Pseudo-Denys l'Aréopagite

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Le Pseudo-Denys l'Aréopagite est un auteur de traités chrétiens de théologie mystique, en grec. Il est l'une des sources majeures de la spiritualité mystique chrétienne. C'était probablement un moine syrien qui a vécu vers l'an 500. D'inspiration néo-platonicienne, il est influencé par les écrits de Proclus, auxquels il fait de larges emprunts ; il a aussi été influencé par l'école théologique d'Alexandrie (Origène, Clément d'Alexandrie) et par Grégoire de Nysse.

Selon le Livre des Actes des apôtres, Denys l'Aréopagite était un Athénien faisant partie des philosophes qui écoutèrent la prédication de saint Paul (Actes, 17:34). L'auteur des œuvres mystiques attribuées à Denys l'Aréopagite ne peut pas avoir été cet Athénien du Ier siècle, mais l'attribution pseudépigraphique de ces traités à ce philosophe converti par Paul permettait de les présenter comme des œuvres à la fois chrétiennes et philosophiques[1].

Identité réelle du Pseudo-Denys[modifier | modifier le code]

Pendant longtemps on a pris l'auteur de ce corpus pour un des rares disciples que l'apôtre saint Paul était parvenu à convertir lors de son sermon à Athènes sur la colline de l'Aréopage (Acte des apôtres, 17, 34). Cela est dû au fait que l'auteur se faisait passer pour un contemporain de saint Paul. Il prétendait avoir assisté aux ténèbres qui ont assombri la Terre au moment de la mort de Jésus (lettre VII). Des doutes furent exprimés dès le XVe siècle par Nicolas de Cues et Lorenzo Valla, au XVIe siècle par Érasme et Luther, mais c'est seulement au XIXe siècle qu'on a établi avec précision que les écrits en question étaient empruntés ou postérieurs à Proclus et donc ne pouvaient dater d'avant la fin du Ve siècle. D'où le surnom de "Pseudo-Denys" qui fut donné à l'auteur.

Denys de Paris[modifier | modifier le code]

Outre son identification à Denis d'Athènes, il fut aussi identifié à saint Denis de Paris. Cette confusion est due à Hilduin, abbé de Saint-Denis, qui écrivit en 835 son Areopagita dans lequel il soutient la thèse de l'identité. Cependant, les anciens martyrologes distinguent nettement Denys de Paris et Denys d'Athènes. Cette confusion née à Paris parvint en Grèce en passant par Rome. Elle fut néanmoins définitivement réfutée par Le Nain de Tillemont[2].

Denys l'Aréopagite, qui aurait entendu des sermons de S. Paul, ne pouvait être Denis de Paris. L'attribution de l'œuvre à celui-ci, premier évêque de Paris, enterré à l'abbaye Saint-Denis au nord de Paris, est donc une légende, cependant il est avéré que l'influence énorme au Moyen Âge exercée par les écrits de Denys irradia à partir de l'abbaye Saint-Denis[3].

Sévère d'Antioche[modifier | modifier le code]

C'est surtout à partir de Laurent Valla, d'Érasme (1468-1536)[4] et de Luther (1483-1546)[5], que l'origine des textes est mise en doute.

C'est en 1900 que Joseph Koch[6]et J. Stiglmayr, deux auteurs catholiques, démontrent de façon incontestable (et indépendante), le caractère pseudépigraphe des écrits de Denys : le traité des Noms divins est un extrait du traité de Proclos De malorum subsistentia, et Denys est tributaire de la pensée de Proclos. La rédaction des traités de Denys est conséquemment fixée entre 485 et 515, la mort de Proclos datant de 485.

La thèse de Stiglmayr consistant à identifier Denys à Sévère d'Antioche a été vivement contestée[7].

Pierre l'Ibère[modifier | modifier le code]

M. van Esbroeck a repris récemment, sur de nouvelles bases, les arguments de Honigman en faveur de l'identification du Pseudo-Denys à Pierre l'Ibère[8]. Quoi qu'il en soit, toute tentative d'identification, qui revient à piocher dans la liste des quelques noms qui nous sont parvenus du Ve siècle, semble assez hasardeuse : il est fort possible que les écrits dionysiens en grec soient eux-mêmes la traduction d'écrits monastiques syriaques.

Les œuvres[modifier | modifier le code]

Il nous reste, sous son nom, un certain nombre d'écrits (CPG 6600-6635), traduits en français par Maurice de Gandillac en 1943 :

  • Les Noms divins ;
  • La Théologie mystique ;
  • La Hiérarchie céleste ;
  • La Hiérarchie ecclésiastique ;
  • Lettres : quatre lettres à Gaïos, une à Dorothée, une à Sosipater, une à Polycarpe, une à Démophile, une à Tite, une à l'apôtre Jean.

Certains autres titres nous ont été transmis : Esquisses théologiques, Théologie symbolique. Il s’agit probablement d’ouvrages fictifs.

Présentation de sa pensée[modifier | modifier le code]

Théologie Mystique et théologie symbolique[modifier | modifier le code]

Un des aspects les plus féconds de l'œuvre du Pseudo-Denys est d'avoir introduit la distinction entre les différentes dimensions de la théologie; la théologie mystique (le sommet de la théologie), la théologie symbolique et la théologie spéculative'.

  • La théologie mystique : elle correspond à une révélation secrète. C'est le degré suprême de la connaissance de Dieu. Plus la connaissance est élevée moins il est possible de l'exprimer par des mots, la montée vers Dieu est donc une montée dans le silence et l'obscurité : « étant plongés dans l'obscurité au-delà de tout entendement, nous allons rencontrer non seulement la pauvreté des mots, mais l'absence totale de parole et de compréhension »[9].
  • La théologie symbolique : c'est le degré inférieur de la théologie. Elle examine les expressions issues de l'expérience des choses sensibles pour être rapportées à Dieu ; ainsi les Saintes Écritures parleront de la colère de Dieu, de l'ivresse de Dieu, du sommeil de Dieu, de son réveil, de la jalousie de Dieu, etc... Le symbole est une image qui renvoie au-delà d'elle-même, il permet de rendre l'invisible visible et de dire l'indicible.

Le Pseudo-Denys estime en outre que la théologie négative (ou "apophatique") est plus parfaite que la positive. Dans la théologie négative on approche de Dieu par la négation de ce qu'on lui attribue mais qu'il n'est pas. On gravit l'échelle des créatures pour remarquer à chaque échelon que ce n'est pas là que se trouve le Créateur. Il utilise l'image de la statue ; à partir d'un bloc de marbre l'artiste va procéder par retranchement pour dégager l'image. Ainsi dans son traité La Théologie mystique, au chapitre 4 : « Nous disons donc que la cause de toutes choses, et qui est au-delà de tout, n'est pas sans essence ni sans vie, ni sans raison, ni sans intelligence et qu'elle n'est pas un corps. Elle n'a ni forme, ni figure, ni qualité, ni quantité, ni masse. Elle n'est dans aucun lieu. Elle n'est pas vue et on ne peut la saisir par les sens. Elle ne se perçoit pas par les sens et ne leur est pas perceptible. Elle ne connaît ni désordre, ni agitation, elle n'est pas troublée par les passions matérielles »

La théologie négative et la théologie affirmative se complètent : lorsqu'on affirme quelque chose sur Dieu il faut immédiatement dire que ce n'est pas vrai : « Le symbole ne peut trouver son sens que s'il est purifié par la négation qui, en quelque sorte, découvre le sens en retranchant la chair du fruit pour faire apparaître son noyau »[10]. Ainsi la transcendance de Dieu se trouve-t-elle véritablement honorée.

Les Hiérarchies célestes et ecclésiastiques[modifier | modifier le code]

« C’est pourquoi l’ordre hiérarchique étant
que les uns soient purifiés
et que les autres purifient ;
que les uns soient illuminés
et que les autres illuminent ;
que les uns soient perfectionnés
et que les autres perfectionnent »

— Denys l’Aréopagite, Le Livre de la Hiérarchie céleste, chapitre 3.

L'Un
Les Séraphins
Les Chérubins
Les Trônes
HIÉRARCHIE
CÉLESTE
Les Dominations
Les Vertus
Les Puissances
Les Principautés
Les Archanges
Les Anges
L'Evêque
Le Prêtre
Le Diacre
HIÉRARCHIE
ECCLÉSIASTIQUE
Les Moines
Les Chrétiens baptisés
Les Catéchumènes

[7]

Réception[modifier | modifier le code]

L'influence du Pseudo-Denys[modifier | modifier le code]

L'influence du Pseudo-Denys s'est étendue dans le monde grec durant les trois siècles suivant sa mort.

Le corpus dionysien fait partie des trois grands courants philosophiques et spirituels qui ont formé la pensée de l'Occident médiéval, avec la philosophie grecque et l'œuvre de saint Augustin. Le traité "la Théologie mystique" valut au Pseudo-Denys le titre de père de la mystique[11]. C'est, en Occident, le plus influent des Pères Grecs.

Une importante spécificité de son apport à la théologie chrétienne mystique est aussi d'avoir défini les trois polarités de la théologie : la théologie mystique qui est la plus haute connaissance de Dieu dans la ténèbre et le silence, au-delà de tout langage, de tout concept, de toute idée, de toute image et de tout symbole; la théologie symbolique qui exprime la connaissance de Dieu dans le langage de l'image et du symbole; et la théologie spéculative[12].

Ces traités devinrent une référence dans la théologie médiévale, tant en Occident qu'à Byzance, alors que leur date d'apparition est tardive par rapport à la période apostolique : en effet, la première référence connue qui en soit faite date de 533, lorsque Sévère d'Antioche, chef à l'époque de la tendance monophysite, les cite dans sa tentative d'argumentation contre le concile de Chalcédoine déjà reçu depuis 451 par l'ensemble des Eglises, à commencer par celle de Rome. Les « orthodoxes » rejettent alors ces écrits comme inauthentiques. Le premier codex de la Bibliothèque de Photius est consacré à un traité d'un certain « Théodore le Prêtre » (non autrement connu) intitulé Que le livre de saint Denys est authentique, tentant de réfuter quatre objections : ces textes ne sont cités par aucun des Pères de l'Église des premiers siècles ; Eusèbe de Césarée n'en dit pas un mot ; ces textes font état de traditions qui ne datent pas de l'origine de l'Église et ne s'y sont implantées que très progressivement ; une lettre d'Ignace d'Antioche, mort sous l'empereur Trajan, est citée. Photius conclut son bref compte-rendu sans se prononcer lui-même (« À ses yeux en tout cas, le livre du grand Denys est authentique »).

Malgré ce débat sur l'authenticité qui a donc été au moins présent à l'esprit des Byzantins pendant plusieurs siècles, l'autorité des écrits attribués à saint Denys a rapidement grandi y compris dans l'Église grecque, et y est finalement devenue incontestée. En Orient, saint Maxime le Confesseur (580-662), qui s'y réfère régulièrement dans sa Mystagogie, en a commenté un certain nombre. De même, les écrits du Pseudo-Denys furent utilisés par saint André de Crète (v. 660-740), saint Jean Damascène (fin du VIIe siècle-749)...

En Occident, en 827, Louis le Débonnaire reçut de l'empereur byzantin Michel II un exemplaire du texte grec. Déposé dans la bibliothèque de l'Abbaye de Saint-Denis (car on confondait Denys l'Aréopagite et Denis de Paris), il fut traduit en latin par l'abbé Hilduin et ses collaborateurs. Un peu plus tard, vers 850, Jean Scot Erigène le traduisit à nouveau, et le commenta dans son ouvrage De divisione naturae ; ce fut surtout lui qui fut à l'origine de la popularité de ces écrits en Occident. Les traités du Pseudo-Denys furent également traduits au XIIe siècle par Jean Sarrazin, et c'est sur cette traduction que travaillèrent Albert le Grand et Thomas d'Aquin.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Œuvres[modifier | modifier le code]

  • Œuvres complètes du Pseudo-Denys l'Aréopagite, trad. Maurice de Gandillac, Aubier, 1943, rééd. 1980.
  • La Hiérarchie céleste, text. crit. Gunther Heil, intro. René Roques, trad. Maurice de Gandillac, "Sources Chrétiennes" n°58bis; 1958, Éditions du Cerf.

Etudes[modifier | modifier le code]

  • Charles Hersent, In D. Dionysii areopagitae de mystica theologia librum, apparatus, interpretatio, notae, commentarii, paraphrasis, in quibus de supremo divinae contemplationis gradu, unione scilicet et ignoratione luculentissime agitur, praemissa est theologiae mysticae apologia adversus ejus obtrectatores…, 1626 ;
  • Jean Daillé, De scriptis quae sub Dionysii Areopagitae et Ignatii Antiocheni nominibus circumferuntur, 1666 ;
  • Léon Montet, Des Livres du Pseudo-Denys l'Aréopagite, Paris, 1848.
  • René Roques, L'Univers dionysien : structure hiérarchique du monde selon le Pseudo-Denys, Paris, Aubier, 1954
  • Marc Vial, Jean Gerson, théoricien de la théologie mystique, Paris, Vrin, Études de philosophie médiévale, 2006. (ISBN 978-2-7116-1842-2)
  • Ysabel de Andia, Henosis : l'union à Dieu chez Denys l'Aréopagite, Leiden-New York-Köln, Brill, coll. Philosophia Antiqua 71, 1996
  • Ysabel de Andia (dir.), Denys l'Aréopagite: tradition et métamorphoses, Paris, Vrin, coll. Histoire de la philosophie 42, 2006 (ISBN 978-2-7116-1903-0)
  • Christian Schäfer, Philosophy of Dionysius the Areopagite : an Introduction to the Structure and the Content of the Treatise "On the Divine Names", Leiden-Boston, Brill, coll. Philosophia Antiqua 99, 2006
  • Eric D. Perl, Theophany : the Neoplatonic Philosophy of Dionysius the Areopagite, Albany (N.Y.), State University of New York Press, coll. SUNY series in ancient Greek philosophy, 2007

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Ysabel De Andia (dir.), Denys l'Aréopagite: tradition et métamorphoses, Paris, Vrin, coll. Histoire de la philosophie 42. (ISBN 978-2-7116-1903-0)
  2. Dictionnaire de Patrologie, par l'abbé Sevestre, édition Migne, tome 2, 1852
  3. Edith Stein, Les voies de la connaissance de Dieu (la théologie symbolique de Denys l'Aréopagite)
  4. Pour des raisons stylistiques.
  5. Pour des raisons religieuses.
  6. Joseph Koch, Pseudo-Dionysius, Mainz, 1900.
  7. a et b Anders Nygren Eros et Agapè La notion chrétienne de l'amour et ses transformations Aubier Ed. Montaigne 1952
  8. « Peter the Iberian and Dionysius the Areopagite: Honigmann’s thesis revisited », Orientalia Christiana Periodica, 59 (1993), pp. 217-227; “Pierre l’Ibère et Denys l’Aréopagite”, dans Elguja KHINTIBIDZE (ed.), Proceedings of the Second International Symposium in Kartvelian Studies, Tbilisi (Tbilisi University Press), 1994, pp. 167-177 (en géo.); v. aussi “L’opposition entre Pierre l’Ibère et Pierre le Foulon (482-491)”, Caucasica. The Journal of Caucasian Studies [Tbilissi], 1 (1998), pp. 60-67
  9. Théologie Mystique
  10. in Edith Stein, ibid, post-face
  11. Edith Stein, les voies de la connaissance de Dieu
  12. Edith Stein,ibid, préface

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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Liens externes[modifier | modifier le code]