Caribou des bois

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Le caribou d’Amérique du Nord et le renne d’Europe appartiennent à une seule espèce (Rangifer tarandus), mais plusieurs sous-espèces ont été identifiées, leur nombre variant selon les critères retenus pour la classification (craniométrie, coloration, caractéristique des bois, répartition, historique)[1],[2],[3]. La classification de Banfield (1961)[1] reconnaît cinq sous-espèces au Canada : le caribou de Grant au Yukon et en Alaska [R. t. granti], celui de la toundra du Nunavut et des Territoires du Nord-Ouest [R. t. groenlandicus], le caribou des îles du Nunavut et des Territoires du Nord-Ouest [R. t. pearyi], celui de l’archipel de la Reine-Charlotte (éteint depuis 1910) [R. t. dawsoni] et le caribou des bois [R. t. caribou]). Ce dernier est présent depuis Terre-Neuve-et-Labrador jusqu’en Colombie-Britannique, aux Territoires du Nord-Ouest et au Yukon. Étant très largement réparti, le caribou des bois se retrouve dans des conditions écologiques très différentes, si bien qu’on peut le classifier en divers écotypes selon l’habitat qu’il fréquente[4].

Le caribou des bois est donc une sous-espèce du caribou vivant dans les forêts boréales de l'Amérique du Nord. Il se présente principalement en trois écotypes : le caribou toundrique qui fréquente la toundra forestière une partie de l'année, le caribou forestier, présent toute l'année dans la forêt boréale, et le caribou montagnard, invariablement associé aux versants et aux sommets des montagnes[5]. La population toundrique est la seule à présenter un comportement migratoire.

Écotype toundrique[modifier | modifier le code]

L'écotype toundrique du Nord du Québec et biatch du Labrador comprend deux grandes populations, celle de la rivière aux Feuilles dans la partie nord-ouest du Québec, et celle de la rivière George chevauchant la partie nord-est du Québec et le Labrador. Ces caribous migrateurs traversent plus de 2 000 km par année dans une zone d’environ un million de kilomètres carrés s’étendant de la Baie James jusqu’aux monts Torngat, du Labrador. Certains caribous peuvent parcourir 6 000 km dans une seule année. Ces migrations amènent les femelles à donner naissance à leur faon dans la toundra de la partie septentrionale de l'aire fréquentée. À l'automne les caribou entreprennent une migration méridionale qui les conduit dans la taïga éparse de la forêt boréale durant l'hiver. Notons aussi qu'une petite population de caribous des bois à comportement migrateur vit dans le Nord de l’Ontario, sur les plaines longeant la baie d’Hudson.

Nombre de caribous toundriques dans la population de la rivière George et celle de la rivière aux Feuilles

L'abondance des caribous toundriques subit des variations très importantes, pour des raisons plus ou moins bien connues. Dans le nord du Québec, elle a atteint des sommets vers la fin de chacun des XVIIIe, XIXe et XXe siècles. Compte tenu de leur ampleur, ces changements d'abondance ont des répercussions socio-économiques majeures. À titre d'exemple, le déclin qui a commencé vers 1900 a entraîné dans la misère les Inuits et les Cris du Nunavik, Québec, qui dépendaient de la chasse pour leur subsistance. Celle du début des années 2000 a des répercussions majeures sur les activités des autochtones et des pourvoyeurs qui opèrent dans le nord du Québec et au Labrador.

D'après les informations recueillies sur la population de la rivière George, les fluctuations d'abondance du caribou toundrique pourraient s'expliquer par l'augmentation de la compétition pour la nourriture tout au long de l'année et par l'accroissement des dépenses énergétiques associées à l'agrandissement des aires utilisées lors des pics d'abondance[6].

En 1954, il y avait à peine 5 000 caribous des bois dans le Nord du Québec et au Labrador. Leur nombre s'est toutefois accru de façon spectaculaire durant les quelque cinquante années qui ont suivi avant de péricliter drastiquement. La population de la rivière George, forte d’environ 800 000 membres en 1993[7], ne comptait plus que 74 000 spécimens en 2010[8] et 27 600 individus en 2012[9]. Pendant la même période, la population de la rivière aux Feuilles est passée de 276 000 membres en 1991 à 628 000 caribous en 2001[10] pour redescendre à 430 000 en 2011.

Écotype forestier[modifier | modifier le code]

Génétique[modifier | modifier le code]

Les caribous de l’est de l’Amérique seraient tous issus d’une population réfugiée plus au sud lors de la dernière glaciation[3]. Toutefois, plus de ressemblances génétiques ont été notées entre les caribous forestiers du Québec, de l’Ontario et du Manitoba qu’entre les forestiers et les toundriques du Québec. Cette différence est expliquée par des contacts post-glaciaires entre les toundriques du Québec et ceux de l’Arctique canadien. Les populations forestières discontinues constitueraient une métapopulation[11] (groupe de populations locales reliées par des individus qui se dispersent), présentant un flux génétique faible mais réel et distinct des populations toundriques du nord du Québec ou de la population montagnarde de la Gaspésie. Les petites populations isolées présentent une plus faible diversité génétique mais cette situation ne semble pas alarmante pour l’instant[11].

Habitat[modifier | modifier le code]

Un habitat d'hiver du caribou forestier riche en lichens terricoles

Le caribou forestier vit dans des habitats peu productifs et offrant une faible diversité végétale. Dans le nord-est de l’Alberta, il est à toutes fins utiles confiné aux tourbières durant toute l’année[12]. En Sasketchewan, il fréquente les tourbières et les peuplements d’épinette noire (Picea mariana)[13]. Dans le nord de l’Ontario et du Québec, le caribou forestier recherche avant tout des sites riches en lichens terricoles ou arboricoles qu’il trouve dans les forêts matures d’épinette[14]. On note toutefois des différences régionales parfois notables selon la disponibilité des divers habitats[15].

Les femelles se dispersent dans les tourbières, la forêt résineuse, parfois sur des îles pour mettre bas[14],[16] afin de réduire les risques de prédation[17]. À l’été, des sites offrant une meilleure qualité alimentaire[18] ou des milieux ouverts, exposés au vent pour fuir les insectes, seraient recherchés[14]. En hiver, les caribous forestiers sont plus concentrés que durant les autres saisons. Ils évitent les peuplements mélangés[19] et fréquentent des milieux ouverts riches en lichens terricoles jusqu’à ce que les conditions de neige ne permettent plus le creusage de cratères d’alimentation[20]. Ils se déplacent alors vers des forêts de conifères. Ils utilisent les plans d’eau pour se déplacer, fuir les prédateurs et se reposer[14]. Les domaines vitaux sont habituellement grands (200–300 km2) mais varient beaucoup selon les populations et les individus (32–1470 km2)[21].

Les lichens terricoles (Cladina spp., Cladonia spp., Cetraria, spp., Parmelia spp.) ou arboricoles (Alectoria spp., Bryoria spp., Evernia, spp., Usnea spp.) constituent la base du régime alimentaire du caribou forestier[22]. Ils représentent une source d’énergie hautement digestible[19] mais qui engendrerait un déficit en potassium. Le caribou peut cependant utiliser des plantes herbacées (Carex spp., Eriophorum vaginatum, Smilacina trifolia) et des essences ligneuses (Betula papyrifera, Populus tremuloïdes, Prunus pensylvanica, Salix spp., Amelanchier spp., Larix laricina, Alnus spp., Vaccinium spp.) selon leur disponibilité saisonnière[19] ce qui pourrait combler le déficit en potassium. Dans les tourbières, le caribou forestier utilise surtout les prêles et le trèfle d’eau (Menyanthes trifolium), particulièrement au printemps[23]. En hiver, il préfère les lichens terricoles et, contrairement à l’écotype montagnard[24],[25], il n’utilise les lichens arboricoles qu’en dernier recours[20],[26]. Il creuse des cratères dans la neige (jusqu’à 120 cm)[26],[27] pour atteindre les lichens en s’aidant de stimuli olfactifs (nez enfoncé dans la neige ou dans les cheminées produites par les arbustes)[28] ou visuels (blocs erratiques, eskers, abords des marécages)[26].

Dynamique de population[modifier | modifier le code]

Le caribou forestier vit en faible densité (d'un à trois individus par 100 km2)[29] dans toute son aire de répartition, laquelle se situe généralement entre le 49e et le 52e parallèles, dans l’est du Canada. Les effectifs des populations méridionales isolées sont assez bien estimés[30] mais la population totale reste inconnue à cause des contraintes logistiques et monétaires qu’engendrent sa distribution contagieuse, ses faibles densités et le chevauchement de l’aire de répartition hivernale des écotypes forestier et toundrique[31].

Le caribou forestier a vu ses effectifs baisser depuis le début du XXe siècle[29],[32],[33]. Les pertes d’habitat, leur rajeunissement et l’accroissement de l’accès ont entraîné une augmentation de la prédation et des prélèvements humains. Le caribou est beaucoup plus vulnérable aux prédateurs que les autres ongulés. Contrairement à l’orignal (Alces alces), il peut difficilement contrer les attaques du loup (Canis lupus) à cause de sa petite taille; sa faible productivité le rend plus fragile aux pertes par prédation que le cerf de Virginie (Odocoileus virginianus) et on ne le retrouve pas dans des sites où les prédateurs sont complètement exclus, contrairement à la chèvre de montagne (Oreamnos americana) par exemple[29].

Un faon caribou muni d'un émetteur à l'oreille pour le suivi de la prédation

Le caribou est une proie avantageuse pour le loup en termes de temps de manipulation et de risques (blessures ou de mortalité) associés à la capture, ce qui pourrait expliquer ses faibles densités en milieu forestier, particulièrement en présence de l’orignal[34], cette espèce soutenant les populations de loups. La chasse (sportive et d’alimentation) est souvent citée comme une cause importante du déclin historique des populations[17],[33],[35],[36].

La chasse sportive est maintenant interdite mais des captures accidentelles sont parfois notées lors de la chasse d'autres espèces (p. ex: orignal) ou du caribou toundrique. Une chasse d'alimentation d'importance méconnue existe toujours dans certaines régions. La rigueur des hivers (épaisseur et densité de la neige, hypothermie des faons à la mise bas), les accidents routiers, les maladies et parasites, le dérangement par les insectes ou les activités humaines (avion, motoneige, VTT, exploitation minière et pétrolière, etc.)[36],[37] seraient des sources mineures de mortalité[32]. Finalement, l’importance relative des facteurs limitatifs varie géographiquement[38] selon l’environnement biologique et physique des populations (degré d’isolement et diversité des prédateurs [loup, ours brun (Ursus arctos), ours noir], présence d’autres cervidés [orignal, cerf de Virginie], effet des prélèvements anthropiques sur l'abondance des prédateurs, du caribou et des autres cervidés, etc.).

Les populations de caribous sont peu productives, les femelles ne donnant naissance qu’à un faon par année. Le taux de conception des caribous forestiers est de l’ordre de 100 %, même chez les femelles de 1,5 an[32], mais les faons subissent généralement de forts taux de mortalité, souvent par prédation, dans leurs premières semaines de vie[32],[39].

Mesures de conservation[modifier | modifier le code]

Les modifications d’habitat engendrées par les activités humaines, particulièrement la coupe forestière, ont des impacts directs et indirects sur la survie du caribou forestier[21],[32]. L’ouverture du milieu et la création d’accès suite aux coupes forestières concentrent le caribou dans les habitats résiduels, diminuent sa capacité de dispersion, augmentent la fréquentation du territoire pour divers types d’usages, y compris la chasse légale et illégale[21],[32],[40]. La coupe fragmente le milieu en créant des îlots discontinus de forêts résineuses[41],[40], et cette situation perdure tant que les processus naturels n’ont pas reconstitué la forêt d’origine. Dans certains cas, les résineux ne se rétablissent pas ou font place à des essences de succession[42]. Une telle situation favorise l’établissement de proies alternatives comme l’orignal, augmentant l’abondance du loup et la prédation du caribou[24]. De plus, le rajeunissement de la végétation favorise l’implantation de l’ours noir et la prédation des faons[43].

L’impact négatif des coupes forestières peut être diminué par le maintien de grands massifs forestiers non exploités, en adoptant des pratiques sylvicoles assurant la connectivité des habitats et en favorisant le rétablissement des forêts d’origine[44],[45] ce qui favorise le maintien des échanges au sein des populations locales et entre les composantes de la métapopulation[11]. Un contrôle très strict des prélèvements anthropiques là où ils existent encore et une gestion de l’orignal, du loup et de l’ours noir qui tient compte de la faible résilience du caribou forestier sont également nécessaires pour assurer sa pérennité[46],[47].

L'écotype forestier du caribou des bois a été désigné espèce vulnérable par le gouvernement du Québec en 2005. Un plan de rétablissement a été mis en place en 2005. Il comprend diverses mesures pour accroître le taux de survie du caribou forestier, la conservation d’habitats adéquats, le maintien de l’intégrité de la forêt boréale, l’information et la sensibilisation du public ainsi que l’acquisition de connaissances.

Voir:
http://www3.mrnf.gouv.qc.ca/faune/especes/menacees/fiche.asp?noEsp=53

Écotype montagnard[modifier | modifier le code]

L'écotype montagnard est surtout présent dans l'Ouest du Canada. Dans l'Est, la seule population bien connue est celle de la Gaspésie, dans l'Est du Québec. Une autre population montagnarde serait toutefois présente dans les monts Torngat, au Nord du Québec, à la frontière du Labrador.

Population de la Gaspésie[modifier | modifier le code]

Cette population montagnarde vit à plus de 700 m d'altitude dans les monts Chic-Chocs en Gaspésie, dans l'est du Québec, Canada. Elle est constituée de trois groupes plus ou moins distincts fréquentant principalement les monts Jacques-Cartier, Albert et Logan. Ces caribous fréquentent les sommets des montagnes à l'automne et à l'hiver et migrent vers le versant des montagnes au printemps et à l'été. Contrairement aux écotypes toundrique et forestier, ils se nourrissent principalement de lichens arboricoles.

Des lichens arboricoles sur des branches basses d'une épinette noire

La population de la Gaspésie constitue la seule relique des populations jadis présentes au sud du fleuve Saint-Laurent. Le caribou est disparu du Nord des États-Unis et des provinces atlantiques au tournant du XIXe siècle (Vermont : 1830-1839; New Hampshire : 1860-1869; Île-du-Prince-Édouard : 1874; Maine : 1906-1914; Nouvelle-Écosse : 1905-1912; Nouveau-Brunswick : 1927)[48],[49]. Toutefois, il était encore présent à Gaspé en 1868 où il était parfois vu près des habitations. Son aire de répartition a régressé durant les vingt années subséquentes. Il était considéré rare dans la vallée de la Matapédia vers 1887, probablement à cause de la chasse excessive. Celle-ci était particulièrement importante entre 1900 et 1915, et une épizootie de cause inconnue serait survenue entre 1920 et 1928[48],[50]. La population a été protégée par la création du parc de la Gaspésie en 1937 et l’arrêt de la chasse en 1949. En 1953, elle comptait entre 700 et 1 500 caribous répartis sur environ 1 000 km2 et formant quatre groupes principaux qui hivernaient dans la toundra alpine des monts Logan, Albert, Jacques-Cartier et Copper (rivière Garland, Murdochville). Moisan (1957)[51] s’inquiétait néanmoins de la situation du caribou à cause des modifications d’habitat causées par la coupe forestière, les feux de forêt et l’exploitation minière. La population a continué de diminuer, particulièrement jusqu’au milieu des années 1970, et comporte actuellement moins de 200 individus.

La situation du caribou montagnard de la Gaspésie est très précaire à cause de la prédation exercée sur les faons par le coyote, qui a colonisé la Gaspésie au milieu des années 1970, et par certains ours noirs qui fréquentent le sommet des montagnes utilisées par le caribou [52]. Elle est présentement désignée menacée par le gouvernement du Québec et en voie de disparition par le gouvernement fédéral. Des plans de rétablissement ont été élaborés et mis en œuvre depuis 1990. Ils comprennent des mesures tels que l’encadrement du dérangement humain, la réduction de la prédation exercée sur les faons, l’acquisition de connaissances, la communication, la sensibilisation du public et la protection de l’habitat. Un plan d'aménagement forestier a également été produit en 1999 et mis à jour en 2004 et 2007 afin de protéger le territoire hors-parc utilisé par le caribou de la Gaspésie.

Voir:
http://applications.faune.gouv.qc.ca/faune/especes/menacees/fiche.asp?noEsp=1
http://www.sararegistry.gc.ca/species/speciesDetails_f.cfm?sid=144

Population des monts Torngat[modifier | modifier le code]

La population des monts Torngat a été localisée annuellement entre 1973 et 1976 à l’extrémité nord du Québec, près de la frontière du Labrador [53]. Cette population est très peu connue. En 1976, elle était concentrée près du littoral et comportait 168 caribous qui étaient chassés pour fins d’alimentation par les autochtones de la région. Aucun suivi récent n'est disponible.

La noyade de 10 000 caribous en 1984 [modifier | modifier le code]

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Article connexe : Réservoir de Caniapiscau.

Les 29 et 30 septembre 1984, à 150 km au sud du village inuit de Kuujjuaq, Québec, environ 10 000 caribous (1,5 % de la harde de la rivière George) se noient lors d’une traversée à la chute du Calcaire de la rivière Caniapiscau, un affluent du fleuve Koksoak. Bien que les caribous traversent les rivières et lacs septentrionaux et peuvent nager jusqu’à 10 km, les eaux glaciales de la région font régulièrement des victimes pendant la période des migrations, entraînant jusqu'à 200 caribous dans la mort lors de certains évènements[54]. Dès l’annonce de l’accident, des observateurs questionnaient la gestion du nouveau réservoir sur le cours supérieur de la rivière Canisapiscau, à quelque 450 km en amont, et spécifiquement les décisions prises dans les jours suivant les pluies diluviennes à la fin de septembre 1984. Le réservoir de Caniapiscau, qui fait partie du Complexe La Grande, a été aménagé entre 1976 et 1983. Il sert à détourner les eaux de la rivière Caniapiscau, qui coulent vers le Nord, vers le bassin versant de la Grande Rivière de la baie James.

Après une enquête, le ministère québécois du Loisir, de la Chasse et de la Pêche (MLCP), qui employait le biologiste qui a découvert les caribous noyés le 30 septembre, a conclu qu’un plus grand nombre de caribous auraient péri en l'absence du nouveau réservoir car le débit à la chute du Calcaire, où s'est produit la noyade, aurait été encore plus important[55]. Selon le ministère, la noyade de ces caribous auraient été le fruit de trois évènements concomitants: une concentration importante de caribous, le choix d'une traverse dangereuse et la forte crue de la rivière. Le rapport du MLCP explique que «les animaux de tête, poussés par les autres, auraient été forcés de se mettre à l’eau même si leur instinct les incitait à rebrousser chemin face à un danger éventuel. Si les premiers caribous s’engagent dans une traverse dangereuse, l’ensemble du groupe, se trouvant dans une situation de panique et d’agressivité, suivra dans un désordre total les premiers caribous qui se sont mis à l’eau»[55]. Malgré le nombre important de mortalités, le Ministère expliquait que la noyade n'était pas susceptible d'influencer la démographie de cette population de caribous qui comprenait alors environ 600 000 têtes.

Mais dans une courte et percutante analyse de l’accident, le Secrétariat des activités gouvernementales en milieu amérindien et inuit (SIGMAI) a suggéré que la harde de la rivière George, alors en pleine expansion démographique, se serait habituée à une rivière Caniapiscau amputée depuis 1981 d’environ 40 % de son débit naturel, c’est-à-dire depuis le début du remplissage du réservoir[56]. Le SIGMAI suggère que les caribous auraient été surpris par le débit accru de la Caniapiscau après l’ouverture du déversoir Duplanter et la restauration partielle de son débit naturel vers la mi-septembre 1984, après le remplissage complet du réservoir. Étant donné que le Complexe La Grande ne pouvait turbiner de l’eau additionnelle, le trop-plein du réservoir était retourné dans le lit de la rivière Caniapiscau. Selon Hydro-Québec, tout apport supplémentaire d’eau dans le Complexe La Grande aurait été dirigée vers les déversoirs d’urgence des réservoirs pendant plusieurs mois, endommageant des équipements conçus pour une utilisation de courte durée lors des événements climatiques exceptionnels.

Le SIGMAI a donc critiqué la Société d'énergie de la Baie James, une filière d’Hydro-Québec, qui venait de construire le réservoir, pour ne pas avoir préparé un plan de gestion qui aurait protégé les caribous des crues lors des pluies exceptionnelles ou du dégel printanier, notamment au cas où le trop plein du réservoir devait être retourné dans la rivière Caniapiscau dans les années suivant sa construction. C’était une idée innovatrice à l’époque, car aucun spécialiste de la faune n’avait envisagé un tel accident. Le plan de gestion du réservoir tenait compte de plusieurs facteurs environnementaux, mais les caribous n’y figuraient pas.

Le ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche indiquait qu’une meilleure gestion du niveau d'eau du réservoir et des deux déversoirs, qui acheminent les eaux vers les bassins versants de la Grande Rivière et de la Caniapiscau, aurait pu éviter ou atténuer l’accident[55]. Le SIGMAI a donc recommandé que le niveau d'eau du réservoir soit abaissé d’environ 50 cm à la fin de l’été afin d’éviter tout besoin d'ouvrir le déversoir vers la rivière Caniapiscau lors des pluies exceptionnelles pendant la saison des migrations des caribous. Évidemment, cela est aujourd'hui une question théorique car les eaux de la Caniapiscau sont complètement détournées vers la Grande Rivière depuis 1985. De plus, une clôture a été installée près de la chute du Calcaire dans le but d’éloigner les caribous de la zone la plus dangereuse.

Œuvres romanesques[modifier | modifier le code]

Dans son roman de 1989, Le Royaume du Nord : Maudits Sauvages, l'écrivain français Bernard Clavel fait référence à une noyade de 20 000 caribous dans un Nord du Québec habité par une nation amérindienne fictive, les Wabamahigans.

Notes et références[modifier | modifier le code]

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Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

  • Bernard Clavel, Maudits Sauvages : Le Royaume du Nord [roman], Paris, Albin Michel,‎ 1989, 357 p. (ISBN 2226035036)
  • Gouvernement du Québec, Considérations relatives à la noyade de caribous du fleuve George sur la rivière Caniapiscau (septembre 1984), Québec, Ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche,‎ 1985, 100 p..
  • Gouvernement du Québec, Noyade des caribous sur la rivière Caniapiscau des 28 et 29 septembre 1984, Québec, Secrétariat des activités gouvernementales en milieu amérindien et inuit (SIGMAI),‎ 1985, 14 p..
  • Gaëtan Hayeur, Synthèse des connaissances environnementales acquises en milieu nordique 1970-2000, Montréal, Hydro-Québec,‎ 2001, PDF, 110 p. (ISBN 2-550-36963-7, résumé, lire en ligne).
  • Hydro-Québec, La Noyade des 9604 caribous, Montréal, Hydro-Québec, coll. « Le complexe hydroélectrique La Grande » (no 16),‎ 1993, 6 p. (lire en ligne).

Liens externes[modifier | modifier le code]