Proto-roumain

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Proto-roumain est le nom donné par les linguistes roumains à la langue des Thraces romanisés, ancêtres linguistiques des Aroumains et des Roumains d'aujourd'hui. D'autres linguistes préfèrent « roman oriental », « Thraco-roman » ou « proto-roman oriental » (PRO), plus neutres.

Carte du diasystème roman de l'Est au XXe s., avec les aires linguistiques daco-roumaine, aroumaine, istrienne et méglénite.
Évolution des langues romanes orientales selon la majorité des auteurs actuels, avec les trois étapes de la formation, de la dispersion et de la différenciation.
La ligne Jireček (du nom de l'historien qui l'a déterminée, Konstantin Jireček) montre les zones de romanisation (au nord) et d'hellénisation (au sud) des Thraces, qui confirment qu'une migration à partir du sud ne pouvait se produire, car les Thraces du sud étaient hellénisés et non romanisés.
Vatra străromână (l'aire d'origine du proto-roumain) d'après Mircea Cociu : Spațiul etnic românesc, ed. Militară, Bucarest 1993, ISBN 973-32-0367-X, se référant aux études de Jireček, Petrović, Popp, Pușcariu et Rosetti.
La place et l'évolution du Proto-roumain parmi les langues romanes, et les influences subies.

Spécificités[modifier | modifier le code]

Les propriétés de cette langue ne peuvent qu'être déduites de l'étude de ses langues-filles, les langues romanes orientales, car, en dehors d'une citation dans Théophylacte Simocatta et dans Théophane le Confesseur et de quelques noms propres, on n'en connaît aucun texte. C'était, en tout cas, la langue des populations romanes de l'Empire romain d'Orient entre le VIIe siècle et le IXe siècle, et définie par la plupart des linguistes roumains comme româna comună : le "roumain commun" (terme contesté par certains linguistes comme Al. Niculescu, qui le considèrent anachronique, et préfèrent le terme de romană orientală : "roman oriental"). À partir du IXe siècle (dans Kedrenos), ces populations apparaissent sous le nom de « Valaques ». Leur langue est à l'origine du Daco-Roumain (dit Roumain en Roumanie et Moldave en Moldavie), de l'Aroumain, du Moglenite et de l'Istrien qui forment aujourd'hui le Diasystème roman de l'Est, dont les traits structurels et lexicaux communs permettent de déduire que le proto-roumain avait déjà une structure très différente des autres langues romanes dans sa grammaire, sa morphologie et sa phonologie, et faisait déjà partie, avec l'albanais et le grec, de l' union balkanique linguistique définie par Karl Sanfeld sans son livre Linguistique Balkanique[1]. Le proto-roumain, déjà porteur d'emprunts au grec ancien via le latin vulgaire, s'est ensuite enrichi d'emprunts au slavon ancien. Ces nombreux traits caractéristiques se retrouvent aujourd'hui dans les langues romanes orientales.

Évolution[modifier | modifier le code]

L'endroit où cette langue était parlée est sujet à controverses :

La plupart des historiens le situent au nord de la ligne Jireček, c'est-à-dire dans les régions de Dacie (Banat, Olténie et Transylvanie en Roumanie actuelle), de Mésie (Serbie orientale et Bulgarie du nord) et de Dobrogée (voir Origine du peuple roumain). C'est la thèse « sédentariste » de Theodor Capidan, A.D. Xenopol et Nicolae Iorga, qui pensent que la différenciation des "langues-filles" s'est effectuée sur place, par séparation des Thraco-Romains/Proto-Roumains depuis l'installation des Slaves, sans migrations[2].

Mais il existe aussi deux thèses « migrationnistes » antagonistes. L'historiographie hongroise et germanique, qui conteste l'ancienneté des Roumains en Transylvanie, et l'historiographie soviétique et russe, qui conteste l'ancienneté des roumanophones en République de Moldavie, affirment que le Proto-Roumain n'était parlé initialement qu'au sud du Danube, d'où les ancêtres des Roumains auraient immigré tardivement en Transylvanie et en Moldavie (théorie Rössler). En réaction contre cette thèse, certains historiens roumains, mais aussi la majorité des historiens serbes et bulgares (qui n'admettent pas que des populations romanes aient pu vivre dans leurs pays avant l'arrivée des Slaves), affirment que ce sont au contraire les « Valaques » des Balkans qui ont migré tardivement depuis la Roumanie actuelle vers le sud, et que par conséquent, le Proto-Roumain n'a pu être parlé qu'au nord du Danube...

Quoi qu'il en soit, l'installation des Slaves parmi les Thraces romanisés sépara ceux-ci en groupes évoluant à part, ce qui, à partir du Xe siècle, donna naissance aux langues modernes suivantes et à leurs dialectes[3] :

Les premiers langages à se différencier furent l'aroumain et le roumain, au IXe siècle. Peu après le méglénite ou mégléno-roumain se détacha de l'aroumain. L'istrien ou istro-roumain se sépara au XIe siècle.

Note[modifier | modifier le code]

  1. Karl Sanfeld : Linguistique Balkanique, Klincksieck, Paris, 1930
  2. Les historiens qui défendent la thèse "sédentariste", tels Florin Constantiniu, soulignent que les seules migrations de romanophones historiquement attestées, sont celles liées aux suites de la longue et sanglante guerre opposant l'empereur byzantin Basile II à la Bulgarie entre 975 et 1018. Il s'agit :
    • d'une part, d'un échange de populations qui, selon le chroniqueur byzantin Ioannis Skylitzès, eut lieu entre l'Empire byzantin et le royaume slave de Grande-Moravie en 976 (une partie des Serbes de la Serbie blanche, dont les descendants actuels sont les Sorabes de l'Allemagne orientale, vinrent alors s'installer dans le bassin d'un affluent du Danube, le Margos, qu'ils nommèrent Morava, tandis que les "Valaques" de cette région, ayant résisté à la conquête byzantine de l'empereur Basile II qui avait confisqué leurs terres, partirent s'installer en Moravie septentrionale, où ils formèrent la "Valachie morave" (voir T.J. Winnifruth : Badlands-Borderland, 2003, page 44, Romanized Illyrians & Thracians, ancestors of the modern Vlachs, ISBN 0-7156-3201-9) ;
    • et d'autre part, de la fuite des Valaques de Bulgarie occidentale vers la Thessalie qui est alors appelée, pour un temps, la "Grande Valachie" (Μεγάλη Βλαχία) par les auteurs byzantins (comme en attestent Théophane le Confesseur et Cédrène, in : Nicolae Iorga, Teodor Capidan, Constantin Giurescu : Histoire des Roumains, ed. de l'Académie Roumaine.
  3. Karl Sanfeld : Linguistique balkanique, Klincksieck, Paris 1930 et Alexandre Rosetti : Histoire de la langue roumaine des origines au XVII-e siècle, Editura pentru Literatură, Bucarest 1968

Articles connexes[modifier | modifier le code]