Résistance en Roumanie pendant la Seconde Guerre mondiale

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Le mouvement de résistance en Roumanie commence après le coup d'État de septembre 1940 qui met au pouvoir la Garde de fer et le maréchal Antonescu (auto-proclamé « Pétain roumain »). Il se manifeste de plusieurs manières :

Les maquis de la résistance en Roumanie.

Histoire[modifier | modifier le code]

Les maquis[modifier | modifier le code]

Le maquis sont surtout alimentés par les ruraux qui refusent la conscription et les réquisitions, par des citadins antifascistes, des juifs fuyant les pogroms de la Garde de fer, ou les travaux forcés et la déportation en Transnistrie (une partie de l'Ukraine occupée par la Roumanie), des déserteurs. Des militaires antifascistes leur procurent des armes, ou les rejoignent, et de juin 1941 à août 1944, 86 000 condamnations en cour martiale sont prononcées pour de tels faits[1]. Comme en France, l'attaque contre l'URSS a fait sortir le PC de l’expectative et lui fait rejoindre l’opposition au fascisme[2].

Les divisions roumaines alliées[modifier | modifier le code]

Le « retournement du front roumain » en août 1944[3].
La division Tudor Vladimirescu lors de son entrée dans Bucarest fin août 1944 ; en bas, passée en revue par le roi Michel Ier début septembre.
Chasseurs alpins roumains en guerre contre l'Axe en Transylvanie en 1944.
En rouge, la guerre de la Roumanie contre l'Axe du côté Allié du 24 août 1944 au 7 mai 1945 aux côtés des armées soviétiques (en vert).

Le sentiment anti-allemand était resté très vif en Roumanie, tant chez les civils que les militaires, suite à la dureté de l'occupation allemande pendant la Première Guerre mondiale, et au fait que depuis son arrivée en Roumanie en octobre 1940, la Wehrmacht s'y comportait en pays conquis, multipliant les réquisitions, bien que le régime Antonescu fût l'allié du Reich. Dans ce contexte, les divisions „Vladimirescu” et „Horia-Cloșca-Crișan” furent l’équivalent roumain de la division française Leclerc et combattirent en URSS contre les nazis. Elles grossirent pendant la campagne de l'armée roumaine contre l'URSS (juin 1941-août 1944) d'un grand nombre de déserteurs et de prisonniers roumains faits par l'Armée rouge[4]. La division „Vladimirescu” a été commandée par les généraux Nicolae Cambrea et Iacob Teclu. La division „Horia-Cloșca-Crișan” a été commandée par le général Mihail Lascăr, qui s'était rendu et joint aux soviétiques à Stalingrad. Après avoir reculé vers l'est devant les forces de l'Axe jusque dans le Caucase, elles ont avancé vers l'ouest jusqu'à la fin de la guerre, atteignant Bratislava en Slovaquie le 4 avril 1945[5] et Humpolec en Bohême le 7 mai 1945[6]. La division „Vladimirescu” (6 000 hommes à sa constitution, 19 000 à la fin de la guerre, surtout des ruraux) fut placée en face de divisions nazies ou hongroises et utilisée au combat direct. La division „Horia-Cloșca-Crișan” (5 000 hommes à la fin de la guerre, surtout des citadins) fut plutôt utilisée face aux unités de l'armée roumaine sous les ordres du régime Antonescu, en infiltration et propagande pour tenter (et souvent réussir, surtout pendant et après Stalingrad) de rallier les soldats à la cause Alliée. Quant aux prisonniers roumains faits par les Soviétiques, le choix entre la captivité en Sibérie et l'engagement dans les divisions „Vladimirescu” ou „Horia-Cloșca-Crișan” a déterminé un grand nombre d'entre eux à choisir la seconde option, même s'ils n'avaient pas de convictions politiques arrêtées. Au sein de ces divisions, il leur était d'ailleurs donné une éducation politique de gauche sous les auspices des commissaires politiques membres du PCR : le colonel Mircea Haupt (frère de l'historien communiste devenu français, Georges Haupt) pour la division „Vladimirescu” et le colonel Walter Roman (ancien des brigades internationales en Espagne et père du premier ministre roumain Petre Roman) pour la division „Horia-Cloșca-Crișan”. Après la guerre, le 9 février 1946, 58 officiers de ces deux divisions reçurent l'ordre soviétique de la Victoire[7].

La résistance civile[modifier | modifier le code]

La résistance civile fut le fait de mouvements humanitaires ou humanistes qui apportèrent leur soutien aux maquis et aux proscrits ou persécutés du régime fasciste. On y compte les humanistes du Service maritime roumain qui firent tourner tout au long de la guerre les paquebots Transilvania, Medeea, Impăratul Traian et Dacia, ainsi qu'une douzaine de navires plus petits entre Constanza et Istanbul au service de l'organisation « Aliyah » dirigée par Samuel Leibovici et Eugen Maissner, sauvant plus de 60 000 personnes. Quelques centaines périrent à cause des torpilles soviétiques ou du refus des autorités turques de les laisser débarquer (tragédie du Struma). « Aliyah » affrétait aussi des trains qui, à travers la Bulgarie (qui était dans l'Axe, mais n'était pas en guerre contre les Alliés), amenèrent des dizaines de milliers de juifs roumains en Turquie (neutre). De tels épisodes sont évoqués dans le film Train de vie de Radu Mihaileanu. Il y eut aussi des justes comme le pharmacien Beceanu de Jassy ou Traian Popovici, maire de Czernowitz/Cernăuţi[8],[9],[10]. Quant à la Croix-Rouge roumaine, elle fit parvenir des vivres et des médicaments aux déportés de Transnistrie et convainquit des officiers de ne pas exécuter leurs ordres, permettant ainsi la survie de familles comme, par exemple, celles de Wilhelm Filderman ou de Norman Manea. De son côté, l'as de l'aviation Constantin « Bâzu » Cantacuzino, organise un réseau pour prendre en charge les aviateurs américains abattus en Roumanie et les faire passer en Turquie[11]. Il bénéficie de la discrète protection du roi Michel Ier et du gouverneur militaire de Bucarest, Constantin Sănătescu, qui fournissent par ailleurs des moyens de communication et une garde à la mission clandestine inter-Alliée (mission « Autonomous » du SOE).

La résistance politique[modifier | modifier le code]

Le mémoire des leaders de l'opposition démocratique Iuliu Maniu et Ion Brătianu à Antonescu (1942) contre l'engagement de l'armée roumaine en territoire soviétique.

Les instances politiques elles-mêmes formèrent, sans qu'Antonescu réagisse autrement que par des assignations à domicile, des groupes de résistance et protestèrent publiquement contre la politique du régime : exaspéré par la « trahison passive » du dictateur roumain, qui « assure le Führer de sa fidélité tout en tolérant des agissements anti-allemands », Joseph Goebbels rapporte 19 février 1941 dans son journal personnel : « Antonescu est au gouvernement avec l'aide des francs-maçons et des ennemis de l'Allemagne. Nos minorités ont la vie dure. Le Reich a fait un tel effort pour rien ». L'été 1943 l'ensemble de ces groupes politiques, communistes inclus, s'unirent en un Conseil national de la Résistance, secrètement présidé par le jeune roi Michel Ier de Roumanie (Mihai ) et par les leaders des anciens partis démocratiques. Ce conseil tente de négocier en Suède (par l'ambassadeur Frederic Nanu et par son agent Neagu Djuvara) et en Turquie (par le prince Barbu Știrbei - descendant de son homonyme) un changement d'alliance au profit des Alliés occidentaux, et demande un débarquement anglo-américain dans les Balkans[12].

Résultats[modifier | modifier le code]

Les deux divisions « Tudor Vladimirescu » et « Horia-Cloșca-Crișan » rejoignent l'armée roumaine lorsque le 23 août 1944 le dictateur Antonescu fut arrêté et destitué par le roi Michel Ier, qui déclara la guerre à l'Axe et engagea les 550 000 soldats roumains contre l'Allemagne nazie[13]. Le front se déplaça alors de 700 km vers l'ouest et le sud en moins d'une semaine et selon des estimations d'historiens occidentaux, l'entrée en guerre de la Roumanie aux côtés des Alliés a permis d'éviter la mort de centaines de milliers de soldats russes et a accéléré la fin de la Seconde Guerre mondiale de six mois[14]. Une fois déclarée la guerre contre l'Axe, les forces roumaines, grossies des engagés venus des maquis et mises sous commandement soviétique, lancent leurs offensives en Hongrie et progressent jusqu'en Slovaquie. Du 24 août 1944 au 9 mai 1945, la Roumanie fut un pays Allié, même si elle ne fut pas reconnue comme telle à la conférence de la paix de Paris, en 1947. Les opérations militaires des forces roumaines terrestres contre l'Axe s'échelonnent du 24 août 1944 (en Roumanie même) au 7 mai 1945 (Chotěboř-Humpolec, à 90 km à l'est de Prague en Tchécoslovaquie). Les forces navales et aériennes ont été directement intégrées aux unités soviétiques. Pour cette contribution du côté Allié, le roi Michel Ier reçut, lui aussi, l'ordre soviétique de la Victoire, décerné sur ordre de Joseph Staline lui-même. Un effet important de cette contribution est qu'à la conférence de la paix de Paris, la Roumanie, bien que participant à cette conférence du côté des pays vaincus, put récupérer la Transylvanie du Nord qu'un arbitrage d'Adolf Hitler avait, en 1940, attribuée à la Hongrie.

Exégèse[modifier | modifier le code]

Le 6 mars 1945, par un coup d'État, les communistes roumains prennent le pouvoir : ils le gardent jusqu'au 22 décembre 1989. Durant cette période, l'historiographie officielle « jette Antonescu et sa meute de bourreaux, laquais du capitalisme, aux poubelles de l'histoire » comme « ultime convulsion du régime monarchique bourgeois-latifundiaire »[15] : à l'instar de l'historiographie française d'après-guerre face à Vichy, elle ne reconnaît au « Pétain roumain » ni représentativité, ni légitimité, et le passe presque sous silence, l'expédiant en quelques lignes, pour magnifier la résistance, mais en l'attribuant presque exclusivement au PCR. Le 23 août 1944, jour où la Roumanie rejoignit les Alliés, devint fête nationale, mais fut présenté comme une révolution communiste des travailleurs contre la monarchie et Antonescu.

La libération de 1989 change la donne. La société roumaine, y compris l'appareil communiste, rejette alors violemment l'héritage du régime communiste et, avec lui, la mémoire de la résistance et du 23 août 1944, accusés d'avoir « ouvert les portes à sept ans d'occupation soviétique et à 45 ans de dictature totalitaire »[16]. La date du 23 août cesse d'être non seulement fête nationale, mais même jour férié. D'anciens chantres du régime communiste, comme Adrian Păunescu ou Corneliu Vadim Tudor, passent au nationalisme xénophobe et antisémite, et tentent de réhabiliter publiquement Antonescu, ce qui accrédite en Europe et aux États-Unis l'image d'une société roumaine qui serait profondément fasciste[17]. Avec l'intégration de la Roumanie dans l'Union européenne, ces dérives hors du champ historique prennent fin, des commissions d'historiens se mettent en place, la Shoah du régime Antonescu et les deux millions de victimes du PCR sont officiellement reconnus, mais la mémoire de la résistance n'est pas pour autant relevée, et à présent, c'est elle qui est expédiée en quelques lignes dans les livres scolaires et grand public. Son « espace mémoriel »[18] est aujourd'hui dévolu à la résistance anticommuniste, à la dissidence anti-totalitaire et aux victimes de la « révolution » de 1989, magnifiées depuis 1990[19].

Par ailleurs, la contribution de la Roumanie aux côtés des Alliés est généralement ignorée dans l'historiographie occidentale grand public, qui présente l'entrée des Soviétiques dans les Balkans en août 1944 comme la conséquence d'une offensive des généraux de l'armée rouge, Rodion Malinovski et Fiodor Tolboukhine contre les Roumains et les Allemands, sans mentionner le rôle de la Roumanie[20].

Notes[modifier | modifier le code]

  1. (ro) Duţu A., Dobre F., Loghin L., Armata română în al doilea război mondial (1941-1945) (L'Armée roumaine dans la Seconde Guerre mondiale) - Dicţionar enciclopedic, éd. enciclopedică, 1999
  2. Grigore Gafencu, Préliminaires de la guerre à l’est : de l’accord de Moscou (21 août 1939) aux hostilités de Russie (22 juin 1941). Egloff, Fribourg/Suisse, 1944.
  3. Stefan Pascu (dir.), Atlas pentru Istoria României, ed. Didactica si Pedagogica, Bucarest 1983, p. 76.
  4. Nicolette Frank, La Roumanie dans l’engrenage, Elsevier-Sequoia, Paris 1977
  5. (en) Milan Vajda, « History – Wartime Bratislava », Ville de Bratislava,‎ juillet 2006 (consulté le 22 septembre 2010)
  6. Stefan Pascu (dir.): Atlas pour l'Histoire de la Roumanie, Ed. didactique et pédagogique, Bucarest 1983, p. 79.
  7. Articles du journal Ziua ("Le Jour") no 3723 du vendredi 8 septembre 2006, du Jurnalul Național du mardi 5 décembre 2006, et du Ziarul Financiar du 23 juin 2006 sur Ziarul Financiar, 23 iunie 2006 - Războiul din Est
  8. (en)[PDF] International Commission on the Holocaust in Romania (Commission Wiesel), Final Report of the International Commission on the Holocaust in Romania, Yad Vashem (The Holocaust Martyrs’ and Heroes’ Remembrance Authority), 2004,
  9. (en) Le Struma sur le site du Yad Vashem
  10. Encyclopédie multimédia de la Shoah : Roumanie
  11. Dugan et Stewart, Opération raz-de-marée sur les pétroles de Ploesti, Livre de poche, 1964, 448 p., Bernád Dénes, Rumanian Aces of World War 2, 2003, Osprey Publishing, Oxford, et Victor Niţu, Vasile Tudor, La Guerre aérienne en Roumanie, 1941-1944, Piteşti, éd. Tiparg, 2006, sur "Constantin "Bâzu" Cantacuzino - The prince of aces"
  12. Un jour pour se retourner, Le Monde du 25 août 1984 sur [1] et Nicolette Frank, La Roumanie dans l’engrenage
  13. Le Figaro du vendredi 25 août 1944, article La Roumanie se range aux côtés des Alliés, p. 1 et 2 ; cet article contient une info erronée : il affirme qu'Antonescu se serait enfui en Allemagne.
  14. Winston Churchill, The Second World War, Bantam Books, N.Y. 1977 ; Documents on German foreign policy 1938-1945, Her Majesty’s stationary office, Londres 1956; Nicolette Frank, La Roumanie dans l’engrenage, Elsevier-Sequoia, Paris 1977
  15. Clasa muncitoare îi aruncă pe Antonescu şi pe haita sa de călăi, lachei ai capitalismului şi ultimă zvîrcolire a regimului monarhic burghezo-moşieresc, în lada de gunoi a istoriei : Carte de Istorie, clasa VI-a (Livre d'histoire de 6e), éd. Didactică şi Pedagogică, Bucureşti, 1961
  16. Valentin Băluţoiu, Liviu Burlec, Liviu Lazăr, Constantin Vlad, Manual de istorie pentru clasa a VI-a, aprobat prin ordinul nr. 4258 - 02.07.1996, éd. All educational, Bucureşti, ISBN 973-9337-94-5
  17. Jean Baptiste Naudet, Le nationalisme roumain : danger réel ou pétard mouillé ?, in : La Nouvelle Alternative no 22, juin 1991, p. 23-27, sur : [2] consulté le 19 oct. 2011
  18. Expression de l'historien Nicolas Trifon sur Paul Goma et Norman Manea : le témoignage littéraire dans l'engrenage de la concurrence mémorielle, par Nicolas Trifon.
  19. Florin Constantiniu, Une histoire sincère du peuple roumain, éd. Univers Enciclopedic, Bucarest 2008.
  20. C'est le cas entre autres de la série "La deuxième guerre mondiale en couleur" de Nick Davidson, 8-ème épisode, et des ouvrages de Pat McTaggart Red Storm in Romania sur [3] consulté le 28 oct. 2011 ou de K.W. Böhme : Die deutschen Kriegsgefangenen in sowjetischer Hand : eine Bilanz, Munich 1966 ; en revanche, Johannes Frießner, commandant du Groupe d'armées Sud, relate largement la « trahison des Roumains » dans son livre Verratene Schlachten, die Tragödie der deutschen Wehrmacht in Rumänien ("Batailles trahies, la tragédie de la Wehrmacht en Roumanie"), éd. Holsten-Verlag, Leinen 1956.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Boisdron Matthieu, « La Roumanie succombe à l'Axe », dans Histoire(s) de la Dernière Guerre no 9, janvier 2011, p. 42 à 47.
  • Dennis Deletant, Hitler's Forgotten Ally. Ion Antonescu and his Regime, Romania, 1940-1944, Basingstoke, Palgrave, 2006.
  • Stefan Lache et Gheorghe Tutui, La Roumanie à la conférence de la paix, 1946. Dacia, Cluj 1978.