Renaissance des dinosaures

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Robert Bakker (à droite) enseignant au Houston Museum of Natural Science

La renaissance des dinosaures[1] est le nom donné à une révolution scientifique à petite échelle qui débuta à la fin des années 1960, et amena à un intérêt renouvelé des spécialistes et du grand public pour les dinosaures. Elle fut déclenchée par de nouvelles recherches et découvertes indiquant que les dinosaures auraient pu être des animaux actifs et à sang chaud, plutôt que les reptiles paresseux et à sang froid qu'on avait dépeints durant la première moitié du XXe siècle.

Cette nouvelle vision des dinosaures fut mise en avant par John Ostrom, qui affirmait que les oiseaux avaient évolué à partir des dinosaures cœlurosauriens[2], et surtout par Robert Bakker, qui défendit passionnément l'idée que les dinosaures étaient homéothermes, comme les mammifères modernes et les oiseaux[3]. Bakker décrivait souvent ses idées comme une renaissance de celles populaires à la fin du XIXe siècle, et se référait à la période de l'entre-deux-guerres comme au temps du « marasme des dinosaures »[3].

La renaissance des dinosaures amena à de profonds changements d'idées concernant presque tous les aspects de leur biologie, en particulier leur physiologie, leur évolution, leur comportement, leur écologie et leur extinction finale. Elle provoqua aussi l'apparition de multiples représentations des dinosaures dans la culture populaire.

Les dinosaures et l'origine des oiseaux[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Histoire évolutive des oiseaux.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, de nombreux naturalistes pensaient qu'il y avait une relation entre les dinosaures et les oiseaux, et que les dinosaures représentaient une étape intermédiaire de l'évolution entre reptiles et oiseaux.

Peu de temps après la publication par Darwin de l'Origine des espèces en 1859, Thomas Henry Huxley, biologiste britannique et défenseur de la théorie de l'évolution, suggéra que les oiseaux étaient les descendants des dinosaures. Il s'appuyait sur des similitudes des squelettes entre les dinosaures, le « premier oiseau » (Archaeopteryx), et les oiseaux modernes[4],[5].

Les ressemblances entre les mains de Deinonychus (à gauche) et de Archaeopteryx (à droite) amenèrent John Ostrom à raviver le lien entre oiseaux et dinosaures.

Cependant, en 1926, Gerhard Heilmann (en) écrivit The Origin of Birds (l'origine des oiseaux)[6], livre qui devait avoir une grande influence, et dans lequel il rejetait l'idée d'un lien dinosaures-oiseaux, en s'appuyant sur l'absence supposée de furcula (os formé par les clavicules soudées) chez les dinosaures[7]. À partir de ce moment, on admit que les oiseaux avaient dû évoluer à partir d'ancêtres crocodylomorphes et thécodontes, plutôt qu'à partir des dinosaures. Cela priva les dinosaures de leur place centrale dans l'origine des espèces actuelles et peut avoir contribué au déclin de l'intérêt universitaire pour leur évolution.

Cette situation resta inchangée jusqu'en 1964, lorsque John Ostrom découvrit un petit dinosaure carnivore qu'il appela Deinonychus antirrhopus[8], un théropode dont le squelette ressemblait de façon frappante à celui des oiseaux. Ostrom en conclut que Huxley avait eu raison, et que les oiseaux descendaient en effet des dinosaures[2]. Bien que ce soit Deinonychus qui ait amené Ostrom à faire le lien entre oiseaux et dinosaures, des dinosaures tout aussi semblables aux oiseaux, comme Velociraptor, étaient connus depuis plusieurs décennies[9], mais personne ne semblait avoir fait le rapprochement. Après les découvertes d'Ostrom, cette idée gagna en force auprès des paléontologues, et elle est aujourd'hui presque universellement acceptée. Des méthodes plus récentes, telles que la cladistique, et la découverte de plusieurs dinosaures à plumes, ont permis de confirmer le lien.

Cette relation entre les dinosaures et les oiseaux a provoqué un intérêt considérable pour la phylogénie des dinosaures (particulièrement pour celle des théropodes), laquelle est à présent beaucoup mieux comprise.

Origine monophylétique[modifier | modifier le code]

Initialement, les dinosaures étaient considérés comme un groupe monophylétique, formés d'animaux ayant un ancêtre commun non partagé par d'autres reptiles. Cependant, Harry Seeley refusa cette interprétation, et sépara les Dinosauria en deux ordres, les Saurischia (« aux hanches de lézard ») et les Ornithischia (« aux hanches d'oiseau »), qu'il voyait comme appartenant aux Archosauria, sans relation particulière entre eux[10],[11]. Ainsi, les Dinosauria n'étaient plus vus comme un groupe, et « dinosaure » n'était plus qu'un terme populaire, sans signification savante. Cela devint l'interprétation standard durant la majeure partie du XXe siècle[12].

En 1974, Bakker et Peter Galton publièrent un article dans Nature, soutenant que non seulement les dinosaures formaient un groupe monophylétique, mais qu'ils devaient être élevés au rang d'une nouvelle classe, laquelle comprendrait aussi les oiseaux[13]. Bien qu'initialement l'idée de la monophylie des dinosaures ait suscité des controverses[14], elle finit par être acceptée, et depuis l'apparition de la méthodologie cladistique, elle est désormais presque universellement soutenue[15]. L'élévation des Dinosauria au rang de classe a rencontré moins d'adhésion, peut-être à cause de l'utilisation de plus en plus courante par les paléontologues spécialistes des vertébrés de la classification phylogénétique, dans laquelle les rangs sont complètement abandonnés.

Homéothermie et activité[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Physiologie des dinosaures.
Tableau représentant des "Laelaps" (appelés à présent Dryptosaurus), réalisé en 1897 par Charles R. Knight. Bakker utilisa ces reconstitutions pour démontrer qu'au XIXe siècle, il était largement admis que les dinosaures pouvaient être actifs et agiles.

Au cours des années 1970 et 80, dans une succession d'articles scientifiques, de livres et d'articles de vulgarisation, commençant avec son article de 1968,The superiority of dinosaurs[16], Robert Bakker défendit inlassablement l'idée que les dinosaures étaient des animaux à sang chaud, capables de périodes d'activité intense et soutenue. Dans la plupart de ses écrits, Bakker formulait ses arguments comme provenant de nouvelles données, amenant à une réapparition d'idées populaires à la fin du XIXe siècle, et il se référait fréquemment à une renaissance des dinosaures en cours. Il utilisait une grande variété d'arguments anatomiques et statistiques pour défendre sa cause[17],[18], arguments dont la valeur méthodologique fut violemment débattue dans les milieux scientifiques[19].

Ces débats suscitèrent de l'intérêt pour de nouvelles méthodes destinées à déterminer la paléobiologie d'animaux éteints, telles que l'histologie osseuse[20], méthodes qui furent employées avec succès, par exemple, pour déterminer la vitesse de croissance de nombreux dinosaures.

De nos jours, on pense généralement que de nombreux dinosaures, si ce n'est tous, avaient des métabolismes plus élevés que ceux des reptiles modernes, mais que la situation est plus variée et complexe que ce que Bakker a proposé initialement. Par exemple, alors que les plus petits dinosaures peuvent avoir été de vrais endothermes, les plus grands auraient pu être des gigantothermes, c'est-à-dire qu'ils auraient contrôlé leur température par leur seule masse[21],[22] et beaucoup de dinosaures avaient peut-être des métabolismes intermédiaires[23].

Nouvelles théories comportementales[modifier | modifier le code]

À partir de la fin des années 60 apparurent plusieurs théories nouvelles sur le comportement des dinosaures, envisageant souvent des comportements sociaux complexes.

Analysant les pistes fossiles des dinosaures, Bakker affirma que les sauropodes se déplaçaient en troupeaux organisés, les adultes entourant les jeunes dans un cercle de protection[24]. Cependant, cette interprétation fut rapidement contestée par Ostrom[25] et d'autres, quoique le vénérable spécialiste des traces de dinosaures, Roland T. Bird, semble avoir été d'accord avec Bakker[26].

La première étude rigoureuse du comportement de nidification des dinosaures fut faite à la fin des années 70, lorsque le paléontologue Jack Horner montra que le dinosaure à bec de canard, Maiasaura, prenait soin de sa progéniture[27].

Nouvelles représentations des dinosaures[modifier | modifier le code]

La renaissance des dinosaures ne changea pas seulement les idées scientifiques à leur sujet, mais aussi leurs représentations par les artistes. Bakker, lui-même un dessinateur talentueux, illustra souvent ses idées de manière saisissante. En fait, l'illustration par Bakker de Deinonychus, accompagnant la description d'Ostrom en 1969, est devenue l'une des reconstitutions les plus représentatives et les plus connues de l'aspect des dinosaures[28].

Durant les années 70, les représentations des dinosaures ressemblent moins à des lézards, et prennent des aspects plus mammaliens et aviens. Les artistes commencent à montrer les dinosaures dans des attitudes plus actives, tenant compte des nouvelles théories sur la locomotion et le comportement.

Outre Bakker, les artistes les plus marquants de cette « nouvelle vague » furent Mark Hallett et Gregory S. Paul dans les années 1970, et Doug Henderson (en) et John Gurche dans les années 80.

Gregory Paul en particulier défendit et développa les idées de Bakker sur l'anatomie des dinosaures. Il exposa une méthode rigoureuse et détaillée de reconstitution des dinosaures, dans laquelle il critiquait souvent les erreurs de l'approche traditionnelle[29]. Il produisit aussi un grand nombre de reconstitutions de petits dinosaures couverts de plumes, et défendit cette idée dans de nombreux articles, et dans son livre Predatory Dinosaurs of the World[30]. Cette vision fut largement confirmée dans les années 90 par la découverte de plusieurs dinosaures à plumes. Le style et les idées de Paul eurent un impact significatif sur les représentations artistiques des dinosaures, et cette influence devrait vraisemblablement continuer de se faire sentir longtemps.

Nouvelles théories sur l'extinction : l'impact du météore[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Extinction Crétacé-Tertiaire.

Un autre facteur ayant renouvelé l'intérêt pour les dinosaures fut l'acceptation et la popularisation de l'idée, d'abord suggérée par Eugene Merle Shoemaker, que la Terre et les autres planètes du système solaire sont sans cesse bombardées par des météorites. Cela amena à la théorie affirmant que l'extinction Crétacé-Tertiaire, qui avait amené la disparition des dinosaures il y a 65 millions d'années, avait été causée par un impact cosmique, probablement celui ayant formé le cratère de Chicxulub. En 1994, quand la comète Shoemaker-Levy 9 entra en collision avec Jupiter, des millions de spectateurs suivirent l'évènement en direct à la télévision ; les commentateurs ne manquèrent pas alors de rappeler cette théorie de l'extinction.

Impact culturel[modifier | modifier le code]

La version cinématographique de 1993 de Jurassic Park (tirée du roman du même titre de Michael Crichton) fut peut-être l'évènement le plus significatif amenant le grand public à prendre conscience des théories de la renaissance des dinosaures. Pour la première fois dans un film, les dinosaures étaient représentés comme des animaux à sang chaud, intelligents et agiles, plutôt que les monstres maladroits qui étaient montrés jusque là. Jack Horner était conseiller technique, et les œuvres de Gregory Paul, Mark Hallett, Doug Henderson, et John Gurche furent utilisées pour la pré-production. Bien que les dinosaures finalement montrés dans les films souffrent d'inexactitudes anatomiques diverses, ces quatre artistes apparaissent au générique en tant que « spécialistes des dinosaures ». Bakker lui-même ne fut pas consulté (et ne figure pas au générique) mais l'un des personnages du film fait référence à ses recherches, et un savant ressemblant à Bakker apparait dans la suite Le Monde perdu : Jurassic Park.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Ce terme est devenu courant après la publication par le paléontologue Robert Bakker d'un article portant ce titre dans Scientific American d'avril 1975. On en trouvera des exemples ici et .
  2. a et b Ostrom, J. 1974. Archaeopteryx and the Origin of Flight. The Quarterly Review of Biology Vol. 49, No. 1
  3. a et b Bakker, R.T. 1986. The Dinosaur Heresies. William Morrow, New York.
  4. Huxley, T. H., 1868: On the Animals Which Are Most Nearly Intermediate between Birds and Reptiles Annals and Magazine of Natural History
  5. Huxley, T. H., 1870: Further Evidence of the Affinity between the Dinosaurian Reptiles and Birds Quarterly Journal of the Geological Society, Scientific Memoirs III[1]
  6. Heilmann, G. 1926: The Origin of Birds. Witherby, London. ISBN 0-486-22784-7 (1972 Dover reprint)
  7. À partir des années 40, on a en fait retrouvé des furculas chez de nombreux dinosaures théropodes; voir l'article furcula pour plus de détails.
  8. Ostrom, J. H. (1969) "Osteology of Deinonychus antirrhopus, an unusual theropod from the Lower Cretaceous of Montana." Peabody Museum of Natural History Bulletin, 30: 1-165.
  9. Osborn, H.F. 1924a. Three new Theropoda, Protoceratops zone, central Mongolia. American Museum Novitates 144: 1-12.
  10. Seeley H.G. 1887. On the classification of the fossil animals commonly named Dinosauria. Proc R Soc London, 43: 165-171.
  11. Seeley H.G. 1888. The classification of the Dinosauria. Rep Br Assoc Adv Sci, 1887: 698-699.
  12. Romer A.S. 1956. Osteology of the Reptiles. Chicago: University Chicago. 772 p.
  13. Bakker, R. T., Galton, P., 1974. Dinosaur monophyly and a new class of vertebrates. Nature 248:168-172.
  14. Charig A. 1976. Dinosaur monophyly and a new class of vertebrates: a critical review. In: BELLAIRS AA & COX B (Ed.), Morphology and Biology of Reptiles. Linnean Society Symposium 3: 65-104.
  15. Novas, F.E. 1996. Dinosaur monophyly. Journal of Vertebrate Paleontology 16: 723-741.
  16. Bakker, R.T., 1968, The superiority of dinosaurs, Discovery, v. 3(2), p. 11-22
  17. Bakker, R. T., 1986. The Return of the Dancing Dinosaurs, in Dinosaurs Past and Present, vol. I, édité par S. J. Czerkas et E. C. Olson, Natural History Museum de Los Angeles
  18. Bakker, R. T. (1972). Anatomical and ecological evidence of endothermy in dinosaurs. Nature 238:81-85.
  19. R.D.K. Thomas et E.C. Olson (Ed.s), 1980.A Cold Look at the Warm-Blooded Dinosaurs
  20. Voir ce cours de la Wikiversité sur l'histologie osseuse
  21. Benton, M.J. (2005). Vertebrate Palaeontology. Oxford, 221-223.
  22. Paladino, F.V., O'Connor, M.P., et Spotila, J.R., 1990. Metabolism of leatherback turtles, gigantothermy, and thermoregulation of dinosaurs. Nature 344, 858-860 doi:10.1038/344858a0
  23. Barrick, R.E., Showers. W.J., Fischer, A.G. 1996. Comparison of Thermoregulation of Four Ornithischian Dinosaurs and a Varanid Lizard from the Cretaceous Two Medicine Formation: Evidence from Oxygen Isotopes Palaios, 11:4 295-305 doi:10.2307/3515240
  24. Bakker R.T. 1968. The superiority of dinosaurs. Discovery 3: 11-2
  25. Ostrom, J.H. 1972. Were some dinosaurs gregarious? Palaeogeography 11: 287-301
  26. Bird, R.T. 1985 Bones for Barnum Brown. Fort Worth: Texas Christian University Press
  27. Horner J.R., Makela R., 1979. Nest of Juveniles Provides Evidence of Family-Structure Among Dinosaurs, Nature 282 (5736): 296-298
  28. Cependant, on sait désormais que cette représentation est erronée par beaucoup d'aspects, ainsi le pubis est bien trop court, et ce dinosaure avait des plumes.
  29. Paul, G. S., 1986. The science and Art of Restoring the Life Appearance of Dinosaurs and Their Relatives; a Rigorous How-to Guide, dans Dinosaurs Past and Present, vol. II, édité par S. J. Czerkas et E. C. Olson, Natural History Museum de Los Angeles
  30. Paul, G.S. 1988. Predatory Dinosaurs of the World. New York: Simon & Schuster. 464pp.

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Artistes:

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Bakker, R.T. 1986. The Dinosaur Heresies. William Morrow, New York.
  • Paul, G.S. 1988. Predatory Dinosaurs of the World. New York: Simon & Schuster. 464pp.
  • Czerkas, S. J. and Olson, E. C. (Ed.s) 1986. Dinosaurs Past and Present, Volumes I and II . Natural History Museum of Los Angeles County, Los Angeles.