de la justification épistémique (il y a alors un certain cohérentisme par rapport à la vérité et à la connaissance). Cette conception avait déjà été formulée par Otto Neurath, un autre philosophe du Cercle de Vienne, au début du XXe siècle, mais fut de fait, critiquée par le même Schlick.

Dans les décennies de 1980 et 1990, le cohérentisme (c'est-à-dire l'anti-fondationnalisme auquel se référaient Deleuze et Guattari) est également critiqué par plusieurs philosophes comme Ernest Sosa et Alvin Goldman, selon lesquels les critiques anti-fondationnalistes ne parviennent pas à reconnaître les caractéristiques importantes de l'existence de fondements épistémiques.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Cette caractérisation est tirée du livre de M. Buydens, Sahara, l'esthétique de Gilles Deleuze, Paris, Vrin, 2005, p. 29-30
  2. G. Deleuze, Mille Plateaux, Paris, Editions de Minuit, 1980, p. 13
  3. G. Deleuze, Différence et Répétition, Paris, PUF, 1968, p. 236
  4. G. Deleuze, Mille Plateaux, Paris, Editions de Minuit, 1980, p. 16
  5. Cité par Deleuze dans Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 231
  6. Le Littré donne la définition suivante du rhizome : "Tige souterrainement horizontale, qui s'allonge en poussant soit des rameaux, soit des feuilles à l'une de ses extrémités tandis qu'elle se détruit par l'autre".
  • Capitalisme et Schizophrénie 1. L'Anti-Œdipe, Gilles Deleuze et Félix Guattari, París: Minuit, 1972
  • Capitalisme et Schizophrénie 2. Mille Plateaux, Gilles Deleuze et Félix Guattari, París: Minuit, 1980

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