Révolte des Mokrani

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Révolte des Mokranis
Étendue de l'insurrection de 1871.
Étendue de l'insurrection de 1871.
Informations générales
Date 1871-1872
Lieu Algérie (Kabylie, Hauts Plateaux et région de Cherchell).
Casus belli Le Cheikh Mokrani se révolte face à sa perte d'influence sur les tribus de la région et l'avancée de la colonisation sur ses terres.
Issue Victoire française, répression et massacre des insurgés.
Déportation dans les bagnes de Nouvelle-Calédonie. Fuite des Mokranis vers la Tunisie.
Accord de reddition de la Kalâa des Beni Abbès entrainant la fin du Sultanat des Aït-Abbas, le payement d'un fort tribut et la domination complète de la Kabylie.
Ressentiment populaire contre la colonisation.
Belligérants
Drapeau de la France France Beni Abbas Kingdom.svgSultanat des Aït Abbas 1520-1871
Tribus Kabyles
Paysans algériens
Commandants
•Général Louis Henri de Gueydon
• Général Orphis Léon Lallemand
Cheikh El Mokrani
Cheikh El Haddad
Forces en présence
Armée d'Afrique
•Supplétif indigènes
•86 000 hommes pour la seule l'armée française.
•200 000 hommes
dont 100 000 cavaliers kabyles.
Pertes
Inconnues. Inconnues.
Conquête de l'Algérie par la France

La Révolte des Mokrani, survenue le 16 mars 1871 en Algérie, est la plus importante insurrection contre le pouvoir colonial français depuis le début de la conquête de l'Algérie en 1830 : plus de 250 tribus se soulèvent, soit un tiers de la population de l'Algérie. Elle est menée par le cheikh El Mokrani et son frère Boumezrag El Mokrani ainsi que par le cheikh El Haddad, chef de la confrérie des Rahmaniya.

Origines[modifier | modifier le code]

La fin du Second Empire[modifier | modifier le code]

Selon Bernard Droz[1], un mécontentement est perceptible chez certains membres de l'aristocratie guerrière kabyle dès avant la guerre franco-prussienne, en raison de leur perte d'influence et de la diminution de leurs pouvoirs du fait des autorités françaises. Ce mécontentement rejoint l'agitation des masses musulmanes inquiètes de l'avènement du régime civil annoncé le 9 mars 1870, signifiant la domination accrue des colons, la spoliation de terres, la perte de l'autonomie civile et judiciaire.

La défaite face à la Prusse, la chute de Napoléon III et la proclamation de la République (4 septembre 1870) rendent la situation encore plus instable.

Le cheikh El Mokrani[modifier | modifier le code]

En 1870, un notable de Kabylie, Mohand Amokrane (Mohamed El Mokrani), responsable indigène de la région de la Medjana, est rétrogradé au titre de bachagha pour avoir soutenu la révolte du cheikh Bouaquaz, un proche de son père, en 1864-1865. Mohand Amokrane, pour pallier la disette qui touche alors les campagnes, investit sa fortune personnelle et emprunte. L’empressement de ses créanciers et la pression des autorités l'oblige à hypothéquer ses biens.

À cela s'ajoute l'annonce du remplacement de l'autorité militaire française, dont il acceptait de dépendre, par l'autorité civile. Mokrani présente sa démission, mais les militaires lui répondent que seul le gouvernement peut accepter celle-ci, puisqu'il ne dépend plus de l'autorité militaire. D'après Louis Rinn, c'est la « goutte d'eau » qui le décide à se révolter. En homme d'honneur, il en avise auparavant le général Augerand[2], commandant la subdivision de Sétif :

« Vous connaissez la cause qui m'éloigne de vous ; je ne puis que vous répéter ce que vous savez déjà : je ne veux pas être l'agent du gouvernement civil. [...] Je m'apprête à vous combattre ; que chacun aujourd'hui prenne son fusil. »

— Lettre du cheikh El Mokrani au capitaine Olivier[3]

Le rôle du décret Crémieux[modifier | modifier le code]

Louis Rinn (1891), repris par Jules Liorel[3] (1892), estime que le décret Crémieux du 24 octobre 1870, attribuant la citoyenneté française aux juifs d'Algérie, a joué un rôle dans la révolte du cheikh El Mokrani. En effet, celui-ci se serait emporté à plusieurs reprises contre l'autorité civile des « juifs et mercanti ». Cependant Louis Rinn ajoute qu’on a « exagéré les effets » de ce décret[4].

Richard Ayoun[5] (1988) conteste qu'il soit la cause de la révolte, cette « légende [ne s'étant] diffusée que plus tard », par opportunisme politique.

Pour Maxime Aït Kaki[6] (2004), attribuer la révolte au décret Crémieux est « particulièrement répandu dans les milieux antisémites français. »

Bou Mezrag el Mokrani

Les prémisses[modifier | modifier le code]

Dès le 12  juin 1869, le maréchal Mac Mahon alerte le gouvernement  : « Les Kabyles resteront tranquilles aussi longtemps qu’ils ne verront pas la possibilité de nous chasser de leur pays ! » Plusieurs mois avant le début de l’insurrection, l’effervescence s’empare des communautés villageoises qui, malgré l’interdiction des autorités coloniales, élisent les tijmaain (assemblées de villages).

La première manifestation insurrectionnelle intervient en janvier 1871, sous la forme d'une révolte de spahis qui refusent d'être envoyés sur le front en métropole : les intéressés estiment que leur engagement n'est valable que pour servir en Algérie. Cette révolte, déclenchée à Aïn Guettar et à Mondjebeur[réf. nécessaire], s'étend ensuite au Tarf et à Bou Hadjar[réf. nécessaire], ainsi qu'à Bône, encerclée pendant trois jours. Quelque vingt colons sont tués, jusqu'à ce qu'une répression très forte soit engagée.

Le déroulement de l'insurrection[modifier | modifier le code]

La révolte des spahis est amplifiée à partir du 16 mars 1871 date de sa prise en main par Mokrani[3], dont l'influence est très forte.

L'extension de la zone insurgée[modifier | modifier le code]

Attaque de Bordj Bou Arreridj par les hommes du cheikh El Mokrani — Gravure de Léon Morel-Fatio, L'Illustration, 1871.

Le 16 mars 1871, Mokrani lance six mille hommes à l'assaut de Bordj Bou Arreridj[7]. Le 8 avril, les troupes françaises reprennnent le contrôle de la plaine de la Medjana[8]. Le même jour, Si Aziz, fils du cheikh Ahaddad, chef de la confrérie des Rahmaniya, proclame la guerre sainte au marché des Mcisna à Seddouk[3]. Aussitôt 150 000 Kabyles se soulèvent[9]. «  L’insurrection s’étendit tout le long du littoral, depuis les montagnes qui ferment à l’est la Mitidja jusqu’aux abords de Constantine. Au sud de cette dernière ville, elle se propagea dans la région accidentée du Belezma ; elle se relia aux mouvements partiels jusqu’alors localisés vers la frontière et dans le Sahara oriental », relate en 1996 Maurice Wahl[réf. nécessaire], ancien inspecteur général de l’instruction publique aux colonies. Les insurgés progressent vers Alger : le 14 avril, ils prennent le village de Palestro, 60 km à l'est d'Alger.

En avril, 250 tribus sont soulevées, près du tiers de la population algérienne. L'insurrection est forte de cent mille moudjahidines, mais manquant d'armes de guerre et de coordination, lance surtout des opérations ponctuelles et désordonnées[1].

La contre-attaque française[modifier | modifier le code]

L’autorité militaire est obligée de renforcer l'armée d’Afrique : l’amiral de Gueydon, nommé gouverneur général le 29 mars, en remplacement du Commissaire extraordinaire Alexis Lambert, mobilise 100 000 soldats et un dispositif militaire supérieur à celui qui avait permis d’asservir la région en 1857[réf. nécessaire].

Les insurgés qui avancent de Palestro vers Alger sont arrêtés à l’Alma le 22 avril 1871 ; le 5 mai, Mohammed El Mokrani meurt au combat près de l’oued Soufflat[réf. nécessaire][10] : « dans une rencontre avec les troupes du général Saussier, il descendit de cheval et, gravissant lentement, la tête haute, l’escarpement d’un ravin balayé par notre mousqueterie, il reçut la mort, qu’aux dires des témoins de cette scène émouvante il cherchait, orgueilleux et fier comme il eut fait du triomphe[7]  », affirme le rapport du gouvernement de la défense nationale français sur ces événements.

Le 25 avril, le gouverneur général déclare l'état de siège[11]. Les troupes françaises (vingt colonnes) marchent sur Dellys et Draâ El Mizan. Le cheikh Haddad et ses fils sont capturés le 13 juillet[12], après la bataille d’Icheriden. L’insurrection ne prend fin qu’après la capture de Bou-Mezrag, frère de Mokrani, le 20 janvier 1872[13].

La répression[modifier | modifier le code]

Affiche administrative (1871). Mise sous séquestre des biens d'El Mokrani

Plusieurs dizaines de milliers d’indigènes sont tués, des villages entiers sont détruits au cours des opérations militaires.

La répression pénale se traduit par l'internement de plus de 200 Kabyles[14] et par des déportations à Cayenne[14] et en Nouvelle-Calédonie (on parle des « Algériens du Pacifique »), peines qui ne seront amnistiés qu'en 1895[15].

Bou-Mezrag Mokrani est condamné à la peine de mort par la cour de Constantine le 27 mars 1873.

La Kabylie se voit infliger une amende de 36  millions de francs-or. 450 000 hectares de terre sont confisqués et distribués aux nouveaux colons, dont beaucoup sont des réfugiés d’Alsace-Lorraine[14] (suite à l'annexion allemande), en particulier dans la région de Constantine. Ces confiscations ont ensuite obligé de nombreux Kabyles à s'expatrier.

Meurtrie, plongée dans le dénuement le plus total, la population vit alors une véritable tragédie, dont la mémoire a été transmise de génération en génération par la littérature et la poésie orale.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Bernard Droz, « Insurrection de 1871: la révolte de Mokrani », dans Jeannine Verdès-Leroux (dir.), L'Algérie et la France, Paris, Robert Laffont 2009, p. 474-475 (ISBN 978-2-221-10946-5)
  2. Lettre de Mokrani au Général Augerand, dans le Rapport de M. Léon de La Sicotière au nom de la « Commission d’Enquête sur les actes du Gouvernement de la Défense Nationale », Versailles, Cerf et fils, 1875, p. 768
  3. a, b, c et d Jules Liorel, Races berbères : Kabylie du Djurdjura, Paris, E. Leroux,‎ 1892 (lire en ligne), p. 247-249
  4. http://www.kabyle.com/sites/default/files/Insurrection_1871_Louis_RINN.pdf L'insurrection de 1871 par Rinn Page 119
  5. Richard Ayoun, « Le décret Crémieux et l'insurrection de 1871 en Algérie », Revue d'histoire moderne et contemporaine, tome XXXV, Paris, Presses universitaires de France,‎ 1988 (lire en ligne)
  6. Maxime Ait Kaki, De la question berbère au dilemme kabyle à l'aube du XXIe siècle, Éditions L'Harmattan,‎ 2004 (ISBN 9782747557283, lire en ligne)
  7. a et b Jean Jolly, Histoire du continent africain : de la préhistoire à 1600, vol. 1, Éditions L'Harmattan,‎ 1996 (ISBN 9782738446886, présentation en ligne)
  8. A cette date, le bordj de Medjana n'existe pas encore (il date de 1874).
  9. Phillip C. Naylor, Historical Dictionary of Algeria, Scarecrow Press,‎ 2006 (ISBN 9780810864801, présentation en ligne)
  10. L'oued Soufflat se situe à mi-chemin entre Lakhdaria (Palestro) et Bouira.
  11. Bulletin officiel du gouvernement général de l'Algérie, vol. 11, Alger, Bouyer,‎ 1872 (présentation en ligne)
  12. Pierre Darmon, Un siècle de passions algériennes : Histoire de l’Algérie coloniale (1830-1940), Fayard,‎ 2009 (ISBN 9782213653990, présentation en ligne)
  13. Pierre Montagnon, La conquête de l'Algérie : Les germes de la discorde, Éditions Flammarion (ISBN 9782756408774, présentation en ligne)
  14. a, b et c http://www.humanite.fr/tribunes/cheikh-el-mokrani-1815-1871-le-chef-de-la-commune-kabyle-
  15. Léon Devambez, « Camp des déportés arabes à la presqu'ile Ducos », Archives nationales d'outremer (consulté le 13 juillet 2012)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Mouloud Gaïd, Mokrani, Alger, Éditions Andalouses,‎ 1993, 217 p.
  • Tahar Oussedik, Mouvement insurrectionnel de 1871, Alger, ENAG Éditions,‎ 2005, 183 p. (ISBN 9961624181)
  • Djilali Sari, L'insurrection de 1871, Alger, SNED,‎ 1972, 53 p.
  • Rapport de M. Léon de La Sicotière au nom de la « Commission d’Enquête sur les actes du Gouvernement de la Défense Nationale », Versailles, Cerf et fils, 1875.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Articles externes[modifier | modifier le code]