Ready-made

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Le ready-made [1]est un objet manufacturé récupéré par un artiste qui en détourne le sens (en l'occurrence la fonction utilitaire) en le présentant dans un lieu culturel afin de lui conférer le statut d'œuvre d'art. Ce procédé ne peut donc être mis en œuvre qu'avec l'appui d'une institution culturelle (galerie, musée...) et d'une partie conséquente du milieu artistique (intellectuels, critiques d'arts...), lesquels ont pour rôle de légitimer le choix de l'artiste. Initiée à Paris par Marcel Duchamp dans les années 1910, cette démarche a donné naissance à une grande partie des pratiques artistiques actuelles, qu'elles s'en réclament (comme l'art conceptuel) ou au contraire s'en défendent.

N'ayant pas été réalisé par l'artiste, le ready-made a totalement remis en question un certain nombre de concepts, voire de certitudes, concernant jusqu'alors la notion d'art, notamment les notions de savoir-faire, de virtuosité et d'œuvre.

Définition[modifier | modifier le code]

André Breton définit le ready-made comme un « objet usuel promu à la dignité d'objet d'art par le simple choix de l'artiste » [2].
Duchamp lui-même précise : "Le choix du ready made n'était jamais dicté par une délectation esthétique (mais) basé sur une réaction d'indifférence visuelle, en même temps qu'une absence totale de bon ou de mauvais goût".

Historique[modifier | modifier le code]

1913 : Roue de bicyclette : ensemble composé d'une roue de bicyclette rivée sur un tabouret en bois, lequel joue le rôle du socle dans la sculpture traditionnelle. Voici ce qu'en dit Duchamp : « La Roue de Bicyclette est mon premier readymade, à tel point que ça ne s'appelait même pas un readymade. Voir cette roue tourner était apaisant et réconfortant, c'était une ouverture sur autre chose que la vie quotidienne. J'aimais l'idée d'avoir une roue de bicyclette dans mon atelier. J'aimais la regarder comme j'aime regarder le mouvement d'un feu de cheminée. »

1914 : Porte-bouteille : acquis au BHV de Paris.

1915 : In Advance of the Boken Arm ("En avance du bras cassé") : pelle à neige, signée à New York.

1917 : Fontaine : urinoir en porcelaine, présenté renversé, signé « R. Mutt » et daté "1917". Refusé lors de la première exposition de la Société des artistes indépendants de New York.

En 1961, lors d'un discours au Museum of Modern Art, Marcel Duchamp déclare : « Quelques fois, j'ajoutais un détail graphique de présentation : j'appelais cela pour satisfaire mon penchant pour les allitérations, « un ready-made aidé » en anglais : ready-made aided. Une autre fois, voulant souligner l'antinomie fondamentale qui existe entre l'art et les ready-made, j'imaginais un "ready-made réciproque" : se servir d'un Rembrandt comme table à repasser ! »

Esthétique[modifier | modifier le code]

Le ready-made, entre démarche conceptuelle et parole performative :

  • On notera, du français à l'anglais, l'omniprésence des distorsions de langage, jeux de mots et tautologies, chez Marcel Duchamp, qui modifie parfois l'intitulé même des objets ou leur signature, comme pour l'urinoir, rebaptisé Fontaine (1917), et portant la mention peinte « R. Mutt 1917 » ou encore sa pelle à neige à l'intitulé plus narratif : « In advance of the broken arm ».
  • Dans le ready-made, le concept prime sur l’œuvre originale et physique, certains ready-made étant même totalement virtuels, que ce soit par accident ou par stratégie : Fontaine (1917) a été médiatisé par l'artiste sous forme de trace photographique, sans que l'objet ne soit retrouvé, et d'autres ready-made ont été perdus par leurs propriétaires. Les œuvres exposées dans les musées étant dès lors des répliques certifiées par l'artiste.
  • Marcel Duchamp ira même jusqu'à démultiplier ses œuvres sous formes de reproductions miniatures combinées, La boîte-en-valise dès 1936, soit un quart de siècle avant qu'Andy Warhol ne devienne la star de la duplication avec ses sérigraphies.
  • Il est l'initiateur d'une recherche complexe portant sur les questions de perception et de sublime au travers de son alter ego Rrose Sélavy (lire : Eros c'est la vie), à qui il fit signer bon nombre de travaux relevant de l'art cinétique. Le ready-made est également une facette de cette démarche : Roue de bicyclette est par exemple la source même de ses Roto-reliefs, de son film expérimental Anemic Cinema (en), etc. Dans le même temps, Duchamp écrivait qu’« Il est un point que je veux établir très clairement, c'est que le choix de ces ready-made ne me fut jamais dicté par quelque délectation esthétique. Ce choix était fondé sur une réaction d'indifférence visuelle, assortie au même moment à une absence totale de bon ou de mauvais goût… en fait une anesthésie complète »[3].

Cette exhortation à rencontrer les ready-made dans l’« indifférence esthétique la plus totale » n'est pas une dichotomie ni mais bel et bien une critique acerbe de la qualité perceptive de ses contemporains, un indice de lecture fondamental de son propre travail. Le champ lexical de Marcel Duchamp le confirme de façon précise : depuis l'anémie (qui peut causer des troubles de la vision) associée au cinéma et au cinétique, que l'on peut mettre en parallèle avec la notion d'hypnose jusqu'à l'anesthésie, il s'agît bien là d'un diagnostic clinique adressé au spectateur lui-même, invité à se questionner sur l'écart entre ce qu'il éprouve et ce que l'artiste décrète qu'il doit éprouver.

Marcel Duchamp déclarait que « ce sont les regardeurs qui font les tableaux ». En ce sens, les ready-made commencent avec le regard, et peuvent à certains égards relever de la performance. Le design contemporain s'est aussi emparé de cette pratique en reconsidérant la fonction d'un objet usuel et banal pour en créer un autre qui devient œuvre. Achille Castiglioni, crée, par exemple, un tabouret à partir d'un siège de tracteur (chaise Mezzadro (1957), Zanotta). Franck Schreiner, lui, transforme un chariot de supermarché en fauteuil de salon (fauteuil Consumer's Rest (1983), Stiletto).

Postérité[modifier | modifier le code]

Aujourd'hui encore, un grand nombre d'expositions prospectives et contemporaines présentent des artistes dont la pratique est héritée, sur le plan formel ou conceptuel, des ready-made « duchampiens » :

  • Dans cette dynamique, on retrouvera des praticiens reconnus tels que Sylvie Fleury, Jeff Koons, etc., qui revendiquent le droit à produire des dispositifs dont la plasticité, voire l'esthétisme, prévalent sur le fond (ce qui est toutefois contraire à l'esprit de Duchamp)
  • D'autres artistes répondent aux concepts de Marcel Duchamp, comme Bertrand Lavier, dont le travail critique s'attache entre autres à éprouver la distance possible entre désignation et matérialité, ou encore Bruce Nauman, avec des réalisations telles que « Put your hat on your lap, put your head on your hat, put your hand on your head. », qui aborde la question de la déshumanisation.
  • Le sculpteur Remus Botarro et LE CONCEPT BOTARRO (l’artiste né en 1946, en Roumanie, travaille à Vienne et à Paris). Il propose en effet un concept essentiel dans l'histoire de l'art auquel il a donné le nom de « l'Habitat de l'Avenir ». Le Concept Botarro consiste à transformer l'espace immobilier habité en une œuvre d'art unique dans sa création, en harmonie et en relation étroite avec son occupant, lui conférant ainsi une valeur d'exception. En conséquence, chaque objet de la maison, meubles, literie, parquets, robinets, etc. devient une œuvre d’art.
  • Le groupe de musique rock Red Hot Chili Peppers a composé une chanson intitulée Readymade sur son album Stadium Arcadium, sorti en 2006.

« La vérité de l'œuvre d'art, c'est celle de l'artiste et non du sujet représenté. » (Andrew Marbot)

Les ready-made, actes posés par leur initiateur comme une étape transitoire de rupture au sein de l'art, sont donc encore l'objet de multiples échos.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Marcel Duchamp, Le Processus créatif, L'Échoppe, coll. "Envois", 1987
Marcel Duchamp, Entretiens avec Pierre Cabanne, Belfond, 1967 ; rééd. Allia, 2014
Marcel Duchamp, Marcel Duchamp parle des ready-made à Philippe Collin, L'Échoppe, coll. "Envois", 1999
Thierry de Duve, Nominalisme pictural. Marcel Duchamp, la peinture et la modernité, les Éditions de Minuit, 1984
Arthur C. Danto, La transfiguration du banal. Une philosophie de l’art, édition originale, 1981 ; Le Seuil, 1989
Nathalie Heinich, Le triple jeu de l’art contemporain. Sociologie des arts plastiques, les Éditions de Minuit, coll. "Paradoxe", 1998
Florence de Mèredieu, Duchamp en forme de ready made, Blusson, 2000
Marc Décimo, Marcel Duchamp mis à nu : A propos du processus créatif, L'écart absolu, 2004
Thierry de Duve, Résonnances du readymade : Duchamp entre avant-garde et tradition, Hachette, coll. "Pluriel", 2006

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. On doit l'origine du néologisme ready made à l'entourage de Marcel Duchamp.
  2. article Ready Made, Dictionnaire abrégé du surréalisme, cité par Marcel Duchamp, Duchamp du Signe, Flammarion, 1994, p. 49
  3. Marcel Duchamp, texte écrit à l'occasion d'un colloque en 1961, Duchamp du signe, Flammarion, 1994, p. 191-192

Voir aussi[modifier | modifier le code]