Projet Jennifer

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Le projet Azorian, plus connu du public sous le nom de projet Jennifer, était le nom de code d'un projet de la Central Intelligence Agency visant à récupérer l'épave d'un sous-marin de la marine soviétique, le K-129, qui avait coulé dans l'Océan Pacifique en 1968[1].

Le Glomar Explorer, un navire conçu spécialement pour cette opération et opéré par les entreprises du milliardaire Howard Hughes, devait hisser l'épave depuis les fonds marins pour en récupérer, au profit des États-Unis d'Amérique, des données et des technologies soviétiques.

Le projet Azorian fut l'une des opérations les plus complexes et secrètes menées durant la Guerre froide.

La cible[modifier | modifier le code]

Un sous-marin classe Golf II en surface.

Le 1er mars 1968, le sous-marin soviétique K-129 (numéro de coque 722), un sous-marin lanceur d'engins à propulsion classique de classe Golf II armé de trois missiles balistiques à tête nucléaire R-13 (SS-N-4 Sark), quitta le port de Petropavlovsk sur la péninsule du Kamtchatka pour une patrouille de dissuasion nucléaire dans l'océan Pacifique. Au cours du mois de mars, il sombra avec tout son équipage[1]. La cause du naufrage, selon un document de la CIA sur le projet Azorian, est restée inconnue. La marine soviétique effectuera une recherche massive de son sous-marin pendant deux mois, sans résultat[2].

D'une manière qui reste aujourd'hui classifiée, le gouvernement américain apprit la perte du K-129 et parvint à le localiser à 2500 km au nord-ouest d'Hawaï. Le sous-marin USS Barb (SSN-596) repéra plusieurs sous-marins soviétiques qui recherchaient un des leurs. Le Barb et d'autres navires américains surveillèrent l'opération. Il semblait que les Soviétiques ignoraient la localisation générale de leur sous-marin. Le bureau « opérations navales » du département de la Marine des États-Unis, commandé par le capitaine James F. Bradley Jr., qui gérait en fait le renseignement sous-marin, éplucha les archives des écoutes de transmissions électroniques et trouva qu'un sous-marin classe Golf II avait appareillé le 24 février 1968 mais qu'arrivé à mi-parcours, il n'avait plus émis de messages. Les enregistrements du réseau américain d'hydrophones SOSUS permirent de localiser approximativement les lieux du naufrage. L'USS Halibut (SSN-587) fut ensuite mis à contribution. Le Halibut avait été spécialement modifié pour trouver clandestinement des objets à grande profondeur, et avait jusque-là mené deux campagnes infructueuses à la recherche de missiles d'essais soviétiques. Lors d'une mission qui dura du 15 juillet au 9 septembre 1968, le Halibut parvint à localiser l'épave du K-129 et à en prendre 22 000 photos[3]

Toujours est-il qu'à partir des derniers mois de l'année 1968, des experts techniques de la CIA et du Département de la Défense des États-Unis commencèrent à étudier la faisabilité de récupérer des parties du K-129[2].

Le projet de récupération[modifier | modifier le code]

Le Hugues Glomar Explorer.

Le 1er juin 1969, la CIA constitua un groupe de travail appelé Special Projects Staff à l'intérieur de sa direction des sciences et technologies, pour travailler sur la récupération du sous-marin, projet qui reçut le nom de code AZORIAN. John Parangosky, qui avait travaillé sur les programmes des avions de reconnaissance U-2 et A-12, fut nommé à sa tête.

Le groupe de travail envisagea trois grands types de solutions techniques pour remonter de grandes parties du sous-marin :

  • la « force brute », consistant à tracter l'épave depuis la surface
  • envoyer en plongée un matériau flottant lesté qui, une fois au fond, serait attaché au sous-marin et larguerait son lest, faisant remonter le sous-marin
  • un système de remontée qui générerait en profondeur des gaz via une réaction chimique[4]

Les détails de ces solutions sont toujours classifiés, mais fin juillet 1970, la solution de la « force brute » fut retenue. L'épave serait tirée depuis un gros navire de surface. La CIA commença à inventer une couverture pour l'opération, inventant une histoire de forage minier à grande profondeur qui servirait à dissimuler le projet et particulièrement les opérations en mer[5]. Il semble qu'à ce moment, l'objectif du projet était de remonter la moitié avant du K-129 (qui s'était coupé en deux lors de l'implosion), partie qui allait jusqu'au kiosque et devait notamment contenir l'équipement cryptologique et les missiles nucléaires SS-N-4 Sark.[réf. nécessaire] La masse de l'objet visé était estimée à 1750 tonnes et reposait à plus de 5000 mètres de profondeur[5].

Position de l'épave (croix rouge).

Les risques techniques étaient très élevés, et à ce moment la probabilité de succès de l'opération était estimée à 10 %[6]. Le 4 août 1971 eu lieu une réunion cruciale pour la continuation du projet. En raison des risques techniques du projet, de l'augmentation de ses coûts (ils avaient augmenté de 50 % en un an) et de la difficulté à trouver le budget, le secrétaire à la Défense adjoint David Packard était d'avis d'arrêter le projet Azorian. Après avoir discuté de ces éléments et de renseignements qu'on espérait obtenir de l'opération, Packard accepta de faire continuer le projet mais ordonna qu'on attende son approbation avant de faire construire le navire de surface. À plusieurs reprises par la suite, la fin du projet fut envisagée en raisons de ses risques et de ses coûts[7].

Homme d'affaires prolifique, Howard Hughes a été secrètement contacté par le gouvernement américain pour construire un énorme bateau qui serait utilisé pour extraire le sous-marin soviétique depuis le fond océanique. Ainsi, le 4 novembre 1972, le navire de 63 000 tonnes fut lancé : le Glomar Explorer (ou HGE pour Hughes Glomar Explorer).

Le Glomar Explorer était doté d'une grande pince mécanique conçue pour atteindre le fond océanique et tirer vers le haut le sous-marin submergé à 5 000 mètres. Le bateau était accompagné d'une grande barge submersible également construite spécifiquement pour cette mission. Nommée la Hughes Mining Barge (en) ou HMB-1, elle devait retenir l'épave récupérée. La mission serait ainsi entièrement menée sous la surface donc hors de vue d'autres bateaux, avions, ou satellites espions.[réf. nécessaire]

À l'automne 1971, des progrès avaient été faits dans le développement de certains systèmes du navire, dont les systèmes devant remonter la lourde charge et les systèmes de compensation de la houle. Sun Shipbuilding & Drydock Company (en) de Chester (Pennsylvanie) commença à construire le Glomar Explorer. La Hughes Mining Barge fut lancée à San Diego en janvier 1972. En avril 1972, le projet prévoyait que le navire serait opérationnel en avril 1973. Tous les autres équipements importants étaient commandés et le planning était respecté[8].

La récupération[modifier | modifier le code]

Le Glomar Explorer et le HMB-1 arrivèrent le 4 juillet 1974 à l'emplacement du naufrage et menèrent les opérations de récupération pendant plus d'un mois.

Pendant l'étape finale de l'opération, le 8 août 1974, une partie de la pince cassa, entraînant la rupture en deux de l'épave (cet incident donna des sueurs froides aux militaires car le sous-marin contenait des ogives nucléaires), et la plus grande partie de l'épave retomba au fond de l'océan. Seul un morceau de la partie avant du sous-marin soviétique aurait été récupéré. La section récupérée ne contenait pas les missiles et les livres de codes qui auraient été d'une valeur inestimable pour la Central Intelligence Agency. Cependant, selon quelques sources, la section repêchée incluait deux torpilles nucléaires, de l'équipement de cryptographie et divers documents de renseignement militaire[réf. nécessaire]. Les corps de six membres d'équipage ont également été récupérés : ils furent inhumés en mer au cours d'une cérémonie cherchant à être respectueuse.

L'auteur du livre Projet Jennifer Clyde W. Burleson, pense que le sous-marin entier a été récupéré mais que la CIA garde cela secret.

La révélation du projet au public[modifier | modifier le code]

En juin 1974, le quartier général de la Summa Corporation à Los Angeles fut cambriolé. Parmi les documents volés se trouvait un mémorandum d'un important directeur de la firme Hughes décrivant à Howard Hughes la demande d'aide de la CIA et demandant l'approbation d'Howard Hughes pour y répondre. Plusieurs personnes enquêtant sur le cambriolage furent informées du contenu du document pour qu'ils le gardent secret s'il venait à être récupéré. Bien que la source exacte de la première fuite d'informations sur le projet Azorian soit restée inconnue, des journalistes entendirent parler de cette histoire. Le premier article sur le projet fut publié dans le Los Angeles Times le 8 février 1975. Le directeur de la CIA William Colby demanda aux autres médias de ne pas diffuser l'histoire, mais l'histoire se répandit dans les milieux du journalisme et le 18 mars, Jack Anderson décrivit l'histoire à la radio et à la télévision nationales[2].

Le lendemain, le président Gerald Ford tint une réunion à la Maison-Blanche. Le secrétaire de la Défense James Schlesinger estimait que refuser de commenter ces fuites équivaudrait à confirmer leur exactitude, et conseilla de reconnaître les faits. Mais William Colby, rappelant que la reconnaissance de l'existence des U-2 avait exacerbé la crise de l'incident de l'U-2 en 1960, conseilla de ne pas contraindre Moscou à répondre[9]. Les Américains se limiteront à assurer à l'ambassadeur Anatoli Dobrynine que les corps remontés avaient été inhumés avec les honneurs militaires, et à promettre qu'ils ne toucheraient plus à l'épave[10].

Ces révélations, et les accusations que le sous-marin ne valait pas le coût d'une telle opération, décidèrent la Maison-Blanche à refuser une nouvelle tentative de le repêcher[11]. À la suite des premières révélations, la journaliste Harriet Ann Phillippi fit une demande de Freedom of Information Act à la CIA, demandant que lui soient communiqué les documents sur les tentatives de la CIA de décourager les médias de dévoiler le projet. La CIA répondit qu'elle ne pouvait « ni confirmer ni démentir » ses liens avec le Glomar Explorer. La justice donna raison à la CIA en 1976. Depuis le jugement de l'affaire Phillippi v CIA, le terme « glomarizer » ou « réponse glomar » est utilisé pour décrire les cas où des agences américaines refusent de confirmer ou démentir l'existence de documents[1].

En octobre 1992, le directeur de la CIA Robert Gates effectua la première visite d'un directeur de la CIA en Russie. À cette occasion, il donna à Boris Eltsine une vidéo de la cérémonie d'inhumation des corps des membres d'équipage[12].

Déclassification[modifier | modifier le code]

La CIA n'a déclassifé des informations substantielles sur le projet Azorian qu'en février 2010. Suite à une demande de Freedom of Information Act passé par la National Security Archive le 12 décembre 2007, la CIA a publié une version partiellement censurée d'un article de 50 pages sur le projet intitulé « Project Azorian: The Story of the Hughes Glomar Explorer » et écrit par un participant à l'opération dont l'identité demeure classifiée. D'après des éléments de son contenu, le document a été écrit entre février 1975 et l'automne 1978, mais il n'a été publié qu'en 1985 dans le journal interne de la communauté du renseignement. À l'époque il était classifié SECRET - NOFORN (Not Releasable to Foreign Nationals - non diffusable aux étrangers). Cependant, l'essentiel des informations sur le naufrage du K-129, sa localisation par les États-Unis, le coût du projet Azorian, et ce qu'il a réussi à remonter à la surface demeure classifié[1].

En octobre 2011, la CIA déclassifie une histoire de son ancien directeur William Colby. Celle-ci comprend un passage sur le projet Azorian qui est le premier document officiel déclassifié à dire que le sous-marin s'est brisé au cours de la remontée[13].

La théorie du complot[modifier | modifier le code]

Kenneth Sewell et Clint Richmond, dans leur ouvrage intitulé Red Star Rogue, paru en France en 2006 sous le titre K-129, Une bombe atomique sur Pearl Harbor, offrent des informations additionnelles, même si elles restent des spéculations. Ils commentent de nombreux actes formellement interdits selon les protocoles militaires soviétiques commis durant le dernier voyage du sous-marin K-129. Ce sous-marin soviétique aurait été détourné par une force spéciale de onze hommes dirigée par des extrémistes du KGB pour imiter un sous-marin d'attaque chinois. Leur but aurait été de lancer un missile nucléaire sur Hawaii dans le but de provoquer une confrontation entre la République populaire de Chine et les États-Unis.

L'hypothèse du livre est que les dispositifs de protection de la mise à feu du missile ont été mal contournés et qu'il aurait explosé lors d'une tentative de lancement. Toujours d'après le livre, le projet Jennifer aurait facilité la prévention d'un changement extrémiste du KGB et le rapprochement de Richard Nixon avec la Chine de Mao Zedong dans le début des années 1970.

Cette hypothèse a également été relayée dans l'émission radio Rendez-vous avec X du 22 mai 2010.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c et d (en) Matthew Aid, Project Azorian: The CIA's Declassified History of the Glomar Explorer
  2. a, b et c (en) « Project Azorian: The Story of the Hughes Glomar Explorer », p.4
  3. Sherry Sontag et Christopher Drew, Guerre froide sous les mers, p.114-121
  4. (en) « Project Azorian: The Story of the Hughes Glomar Explorer », p.5-6
  5. a et b (en) « Project Azorian: The Story of the Hughes Glomar Explorer », p.9
  6. (en) « Project Azorian: The Story of the Hughes Glomar Explorer », p.11
  7. (en) « Project Azorian: The Story of the Hughes Glomar Explorer », p.13
  8. (en) « Project Azorian: The Story of the Hughes Glomar Explorer », p.15
  9. (en) Memorandum of Conversation, (censuré) Meeting, 19 mars 1975, 11:20 a.m., SECRET, déclassifié le 17 septembre 2009
  10. (en) Anatoly Dobrynin, In Confidence : Moscow's Ambassador to America's Six Cold War Presidents, New York, Random House,‎ 1995, p. 252-253
  11. (en) Harold P. Ford, William E. Colby as Director of Central Intelligence, CIA History Staff, 1993 p. 187 [lire en ligne]
  12. (en) Robert M. Gates, From the Shadows : The Ultimate Insider's Story of Five Presidents and How They Won the Cold War, New York, Simon & Schuster,‎ 1996, p. 553-554
  13. (en) Harold P. Ford, William E. Colby as Director of Central Intelligence, p. 185

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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Émission de radio[modifier | modifier le code]

Émission de télévision[modifier | modifier le code]

  • Arte, K-129 ne répond plus, diffusé le 9 juin 2010