Projet de loi Devaquet

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Manifestation contre la loi Devaquet dans le Quartier latin de Paris, le 11 novembre 1986.

Le projet de loi Devaquet est un projet de loi réformant les universités françaises présenté fin 1986 par Alain Devaquet, ministre délégué chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche dans le 2e gouvernement Chirac. Le projet prévoyait notamment de sélectionner les étudiants à l’entrée des universités, et de mettre celles-ci en concurrence. Très contesté en novembre et décembre 1986 lors d’un mouvement étudiant et lycéen qui est notamment marqué par la mort de Malik Oussekine, le projet a été retiré le 8 décembre 1986.

Le projet Devaquet[modifier | modifier le code]

Contexte[modifier | modifier le code]

Aux élections législatives de mars 1986, la droite retrouve le pouvoir après cinq ans de gouvernement de gauche. Le Premier ministre, Jacques Chirac, s’appuie pour gouverner sur un Parlement dominé par le RPR, son parti, et l’UDF. Mais il doit composer avec le président de la République en place, le socialiste François Mitterrand. C’est la première cohabitation.

Le gouvernement est bien décidé à revenir sur un certain nombre de décisions de la gauche et à libéraliser le système. L’enseignement supérieur ne fait pas exception. Le programme électoral de la plate-forme « UDF-RPR Pour gouverner ensemble » prévoyait d’abroger la loi Savary sur l’organisation des universités, et plus spécifiquement de donner davantage d’autonomie aux établissements d’enseignement supérieur.

Pour donner du corps à cet objectif, un groupe de travail nommé Géruf (probablement l’acronyme de Groupe d’étude et de réflexion sur l’université française) fait des propositions sur l’avenir de l’université. Le Géruf est une initiative de l’UNI ; il regroupe diverses personnalités de la droite universitaire : des militants de l’UNI mais aussi des personnalités politiques comme Raymond Barre ou Michèle Alliot-Marie. Dès le printemps 1986, ces travaux aboutissent à une proposition de loi déposée par le député Jean Foyer et contre signée en outre, par Raymond Barre, Pierre Messmer et Jean-Claude Gaudin. Mais la proposition est jugée trop radicale par le gouvernement. Jacques Chirac demande donc à son ministre délégué chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Alain Devaquet, d’élaborer un nouveau projet.

Le projet de loi[modifier | modifier le code]

Alain Devaquet est un universitaire qui se passionne pour la recherche. Il a peu d’intérêt pour l’enseignement et l’organisation de l’Université. Dans un livre publié en 1988, L’Amibe et l’Étudiant : Université et recherche, l’état d’urgence[1], il va jusqu’à affirmer qu’il aurait préféré n’avoir en charge que la recherche et qu’il n’a accepté l’enseignement supérieur que parce qu’on a insisté.

C’est pourtant lui, en liaison avec le ministre de l’Éducation nationale, René Monory, qui est chargé de remplacer la loi Savary par un nouveau texte. Pour ce faire, le Premier ministre, Jacques Chirac, a fixé la ligne à suivre dans son discours de politique général devant l’Assemblée nationale le 9 avril 1986[2] :

« Dans l’enseignement supérieur, le principe d’autonomie doit être définitivement concrétisé tant à l’entrée - au moment de la sélection des étudiants - qu’à la sortie - au moment de la délivrance des diplômes.

L’autonomie doit aller de pair avec un allègement des structures universitaires […] Cette rénovation de l’Université suppose l’engagement sans réticences de tous les enseignants et chercheurs de l’enseignement supérieur ; elle passe par une abrogation rapide de la loi sur l’enseignement supérieur de 1984 [dite loi Savary] »

Le conflit avec les étudiants est déjà en germe dans cette déclaration. En effet, le Premier ministre, prône plus d’autonomie pour les universités y compris dans la « sélection ». Par la suite, la sélection va devenir le principal point d’achoppement avec les syndicats étudiants. En outre, parmi les trois acteurs de l’Université, enseignants-chercheurs, personnels non enseignants ou Ingénieurs, administratifs, techniciens, ouvriers et personnel de service (IATOS), et étudiants, le Premier ministre ne s’adresse qu’a la première catégorie : « les enseignants et chercheurs de l’enseignement supérieur ». Les étudiants sont dès lors tenus à l’écart de la réforme, il ne leur reste donc que la contestation pour influencer le texte ministériel.

Le 11 juillet, le projet de loi d’Alain Devaquet est adopté en Conseil des ministres. Elle est alors transmise au Parlement qui doit l’étudier à l’automne. Cette proposition prévoit logiquement de donner une large autonomie aux universités. D’abord, du point de vue financier : les universités auraient la possibilité de fixer librement leurs frais d’inscription, à l’intérieur d’une fourchette nationale. Deuxièmement, concernant les étudiants, la loi laisserait des possibilités de sélection afin, selon Devaquet, d’adapter les flux d’étudiants aux besoins du marché du travail, aux capacités d’accueil des établissements et aux capacités des postulants. Mais il s’empresse d’ajouter que tous les bacheliers devraient être admis quelque part. Troisièmement, les universités seraient libres de choisir leur méthode pour former leurs étudiants ainsi que les diplômes qu’elles veulent délivrer. Toutefois, le ministre assure qu’il maintiendra une accréditation minimale des diplômes par ses services. En outre, cette loi prévoit de renforcer le pouvoir des enseignants-chercheurs dans les organes dirigeant l’université : un seuil de 40 % minimum de cette catégorie de personnel est fixé.

Ce projet est celui du ministre, qui en accepte « totalement la responsabilité ». Il affirme avoir évité un projet plus libéral, voulu par les « ultras »[3] de la majorité notamment le député Jean Foyer et le conseiller du Premier ministre pour l’éducation et la recherche, le recteur Yves Durand. Il reconnaît toutefois leur avoir fait des concessions, comme sur l’article 31 portant sur la sélection. Mais le ministre pense disposer d’une marge de manœuvre lors de la publication des décrets d’application. Il promet donc aux syndicats étudiants inquiets la libre entrée à l’Université, malgré cet article 31.

Réaction des syndicats étudiants[modifier | modifier le code]

L’analyse des syndicats étudiants[modifier | modifier le code]

Manifestation du 22 novembre 1986.

Les syndicats étudiants réaffirment d’abord leur attachement au cadre national de l’enseignement supérieur. Les frais d’inscription doivent être fixés nationalement et doivent rester modérés. Ils craignent que cette réforme n’entraîne de fortes hausses du coût d’entrée (maximum de la fourchette) dans certaines universités élitistes. En outre, le cadre national leur paraît indispensable, lorsqu’il s’agit des diplômes. Ils demandent donc la stricte application de ce principe afin qu’une qualification délivrée par une petite université de province ait la même valeur que son équivalent frappé du sceau d’une université prestigieuse.

Plus que tout, ils dénoncent la sélection en premier cycle. Pour eux, le gouvernement veut fermer la porte à une certaine catégorie d’étudiants réputée moins intéressante, à cause de leurs résultats scolaires, à cause de leurs lycées d’origine ou en raison de problèmes de comportement passés. Les assurances de Devaquet sur le fait que personne ne sera oublié, ne les rassurent qu’à moitié. Ils craignent que les bacheliers en difficultés d’intégration universitaire soient obligés de choisir entre deux mauvaises solutions : la sortie du système éducatif avec le seul baccalauréat, autrement dit le chômage ou un emploi peu intéressant ou une voie de garage guère plus prometteuse du point de vue professionnel.

De manière générale, ils craignent que cette loi aboutisse à une université à deux vitesses. D’un côté, une poignée d’universités prestigieuses, délivrant des diplômes bien côtés sur le marché du travail et difficiles d’accès. Non seulement pour leur sélection rigoureuse, mais pour leur plus grand éloignement - donc des frais à prévoir - et la tentation des meilleures d’entre elles de prélever des frais d’inscription élevés.

D’un autre côté, la majorité des universités de petite taille, en province, risque de se retrouver avec des étudiants de niveau plus faible, accentuant le clivage par manque de mixité et perte des meilleurs pédagogues (ce qui renforce le premier effet). Conséquence logique de cette dynamique : les diplômes délivrés par ces universités seront un peu plus dévalorisés aux yeux des employeurs.

Ces dernières ne pourraient redorer leur image par des investissements massifs, dont la recherche pose problème dans les régions pauvres. Les universités ainsi mises en concurrence, risquent d’être aussi menacées par des « facs privées » que le système favoriserait.

En dernier lieu, même si cela est peu apparu dans le mouvement, les syndicats étudiants craignent un renforcement du pouvoir des « mandarins », autrement dit des enseignants-chercheurs carriéristes peu intéressés par la problématique étudiante. En effet la loi fixe un seuil de 40 % d’enseignants dans les conseils mais en autorise plus. Les étudiants redoutent donc une revanche des « mandarins » qui avait dû partager leur pouvoir en application de la loi Savary (là où elle s’appliquait déjà).

L’UNEF-ID[modifier | modifier le code]

L’UNEF-ID est en plein bouleversement : la plupart de ses cadres viennent de quitter le PCI à la suite de Jean-Christophe Cambadélis. Ce contexte particulier ne les empêche pas de se préoccuper du projet Devaquet, mais l’ambiance est morose : comment mobiliser les étudiants en plein été, pendant les vacances universitaires puisque la loi a été validée par le Conseil des ministres au mois de juillet ? Aussi le syndicat décide, au moins dans un premier temps, de se lancer dans un travail de lobbying, avec l’objectif d’obtenir de la part des députés des amendements modifiant le texte en profondeur.

Fin août, la tendance majoritaire de l’UNEF-ID se réunit en université d’été à La Plagne. Ils commencent à constater l’inefficacité de leurs efforts. Isabelle Martin, une proche du président Philippe Darriulat, appelle même à la grève générale. Mais la proposition semble alors difficile à mettre en place. La direction du syndicat décide donc de renforcer l’agitation autour du projet. Le Bureau national multiplie les communiqués notamment lorsque, à partir d’octobre, le texte arrive devant le Sénat. En parallèle, il fait monter la pression dans les facultés en faisant circuler un appel/pétition et en lançant une grève d’avertissement. Pour ce faire, l’UNEF-ID base son argumentation sur quatre points expliquant les dangers de la loi Devaquet :

  1. sélection à l’entrée de l’université et entre les cycles,
  2. hausse des droits d’inscription,
  3. fin des diplômes nationaux,
  4. développement des inégalités et concurrence entre les universités.

La grève générale viendra un peu plus tard, largement à l’initiative de l’UNEF-ID, mais il est intéressant de voir d’abord la réaction des autres organisations étudiantes.

Les autres organisations étudiantes[modifier | modifier le code]

L’UNI, la droite universitaire, est naturellement favorable à un projet qu’elle a largement contribué à faire émerger. De son côté le Collectif des étudiants libéraux de France (CELF), proche de l’UDF, est plus réservé mais il ne désire pas faire quelque chose qui puisse gêner le gouvernement. Il se contente donc de contacter les députés et sénateurs UDF afin obtenir des modifications, de toute manière mineures.

L’UNEF-SE, de sensibilité communiste, est naturellement opposée à cette loi. Mais elle est empêtrée dans un problème financier, la faillite de sa coopérative d’achat (la CAEL). D’autre part, elle fait l’analyse que « la société française glisse à droite ». En conséquence, elle désire définir une base minimum sur laquelle s’appuyer dans sa lutte contre la droitisation du pays. Elle consacre donc sa campagne de rentrée à la défense du régime spécifique de sécurité sociale étudiante. De par ce choix, elle entrera dans le mouvement avec un temps de retard ce qui la marginalisera par la suite.

Il existe bien sûr d’autres organisations de gauche et d’extrême-gauche, notamment le groupe Pour un syndicalisme autogestionnaire (PSA), proche de la CFDT. Mais aucune de ces organisations n’a les reins assez solides pour se lancer seule dans une telle bataille. Localement, ils ont pu jouer un rôle important, voire moteur, mais nationalement, ils en sont réduits à suivre le mouvement en essayant de l’influencer.

Le mouvement étudiant et lycéen[modifier | modifier le code]

Le début du mouvement[modifier | modifier le code]

À Dijon, les étudiants commencent à bouger sous l’impulsion de l’UNEF-ID locale. Immédiatement, la présidente d’AGE Sylvie Scherer demande à son syndicat d’étendre le mouvement. Mais la direction nationale préfère rester prudente. Le milieu ne lui semble pas encore prêt pour une grève. Mais peu de temps plus tard, début novembre, l’université de Villetaneuse (Paris XIII) se met en grève, encore une fois sous l’impulsion de l’UNEF-ID. Rapidement, Isabelle Thomas, militante de l’AGE et membre du Bureau national du syndicat, se fait remarquer par la presse. Sa facilité d’expression, son implication précoce dans le mouvement, font d’elle l’une des icônes médiatiques de ce mouvement. L’agitation gagne encore du terrain. L’université de Caen rejoint le mouvement. La direction de l’UNEF-ID estime alors qu’il faut tenter quelque chose.

Le 22 novembre 1986, des étudiants venus de toute la France, souvent liés à l’UNEF-ID mais, pas exclusivement, se retrouvent à la Sorbonne. Philippe Darriulat, le président de l’UNEF-ID, transforme ce qui devait être les états généraux de l’UNEF-ID en états généraux du mouvement. Dans l’enthousiasme général, et sous les yeux d’une presse nombreuse, les étudiants réunis ce jour la à Paris proclament un mot d’ordre de grève générale. Le lendemain, à l’initiative de la FEN une manifestation est prévue « pour l’avenir de la jeunesse et contre la politique scolaire et universitaire du gouvernement ». C’est tout naturellement que les états généraux s’y joignent. La manifestation est un succès. Elle réunit au moins 200 000 personnes dont beaucoup d’étudiants. Elle marque le début du mouvement de 1986.

Un mouvement de masse[modifier | modifier le code]

Manifestation du 27 novembre 1986.

Après ce premier succès, les militants retournent dans leurs universités, inquiets, mais décidés à se mobiliser. Rapidement, le mouvement s’étend. En effet, le travail de sensibilisation entamé depuis la rentrée par les syndicats étudiants, et la bonne couverture médiatique des événements du week-end du 22 et 23 novembre 1986, ont contribué à préparer le terrain. Dès lors, les manifestations à Paris et en province succèdent aux manifestations. La grève s’étend de proche en proche. D’abord issue de facultés sociologiquement plus promptes à se mobiliser, parce qu'à forte tradition syndicale ou parce qu'à forte représentation d’étudiants d’origines modestes donc, se sentant plus menacés par la mise en concurrence des universités et la sélection. Elle s’étend à d’autres facultés traditionnellement plus calmes, comme les UFR de droit. Mais, fait marquant du mouvement, il quitte le cadre strictement universitaire pour s’étendre aux lycées.

Les lycéens sont en effet directement concernés, puisque la sélection doit commencer dès l’entrée à l’Université. En l’absence d’organisations propres suffisamment fortes, ce sont les syndicats ou les étudiants qui partent les sensibiliser. Une autre association joue un rôle important dans cette mobilisation : SOS Racisme. Loin de se limiter à l’anti-racisme, l’association dénonce toutes les discriminations. Pour elle, la loi Devaquet va isoler un peu plus les jeunes issus de milieux sociaux défavorisés, que ce soit en raison de leur pauvreté, de leur implantation dans une banlieue réputée difficile ou de leur origine étrangère, ou les trois en même temps. SOS Racisme se lance donc dans la bataille et, à chaque cortège, les petites mains jaunes de l’association fleurissent. Et ce, notamment après la mort de Malik Oussekine. Les contacts pris à ce moment-là entre des lycéens et des étudiants présents à la fois à l’UNEF-ID et à SOS Racisme, vont permettre l’année suivante de créer un vrai syndicat lycéen : la Fédération indépendante et démocratique lycéenne (FIDL).

Le jeudi 27 novembre est une nouvelle journée de mobilisation : le président de l’UNEF-ID, Philippe Darriulat, annonce 500 000 manifestants à Paris et un million[4] dans toute la France. En province, on compte jusqu’à 400 000 manifestants (chiffres du Monde). Le gouvernement ne peut plus ignorer la réalité de la mobilisation. Le lendemain, Jacques Chirac décide de renvoyer le texte en cours de discussions à l’Assemblée nationale, et déjà voté par le Sénat, devant la commission des Affaires culturelles. Loin de calmer le mouvement, celui-ci se renforce.

Le 4 décembre, ce sont 150 000 personnes selon la police, un million selon les organisateurs[5], qui manifestent à Paris, de la Bastille aux Invalides. La manifestation, se passe dans le calme et la bonne humeur. Mais elle dégénère après que les étudiants réunis sur l’esplanade des Invalides ont appris l’échec de la rencontre entre la coordination et les ministres. Des étudiants provocateurs s’en prennent aux forces de l’ordre qui réagissent immédiatement. Les CRS répliquent violemment par l’effusion de gaz lacrymogène et des tirs tendus. Le gros des manifestants se disperse, empêchant les prises de parole et les concerts prévus (Renaud, Bernard Lavilliers, etc.). Ceux qui ne partent pas, ou qui n’en n’ont pas le temps, font face à la police qui multiplie les charges. Bilan : plusieurs dizaines de blessés de part et d’autre, dont deux manifestants grièvement atteints. Le 5 décembre, ébranlé par la grande manifestation de la veille, le ministre de l’Éducation nationale René Monory intervient à la télévision. Il annonce qu’il prend le dossier en main et déclare vouloir retirer plusieurs articles contestés.

Organisation de ce mouvement[modifier | modifier le code]

Rapidement, le mouvement dépasse le strict cadre de l’UNEF-ID. D’autres syndicats et des étudiants non syndiqués viennent gonfler les rangs de protestataires. Il faut donc gérer les grèves, tant localement que nationalement. Localement, chaque assemblée générale, s’organise à sa manière. Nationalement, une coordination est mise en place. Elle regroupe des représentants des universités et lycées grévistes. Mais, elle est aussi le lieu où s’affrontent les différents courants du mouvement. Parmi ceux-ci, on retrouve l’UNEF-ID, mais en ordre dispersé, chaque tendance, la majorité et les différentes minorités, tentant d’influencer de débat avec l’appui d’alliés externe au syndicat étudiant. On retrouve aussi les autres syndicats impliqués : UNEF-SE, PSA mais aussi des organisations politiques de jeunesse telle que les JCR, LO et des associations comme SOS Racisme. La coordination parvient tout de même à s’organiser et se dote de structures visant à construire et faire connaître le mouvement. Parmi les responsables, un porte-parole, David Assouline, émerge. Il devient l’une des figures de ce mouvement, avec Isabelle Thomas qui a échoué à se faire élire porte-parole (elle appartient à une minorité de l’UNEF-ID, la Sensibilité Villetaneuse).

Rapidement, le gouvernement, ignorant l’importance de la mobilisation (ou feignant de la faire), dénonce un mouvement politique. Pour lui, la gauche battue aux législatives cherche à obtenir sa revanche. Les organisations motrices de la grève et de son extension sont vues à travers le prisme déformant de leur proximité avec certains partis politiques. Alain Devaquet écrit dans son livre L’Amibe et l’Étudiant, page 257[1], que les représentants étudiants qu’il a rencontrés étaient des « adversaires politiques irréductibles ». Le rôle de la LCR est particulièrement mis en avant. Cela tient d’abord à la personnalité de David Assouline, militant trotskiste, mais aussi au fait qu’à l’UNEF-ID de Dijon et de Caen, deux des universités initiatrices du mouvement, on trouve des cadres proches de la LCR. Plus largement la droite s’en prend à l’UNEF-ID dans son ensemble, réputée proche du Parti socialiste. Mais aussi à SOS Racisme, association importante notamment chez les lycéens, et à l’UNEF-ID de Villetaneuse. Là encore, elle dénonce l’influence du Parti socialiste. Dans Le Figaro Magazine, Louis Pauwels va jusqu’à écrire que les jeunes mobilisés, et donc manipulés, souffrent de « sida mental ».

Face à ces accusations, les étudiants grévistes se proclament apolitiques. Ils mettent en avant la coordination, union trop large pour être accusée d’être sous influence, et demandent aux syndicats de ne pas s’afficher de manière trop voyante. À l’UNEF-ID, le président Philippe Darriulat fait le dos rond. Il accepte de mettre le drapeau de son organisation de côté, tout en gardant sa liberté de parole, et celle de ses militants, dans les médias. Le syndicat se fait donc plus discret dans les manifestations mais continue son travail sur le terrain et dans la presse.

Un mouvement marqué par des violences et la mort de Malik Oussekine[modifier | modifier le code]

Manifestation du 7 décembre 1986.

Dans la nuit du 5 au 6 décembre, une nouvelle manifestation tourne mal. Après la dispersion, les voltigeurs motocyclistes font des rondes pour rechercher des « casseurs ». Deux d’entre eux tombent sur un étudiant de l’École supérieure des professions immobilières (ESPI), Malik Oussekine, de passage dans le quartier et, semble-t-il, étranger au mouvement. Malgré tout, les policiers le prennent en chasse. Il est violemment passé à tabac dans un hall d’immeuble. Il est transporté inconscient à l’hôpital où il décède autant suite à ses blessures, qu’à cause d’une déficience rénale inconnue des médecins qui s’occupaient de lui. Le 6, Alain Devaquet, désavoué par son ministre de tutelle et choqué par la violence policière, démissionne. Le même jour, une manifestation silencieuse est organisée en mémoire de Malik Oussekine. Elle regroupe 400 000 personnes à Paris, un million dans toute la France. La force de cette mobilisation s’explique bien entendu par le choc créé par la mort d’un étudiant. Il exprime aussi un « ras le bol » d’une violence policière qui a caractérisé le mouvement : le ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, et son secrétaire d’État Robert Pandraud, ont en effet donné des consignes de fermeté aux forces de l’ordre. Les affrontements en marge des manifestations (notamment après la dispersion officielle), fait de délinquants, ne sont pas séparés par eux de la manifestation elle-même. Robert Pandraud déclare par ailleurs le lendemain de la mort de Malik Oussekine : « Si j’avais un fils sous dialyse, je l’empêcherais d’aller faire le con dans les manifestations ».

Une partie de la violence est aussi le fait de l’extrême droite. Le 26 novembre, le Groupe union défense (GUD) envoie des militants attaquer une assemblée générale de grévistes à Jussieu. La trentaine de militants d’extrême droite se retire rapidement, mais marque les esprits. Le 27, nouvelle attaque d’agitateurs nationalistes d’Assas, cette fois-ci lors du passage d’une manifestation. L’opération est plus sérieuse car les militants sont armés de barres de fer et protégés par des casques de moto. Après quelques affrontements en marge de la manifestation, la bagarre se déplace. Elle oppose le GUD à plusieurs étudiants liés à l’ultra gauche et décidés à en découdre. Les deux camps se chargent à tour de rôle, se lancent des cocktails Molotov, cassent des voitures, dans une bagarre de rue d’une grande violence. La police, déjà prise à partie dans l’affaire précédente, tarde pour le coup à intervenir. Il faut plus d’une heure avant qu’elle ne se décide à séparer les adversaires. Ces affrontements marquent le paroxysme de la violence de ces deux mouvances extrêmes, violence qui décline rapidement par la suite.

Le retrait du projet Devaquet et la fin du mouvement[modifier | modifier le code]

Suite aux manifestations du début du mois de décembre, suite à la mort de Malik Oussekine, suite aussi aux tentatives d’unir le mouvement étudiant et lycéen au mouvement social (voire notamment du côté des cheminots), le Premier ministre, Jacques Chirac, annonce le 8 décembre le retrait du projet de loi, et accepte la démission d’Alain Devaquet. De son côté, René Monory annonce l’abandon des réformes sur les lycées.

Conséquences[modifier | modifier le code]

Le mouvement et la politique française[modifier | modifier le code]

Du point de vue politique, ce mouvement a été l’occasion pour le président le la République, François Mitterrand, de reprendre la main. Le 3 décembre, en pleine mobilisation, et alors que le gouvernement se veut ferme, le président conseille à son Premier ministre de retirer le projet Devaquet. Le 9, le lendemain dudit retrait, François Mitterrand invité par Europe 1 se déclare « sur la même longueur d’onde qu’eux [les étudiants grévistes] » et il ajoute être agréablement étonné par leur « maturité ». Il va même jusqu’à recevoir une délégation de grévistes, le 1er janvier. Plus généralement, ce mouvement est l’occasion d’un divorce entre une partie de la jeunesse et la droite. Il a donc, en partie, contribué à la réélection de François Mitterrand à la présidentielle de 1988.

Portée du mouvement[modifier | modifier le code]

À la suite du mouvement, les syndicats étudiants et les indépendants qui ont fait l’expérience de la victoire dans l’unité vont décider d’organiser des États généraux. Ces derniers doivent permettre de maintenir l’unité du mouvement étudiant et d’avancer ensemble des propositions concrètes pour réformer l’enseignement supérieur en France. Les États généraux de l’enseignement supérieur se tiendront finalement en mars 1987 à Saint-Denis.

Ce mouvement est l’une des plus grandes réussites du mouvement étudiant en France, après celui de mai 1968, tant par son ampleur que par sa victoire finale. Par la suite, il va marquer plusieurs générations de militants étudiants qui y trouvent des raisons de tenter une mobilisation. Il va aussi profondément marquer les esprits du côté des gouvernements successifs qui y voient la force de la jeunesse française lorsqu’elle se mobilise. En outre le pouvoir, comme les syndicats, vont garder le souvenir de la mort de Malik Oussekine. Son souvenir est encore régulièrement ravivé par les syndicats étudiants. De son côté, la police va désormais faire preuve de plus de retenue dans la répression des débordements, souvent constatés en marge des manifestations, notamment lorsqu’elles sont étudiantes et lycéennes. Ce mouvement marque aussi l’implication de ces derniers dans les mouvements de jeunesse.

L’enthousiasme n’est pas partagé par tous : Louis Pauwels, originaire pour sa part d’une famille modeste, affirme qu’à ne pas sélectionner sur résultats à l’entrée de l’université on ne fait que transférer cette sélection sur les relations familiales à la sortie de celle-ci, opération où ne trouvent leur compte ni le bien du pays, ni la justice sociale ; il va jusqu’à affirmer que les manifestants ont simplement « tiré les marrons du feu » pour les enfants de la bourgeoisie.

Quelques personnalités liées au mouvement[modifier | modifier le code]

  • David Assouline, militant étudiant, porte parole de la coordination étudiante contre le projet Devaquet.
  • Jacques Chirac, Premier ministre et, initiateur du projet Devaquet.
  • Philippe Darriulat, président de l’UNEF-ID. Il navigue habilement du début à la fin du conflit pour faire de son syndicat une force incontournable de la mobilisation.
  • Alain Devaquet, chercheur, ministre délégué chargé de la recherche et de l’enseignement supérieur et auteur du projet de loi.
  • Yves Durand, recteur et conseiller du Premier ministre pour l’éducation et la recherche. Il est partisan de plus d’autonomie pour les université, notamment en matière de sélection.
  • Jean Foyer, député RPR, partisan d’une réforme plus libérale de l’enseignement supérieur.
  • François Mitterrand : Président de la République. Il s’oppose publiquement à son Premier ministre sur la loi Devaquet.
  • René Monory, ministre de l’Éducation nationale (ministère de tutelle d’Alain Devaquet qui n’était que ministre délégué). Il sait garder une certaine distance par rapport au projet Devaquet afin de ne pas être trop impliqué dans son échec.
  • Malik Oussekine, étudiant mort des suites d’un passage à tabac par la police.
  • Isabelle Thomas, militante étudiante de l’UNEF-ID de Villetaneuse. Les médias et son implication dès le début de la grève, font d’elle l’une des figures du conflit.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Alain Devaquet, L’Amibe et l’Étudiant : Université et recherche, l’état d’urgence, Paris, Odile Jacob,‎ 1988 (ISBN 2-7381-0033-3).
  2. Déclaration de politique générale de M. Jacques Chirac, Premier ministre, sur le programme du gouvernement, à l’Assemblée nationale le 9 avril 1986, sur vie-publique.fr.
  3. Claude Weill, « Alain Devaquet accuse », Le Nouvel Observateur, no 1166,‎ 13–19 mars 1987, p. 38–41 (lire en ligne).
  4. Cécile Chambraud, « L’UNEF-ID et le mouvement étudiant », Politix, vol. 1, no 1,‎ hiver 1988, p. 44-54 (DOI 10.3406/polix.1988.1325).
  5. « Manif étudiants / factuel », journal de 20 heures d’Antenne 2, présenté par Claude Sérillon, 4 décembre 1986, dans les archives télévisées de l’INA.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Daniel Gluckstein, « Qui dirige ? Personne, on s’en charge nous-mêmes » : 1986, de la grève générale étudiante et lycéenne à la crise politique, Paris, Selio,‎ 1987, 254 p.