René Hardy

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René Hardy, dit Chauvy, alias Bardot alias Didot, né le 31 octobre 1911 à Mortrée (Orne) et mort le 12 avril 1987 à Melle (Deux-Sèvres), est un résistant et écrivain français, technicien de la SNCF, célèbre pour son implication dans l'énigme Jean Moulin.

Avant-guerre[modifier | modifier le code]

D'une famille bourgeoise très conservatrice, Hardy est licencié ès-lettres. Entré à l'école supérieure d'exploitation des chemins de fer, il devient attaché d'inspection à la SNCF. La mobilisation le rattrape en Lettonie pendant un tour de l'Europe du Nord[1].

La Guerre[modifier | modifier le code]

1939-1940[modifier | modifier le code]

Officier de réserve d'infanterie, Hardy est affecté en Corse. Le 14 juillet 1940, il est démobilisé à Bonifacio. Ayant entendu l'appel du 18 juin, il tente en vain d'embarquer pour la Grande-Bretagne depuis un port de l'Atlantique[1].

Débuts dans la Résistance[modifier | modifier le code]

En poste à la gare Montparnasse, Hardy fait passer des informations à un contact qui transmet à un agent britannique. Grillé, il cherche à passer en Espagne. Arrêté le 13 mai 1941, il est mis à la prison maritime de Toulon où il devient l'ami de Pierre de Bénouville. Condamné à 15 mois, il est libéré le 27 mai 1942. Très affaibli, il est hébergé 3 mois à Garons où il rejoint un groupe local de résistants[1].

Mouvement Combat[modifier | modifier le code]

En décembre 1942, Hardy est recruté par Jean-Guy Bernard (mouvement Combat) qui le présente à Henri Frenay. Frenay confie Hardy à Claude Bourdet, chef du NAP. Le 16 janvier 1943, Hardy poussé par Frenay et Bénouville est présenté à Charles Delestraint qui le nomme lieutenant-colonel, au titre du troisième bureau de l'Armée Secrète. Chargé du NAP-Fer en zone Sud, Hardy prend pour adjoints Max Heilbronn, Henri Garnier dit Villeneuve, alias Ledoux et René La Combe[2]. Le 23 janvier 1943, Hardy rencontre Lydie Bastien[3]. En juin 1943, Hardy est chef d'une organisation qui couvre une centaine de gares importantes. En rapports avec les chefs régionaux des MUR et les chefs de l'AS, il bénéficie de deux sources de renseignements ferroviaires : l'interception des liaisons téléphoniques allemandes depuis Avignon et la censure postale et télégraphique de Vichy[4]. En outre, il effectue des missions d'état-major en zone Nord. Pour le compte de Bénouville, Hardy rencontre à Paris Jehan de Castellane et Raymond Richard. Ce faisant, il est repéré par l'Abwehr et le SD[5]. Hardy prépare, avec Heilbronn, capitaine de réserve du Génie, un plan de sabotage des voies ferrées de la zone Sud.

L'arrestation secrète du 7 juin 1943[modifier | modifier le code]

Le 7 juin 1943, dans le train Lyon-Paris, Hardy qui a rendez-vous avec Jean-Guy Bernard afin d'organiser le sabotage-Fer en zone Nord, est reconnu par Jean Multon, résistant retourné accompagné de Bobby Moog, agent français de l'Abwehr-Dijon. Moog arrête Hardy et le confie à la Feldgendarmerie de Chalon-sur-Saône. Remontés dans le train, Moog et Multon arrêtent à Paris le général Delestraint, Joseph Gastaldo et Jean-Louis Théobald. Le 10 juin 1943, Hardy est pris en compte par Klaus Barbie, chef du service SD IV du KdS de Lyon. Nul ne sait ce qui s'est exactement passé, sinon que finalement Barbie libère Hardy. Hardy revoit ses compagnons auxquels il se garde bien d'avouer cet épisode. Plus tard, dans les locaux du KdS, il croise Edmée Delestraz, agent du colonel Groussard[5].

Le coup de filet du 21 juin 1943[modifier | modifier le code]

Le 21 juin, convoqués par Jean Moulin à la suite de l'arrestation de Delestraint[6], les dirigeants des MUR se réunissent chez le docteur Frédéric Dugoujon, à Caluire-et-Cuire, dans la banlieue de Lyon : Jean Moulin, André Lassagne, Raymond Aubrac, Henri Aubry, Bruno Larat, le colonel Emile Schwarzfeld et le colonel Albert Lacaze.

Sur ordre de Bénouville[7], appuyé par Claude Bourdet et Jacques Baumel, Henri Aubry convainc Hardy très réticent de venir l'appuyer de ses dons de débateur. Un des buts de la réunion est de désigner le nouveau chef de l'Armée Secrète. Il faut absolument que ce soit un proche de Combat.

Un premier groupe arrivé à l'heure est installé au premier étage par le Docteur, Jean Moulin, Raymond Aubrac et Schwarzfeld sont emmenés par la bonne dans la salle d'attente[8]. Le SD fait irruption dans la maison et arrête tous les gens présents.

Mis hors de cause, les vrais patients ont été relâchés. Des résistants appréhendés ce jour-là, Aubry (après torture et interrogatoire) est remis en liberté, le 13 décembre 1943, Lacaze et Dougoujon (sur non-lieu après procès) le 17 janvier 1944. Moulin, Lassagne, Larat et Schwarzfeld restent aux mains de l'ennemi, seul Lassagne reviendra de déportation. Aubrac s'évadera grâce à sa femme Lucie. Hardy, le seul à avoir les mains ligotées par un cabriolet[9] (les autres sont menottés), parvient à s'enfuir mais est finalement arrêté par la police française chez une amie où il s'était réfugié. Soigné à l'hôpital militaire allemand de la Croix-Rousse, il parvient à s'en évader[8].

Après Caluire[modifier | modifier le code]

En août 1943, Hardy reprend contact avec ses camarades résistants. Malgré les bruits désobligeants qui circulent à son sujet, il est caché par Marcel Degliame. À la requête de Claude Bourdet, il est interrogé par un commissaire de police ami de Moulin. Au NAP-Fer, il est remplacé par La Combe. Le nouveau chef de l'AS est un membre de Combat. Les successeurs de Jean Moulin n'éveillent pas l'ire des chefs de la Résistance intérieure en zone Sud. Dans l'équipe de Bénouville, Hardy effectue des missions à Paris, auprès de Castellane et Richard qu'il met en contact avec Jean Gemähling, chef du service de renseignement des MUR. En août 1944, Hardy passe en Afrique du Nord avec Lydie Bastien. Criblé à la requête de Frenay par la Sécurité Militaire de Paul Paillole, il rejoint le Commissariat au rapatriement qu'il suit à Paris après la Libération. Frenay demande alors à Paillole de cribler Lydie Bastien. Malgré tout, Hardy est directeur technique du ministère des prisonniers, déportés et réfugiés[5].

Procès[modifier | modifier le code]

Le 12 décembre 1944, accusé d'avoir eu avec l'ennemi des contacts ayant abouti à l'arrestation de Delestraint et des conjurés de Caluire, Hardy est arrêté. Défendu par Maurice Garçon, soutenu par Frenay, Baumel, Bourdet, Bénouville, Albert Camus (alors rédacteur en chef de Combat), en dépit du témoignage à charge de Lazare Rachline, convaincu de sa culpabilité[10], il est acquitté, faute de preuve[6], par la cour de justice de la Seine, le 24 janvier 1947.

Roger Wybot, patron de la DST, apporte alors une preuve de l'arrestation de Hardy dans le train Lyon-Paris[6]. Ré-arrêté le 24 mars suivant, Hardy retourne en prison. Le 8 mai 1950, toujours défendu par Me Garçon, il est acquitté au bénéfice du doute. Le tribunal militaire avait prononcé la culpabilité, mais à une seule voix de majorité, alors qu'il en faut deux pour obtenir une condamnation. Hardy aura fait au total six ans de prison préventive[11].

Controverse sur sa responsabilité[modifier | modifier le code]

Malgré son double acquittement, la responsabilité de Hardy dans l'affaire de Caluire reste soumise à controverse, de nombreuses personnalités impliquées ou non dans l'affaire ayant émis des témoignages ou des analyses contradictoires, sur divers éléments du dossier. On a longtemps confondu causes et circonstances de l'affaire.

Arrestation de Delestraint[modifier | modifier le code]

Le général Delestraint fut arrêté par Moog et Multon, le 9 juin. Or, les mêmes Moog et Multon avaient arrêté Hardy dans le train de Paris dans la nuit du 7 au 8. Il est avéré que René Hardy n'était pas au courant du rendez-vous de Delestraint que Multon avait appris en relevant une boîte aux lettres d'Henri Aubry[5].

Les rapports allemands[modifier | modifier le code]

Trouvé en septembre 1944 dans les locaux du KdS de Marseille, le rapport Flora (rédigé le 19 juillet 1943 par Ernst Dunker), mentionne que Didot arrêté le 9 juin 1943 dans le Lyon-Paris a permis les arrestations de Caluire[12]. Trouvé en octobre 1946, dans les archives des Affaires étrangères de Berlin, le second rapport Kaltenbrunner, daté du 29 juin 1943, révèle qu'Hardy, retourné dès son arrestation dans le Lyon-Paris, a livré le plan de sabotage SNCF et contribué à de nombreuses arrestations, pas seulement celles de Caluire[13].

Les déclarations de Klaus Barbie[modifier | modifier le code]

Lors de son procès de Lyon, en 1987, Barbie n'a pas eu l'occasion de dire si Hardy avait réellement travaillé pour lui[5]. Des « mémoires » de Barbie mettraient en cause les époux Aubrac. Cette calomnie a fait long feu[5]. Hardy, retiré à Blonville-sur-Mer depuis 1974, mourut peu de temps avant le procès Barbie, sans qu'une nouvelle accusation eût été portée contre lui.

Opinion des anciens chefs de Combat[modifier | modifier le code]

Marcel Degliame a refusé de témoigner. Si les mémoires de Baumel et de Bourdet désignent Henri Aubry comme le responsable du coup de filet allemand, Henri Frenay et Maurice Chevance, dans les leurs, soulignent les mensonges répétés de René Hardy.

Harry Stengritt[modifier | modifier le code]

Lydie Bastien, maîtresse de Harry Stengritt, adjoint de Klaus Barbie, aurait été le mauvais génie de René Hardy[6]. Stengritt, arrêté en 1945 et condamné à quinze ans de prison en France, n'a jamais rien admis[14].

Un doute persistant[modifier | modifier le code]

Hardy est un résistant qui, pendant deux ans, a rendu d'immenses services. À compter de sa réapparition du 12 juin 1943, son comportement est devenu bizarre. Les mensonges des protagonistes de ce drame ont noyé l'essentiel dans un tourbillon de détails contradictoires. Comment savoir à partir de quand, exactement, Hardy a été traité par les services allemands ? Depuis ses contacts avec Richard et Castellane ? Depuis sa rencontre avec Lydie Bastien ? Depuis son arrestation par Moog ? Dans quelle mesure a-t-il donné satisfaction à ses traitants ? Bien d'autres questions restent à ce jour sans réponse[5]. Aux yeux des historiens spécialisés, les deux rapports allemands pèsent très lourdement dans le sens de la culpabilité objective de René Hardy, quelles qu’aient pu être ses intentions personnelles[15]. Daniel Cordier souligne que les reconstitutions de cette affaire ne sont que des hypothèses d'historiens, impossibles à prouver, dans l'état actuel des connaissances[16].

L'écrivain[modifier | modifier le code]

Après la guerre, Hardy devient un écrivain à succès :

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Maurice Garçon, Plaidoyer pour René Hardy, Paris, Fayard, 1950.
  • Henri Frenay, La Nuit finira, Paris, Robert Laffont, 1973.
  • Sylvain, Qui a trahi Jean Moulin?, Historama, n° 240, 1975.
  • Général Chevance-Bertin, Vingt mille heures d'angoisse, Paris, Robert Laffont, 1990.
  • Gérard Chauvy, Histoire secrète de l'Occupation, Paris, Payot, 1991.
  • Raymond Aubrac, Où la mémoire s'attarde, Paris, Odile Jacob, 1996.
  • Gérard Chauvy, Aubrac Lyon 1943, Paris, Albin Michel, 1997.
  • Claude Bourdet, L'Aventure incertaine, Le Félin, 1998.
  • Jacques Baynac, Les Secrets de l'affaire Jean Moulin, Paris, Le Seuil, 1998.
  • Pierre Péan, Vies et Morts de Jean Moulin, Paris, Fayard, 1998.
  • Daniel Cordier, Jean Moulin, la République des Catacombes, Paris, Gallimard, 1999.
  • Pierre Péan, La diabolique de Caluire, Paris, Fayard, 1999.
  • Jacques Baumel, Résister, Paris, Le Grand Livre du Mois, 1999.
  • Guillain de Bénouville, Le Sacrifice du Matin, Paris, Robert Laffont, 2001.
  • Laurence de Cambronne, Les Petits Agendas rouges, Paris, Plon, 2004.
  • Jean-Louis Théobald, A vingt ans avec Jean Moulin, de Fresnes à Cassino, Ed Cêtre, 2005.
  • Jacques Baynac, Présumé Jean Moulin, Paris, Grasset, 2007.
  • Dan Frank, Les champs de bataille, Paris, Grasset, 2012, (roman).

Filmographie[modifier | modifier le code]

Téléfilms historiques[modifier | modifier le code]

Deux téléfilms, diffusés par TF1 et France 2[17] sur la vie et la mort de Jean Moulin décrivent René Hardy comme un collaborateur de la Gestapo, ce qui a ranimé la controverse. La famille de Hardy a déclaré porter plainte contre les producteurs de ces films.

Adaptations de romans de René Hardy[modifier | modifier le code]

Scénarios de René Hardy[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c Bénouville, Le Sacrifice du Matin.
  2. Bourdet, L'Aventure incertaine.
  3. Péan, La Diabolique de Caluire.
  4. Chauvy, Histoire Secrète de l'Occupation.
  5. a, b, c, d, e, f et g Péan, Vies et morts de Jean Moulin.
  6. a, b, c et d Éric Conan, « C'est elle qui a fait arrêter Jean Moulin », dans L'Express, 3 juin 1999.
  7. Pierre Péan, Les liaisons dangereuses de Bénouville, l’Express, 19 novembre 1998.
  8. a et b Christine Levisse-Touzé, « Le drame de Caluire », émission Au cœur de l'histoire sur Europe 1, 21 juin 2012.
  9. Chaîne autour du poignet d'un prisonnier et dont le garde tient l'extrémité.
  10. minutes des deux procès de 1947 et 1950, presse de l'époque, notamment Libération, Francs Tireurs, L'Aurore...
  11. Interview de Pierre Péan par Pascale Froment et Laurent Joffrin: La « diabolique » qui a fait tomber Jean Moulin, dans Le Nouvel Observateur, 3 juin 1999.
  12. « René Hardy », sur memorialjeanmoulin-caluire.fr (consulté le 21 aout 2011).
  13. Péan, Vies et Morts de Jean Moulin.
  14. Pierre Péan, La Diabolique de Caluire (Fayard).
  15. http://www.memorialjeanmoulin-caluire.fr/fr/Portraits/Rene-Hardy.
  16. Daniel Cordier, De l'Histoire à l'histoire, Gallimard, Témoins, 2013
  17. Jean Moulin, téléfilm biographique réalisé par Yves Boisset en 2002 ; Jean Moulin, une affaire française, téléfilm de Pierre Aknine réalisé en 2003.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]