Restauration des fresques de la chapelle Sixtine

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41° 54′ 11″ N 12° 27′ 16″ E / 41.90306, 12.45444 ()

Dieu créant la Terre, non restauré
La Création d'Adam, restaurée.
Section restaurée des fresques de la chapelle Sixtine, incluant les deux œuvres ci-dessus.

La restauration des fresques de la chapelle Sixtine est l'une des plus importantes restaurations d'art du XXe siècle.

La chapelle Sixtine est construite au Vatican sous le pape Sixte IV, juste au nord de la basilique Saint-Pierre, et achevée vers 1481. Ses murs ont été décorés par nombre de peintres de la Renaissance, figurant parmi les artistes les plus en vue de la fin du XVe siècle en Italie, comme Domenico Ghirlandaio, Le Pérugin et Sandro Botticelli[1]. La décoration de la chapelle a été reprise sous le pape Jules II par la peinture du plafond par Michel-Ange entre 1508 et 1512 et par la peinture du Jugement dernier commandée par le pape Clément VII et terminée en 1541, également par Michel-Ange[2]. Les tapisseries du niveau inférieur, aujourd'hui mieux connues grâce aux cartons de Raphaël de 1515-1516, sont venues compléter l'ensemble.

L'ensemble de ces peintures et fresques représente le plus grand projet pictural de la Renaissance. Prises individuellement, certaines peintures de Michel-Ange sur le plafond, comme Dieu créant la Terre ou La Création d'Adam - figurent parmi les œuvres les plus importantes de l'art occidental. Les fresques de la chapelle Sixtine et en particulier le plafond et les tympans de Michel-Ange ont connu plusieurs restaurations, dont les plus récentes, réalisées entre 1980 et 1994, ont eu un important retentissement auprès des historiens et amateurs d'art, révélant des couleurs et des détails jamais vus depuis des siècles. Après ce travail, on a pu dire que « tous les livres sur Michel-Ange devraient être récrits »[3]. Mais d'autres auteurs, comme l'historien d'art James Beck, d'ArtWatch International, ont été extrêmement critiques à l'égard de cette dernière restauration, affirmant que les restaurations n'ont pas été réalisées dans le respect des véritables intentions de l'artiste. Ces arguments sont au cœur d'un débat encore en cours.

Restaurations antérieures[modifier | modifier le code]

Les fresques de la voûte de la Chapelle Sixtine ont été restaurées à plusieurs reprises avant les travaux majeurs des années 1980, sous Jean-Paul II. Les premiers problèmes rencontrés ont été ceux d'infiltrations d'eau qui avaient percé le plancher de la partie haute de la voûte. Paulo Giovio signalait déjà, vers 1547, que les fresques de la voûte étaient endommagées par des fissures et des efflorescences blanches de salpêtre. Gianluigi Colalucci, restaurateur en chef du laboratoire de restauration des peintures des monuments et musées pontificaux, rapporte dans son essai sur Les couleurs de Michel-Ange retrouvées[4], que les premiers restaurateurs avaient traité les œuvres par l'application cosmétique d'huile de lin et de noix qui ont eu pour effet de rendre les dépôts cristallins plus transparents.

En 1625, sous le pape Urbain VIII, une restauration a été menée par Simone Lagi, « doreur résident », qui a essuyé et nettoyé la patine sombre de la surface peinte de la voûte à l'aide de toile de lin et de mie de pain, parfois humidifiée pour une meilleure élimination des matières incrustées. Son rapport indique que les fresques ont recouvré leur éclat d'origine sans subir aucun dommage[5]. Colalucci précise que Lagi a très probablement appliqué des couches de vernis-colle pour raviver les couleurs sans le préciser dans son rapport afin de préserver les secrets des restaurateurs[4].

Entre 1710 et 1713, une autre restauration a été entreprise sur ordre du pape Clément XI par le peintre Annibale Mazzuoli et son fils, qui ont utilisé « des éponges trempées dans du vin grec » , ce qui, selon Colalucci, a été rendu nécessaire par l'accumulation de suie et de poussière sur les dépôts graisseux de la restauration précédente. Les Mazzuoli, nous dit Colalucci, ont travaillé à améliorer le contraste des figures par des retouches de peinture sur les détails. Ils ont aussi repeint certaines zones où les couleurs avaient été perdues à cause des efflorescences salines. Ces surfaces ont été traitées par des retouches en hachures ou des traits de pinceau linéaires. Colalucci ajoute que les Mazzuoli ont fait usage de grandes quantités de vernis-colle et que cette restauration a essentiellement porté sur les voûtes, accordant moins d'attention aux tympans[4].

L'avant-dernière restauration a été faite par le laboratoire de restauration des Musées du Vatican au cours des années 1935-38 sous le pape Pie XI, dans le but de renforcer les enduits à l'extrémité est du bâtiment et d'enlever partiellement la suie et les salissures[4].

Restauration actuelle (1984-1994)[modifier | modifier le code]

La chapelle Sixtine avant la dernière restauration

Par autorisation du pape Jean-Paul II, les tests préalables à la dernière restauration débutent en 1979. L'équipe de restauration comprenait Gianluigi Colalucci, Maurizio Rossi, Piergiorgio Bonetti et Bruno Baratti[6], qui ont appliqué les règles des lignes directrices pour la restauration des œuvres établies en 1978 par Carlo Pietrangeli, directeur du laboratoire du Vatican pour la restauration de peintures, pour base des procédures et des méthodes à utiliser dans la restauration, reposant en grande partie sur l'étude et le travail d'analyse[4]. Cette partie comprend l'enregistrement de chaque étape du processus de restauration, documenté par le photographe Takashi Okamura pour Nippon Television Network Corporation.

La première étape des travaux de restauration, portant sur les lunettes de Michel-Ange, a été accomplie de juin 1980 à octobre 1984. Puis vint la restauration des peintures de la voûte, achevée en 1989, et enfin celle de la fresque murale du Jugement dernier, achevée en 1994[7]. L'ouverture définitive de l'ensemble au public eut lieu le 11 décembre 1999[8].

Objectifs des techniques de conservation[modifier | modifier le code]

Les objectifs à atteindre étaient les suivants :

  • Étudier les fresques progressivement, analyser chaque découverte et faire appel aux ressources techniques appropriées.
  • Enregistrer chaque étape de la restauration dans une archive spéciale, accompagnée de photos et de films.
  • Utiliser des matériaux et des processus simples, ayant largement fait leurs preuves, sans danger et réversibles.
  • Réparer les fissures et les dommages structurels menaçant la stabilité du mortier.
  • Enlever des couches de suie et de poussière déposées par les chandelles et cierges allumés depuis plus de 500 ans.
  • Suppression des repeints d'autres restaurateurs qui avaient tenté de contrecarrer l'encrassement et d'autres facteurs qui ont contribué au dommage.
  • Enlever les huiles et graisses animales utilisées dans le passé pour lutter contre la salinité des zones pénétrées par l'eau.
  • Supprimer les concrétions de sels cristallins formant des zones blanchâtres avec l'eau d'infiltration.
  • Restaurer les surfaces sur lesquelles sont apparus d'autres processus de détérioration, comme la formation de bulles ou de craquelures.
  • Restaurer les zones où certains types de détériorations avaient obscurci les détails, faisant obstacle à la perception de l'œuvre, telles que le remplissage des fissures et des joints avec une peinture de couleur proche de l'original.
  • Conserver physiquement, dans de petits espaces bien définis, la mémoire des restaurations antérieures.

Préparation et méthodologie[modifier | modifier le code]

Ce détail de l'Expulsion de l'Éden montre l'abaissement de la coloration jusqu'à un ton monochrome, la fissuration de la surface, les dépôts métalliques dus aux interventions anciennes, les taches d'humidité, les dépôts de sel, l'obscurcissement dû au salpêtre et les repeints.
Ce détail de la fresque montre l'éclat des couleurs après la restauration. Les fissures les plus importantes ont été comblées et colorées dans des tons accordés aux couleurs environnantes. Les petites fissures sont encore visibles, en contraste avec la surface brillante et propre. Les anneaux de salpêtre, eux, sont irréversibles.

En 1979, Colalucci a mené une série d'expériences préliminaires pour mettre au point la méthodologie appropriée à la restauration des fresques de la chapelle Sixtine. L'enquête a débuté par des essais sur de petites zones des fresques murales, notamment sur la Dispute sur le corps de Moïse de Matteo da Lecce, dont les caractéristiques physico-chimiques sont similaires aux techniques utilisées dans les fresques de Michel-Ange. Les essais pour trouver le bon solvant ont été poursuivis sur de petites portions de la lunette d'Éléazar et Matthan[4].

En raison de la hauteur des voûtes et de l'inaccessibilité des fresques, la nature précise des dommages et des problèmes qui se poseraient lors de la restauration n'étaient pas prévisibles au moment de la décision d'entreprendre les travaux. Ils n'ont pu être étudiés qu'après la pose d'échafaudages. Selon Colalucci, la recherche de réponses aux problèmes particuliers devait être un processus évolutif, préférable à des solutions générales préétablies[4].

En 1980, il a été décidé de procéder à une restauration générale. C'est la société japonaise de télévision Nippon Television Network Corporation qui a fourni l'essentiel des fonds, s'élevant à 4,2 millions de dollars, en échange des droits cinématographiques.

Échafaudages[modifier | modifier le code]

Une fois achevée la première phase des travaux de restauration sur les surfaces verticales et les demi-lunes de la partie supérieure des fenêtres, on a établi des échafaudages en aluminium juste au-dessous des lunettes, en utilisant les mêmes trous dans les murs que ceux utilisés par Michel-Ange. Les avantages de l'utilisation des matériaux légers modernes se sont traduits par la possibilité de déplacer la plate-forme à volonté, plutôt que de démonter et reconstruire toute la structure à plusieurs reprises, comme Michel-Ange l'avait pratiqué en 1506[9],[10].

État des fresques[modifier | modifier le code]

Les recherches préliminaires de 1979 ont révélé que toutes les parties internes de la chapelle, mais particulièrement les voûtes, étaient recouvertes d'une couche de crasse (graisse poussiéreuse) et de suie (carbone amorphe) constituée de résidus des graisses animales provenant de la combustion des chandelles de suif et des cierges de cire. Au-dessus des fenêtres, qui constituent la principale source de ventilation, les lunettes ont été particulièrement noircies par les fumées de la ville, « de plus en plus sales à mesure que le temps passait »[9]. La structure de la chapelle a été rendue un peu instable par une surélévation du bâtiment opérée avant l'époque de Michel-Ange, cause de la fissuration des fresques. Une lézarde de la demi-lune de Judith était si importante qu'elle exigea un bouchage de brique et de mortier, préalable à la restauration de la peinture. La partie supérieure de la voûte a fourni à Michel-Ange une surface de travail très irrégulière, en raison des fissures et des infiltrations d'eau[1].

L'apport continu d'eau par le toit et les cheminements extérieurs, qui ne sont pas protégés par des tuiles au-dessus du plafond, a causé des fuites qui ont dissous les sels contenus dans le mortier et les a déposés sur les fresques par évaporation. Des gonflements et des bulles sont ainsi apparus dans certaines zones, mais sans réelle gravité, parce que l'épaisseur réduite et la transparence des couleurs utilisées par Michel-Ange ont laissé passer les sels à travers la surface picturale, au lieu de s'accumuler en dessous[4].

Les restaurations antérieures avaient laissé des traces évidentes sur les fresques. Pour lutter contre le blanchiment de la surface de la peinture par les sels, on avait appliqué des couches de graisses animales et d'huiles végétales, qui avaient effectivement rendu les cristaux de sels plus transparents, mais avaient laissé à la surface de la peinture une couche collante qui avait fini par durcir en retenant la poussière. Un autre problème était les infiltrations de salpêtre (nitrate de potassium) à travers les petites fissures, qui apparaissent en surface comme des anneaux sombres, particulièrement visibles sur les putti (chérubins) qui tiennent les rouleaux portant les noms des personnages représentés dans les demi-lunes. Contrairement aux dépôts cristallins blancs, le salpêtre ne peut être enlevé, et les taches sombres circulaires sont irréversibles. Des couches de peinture et de colle avaient été appliquées dans de nombreuses zones, obscurcissant les tonalités des couleurs. Les restaurateurs avaient peint par dessus les zones sombres afin d'affiner les détails des figures, un peu partout, sur les lunettes, le voile de la voûte et les parties inférieures des demi-lunes[4].

L'examen a révélé que, malgré les dépôts de suie, les infiltrations et les défaillances structurelles, la fine pellicule de peinture des fresques de Michel-Ange était en excellent état[4]. Colalucci décrit comment Michel-Ange a utilisé les meilleures techniques de la fresque, de la manière dont elles ont été décrites par Giorgio Vasari[11]. Afin de traduire la diaprure de certains vêtements, Michel-Ange a utilisé, au plafond, la technique du cangiante, jadis dissimulée par l'encrassement, mais aujourd'hui pleinement mise en évidence. Pour l'essentiel, la peinture avait encore une bonne adhérence et ne nécessitait que des ajustements mineurs. Les enduits sur lesquels les fresques ont été exécutées ont été trouvés pour l'essentiel en bon état, d'autant que les restaurateurs précédents les avaient fixés, lorsque cela avait été jugé nécessaire, par des épingles de bronze[4].

Les interventions[modifier | modifier le code]

Avant la restauration proprement dite, l'équipe a passé six mois à étudier la composition et l'état des fresques, interrogeant les membres de la précédente équipe qui avait restauré les fresques dans les années 1930 et menant une étude scientifique détaillée afin de déterminer quels solvants et quelles méthodes avaient été employés sur les différentes surfaces peintes[4].

Une image composite de la Chute et de l'expulsion d'Adam et Ève, de Michel-Ange : la partie supérieure gauche est montrée non restaurée, et la partie en bas à droite est représentée restaurée.

La première étape de la restauration physique était de recoller toutes les zones de la surface de mortier de chaux (d'environ 5 mm d'épaisseur) qui menaçaient de se détacher, ce qui fut fait par des injections d'une résine d'acétate de polyvinyle. D'anciennes agrafes de bronze qui avaient été utilisées pour stabiliser les surfaces furent retirées des endroits où elles avaient causé des fissurations, et les trous furent bouchés. Les pigments qui ne semblaient pas bien adhérer furent consolidés par l'application de résine acrylique diluée[4].

Les restaurateurs procédèrent au nettoyage des surfaces à l'aide de divers solvants. On eut recours à l'eau distillée pour retirer la suie et dissoudre les gommes solubles dans l'eau. Les retouches et les repeints effectués lors des dernières restaurations furent enlevés avec un solvant gélatineux appliqué en plusieurs étapes et lavé ensuite à l'eau distillée. Les efflorescences de carbonate de calcium furent traitées par l'application d'une solution de diméthylformamide. La dernière étape a été l'application d'une faible solution de polymère acrylique pour consolider et protéger la surface, suivie d'un lavage[4].

Le cas échéant, certaines zones ont été retouchées à l'aquarelle, afin d'intégrer la matière picturale. Ces zones sont texturées de manière distinctive par touches verticales invisibles à distance, mais facilement perceptibles de près comme des travaux de restauration[4].

Certaines petites zones ont été laissées non restaurées, afin de conserver un souvenir physique des restaurations antérieures : par exemple, une zone fut laissée avec des repeints et de la cire de bougie, et une autre zone pour montrer la tentative de contrer la salinisation avec de l'huile.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b (en) Essai The Chapel of Sixtus IV de John Shearman dans The Sistine Chapel de Massimo Giacometti, Harmony Books, 1986.
  2. (en) Massimo Giacometti, The Sistine Chapel, Harmony Books, 1986.
  3. (en) Robert Fulford, Robert Fulford's column about art restoration in Italy, 1998.
  4. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n et o Gianluigi Colalucci, Michelangelo's Colours Rediscovered in The Sistine Chapel, éd. Massimo Giacometti. (1986) Harmony Books, ISBN 0 517 56274 X
  5. Biblioteca Vaticana, Vat. Capponiano 231, f 238 et Chigiano G. III 66. f 108
  6. Carlo Pietrangeli, Foreword to The Sistine Chapel, éd. Massimo Giacometti. (1986) Harmony Books, ISBN 0 517 56274 X
  7. (en) « Discorso di Giovanni Paolo II in occasione della cerimonia di conclusione dei restauri degli affreschi della Cappella Sistina », Libreria Editrice Vaticana,‎ 8 avril 1994
  8. (en) « Address of the Holy Father John Paul II at the inauguration of the restored 15th century fresco cycle in the Sistine Chapel », Libreria Editrice Vaticana,‎ 11 décembre 1999
  9. a et b Fabrizio Mancinelli, Michelangelo at Work in The Sistine Chapel, éd. Massimo Giacometti, (1986) Harmony Books, ISBN 0 517 56274 X
  10. Pietrangeli, Hirst e Colalucci, The Sistine Chapel: A Glorious Restoration, (1994) Harry N Abrams, ISBN 0 810 98176 9
  11. Vasari, Vite... Livre I, chapitre V, p. 182, éd. Milanesi, Florence (1906), cité par Colalucci.