Révolution tranquille

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Logo du 50e anniversaire de la Révolution tranquille, créé par le gouvernement du Québec en 2010.

La Révolution tranquille désigne une période de l'histoire contemporaine du Québec regroupant essentiellement les années de la décennie 1960. Elle est notamment caractérisée par une réorientation de l'État québécois qui adopte les principes de l'État-providence, la mise en place d'une véritable séparation de l'Église catholique et de l'État, et la construction d'une nouvelle identité nationale québécoise, qui s'écarte du nationalisme traditionnel canadien-français[1].

Cette appellation est la francisation de l'expression Quiet revolution, utilisée pour la première fois par un journaliste du Globe and Mail, un quotidien torontois, quelques semaines après l'élection de 1960[2].

La Révolution tranquille constitue une rupture importante dans l'histoire du Québec, mais résulte d'une évolution séculaire entreprise à partir du XIXe siècle par le double processus d'industrialisation et d'urbanisation. La rupture avec la tradition est accélérée par les débats intenses qui ont cours durant les années 1950, selon l'historien Paul-André Linteau[3].

Caractéristiques générales[modifier | modifier le code]

La Révolution tranquille propose une recomposition de la modernité. Elle s'articule autour de quatre grandes orientations qui marquent un changement de cap par rapport aux orientations traditionnelles qui ont guidé le Québec durant la période précédente.

D'abord, elle met en place une réorganisation totale de l'appareil étatique québécois, dans tous les secteurs d'activité et dans toutes les régions. Cette réorganisation est caractérisée par la création de nouveaux programmes dans le domaine de la santé et des services sociaux, l'établissement d'un système scolaire plus centralisé, la création d'instruments d'intervention en matière économique, l'établissement d'une politique culturelle ainsi que la mise en place d'une politique étrangère québécoise dans les domaines de compétence qui lui sont reconnues par la constitution canadienne.

Ensuite, la Révolution tranquille marque une réconciliation entre le discours du Parti libéral du Québec (PLQ) et les mouvements nationalistes traditionnels. Le PLQ de Jean Lesage se démarque de celui d'Adélard Godbout en intégrant l'affirmation collective des francophones comme « vecteur principal des transformations de la société québécoise »[3] mises de l'avant durant cette période.

La conversion de l'État québécois aux principes de l'État-providence marque également la fin du cléricalisme dans le domaine social, qui est transformé par le remplacement du clergé de la direction des réseaux de l'éducation, de la santé et des services sociaux par une nouvelle technocratie laïque. Cette rupture s'accompagne d'une défection massive au sein du clergé catholique, qui affaiblit encore davantage la position de l'Église dans la société[3].

Enfin, l'ensemble des réformes de cette période est marqué sous le sceau d'une certaine urgence. Les réformes sont menées à un « rythme intense et concentré », mais cette effervescence caractéristique des changements de régime provoque une réaction d'aliénation chez une partie des électeurs, réaction qui sera exploitée par l'Union nationale lors de la campagne électorale de 1966 et qui provoquera la défaite du Parti libéral. Le gouvernement suivant, celui de Daniel Johnson (père), choisira de ne pas remettre en question les réformes entreprises et de poursuivre leur mise en œuvre[3]. Les femmes défendent leurs intérêts et leurs idéaux et occupent une place grandissante au sein de la société.

Lucia Ferretti, de l'Université du Québec à Trois-Rivières, résume la Révolution tranquille « comme le bref moment pendant lequel, fort d'un large consensus social, l'État québécois, son personnage principal, a été à la fois intensément réformiste et intensément nationaliste. Avant 1959 et 1968 en effet, c'est-à-dire du gouvernement de Paul Sauvé à celui de Daniel Johnson avec un sommet sous Lesage, l'État québécois a poursuivi en même temps un objectif de modernisation accélérée sur le modèle de l'État-providence et un objectif très net de promotion nationale des Québécois francophones. »[4]

Précurseurs de la Révolution tranquille[modifier | modifier le code]

L’après-guerre au Québec[modifier | modifier le code]

  • Marginalisation des Canadiens français dans l'économie d'après-guerre
  • Keynésianisme et volonté centralisatrice du gouvernement fédéral
  • Une église débordée et déjà ébranlée
  • Immobilisme du gouvernement de Duplessis
  • Impatience de moins en moins contenue

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les Canadiens français, bien qu'ils forment la majorité de la population, contrôlent assez peu l'économie québécoise. Le gouvernement Duplessis préconise le développement des ressources naturelles et accorde des conditions favorables aux investisseurs étrangers, principalement américains, afin d'exploiter les forêts et le sous-sol en Abitibi, au Saguenay, sur la Côte-Nord et en Gaspésie.

À cette époque, l'anglophone domine les instances économiques tandis que le Canadien français occupe les postes subalternes. Tout au plus, voit-on quelques francophones à des postes de commandes professionnels et culturels, comme l'a constaté Everett Hughes à Drummondville, dans un livre qu'il consacre aux Canadiens français et l'industrialisation publié en 1943. Ce constat est repris dans de nombreux ouvrages consacrés au Québec au cours des années 1960. Seymour Martin Lipset déclarera le Québec peu propice au développement économique, et le comparera à l'Amérique latine en raison de « son caractère latin et catholique »[5].

Dans son rapport, publié en 1969, la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme confirme l'absence presque complète des francophones dans la direction d'entreprise au Québec. Ainsi, « les sociétés anglophones et étrangères contrôlaient entre 62,5 % et 93,5 % des secteurs clés de l'économie québécoise allant des transports et du commerce de gros aux finances à la fabrication et aux mines »[5].

Dans ce contexte, les compétences des Canadiens français sont méprisées sur le marché du travail. À Montréal, 20 % de la population non francophone contrôlait alors 80 % des postes de cadres, rappelle Jacques Parizeau, dans un ouvrage consacré au 40e anniversaire de la Révolution tranquille. « Nous, les francophones, étions souvent considérés comme incompétents »[6].

Le contexte occidental des années 1960[modifier | modifier le code]

La Révolution tranquille est généralement considérée comme un vaste mouvement de libéralisation des mœurs, globalement comparable au phénomène de « contre-culture » aux États-Unis ou à mai 68 en France. La Révolution tranquille et ses politiques économiques keynésiennes sont généralement assimilées à un âge d'or dans l'histoire économique et sociale du Québec et considérées par certains dans la population comme le fondement du « modèle québécois »[7],[8].

Politique[modifier | modifier le code]

C'est une époque de modernisation de la structure de l'État québécois qui correspond aux transformations connues ailleurs sous le nom des « Trente Glorieuses ». Le gouvernement libéral dirigé par Jean Lesage crée des institutions publiques telles que la Régie des rentes du Québec (gestion des retraites) et la Caisse de dépôt et placement du Québec (gestion des sommes venant de la capitalisation des différents régimes de retraite et autres programmes d'assurances administrés par l'État).

Nationalisme[modifier | modifier le code]

La Révolution tranquille, par la confiance nouvelle qu'elle donne aux francophones québécois, est caractérisée par une montée fulgurante du nationalisme québécois. Après la Crise d'Octobre de 1970, déclenchée par le Front de libération du Québec, la poussée nationaliste mène à l'arrivée au pouvoir du Parti québécois en 1976 ; ce sont eux qui ont fait voter à l'Assemblée nationale du Québec la Charte de la langue française, qui affirme le français comme langue de travail, d'affichage, d'éducation et de communication commune. Par la suite, le Parti québécois (PQ) organisera différents référendums sur la question de la souveraineté du Québec. Les référendums de 1980 et de 1995 sur la question nationale indiqueront respectivement 40 % et 49,4 % d'appui à la souveraineté, mais ne permettront pas de résoudre le statut du Québec au sein du Canada.

Société[modifier | modifier le code]

Le Code civil est amendé. Pour la première fois, une femme est élue députée à l'Assemblée nationale. Marie-Claire Kirkland-Casgrain est la première femme élue députée.

Religion[modifier | modifier le code]

Société catholique « tricotée serrée », la majorité francophone délaisse la pratique religieuse. Le nombre d'enfants par famille diminue, les divorces augmentent et la révolution sexuelle fait son chemin au grand dam de l'institution catholique qui constate que son interdiction de la contraception orale est peu respectée par certains.

La baisse de pratique de religion comme processus s'accélère de façon marquée au tournant des années 1960. C'est une véritable sécularisation qui s'opère pour accompagner la distanciation des institutions politiques des institutions religieuses. Ce dernier phénomène politique s'appelle la laïcisation.

Éducation[modifier | modifier le code]

Le rapport Parent, publié en 1963 et 1964, est à la base des changements intervenus dans le domaine de l'éducation québécoise durant la Révolution tranquille. Jusqu'alors gérée par le clergé catholique (principalement francophone) et protestant (principalement anglophone) québécois, l'éducation est retirée du contrôle ecclésiastique tout en restant confessionnelle, avec des commissions scolaires catholiques et d'autres protestantes. Les écoles juives du Québec étaient entièrement privées. À la suite du rapport, le ministère de l'Éducation est créé, ainsi que les polyvalentes, les commissions scolaires régionales et plusieurs autres changements arrivent par la suite.

L'État québécois prend en charge son administration complète par le biais du ministère de l'Éducation et du Conseil supérieur de l'éducation. Les parents sont également libres de choisir des écoles privées, financées par l'État à 40 % — comparativement à 100 % pour les écoles publiques —, bien que plafonnées aux mêmes dépenses que les écoles publiques.

Les écoles polyvalentes sont créées pour intégrer dans un même établissement l'enseignement secondaire, que ce soit la formation générale ou l'apprentissage des métiers. De même, un niveau collégial et un réseau de collèges publics est mis sur pied pour assurer la formation pré-universitaire autant que l'enseignement technique.

Économie[modifier | modifier le code]

Un des grands acteurs de cette période est René Lévesque qui, à titre de ministre des Richesses naturelles, nationalise l'ensemble des sociétés privées de production et de distribution d'électricité, faisant de la société Hydro-Québec un acteur économique et industriel essentiel. L'élection de 1962 se fait essentiellement sur cette question. Le gouvernement crée aussi des sociétés d'État dans divers domaines économiques : forêts, mines, recherche pétrolière.

Culture[modifier | modifier le code]

Le gouvernement du Québec crée en 1961 le ministère des Affaires culturelles dont le premier titulaire est Georges-Émile Lapalme. Les arts, les lettres, le théâtre, la chanson, le cinéma, et l'ensemble de la culture québécoise intègrent des formes nouvelles[réf. nécessaire].

Littérature[modifier | modifier le code]

Durant la Révolution tranquille, les écrivains québécois adoptent un style d'écriture engagé et militant qui dépeint les Québécois de façon qui se veut plus réaliste. On parle alors d'anti-héros. En effet, on parle des problèmes individuels, soit pour les Québécois de souche ou pour les immigrants qui ont de la difficulté à intégrer la société. Le tout se déroule dans une quête où les personnages tentent de s'assumer[réf. nécessaire].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Julie Bélanger et Paul Poirier, « L'apparition de la locution « Révolution tranquille » - 1re partie », Bulletin, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, vol. 36, no 1-2,‎ mai 2007, p. 18 (lire en ligne).
  • Julie Bélanger et Paul Poirier, « L'apparition de la locution « Révolution tranquille » - 2e partie », Bulletin, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, vol. 36, no 3-4,‎ octobre 2007, p. 17 (lire en ligne).
  • Yves Bélanger, Robert Comeau et Céline Métivier, La révolution tranquille: 40 ans plus tard : un bilan, Montréal, VLB,‎ 2000, 316 p. (ISBN 2890057534).
  • Léon Dion, La révolution déroutée, 1960-1976, Montréal, Boréal,‎ 1998, 324 p. (ISBN 2-89052-908-8).
  • Conseil du statut de la femme, Femmes et pouvoir : la Révolution tranquille, Québec, Publications du Québec,‎ 1993, 98 p. (ISBN 2-551-15528-2).
  • Michael Gauvreau (trad. de l'anglais par Richard Dubois), Les origines catholiques de la Révolution tranquille, Montréal, Fides,‎ 2008, 457 p. (ISBN 978-2-7621-2738-6).
  • Xavier Gélinas, La droite intellectuelle québécoise et la Révolution tranquille, Québec, Presses de l'Université Laval,‎ 2007, 486 p. (ISBN 978-2-7637-8509-7).
  • Pierre Godin, La Révolution tranquille (5 vol.), Montréal, Boréal,‎ 1991.
  • Michel-Rémi Lafond (dir.), La Révolution tranquille : 30 ans après, qu'en reste-t-il?, Hull, Éditions de Lorraine,‎ 1992, 236 p. (ISBN 298012494X).
  • Yves Lever, Le Cinéma de la Révolution tranquille de Panoramique à Valérie, Montréal, Y. Lever,‎ 1991, 732 p. (ISBN 2920664085).
  • E.-Martin Meunier et Jean-Philippe Warren, Sortir de la grande noirceur : l'horizon personnaliste de la Révolution tranquille, Sillery, Septentrion,‎ 2002, 207 p. (ISBN 2-89448-335-X).
  • Jean-Charles Panneton, Georges-Émile Lapalme, précurseur de la Révolution tranquille, Montréal, VLB,‎ 2000, 190 p. (ISBN 2-89005-749-6).
  • Jean-Christian Pleau, La révolution québécoise : Hubert Aquin et Gaston Miron au tournant des années soixante, Saint-Laurent, Fides,‎ 2002, 270 p. (ISBN 2-7621-2332-1).
  • Dale C. Thomson, Jean Lesage et la Révolution tranquille, Saint-Laurent, Éditions du Trécarré,‎ 1984, 615 p. (ISBN 2892491061).
  • Gérard Tremblay, La révolution tranquille (2 vol.), Sainte-Anne-de-Beaupré, La Revue Sainte-Anne,‎ 1999.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. L'Encyclopédie canadienne : Révolution tranquille
  2. Dale C. Thomson, Jean Lesage et la Révolution tranquille, Saint-Laurent, Éditions du Trécarré,‎ 1984, 615 p. (ISBN 2892491061), p. 17.
  3. a, b, c et d Paul-André Linteau, « Un débat historiographique: l'entrée du Québec dans la modernité et la signification de la Révolution tranquille », dans Yves Bélanger, Robert Comeau et Céline Métivier (dir.), La Révolution tranquille 40 ans plus tard : un bilan, Montréal, VLB éditeur, coll. « Études québécoises »,‎ 2000, 316 p. (ISBN 2-89005-753-4), p. 21-41
  4. Lucia Ferretti, « Dossier: La révolution tranquille », L'Action nationale, vol. LXXXIX, no 10,‎ décembre 1999, p. 59-92 (lire en ligne)
  5. a et b Philip Resnick, « La vengeance des Huguenots : sur l'héritage de la Révolution tranquille », dans Robert Comeau, Jean Lesage et l'éveil d'une nation, Sillery, Québec, Presses de l'Université du Québec,‎ 1989 (ISBN 2-7605-0530-8), p. 322-329
  6. Jacques Parizeau, « Quand le Canada n'est plus au centre de la scène », dans Yves Bélanger, Robert Comeau et Céline Métivier (dir.), La Révolution tranquille 40 ans plus tard : un bilan, Montréal, VLB éditeur, coll. « Études québécoises »,‎ 2000, 316 p. (ISBN 2-89005-753-4), p. 140-156
  7. Éric Bédard, « Forum public à l'UQAM - Le modèle québécois: recherche des ardeurs nouvelles », Le Devoir,‎ 14 février 2003 (lire en ligne)
  8. Karim Benessaieh, « Le modèle québécois tient-il encore la route ? », La Presse,‎ 27 novembre 2004 (lire en ligne)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]