Prononciation du français québécois

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Le français québécois possède plus de phonèmes que le français de France comme il conserve les distinctions phonémiques entre /a/ et /ɑ/, /ɛ/ et /ɛː/, /ø/ et /ə/, et /ɛ̃/ et /œ̃/ alors que les secondes de chaque paire ont disparu à Paris et dans plusieurs d'autres parties de la France.

Consonnes[modifier | modifier le code]

  • Le /t/ et /d/ suivies de /i/ ou /y/ ou /j/ ou /ɥ/ deviennent des consonnes affriquées. « Tirer » se prononce [t͡siʁe], « moitié » se prononce [mwat͡sje], « dîner » se prononce [d͡zine] et « dieu » se prononce [d͡zjø] etc.
  • Une règle complexe de réduction des groupes de consonnes finales commune à toutes les variétés du français d'Amérique opère dans les contextes suivants[1]:
    • (1) voyelle_occlusive_liquide: possible > possib', vinaigre > vinaig', plâtre > plât';
    • (2) voyelle_occlusive_occlusive: accepte > accep', affecte > affec', correct > correc';
    • (3) voyelle_occlusive_nasale: énigme > énig', rythme > ryth';
    • (4) voyelle_fricative_liquide: pauvre > pauv', livre > liv', pantoufle > pantouf'; trèfle > trèf';
    • (5) voyelle_fricative_occlusive: nationaliste > nationalis', reste > res', casque > cas';
    • (6) voyelle_fricative_nasale: nationalisme > nationalis', spasme > spas';
    • (7) voyelle_nasale_nasale: indemne > indem', hymne > hym';
    • (8) voyelle_liquide_occlusive_liquide: arbre > arb', mordre > mord', couvercle > couverc';
    • (9) voyelle_fricative_occlusive_liquide: piastre > pias', ministre > minis', muscle > mus';
    • (10) voyelle_occlusive_fricative_occlusive: texte > tex', mixte > mix';
    • L'application de cette règle est pondérée par l'application d'autres règles comme:
      • a) La règle de réduction et la règle de liaison s'appliquent simultanément à la frontière des mots: d'autres amis > [dou̯tzaˈmi]; pauvres amis > [pou̯vzaˈmi].
      • b) La règle de réduction et la règle d'affrication s'appliquent simultanément à la frontière des mots: un cadre immense > [œ̃kɑd͡ziˈmãːs];
      • c) La consonne tronquée est conservée dans la morphologie sous-jacente: minis' > ministère, pauv' > pauvreté, indem' > imdemnité.
  • Le R est traditionnellement roulé [r] dans l'ouest du Québec et grasseyé [ʀ] dans l'est (quoique de nos jours, le r parisien [ʁ] domine partout).
  • Résolution des hiatus. Outre les cas de liaison communs à toutes les variétés du français, notamment celles dérivées du français populaire de Paris historique, le français québécois connaît des règles de résolution des hiatus particulières qui, s'ils ont déjà existé ailleurs, ne sont pas documenté aussi extensivement[2].
    • Insertion d'une consonne de liaison "étymologique": cinq z'oiseaux « cinq oiseaux », de drôles de z'yeux « de drôles d'yeux ». L'étymologie de ce z' à valeur de pluriel réside dans la surgénéralisation d'une liaison entre un ancien suffixe pluriel -s, phonétiquement [z], et l'initiale vocalique du nom qui suit.
    • Insertion d'une consonne éphelcystique non étymologique: a-g-urissant « ahurissant », ha-gu-ir « haïr », hi-gu-ère « hier », on gu'y va « On y va. », on d'y va « On y va. », ch't'assez content « Je suis assez content. », té't'en forme « Tu es en forme. », donne-moi-z'en « Donne m'en. », ça l'a pas marché « Ça n'a pas marché. ».

Voyelles[modifier | modifier le code]

  • Sont maintenues dans le système phonologique et, de ce fait, dans la phonétique aussi:
    • La distinction entre le a antérieur [a] et le a postérieur [ɑː] ~ [ɑʊ̯]: « patte » et « pâte »;
    • La distinction entre le è bref [ɛ] et le è long [ɛː] ~ [aɪ̯]: « mettre » et « maître »;
    • La distinction entre /ø/ et /ə/: « jeu » [ʒø] et « je » [ʒœ̈]; par contre, le /ə/, de « je » par exemple, est élidé partout où le contexte phonétique le permet: j'parle, j'mange, chu « je suis » (phénomène de la chute du schwa).
  • Les voyelles /i/, /y/ et /u/ subissent la règle de relâchement en syllabe fermée sauf devant les consonnes /ʒ/, /ʁ/, /v/ et /z/. « Six » se prononce [sɪs], « lune » se prononce [lʏn] et « route » se prononce [ʁʊt].
  • Les voyelles nasales /ɑ̃/, /ɛ̃/, /ɔ̃/ et /œ̃/ du français scolaire de référence sont traitées de façon suivante:
    • /ɑ̃/ se réalise en [ã] ou en [æ̃] (populaire) en syllabe ouverte, mais [ãː] ou [ãũ̯] (populaire) en syllabe fermée;
    • /ɛ̃/ et /ɔ̃/ se ferment et se diphtonguent en [ẽĩ̯] et [õũ̯] dans toutes les syllabes;
    • La distinction entre le <in> et le <un> dans « brin » et « brun » est présente: [ẽĩ̯] et [œ̃] dans l'acrolecte, mais [ẽĩ̯] et [œ̃˞] dans le basilecte. La distinction a tendance à disparaître dans le basilecte au profit de [ẽĩ̯] dans le dialecte de Trois-Rivières.
  • Les voyelles longues (marquées /ː/ phonologiquement) sont diphtonguées en syllabe finale fermée, sauf, phonologiquement, quand l'allongement n'est pas intrinsèque mais dû à l'action d'une consonnne allongeante ou quand la voyelle allongée est [a][3] et, sociolinguistiquement, dans les contextes où la variété utilisée est acrolectale[4]: « pâte » /pɑːt/[pɑʊ̯t], « fête » /fɛːt/[faɪ̯t], « autre » /oːtʁ/[ou̯tʁ], « cinq » /sɛ̃ːk/[sãẽ̯k], « gaz » /ɡɑːz/[ɡɑʊ̯z], « neutre » /nøːtʁ/[nøy̯tʁ], « cœur » /kœːʁ/[kaœ̯ʁ] etc.
  • En syllabe ouverte finale, le phonème /a/ se réalise en [ɑ] dans la variété acrotectale ou [ɔ] dans la variété basilectale : « chat » /ʃa/[ʃɑ] ~ [ʃɔ], « là » /la/[lɑ] ~ [lɔ], « sofa » /sofa/[sofɑ] ~ [sofɔ], etc., d'où les alternances morphophonologique [a] : [ɑ] ~ [ɔ] dans chatte : chat, plate : plat, etc.
  • La voyelle /a/ est réalisée comme une postérieure lorsqu'elle se trouve en syllabe fermée suivie de la consonne /ʁ/: « tard » se prononce [tɑːʁ] et la diphtongaison s'applique. La postériorisation est aussi disponible devant la consonne /ʒ/ en français montréalais populaire et la diphtongaison s'applique: « Garage » peut alors se prononcer [ɡarɑʊ̯ʒ], « fromage » [fʁɔmɑʊ̯ʒ], etc. Par contre, « âge » [ɑʊ̯ʒ] et « nage » [nɑʊ̯ʒ] ne résulte pas d'une postériorisation mais a un /ɑː/ sous-jacent dans toutes les variétés du français québécois[5].
  • Le phonème /ɛː/ subit la prénasalisation devant /m/ et /n/ : « même » se prononce [mɛ̃ẽ̯m], « chaîne » se prononce [ʃɛ̃ẽ̯n] etc.
  • Ce qui se présente historiquement comme <oi> dans l'orthographe du français scolaire international retient en québécois les reflets de changements linguistiques qui s'expliquent par l'évolution de l'ancien français vers le français du XVIIe siècle mais qui ne subsistent en Europe que partiellement à un niveau dialectal non standard. On distingue cinq cas, chaque cas ayant une réalisation basilectale (donnée ici en premier) et une réalisation acrolectale[6]:
    • (1) [we] ~ [wa]: moi, toi, boit, boivent, voit, voient, doit, doivent, etc.;
    • (2) [wɛ] ~ [wa]: poil, poilu, toile, boite, boitent, envoie, envoient, moine, moineau, noisette, etc.;
    • (3) [ɛ] : [wa]: [frɛt] froid, froide, [drɛt] droit, droite, [etrɛ] étroit, étroite, [sɛj] qu'il soit, [krɛj] ils croient, [nɛje] se noyer, ce cas étant de distribution lexicale limitée;
    • (4) [wɔ] ~ [wɑ]: pois, poids, trois, bois (nom commun), mois, noix, etc.;
    • (5): (5a) en syllabe finale, (5b) dans les autres contextes;
      • (5a) [waɪ̯] ~ [wei̯] ~ [wɑː]: poivre, framboise, soir, coiffe, poêle, boîte, armoire, noir, ardoise, etc.
      • (5b) [wɛː] ~ [wɑː]: poivré, framboisier, soirée, coiffé, poêlé, boîtier, noirceur, etc.
  • Les voyelles /i/, /y/ et /u/ sont souvent désonorisées devant les consonnes sourdes : « université » [ynivɛʁsi̥te], « découper » [deku̥pe], « super » [sẙpaɛ̯ʁ] etc.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Pupier, Paul & Lynn Drapeau, « La réduction des groupes de consonnes finales en français de Montréal », Cahier de linguistique, no 3, 1973, p. 127-145.[1]
  2. Outre Ostiguy & Tousignant (1993), voir Yves-Charles Morin, « La liaison relève-t-elle d'une tendance à éviter les hiatus? Réflexions sur son évolution historique », Langages, no 158, 2005, pp. 8-23; « De quelques [l] non étymologiques dans le français du Québec », Revue québécoise de linguistique, vol. 11, no 2, 1982, p. 9-47; Hélène Dorat, Le statut des règles morphophonologiques en grammaire générative, Mémoire, Université du Québec à Montréal, 2006.
  3. Marie-Hélène Côté, « La longueur vocalique devant consonne allongeante en contexte final et dérivé en français laurentien », In: Carmen LeBlanc, France Martineau & Yves Frenette (éd.), Vues sur les français d’ici, Québec: Presses de l’Université Laval, 2010, p. 49-75;[2] Dumas (1987), p. 123-130. La règle de diphtongaison est bloquée dans les voyelles allongées par l'action d'une des consonnes allongeantes [v, z, ʒ] (incluant le groupe acrolectal [vʁ]): rénove, innove, neuve, fleuve, veuve, grève, élève, chèvre, trêve, bave, épave; loge, toge, éloge, horloge, Limoges, cage, allège, p'tit dèj; quiz, taise, plaise, topaze, jazz, Caucase. Par contre, quand l'allongement est intrinsèque à la syllabe, la règle de diphtongaison s'applique: vive, cuve, couve, rêve, fève, orfèvre, Lefebvre, poivre, sauve, cadavre, esclave; vise, frise, buse, douze, cinq, seize, creuse, cause, gaz, jase; tige, juge, bouge, neige, sauge, nage, âge; tard, barre. Un cas à part est le suffixe « -age »: dans l'Ouest du Québec, la structure sous-jacente du suffixe est /ɑʒ/ (avec longueur intrinsèque, prononcé âge) et la diphtongaison s'applique; à l'Est de Trois-Rivières, la structure sous-jacente du suffixe est /aʒ/ (avec allongement dû à la consonne /ʒ/, prononcé [aːʒ] comme dans AGE « association générale des étudiants ») et la diphtongaison ne peut s'appliquer.
  4. Les circonstances dans lesquelles un Québécois scolarisé fait usage de la variété acrolectale du français québécois est sujet à controverse. Il est quand même permis de généraliser que même un enseignant québécois de réputation internationale ne fera pas appel à l'acrolecte dans tous les circonstances sociolinguistiquement pertinentes.
  5. Denis Dumas, « Durée vocalique et diphtongaison en français québécois », Cahier de linguistique, vol. 4, 1974, p. 13-55.[3]
  6. Marc Picard, « La diphtongue /wa/ et ses équivalents en français du Canada », Cahier de linguistique, vol. 4, 1974, p. 147-164; Ostiguy & Tousignant (1993), p. 97-106.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Denis Dumas, Les prononciations en français québécois, Sillery, Presses de l'Université du Québec,‎ 1987, 156 p. (ISBN 2-7605-0445-X)
  • Luc Ostiguy et Claude Tousignant, Le français québécois : normes et usages, Montréal, Guérin universitaire,‎ 1993, 247 p. (ISBN 2760133303)
  • Françoise Labelle, « Les aspects phonétiques les plus répandus du français québécois », sur www.uqac.ca, Université du Québec à Chicoutimi,‎ 2004 (consulté le 6 octobre 2008)
  • Morin, Yves-Charles, « La liaison relève-t-elle d'une tendance à éviter les hiatus? Réflexions sur son évolution historique », Langages, no 158, 2005, pp. 8–23
  • Morin, Yves-Charles, « De quelques [l] non étymologiques dans le français du Québec », Revue québécoise de linguistique, vol. 11, no 2, 1982, p. 9-47.
  • Dorat, Héléne, Le statut des règles morphophonologiques en grammaire générative, Mémoire, Université du Québec à Montréal, 2006.
  • Pupier, Paul & Lynn Drapeau, « La réduction des groupes de consonnes finales en français de Montréal », Cahier de linguistique, no 3, 1973, p. 127-145.[4]

Voir aussi[modifier | modifier le code]