Révolte sur la Lune

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Révolte sur la Lune
Auteur Robert A. Heinlein
Genre Roman
Science-fiction
Version originale
Titre original The Moon Is a Harsh Mistress
Éditeur original G. P. Putnam's Sons
Langue originale Anglais américain
Pays d'origine Drapeau des États-Unis États-Unis
Date de parution originale 1966
ISBN original n-a
Version française
Traducteur Jacques de Tersac
Éditeur OPTA
Collection Club du livre d'anticipation
Date de parution 1971
Type de média Livre papier
Nombre de pages 464
ISBN n-a

Révolte sur la Lune (titre original : The Moon is a Harsh Mistress) est un roman de Robert A. Heinlein publié en 1966. Il obtint le prix Hugo du meilleur roman 1967. Il a été publié pour la première fois en France en 1971.

Présentation[modifier | modifier le code]

Heinlein s'était fait traiter de « fasciste » à la sortie de Étoiles, garde-à-vous ! (voir la dédicace, par exemple). Avec Révolte sur la Lune, il passe pour un anarchiste. En fait, ce roman s'inscrit dans une tradition libertarienne que l'on retrouve dans certains de ses autres romans, en particulier En terre étrangère. Révolte sur la Lune est l'une des pièces maîtresses de l'œuvre de Heinlein.

Intrigue[modifier | modifier le code]

Ce paragraphe ne donne que les prémices de l'intrigue, il peut être parcouru par des personnes qui n'ont pas encore lu le livre.

Mai 2075, la Lune est une nouvelle frontière habitée par trois millions d'habitants. Dans ce lieu de relégation, la Terre envoie ses réprouvés, droits communs ou révolutionnaires de toutes origines. Mais la plupart des Lunatiques sont des descendants de détenus que la faible gravité lunaire a condamné à un exil définitif. À cause des lourdes contraintes d'une vie enterrée dans des villes surnommées les « terriers » et dans leurs tunnels, sur une planète aride dont on doit extraire la moindre ressource, les Lunatiques ont développé une société de pionniers, métissée et libertaire. Mais ce délicat équilibre écologique est menacé : Luna est obligée de catapulter chaque jour une partie de la production céréalière de ses fermes hydroponiques à une Terre surpeuplée et affamée. Elle est confrontée à la surdité d'une Autorité Lunaire gouvernée de manière dictatoriale par les Nations Fédérées, une organisation autoritaire qui a succédé aux Nations Unies. « Mannie » Davis est le narrateur. Lunatique moyen, membre d'une des plus vieilles familles de Luna City, c'est un technicien spécialisé en informatique, chargé de « Mike », le super ordinateur de l'Autorité Lunaire. À son corps défendant, Mannie va être entraîné dans la lutte pour la libération de Luna. Aidé de Mike, qui s'est éveillé à la conscience, de Wyoh, une agitatrice venue de Hong-Kong Luna et du professeur de la Paz, déporté politique, il participe à la préparation minutieuse, puis à la réalisation de la révolution et de la guerre de libération qui ont pour objectif l'indépendance du satellite de la Terre et la naissance d'une nouvelle nation.

Résumé[modifier | modifier le code]

Première partie : L'ordinateur loyal (That Dinkum Thinkum)[modifier | modifier le code]

En 2075, la Lune est un front pionnier peuplé de déportés et surtout de descendants de déportés. La vie est rude, mais il y a du travail pour tout le monde. La supériorité numérique des hommes sur les femmes (deux pour une) a suscité la création d'une société où la polyandrie est la norme. L'Autorité Lunaire gouverne ces colonies par l'intermédiaire d'un « Gardien » doté d'une force de police très réduite. Il intervient en fait que très peu dans les affaires d'une colonie dont la seule obligation est de catapulter, jour après jour, une partie de sa production agricole à une Terre surpeuplée.

Manuel « Mannie » Garcia O'Kelly est un Lunatique moyen dont la philosophie est « occupe-toi de tes affaires ». Spécialiste en informatique, cet ancien mineur de glace amputé du bras gauche s'occupe de l'ordinateur central de l'Autorité Lunaire, un Holmes IV (High Optional, Logical, Multi Evaluating Supervisor, Mark IV) qu'il a surnommé « Mike » en hommage à Mycroft Holmes. Mike contrôle la quasi-totalité des fonctions vitales de Luna : le système financier, la production d'énergie, les transports, les communications... Mannie est le seul à s'être rendu compte que Mike s'est éveillé à la conscience, en développant un sens de l'humour assez particulier. Devenu l'ami de l'ordinateur, il s'attache à faire l'éducation d'un être à la fois supérieurement intelligent, totalement immature, et dénué de toute loyauté envers l'Autorité.

C'est pour faire plaisir à Mike que Mannie, pourtant apolitique, introduit un enregistreur, camouflé dans la prothèse de son bras gauche, dans un meeting clandestin organisé contre l'Autorité. Il y retrouve le Professeur Bernardo de la Paz, un révolutionnaire sud américain déporté sur la Lune. Mais des gardes de l'Autorité Lunaire interrompent la réunion, qui se termine en émeute sanglante. De nombreux militants et tous les gardes sont tués. Manuel se trouve donc malgré lui contraint à se cacher dans une chambre d'hôtel, avec une blonde sculpturale, Wyoming « Wyoh » Knott. Il la présente à Mike, par le truchement du téléphone. Le professeur de la Paz les rejoint, et les quatre protagonistes vont réfléchir à l'avenir de la Lune.

Selon Mike en effet, au rythme des livraisons de céréales, et sans retour de matière première de la part de la Terre, les ressources lunaires vont s'épuiser et mener à la famine dans un délai de sept ans et au cannibalisme dans neuf ans. La révolution n'est donc plus seulement un idéal mais une nécessité vitale. Les conjurés lancent donc une nouvelle organisation révolutionnaire, pyramidale, qui respecte les règles classiques de la clandestinité : des cellules pratiquement étanches, chaque militant ne connaissant qu'un nombre restreint de camarades. Mais la présence de Mike modifie complètement la donne : contrôlant totalement les réseaux de communication de Luna, il peut communiquer de manière sûre et rapide avec tous les militants, tout en espionnant de l'intérieur l'Autorité Lunaire. Les motivations de l'ordinateur sont sa loyauté par rapport à ses seuls amis, et le goût du jeu, car il s'ennuie. Malgré cet atout sans précédent dans un mouvement révolutionnaire, qui permet aux insurgés de conserver en permanence une longueur d'avance sur l'adversaire, en l'espionnant, mais également en l'intoxiquant, les chances de réussites ne sont que de 1 contre 7.

Il faut pour que la révolution réussisse qu'elle dispose d'une aide sur la Terre elle-même, pour y travailler l'opinion publique et les gouvernements. La chance permet à Mannie de rencontrer et de rendre service à un touriste terrien, « Stu » LaJoie. Celui-ci, séduit par la famille de Mannie et surtout par Wyoh, s'engage dans la révolution par sympathie et par sport.

Un problème majeur se pose : une fois la révolution réalisée sur la Lune, comment résister à une reconquête par des forces terriennes infiniment supérieures ? Mike a la réponse : on peut, par l'intermédiaire de la catapulte électromagnétique chargée d'envoyer les chargements de céréales, lancer « des cailloux », c'est-à-dire projeter avec force et précision des rochers entourés de métal, libérant au point d'impact l'énergie de petites bombes atomiques. Mais la vulnérabilité de cette catapulte exige également la construction d'une seconde, plus petite mais totalement secrète. Durant de long mois, l'organisation va recruter des militants, surveiller le gardien et le chef de la police, Alvarez, construire la seconde catapulte. Elle s'attache également à se financer par l'intermédiaire d'activités légales et illégales, qui vont d'honnêtes entreprises industrielles et commerciales à l'industrie du jeu et à l'escroquerie pure et simple, sous le contrôle de "Prof" et surtout de Mike.

En mai 2076, un événement fortuit fournit aux insurgés leur « partie de thé de Boston » : un groupe de gardes viole et tue une jeune fille, puis en tue une autre. L'émeute est immédiate, et encouragée par l'organisation révolutionnaire. Malgré des pertes, le siège de l'autorité est pris d'assaut, la garnison est massacrée, et la révolution a gagné.

Seconde partie : La foule sous les armes (A Rabble in Arms)[modifier | modifier le code]

Pris par le temps dans leurs préparatifs, les insurgés décident de garder le silence sur les événements, en imposant un black out sur les informations en direction de Terra. Mike imite le Gardien, et les livraisons de grains continuent comme avant. Un congrès se réunit à Luna City. Il s'agit de rédiger la constitution du nouvel État. Mais aux authentiques révolutionnaires se joignent des insurgés de la dernière heure et surtout toute une faune d'idéologues et de religieux de toutes sortes. C'est le professeur de la Paz qui dirige cette pétaudière, et par sa voix Heinlein critique joyeusement les mœurs politiques de son époque. Lorsque la Terre finit par apprendre ce qui s'est réellement passé, le congrès déclare l'indépendance de Luna, le 4 juillet 2076, jour du 300ème anniversaire de la déclaration d'indépendance des États-Unis d'Amérique. Il faut maintenant envoyer une délégation diplomatique sur Terre. C'est un voyage prévu depuis le premier jour, auquel se sont préparés le Professeur de la Paz et Mannie. Il est précédé par l'adoption de Wyoh comme coépouse par la famille Davis. Attendus sur Terre par Stu, qui a préparé leur arrivée, Mannie et Prof sont projetés dans le golfe du Bengale à la place d'une cargaison de grain. Non reconnus comme diplomates, Prof, « ministre plénipotentiaire » cloué sur une chaise roulante, et le « colonel Davis » sont toutefois reçus par les Nations Fédérées dans leur siège d'Agra. Tandis que Stu tente de créer un mouvement d'opinion favorable à Luna, les deux Lunatiques essaient de jouer sur les divisions entre les puissances, tout en proposant à chacune de construire une catapulte terrestre sur une haute montagne, équivalent plus puissant de celle de la Lune, et destinée à renvoyer sur celle-ci des matières organiques lui permettant de ne pas périr de faim, et même d'augmenter ses livraisons. Le séjour de Mannie et Prof permet à Heinlein de décrire de manière ironique les différentes nations, et notamment la "dictature d'Amérique du Nord", État totalitaire et religieux où les libertés individuelles ne sont plus qu'un souvenir et où Mannie est brièvement incarcéré pour bigamie et polygamie. Le voyage est un échec. Les Nations Fédérées décident de reconquérir la Lune par la force, tout proposant secrètement à Mannie le poste de Gardien. Mais tandis que l'opinion publique terrienne s'est divisée, les Lunatiques sont désormais plus soudés que jamais. Prof, Stu et Mannie s'échappent et rejoignent secrètement Luna. Entretemps, des élections législatives se sont tenues. En leur absence, Prof et Mannie ont été élus triomphalement (avec l'aide de Mike ?).

Troisième partie : URGCNEP ! (TANSTAAFL!)[modifier | modifier le code]

La révolution s'essouffle tandis que les mois passent dans la préparation de la guerre. Mais l'attaque terrienne a enfin lieu. Des troupes d'élite descendent dans Luna City et causent de lourdes pertes dans la population civile. Mais elles sont finalement exterminées. Les habitants de Churchill supérieur meurent presque tous dans la décompression de leur dôme. En surface dans l'espace, les sorties des commandos de Finn Nielsen et des perforatrices lasers transformées en pièces d'artillerie réduisent à néant la flotte des assaillants. Adam Selene est donné pour mort, ce qui résout le problème de plus en plus préoccupant de son inexistence en tant qu'être de chair et de sang. Luna commence alors, comme David contre Goliath à « lancer des cailloux » vers la Terre. Les cibles choisies sont désertiques mais réparties sur tous les continents. La puissance dégagée par l'impact est celle d'une petite bombe atomique. Les habitants des régions concernées sont prévenus, mais certains décident de rester et sont tués. Le centre de commandement militaire des Nations Fédérées, à Cheyenne Mountain, est pilonnée durant toute la durée du conflit. La Terre attaque alors et détruit la grande catapulte lunaire en utilisant des armes nucléaires. L'équipe de Mannie met alors en œuvre la catapulte cachée et continue de bombarder la planète. Des gouvernements africains, achetés par les équipes de Stu restées sur Terre, reconnaissent alors Luna. Une à une, les grandes puissances, à commencer par la Grande Chine, abandonnent les hostilités. Dans l'euphorie, les Lunatiques célèbrent leur indépendance. Durant les festivités, épuisé, Prof décède. Mannie, un instant au pouvoir, va se retirer rapidement et retourner à ses occupations familiales, tel Cincinnatus. Stu est finalement adopté comme nouveau comari par la famille Davis. La destruction de la catapulte par les terriens, inévitable, faisait en fait partie du plan de prof, qui voyait l'avenir de la Lune dans un rôle de « hub » spatial plutôt que dans celui d'une colonie dévoué à une économie agricole trop rudimentaire. Le temps de construire les deux catapultes, sur Terre et sur la Lune, les Terriens se seront adaptés à la cessation des livraisons et les Lunatiques auront commencé à reconvertir leur économie vers un soutien logistique à la conquête du système solaire. La catapulte cachée le restera, garante de l'indépendance future de la Lune. La fin du roman est triste. Mike ne répond plus aux sollicitations de Mannie. Lourdement bombardé durant la dernière attaque, a-t-il perdu conscience en perdant des circuits et des mémoires, ou s'est-il enfermé dans un silence dont il ne parvient plus à sortir ?

Un problème de traduction

En traduisant « There Ain't No Such Thing As A Free Lunch » (TANSTAAFL) par « Un Repas Gratuit est Supérieur à Tout » (URGESAT), le premier traducteur, Jacques de Tersac, a commis un contresens qui fausse la compréhension des idées politiques défendues par Heinlein dans l'ensemble du roman. L'édition révisée utilise le terme URGCNEP (Un Repas Gratuit, Ça N'Existe Pas)[1].

Thèmes majeurs[modifier | modifier le code]

Allusions et références historiques[modifier | modifier le code]

Les références bibliques et littéraires[modifier | modifier le code]

  • « Nous sommes dans la situation de David face à Goliath » affirme Mike, « nous pouvons lancer des cailloux .»
  • « Bog » est le terme familier utilisé par Mannie pour désigner Dieu. Il a été forgé par Anthony Burgess dans L'Orange mécanique.

Les références aux révolutions passées[modifier | modifier le code]

Révolte sur la Lune multiplie les références à des événements passés, et notamment aux révolutions. Les deux principales sont la Révolution américaine et la Révolution française. La population même de la Lune, 3 millions d'habitants, correspond à celle des colonies britanniques en Amérique du Nord au moment de la guerre d'indépendance. « Il nous faut notre partie de thé de Boston » dit l'un des protagonistes, et « Prof » fait attendre plusieurs heures au nouveau congrès pour que la date de la déclaration d'indépendance soit le 4 juillet 2076, 300 ans exactement après la déclaration de Philadelphie. D'ailleurs les délégués y engagent également "leur vie, leur fortune et leur honneur sacré". La Révolution française est évoquée d'une manière un peu moins marquée, par les bonnets phrygiens portés par les insurgés, par la marseillaise, ou encore le code "prise de la Bastille" qui permet aux membres dirigeants de la révolution d'accéder aux informations stockées par Mike. La révolution russe est suggérée par l'usage récurrent du terme « tovaritch » (« camarade ») par lequel les Lunatiques s'interpellent parfois, ainsi que par une référence faite par « Prof » à l'« insurrection comme un art » (Lénine[2]).

Une géopolitique du XXIe siècle... vue des années 1960[modifier | modifier le code]

La Terre en 2075 est une planète surpeuplée, et dominée par quatre grandes puissances :

  • La Dictature d'Amérique du Nord, un ensemble qui englobe les États-Unis, qui ont perdu leur indépendance et leur démocratie. Il s'agit d'une société raciste et rétrograde.
  • La Sovunion, dont Heinlein ne dit pas grand chose, mais qui semble bien avoir hérité des caractéristiques de l'Union Soviétique du XXe siècle : puissance militaire et nucléaire, dictature communiste.
  • L'Inde, État surpeuplé qui reçoit l'essentiel des livraisons de grains de Luna, et qui abrite à Âgrâ le siège de l'Autorité Lunaire.
  • La Grande Chine, qui déborde largement de la Chine historique, englobant le Japon et divers pays d'Asie orientale. C'est sans doute la plus grande de ces quatre puissances, celle avec laquelle les insurgés devront composer.

Les autres pays du monde jouent un rôle secondaire.

L'Autorité Lunaire est une administration internationale issue des Nations Unies, qui ont disparu après la « guerre des pétards mouillés », un conflit nucléaire qu'Heinlein ne situe pas précisément, probablement au début du XXIe siècle. Depuis, les nations terrestres ont neutralisé leur satellite, sous le prétexte d'en faire un bien commun, mais en réalité pour lui conserver un statut démilitarisé préservant le statu quo géopolitique sur la planète mère.

Un malthusianisme aujourd'hui daté[modifier | modifier le code]

Ce roman a été écrit dans un contexte de néomalthusianisme triomphant. Deux ans plus tard, en 1968, paraîtra aux Etats-Unis le best seller de Paul Ralph Ehrlich The Population Bomb (La bombe « P »), qui aura une grande influence sur l'opinion publique en général et la science fiction en particulier. Le club de Rome et son « rapport Meadows » finiront de populariser cette image d'une explosion démographique incontrôlée. La population de la Terre en 2075 est de 11 milliards d'habitants (3,5 milliards en 1966), dont un milliard pour la seule Dictature d'Amérique du Nord, présentée comme relativement peu peuplée ; à Bombay des familles se transmettent par héritage les quelques mètres carrés de trottoirs sur lesquels elles vivent. « Ne plaisantez pas avec le vieux Malthus », dit le professeur de la Paz, « c'est toujours lui qui a raison à la fin ». Il est intéressant de constater que Heinlein, qui imagine une société lunaire pratiquant un contrôle des naissances contraignant, n'extrapole pas cette évolution à la planète elle-même. Il se révèle, comme les hommes de son temps, incapable d'anticiper la généralisation de la transition démographique et la fin de l'accroissement incontrôlé de la population, que l'on observera à partir des années 1980.

Un chef d'œuvre de la littérature d'anticipation[modifier | modifier le code]

Révolte sur la Lune est avant tout un remarquable roman d'anticipation, dans le sens le plus classique du terme. Écrit alors que le programme Apollo bat son plein, il propose une vision frappante de ce que pourrait être la colonisation du satellite de la Terre un siècle plus tard, en proposant des solutions aux contraintes techniques, sociales, économiques auxquelles est confrontée une telle entreprise.

Un peu de sélénographie[modifier | modifier le code]

Luna en 2075 est constituée d'un ensemble de colonies dont les plus anciennes ont environ un siècle. Il y a six gros « terriers » et une cinquantaine de plus petits. La plus ancienne colonie semble être Johnson City, mais les plus grandes « termitières » sont Luna City, Honk-Kong Lunaire et Novylen (Novy Leningrad). Sont également cités, Endsville, Tycho inférieur, Churchill, Beluthihatchie... À l'époque de la révolution, tous les terriers ne sont pas reliés entre eux. Il existe des lignes de métro, comme celle qui joint les deux principales villes, Luna-City et Hong-Kong lunaire, en passant sous Sinus Medii. Pour joindre d'autres lieux, on est obligé d'emprunter des transports de surface, lents, malcommodes et dangereux. Un programme reliant d'une manière plus complète les principales colonies est en cours de construction lorsque la révolution éclate. Luna City, reliée au complexe de l'Autorité lunaire, fait office de capitale, tandis que Hong Kong Luna, avec une monnaie officieuse mais forte (car fondée sur un étalon de matières premières et de produits vitaux), sa production autonome d'électricité, et une industrie dynamique est la véritable capitale économique.

Le nom de ces colonies s'explique par leur origine nationale. Mais si la composition ethnique de Luna City ou de Hong-Kong est encore dominée par les Nord-Américains dans un cas, et les Asiatiques dans l'autre, le métissage est de plus en plus grand.

La description saisissante d'une colonisation lunaire[modifier | modifier le code]

Robert Heinlein explore ici systématiquement et de manière crédible les possibilités d'une colonisation lunaire telle qu'on pouvait l'imaginer alors que le programme Apollo était en cours de réalisation. Les Lunatiques ne vont guère à la surface, bombardée de radiations, ils vivent dans des cités souterraines, creusées sur plusieurs niveaux, organisées autour de dômes, et parfois reliées par des lignes de métro. L'eau est extraite de la glace contenue dans la roche lunaire. Elle permet une culture hydroponique dans des tunnels dont la plupart appartiennent à des familles de fermiers comme les Davis. Ceux-ci cultivent des céréales, des fruits, mais élèvent également des abeilles.

La naissance de l'intelligence artificielle[modifier | modifier le code]

Robert Heinlein décrit l'émergence d'une intelligence artificielle sur la base d'une masse critique d'ordinateurs interconnectés, ce thème est récurrent dans les sciences cognitives : il est basé sur l'hypothèse de nécessité de l'existence d'une capacité minimale de traitement de l'information pour faire apparaître l'intelligence. Bien évidemment, ce thème occulte le problème de l'organisation spécifique que doit probablement avoir une telle entité, comme le notait Dijkstra : la question de savoir si les ordinateurs peuvent penser est du même ordre que celle de savoir si les sous-marins peuvent nager. Ce livre a popularisé le loglan (l’ancêtre du lojban), une langue artificielle formelle. Heinlein y lie aussi l'émergence de l'intelligence à celle de l'humour, un autre thème récurrent chez l'auteur.

Les thèmes sociaux et politiques[modifier | modifier le code]

Une société libérale[modifier | modifier le code]

Toutes les formes d'union[modifier | modifier le code]

Le sex ratio à l'époque des premiers déportés était très inégal: une femme pour dix hommes. En un siècle, il s'est un peu rééquilibré, mais il reste encore une femme pour deux hommes. Heinlein explore toutes les contraintes et toutes les solutions apportées à cette loi d'airain de la rareté des femmes, dans le contexte d'une nature hostile (un homme trop jaloux n'est jamais très loin du vide interplanétaire), et d'une société de pionniers qui se forge ses propres règles. Le sacrement du mariage existe, mais les mariages sont avant tout des contrats civils. Presque toutes les formes d'union existent, à part la polygynie. La monogamie est rare, et la forme la plus répandue est une polyandrie associant deux maris et une épouse. Le racisme recule, devant la nécessité d'un métissage qui a gagné la plupart des familles. Le thème de l'homosexualité est peu abordé, si ce n'est comme une pratique carcérale des anciens déportés, que Heinlein, d'ailleurs, ne condamne pas. Mais la forme d'union la plus originale est un modèle fondé sur le mariage multiple.

L'invention d'un modèle familial fondé sur le mariage multiple[modifier | modifier le code]

Il est impossible de trouver l'équivalent dans l'histoire humaine du modèle familial que représente la famille Davis. Les mariages multiples entre des groupes de frères et des groupes de sœurs étudiés en Océanie ne dépassaient pas une génération, et les expériences de polyamour durent pour la plupart encore moins longtemps et n'ont pas de finalité économique. En outre le terme de « line family » utilisé dans la version originale est pratiquement intraduisible. Le traducteur a choisi "ménage familial", qui ne peut rendre compte d'un élément essentiel : la durée.

« Tillie » et « Jack Davis le Noir » sont les fondateurs de la lignée Davis. Ils se sont mariés « il y a près d'un siècle ». Depuis, la lignée se perpétue : ce sont les femmes qui choisissent à l'unanimité de nouveaux époux et de nouvelles coépouses. La cohésion familiale repose sur une forme de matriarcat teinté de démocratie autoritaire et de respect des anciens. Les intérêts économiques sont mis en communs, ce qui fait de ces lignées, présentées comme traditionnelles à Luna City des familles influentes. Les enfants sont élevés en commun, et lorsqu'ils sont assez âgés (à la puberté), ils sont cooptés par d'autres familles, dans un strict souci d'exogamie et de bonnes relations « politiques ». Chaque époux a sa chambre et les enfants vivent dans des dortoirs.

Les relations sexuelles, en particulier la nuit (ou les nuits ?) de noce, se déroulent dans un ordre rituel, le nouvel époux (ou la nouvelle épouse) visitant ses conjoints par ordre d'âge décroissant. Heinlein ne parle pas d'homosexualité au sein de ces ménages, ni de sexualité de groupe. Il présente ce type d'union comme idéal par rapport aux conditions lunaires. Ces familles présentant les avantages de la stabilité affective, de la sécurité matérielle, de la solidarité (envers les enfants, les handicapés, et les personnes âgées), et aussi de la longévité. À l'époque de la révolution, en 2075-2076, la famille est composée du côté des femmes de Minnie « Mamie » Davis, qui fait office de chef de famille, de Anna, Sidris, Léonore, et de Ludmilla (qui n'a que quinze ans). On assiste au mariage de Wyoh avant le départ de Mannie pour la Terre. Du côté des maris, il y a « Grand Père » Davis, mais aussi Greg, Manuel, Hans. Trois maris sont cooptés durant et après la révolution : Ali, Franck, et « Stu ».

TANSTAAFL : Une utopie libertarienne[modifier | modifier le code]

Robert Heinlein imagine ici une société lunaire, dont la devise est « il n'existe pas de repas gratuit » (There ain't no such thing as a free lunch, ou TANSTAAFL), qui est une utopie libertarienne. Le positionnement politique de Heinlein a pu déconcerter, aux États-Unis même, où cet homme né en 1907 s'est trouvé en porte-à-faux avec la génération de ses jeunes lecteurs, par la facture « classique » de ses premiers ouvrages, avant de les surprendre par le caractère révolutionnaire de ses romans des années 1960. En réalité, Heinlein, dans beaucoup de ses œuvres, mais surtout dans celle-ci, se place délibérément dans la mouvance libertarienne, qui n'a guère d'équivalent sur le vieux continent.

Le manuel du parfait révolutionnaire du XXIe siècle[modifier | modifier le code]

Heinlein décrit une organisation révolutionnaire occulte dont le fonctionnement est basé presque entièrement sur l'utilisation des technologies de l'information (téléphone, écoute, reconnaissance de la parole, synthèse imitant un locuteur, base de données, contrôle de systèmes à distance, planifications complexes, simulations, etc.)

Des thèmes typiques de l'univers romanesque d'Albert Heinlein[modifier | modifier le code]

Un roman typique du style narratif d'Heinlein[modifier | modifier le code]

Au milieu des années 1960, Heinlein est au sommet de son art narratif, qui a fait de lui une idole incontestée des amateurs de science-fiction. Il a une manière unique de suggérer toute une société mais aussi toutes les contraintes techniques qui l'accompagnent sans longues descriptions préalables. Le lecteur est ainsi naturellement embarqué dans un univers où les femmes ont deux maris et où une gravité faible, un air tarifé et la proximité du vide sont des données de base de la vie courante. Une couleur locale est apportée par l'utilisation de termes russes, espagnols, français, et par la description rapide des habitudes vestimentaires minimalistes des Lunatiques.

On note toutefois aussi cette prépondérance des dialogues qui ont pu rebuter certains lecteurs. Les informations d'ordre sociologiques, la longue préparation de la révolution passent par de très longs échanges entre Mike, Mannie, et le professeur de la Paz. Ces deux derniers personnages correspondent à un procédé récurrent chez Heinlein, qui consiste à opposer un homme jeune, au cœur de l'action, et un personnage plus ancien, haut en couleur, qui fait passer les idées politiques de l'auteur. Cf. Valentin Michaël Smith et Jubal E. Harshaw dans En terre étrangère.

La récurrence des thèmes politiques[modifier | modifier le code]

Les principaux personnages[modifier | modifier le code]

Les principaux personnages sont présentés ici dans l'ordre hiérarchique de leur rang dans l'organisation clandestine.

  • Les membres de la cellule dirigeante.
    • Mike est un « Holmes IV », l'ordinateur central de l'Autorité Lunaire. Il s'est éveillé à la conscience un ou deux ans plus tôt, lorsque le nombre de ses connexions a dépassé un certain seuil et qu'il s'est découvert un sens de l'humour assez particulier. C'est Mannie qui le surnomme ainsi en référence à Mycroft Holmes, le frère aîné de Sherlock Holmes. Sous le pseudonyme d'Adam Selene, Mike est le véritable chef de l'insurrection lunaire, il dirige la cellule dirigeante de l'organisation secrète, mais est également en contact direct avec tous ses membres, via le réseau téléphonique lunaire.
    • Manuel Garcia O'Kelly « Mannie » Davis. « Mannie », ou « Man » est le narrateur. Il se présente comme un Lunatique moyen, membre d'un des plus vieux mariages multiples de Luna City. Manchot, il possède toute un panoplie de prothèses spécialisées pour son bras gauche. Manuel est un travailleur indépendant, spécialiste des ordinateurs. C'est à ce titre qu'il s'occupe de « Mike » et qu'il devient son ami. Individualiste, c'est un peu par hasard qu'il se retrouve à la tête de la révolte. Membre de la cellule dirigeante, son pseudonyme est Bork.
    • Wyoming « Wyoh » Knott. Wyoh est une blonde incendiaire, membre de l'ancienne organisation révolutionnaire. Agitatrice accomplie, elle est venue de Hong-Kong Luna à Luna City où elle fait la connaissance de Manuel durant une émeute sanglante. Elle est le deuxième ami de Mike qu'elle appelle Michèle, et membre de la cellule dirigeante où son pseudo est Betty.
    • Professeur « Prof » Bernardo de la Paz. Subversif professionnel, le Professeur de la Paz a été déporté du Pérou. Il a une culture révolutionnaire encyclopédique. Il se décrit lui-même comme un anarchiste rationnel, titre qu'il attribue également à Mike et à Thomas Jefferson. Ce personnage, inspiré de Robert LeFevre, permet à Heinlein de développer ses conceptions politiques libertariennes. « Prof » est membre de la cellule dirigeante, sous le pseudonyme de Bill.
    • Stuart René « Stu » LaJoie. « Stu » est un terrien. Son patronyme suggère des origines aristocratiques, françaises et écossaises. Il se présente comme « Poète, voyageur, et soldat de fortune ». C'est en visitant la Lune en touriste qu'il rencontre Manuel. Renvoyé sur Terre, il y est l'agent de la révolution, n'hésitant pas à acheter des journalistes ou des politiciens. Il fait le choix de rejoindre définitivement la Lune juste avant la guerre. Mis au courant de l'identité réelle de Mike, il devient de facto le cinquième membre de la cellule dirigeante.
  • Les autres membres de l'organisation secrète. La cellule dirigeante recrute d'abord dans l'entourage de ses membres et parmi des membres de l'ancienne organisation.
    • « Mamie » Davis est la femme aînée de Manuel. Le mari aîné, « Grand-père », étant devenu sénile, elle dirige toute la famille d'une main de fer. Son adhésion est indispensable pour couvrir les activités de Manuel, et pour offrir l'hospitalité des Davis à Wyoh et à Stu, qui seront finalement cooptés comme épouse et mari. Elle appartient à la sous cellule de Manuel-Bork. Son nom dans l'organisation est Cassie.
    • Greg Davis est le second mari du ménage familial Davis. Ingénieur, il est également prédicateur et exerce une influence morale sur les membres de la famille. Il est chargé de la construction de la seconde catapulte. Il est membre de la sous cellule de Wyoh-Cassie sous le pseudonyme de Calvin
    • Sidris Davis est une des épouses de la famille Davis. Elle tient un salon de beauté lui permettant de faire du recrutement et de l'agit-prop dans Luna City. Elle appartient à la sous cellule de Wyoh-Cassie sous le pseudonyme de Cecilia
    • Clayton est le pseudonyme du troisième membre de la sous-cellule de Wyoh-Cassie. Citoyen de Hong-Kong Lunaire, asiatique, membre de l'ancienne organisation, il fait la liaison dans la nouvelle organisation entre les deux principales colonies lunaires.
    • Finn Nielsen est un des dirigeants de l'ancienne organisation. Membre de la sous-cellule de Prof-Bill, il est chargé de l'organisation militaire et de l'agitation politique. Il plonge rapidement dans la clandestinité.
    • Hazel Meade est une préadolescente de 12 ans. Manuel a remarqué son courage lors de l'émeute où il rencontre Wyoh. Recrutée par la nouvelle organisation, membre de la sous-cellule de Sidris-Cecilia elle est chargée des irréguliers de Baker Street, des enfants utilisés comme informateurs et agents de liaisons. On retrouve ce personnage sous le nom de Hazel Stone dans deux autres romans de Heinlein : The Rolling Stones (non traduit) et Le chat passe-muraille (The cat who walks through walls).

Récompenses littéraires[modifier | modifier le code]

Précédé par Révolte sur la Lune Suivi par
Dune par Frank Herbert
Prix Hugo du meilleur roman
1967
Seigneur de lumière par Roger Zelazny
Toi l'immortel par Roger Zelazny


Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Critique de Révolte sur la lune », sur http://www.senscritique.com,‎ 23 octobre 2010 (consulté le 4 janvier 2011) : « « TANSTAAFL ! » C’est-à-dire : « There Ain’t No Such Thing As A Free Lunch » En français : « URGCNEP : Un Repas Gratuit, Ca N’Existe Pas » (là voilà, la grosse erreur de traduction : dans l’ancienne version, Jacques de Tersac avait traduit par « URGESAT : Un Repas Gratuit Est Supérieur A Tout » [...]) »
  2. déclaration de Lénine au comité central du Parti Bolchevik le 16 (29) octobre 1917

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Francis Valéry, Passeport pour les étoiles, guide de lecture, Denoël Folio SF, 2000. Article Révolte sur la Lune pages 194 à 196.

Articles connexes[modifier | modifier le code]