Réalisme magique

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Le réalisme magique est une appellation utilisée par la critique littéraire et la critique d’art depuis 1925 pour rendre compte de productions où des éléments perçus et décrétés comme « magiques », « surnaturels » et « irrationnels » surgissent dans un environnement défini comme « réaliste », à savoir un cadre historique, géographique, culturel et linguistique vraisemblable et ancré dans une réalité reconnaissable.

Cette appellation est surtout associée aujourd’hui à certaines œuvres ou à quelques auteurs de la littérature latino-américaine du XXe siècle comme les Mexicains Carlos Fuentes et Juan Rulfo, les Argentins Adolfo Bioy Casares et Julio Cortázar, le Bolivien Jaime Sáenz, ou encore le Colombien Gabriel García Márquez, prix Nobel de littérature en 1982, dont le roman Cent ans de solitude publié en 1967, est souvent cité comme exemplaire. L’origine de ce terme et sa portée sont pourtant beaucoup plus généraux car il a été utilisé pour qualifier une grande variété de romans, de poèmes, de peintures ou de films ainsi que pour définir différents styles, esthétiques, genres, courants, mouvements et écoles, tant en Europe qu’en Amérique, et étendu, de manière plus récente, à la world literature.

Histoire[modifier | modifier le code]

Peinture et littérature[modifier | modifier le code]

L'expression « réalisme magique » a été définie pour la première fois en 1925 par le critique d’art allemand Franz Roh, dans son livre Nach-expressionismus, magischer Realismus : Probleme der neuesten europäischen Malerei[1], pour décrire quatre parmi les sept nouveaux courants qu’il distinguait dans la production picturale européenne des années 1920, en plus des styles encore dominants de l’impressionnisme et de l’expressionnisme. Parmi les peintres que Roh estime concernés par ce réalisme magique post-expressionniste qui plaque sur la représentation d’une certaine réalité historique (assez liée aux traumatismes de la Grande Guerre) une imagerie fantastique, hallucinatoire ou cauchemardesque, se trouvent entre autres Carrá, De Chirico, Georg Schrimpf, Mense, Derain, Othon Coubine, Metzinger, Herbin, Miró, Grosz, Dix... Ce courant pictural sera officialisé en 1943 par l’exposition American Realists and Magic Realists[2] du Musée d'art moderne de New York, mais les critiques d’art européens avaient déjà adopté l'expression « Neue Sachlichkeit » (« Nouvelle Objectivité ») au détriment de celle proposée par Roh. L’appellation de « réalisme magique » allait cependant être retenue en référence à certains écrivains allemands, flamands ou italiens, dont Jean Ray, Ernst Jünger, Johan Daisne, Hubert Lampo et Massimo Bontempelli, qui s’en réclamaient.

Les voyages en Europe d'écrivains nord ou sud-américains et l’érudition de certains autres (comme Jorge Luis Borges) vont permettre l’importation du concept outre-Atlantique. Grâce à la traduction espagnole en 1928 du livre de Roh, l’appellation « realismo mágico » devient progressivement populaire d’abord dans les cercles littéraires latino-américains (en association au prix Nobel 1967 Miguel Ángel Asturias qui employait ce terme pour définir son œuvre, puis à Arturo Uslar Pietri, Julio Cortázar...) et, à partir de 1955, parmi les professeurs de littérature hispanique dans les universités américaines. Entretemps, le lancement de la notion concurrente de « real maravilloso » dès 1948 par l’écrivain cubain Alejo Carpentier dans le prologue de son roman Le Royaume de ce monde a introduit une confusion qui alimente encore aujourd’hui le discours critique hispanophone et qui a suscité la création du terme de « réalisme merveilleux » dans les milieux littéraires antillais et brésiliens.

Si la tendance à mêler réel et merveilleux est présente de longue date et en tout lieu en peinture (Jérôme Bosch, Le Greco, Pierre Paul Rubens, Francisco de Goya) comme en littérature (François Rabelais, Voltaire, Laurence Sterne ou, plus récemment, Vladimir Nabokov, Mikhaïl Boulgakov et Günter Grass), c’est dans la production narrative et poétique sud-américaine des années 1960 et 1970 que le réalisme magique va trouver un rayonnement planétaire.

Les réalismes merveilleux ou magique ont généralement pour but de saisir une réalité avérée à travers la peinture quotidienne de populations latino-américaines ou caribéennes pour en révéler toute la substance fabuleuse, irrationnelle, parfois étirée jusqu’au rang de mythe. Ils proposent ainsi une vision du réel renouvelée et élargie par la prise en considération de la part d’étrangeté, d’irrationalité, de bizarrerie ou de mystère que l'existence et l'esprit humain recèlent. La notion traditionnelle de « réalisme » est dépassée par l’intervention du fantastique dans l’œuvre sans que le statut de celui-ci ne pose problème ou ne soit mis en doute par la fiction et les personnages. La question qui n’a en revanche cessé de diviser les esprits dans les débats autour du réalisme magique et du « réel » ou « réalisme merveilleux » est celle de la nature et du rôle des éléments magiques, merveilleux et mythologiques recensés dans les textes ou œuvres d’art concernés. Pour les uns, ces éléments sont des caractéristiques authentiques de la culture dont est issue l’œuvre comme la mystique autochtone, la foi dans la magie et le miracle chez les populations indigènes par opposition au rationalisme attribué à la civilisation occidentale : une démarche littéraire dont le « réalisme » inclut le témoignage de la croyance au surnaturel comme mode de vie quotidien des tribus ou des peuples dépeints. Pour les autres, il s’agit d’aspects esthétiques particuliers, inhérents au style et à la psyché d’un auteur qui interroge, à la manière des littératures moderniste et postmoderne, les concepts de « fiction », de « sens » et de « vérité » pour se jouer des codes et des artifices du roman dont l’autorité paraît minée.

On retrouve chez les réalistes magiques et merveilleux, au delà des spécificités culturelles, l’influence majeure de certains auteurs occidentaux à l’instar de Nicolas Gogol, Fiodor Dostoïevski, Franz Kafka et William Faulkner.

En Occident, dans les années 1960, un nouveau courant d’origine scientifique vient s’ajouter aux termes de « réalisme magique » et « merveilleux » : le « réalisme fantastique » voit le jour. Mais celui-ci, lié à l’ésotérisme ainsi qu’à l’étude plausible de phénomènes paranormaux, ne semble pas outrepasser le cadre de la science-fiction et son incidence reste limitée dans la littérature mondiale, même si l’on note quelques exceptions, notamment certains textes de Borges.

Au début du XXIe siècle l’utilisation des expressions respectives « réalisme magique » et « réalisme merveilleux » est complexe. La première a bénéficié de la formidable caisse de résonance des universités nord-américaines où littérature latino-américaine et world literature anglophone se rencontrent, notamment au sein des cultural studies, alors que la seconde se cantonne aux milieux francophones antillais et canadiens. Le terrain d’étude pour la littérature générale et comparée est fertile.

En Europe, on a associé certaines œuvres d'auteurs comme Ernst Jünger, Johan Daisne, Hubert Lampo, Dino Buzzati, Julien Gracq, Italo Calvino, ou encore Milan Kundera, au réalisme magique tel qu'il avait été théorisé dès 1925 par Roh et, dès 1926, par Massimo Bontempelli (realismo magico ou realismo metafisico). Mais ces œuvres n'illustrent pas la définition du réalisme magique comme mode narratif à part entière, intégrant des manifestations surnaturelles dans un contexte réaliste, de la manière ludique popularisée par García Márquez dans son roman Cent ans de solitude (1967) et dans ses nouvelles telles que L'Incroyable et Triste Histoire de la candide Eréndira et de sa grand-mère diabolique (1972). En revanche, ce penchant-là du réalisme magique-là est déjà évident dans La Métamorphose de Franz Kafka (1915) comme dans une grande partie de la production narrative de Marcel Aymé (notamment La Jument verte, 1933, Le Passe-muraille, recueil de nouvelles de 1943 ou La Vouivre, 1941) et dans Le Tambour de Günter Grass (1959). C'est aussi dans cette veine que s'inscrivent Les Enfants de minuit (1981) et Les Versets sataniques (1988) de Salman Rushdie.

Cinéma[modifier | modifier le code]

Au cinéma, la critique a souvent employé cette expression pour définir les œuvres d’André Delvaux et du cinéaste canadien André Forcier dont l'esthétique se rapproche plus de la conception originelle de Roh en 1925 et d’Emir Kusturica, partisan quant à lui d'un univers fictionnel pittoresque, postmoderne et ludique proche de Márquez.

Quelques noms[modifier | modifier le code]

Écrivains[modifier | modifier le code]

Les auteurs suivants et les ouvrages cités sont, ont été ou ont pu être associés au réalisme magique et à ses caractéristiques dans la mesure où plusieurs de leurs textes n’ont pas hésité à mêler réel et fantastique ou merveilleux[3]. Leurs œuvres relèvent néanmoins, pour beaucoup, de bien d’autres genres littéraires et ne peuvent se réduire à cette notion unique. Les ouvrages cités pour chacun sont les plus représentatifs de cette fusion entre imaginaire, fable et réalité quotidienne ou historique :

Peintres[modifier | modifier le code]


Cinéastes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Franz Roh, Nach-expressionismus (Magischer Realismus: Probleme der neuesten europäischen Malerei, Leipzig, Klinkhardt & Biermann, 1925 (traduction française résumée dans l’ouvrage de Charles Scheel, 2005)
  • Pierre Mabille, Le Miroir du merveilleux, Paris, Le Sagittaire, 1940 ; Éditions de Minuit, 1962 (préface d’André Breton)
  • Jacques Stephen Alexis, « Prolégomènes à un manifeste du Réalisme merveilleux des Haïtiens », numéro spécial, 1er Congrès international des écrivains et artistes noirs, Paris, Présence africaine 8-10, 1956, p. 245-271
  • Amaryll Chanady, Magical Realism and the Fantastic: Resolved Versus Unresolved Antinomy, New York et Londres, Garland Publishing, 1985
  • Geoff Hancock, « Magic or Realism: The Marvellous in Canadian Fiction » in Magic Realism and Canadian Literature: Essays and Stories, Peter Hinchcliffe et Ed Jewinski, éd., 1986, p. 30-48
  • Maximilien Laroche, Contributions à l’étude du réalisme merveilleux, GRELCA (coll. « Essais »), Sainte-Foy, 1987
  • Michel Dupuis et Albert Mingelgrün, « Pour une poétique du réalisme magique », in Le Réalisme magique – Roman. Peinture. Cinéma, Jean Weisgerber, éd., 1er cahier du Centre d’étude des avant-gardes littéraires de l’université de Bruxelles, éd. L’Âge d’homme, 1987, p. 219-232
  • Lois Parkinson Zamora et Wendy B. Faris, éd., Magical Realism – Theory, History, Community, Durham et Londres, Duke University Press, 1995
  • Claude Cymerman et Claude Fell, éd., « Réalisme magique et réel merveilleux » in La Littérature hispano-américaine de 1940 à nos jours, Paris, Nathan/HER, 2001, p. 378-380
  • Xavier Garnier, éd., Le Réalisme merveilleux, (Centre d’études littéraires francophones et comparées de l’université Paris-XIII), Paris, L'Harmattan, 1998
  • André-François Ruaud, « Réalisme magique, un autre regard sur le monde », in Panorama illustré de la fantasy & du merveilleux, Moutons électriques éditeur, Lyon, 2004
  • Charles W. Scheel, Réalisme magique et réalisme merveilleux. Des théories aux poétiques, préface de Daniel-Henri Pageaux, L’Harmattan, Paris, 2005
  • Juan Rulfo, Pedro Paramo, Fondo de Cultura Económica, Mexico, 1955
  • Francois Thirion, De l'objet piège à la liberté de l'imaginaire : Essai sur les mondes de papier, CSIPP, 2012
  • Katherine Roussos, Décoloniser l’imaginaire : du réalisme magique chez Maryse Condé, Sylvie Germain et Marie NDiaye, L’Harmattan, 2007
  • Gabriel Weisz, Tinta del exotismo, literatura de la otredad, Fondo de cultura economica, 2007

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Post-expressionnisme, réalisme magique : problèmes de la nouvelle peinture européenne ».
  2. « Réalistes américains et Réalistes magiques ».
  3. Les auteurs ou les ouvrages associés au réalisme magique sur Babelio.com

Voir aussi[modifier | modifier le code]