Première Guerre mondiale

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Première Guerre mondiale

Informations générales
Date du 4 août 1914
au 11 novembre 1918
Lieu Europe, Afrique et le Moyen-Orient (brièvement aussi en Chine et dans l’océan Pacifique)
Issue Victoire de l’Entente;
Traité de Versailles
Belligérants
Triple-Entente :
France
Royaume-Uni
Russie impériale (jusqu’en 1917)
Italie (1915)
États Unis (1917)
Belgique
et autres
Triple-Alliance :
Empire allemand
Empire d'Autriche-Hongrie
Empire ottoman
Bulgarie (1915)
Commandants
Georges Clemenceau
David Lloyd George
Nicolas II
Vittorio Emanuele Orlando
Woodrow Wilson

Albert Ier de Belgique

Guillaume II
François-Joseph Ier
Mehmed V
Ferdinand Ier
Batailles et sièges
Front de l’Ouest

FrontièresLiègeAnversYserGrande RetraiteMarne (1914)Course à la merNeuve ChapelleYpres (1915)Artois (05-1915)Artois (09-1915)LoosHartmannswillerkopfVerdunHulluchSommeCôte 70Arras (1917)VimyChemin des DamesMessinesPasschendaeleCambrai (1917)Cambrai (1918)MichaelLysAisne (1918)Bois BelleauMarne (1918)Château-ThierryHamelCent-Jours


Front de l’Est
StalluponenGumbinnenTannenbergLembergKrasnikLacs de Mazurie (I)PrzemyślVistuleŁódźBolimovLacs de Mazurie (II)Gorlice-TarnówVarsovieLac NarochOffensive BrusilovOffensive Kerensky


Afrique et Méditerranée
LaiSandfonteinTangaDardanellesNaulilaJassinGibeonBukobaSalaitaNegomano

La Wikiversité possède des cours sur « Première guerre mondiale ».

La Première Guerre mondiale fut un conflit mondial qui se tint principalement en Europe de 1914 à 1918. On la nomme « guerre mondiale », car c’est le premier conflit armé qui impliqua autant de pays à travers le monde. Cependant, avant le début de la Seconde Guerre mondiale, on l’appelait « la Grande Guerre », « la Guerre des Guerres » ou encore la « Der des Ders ». Sa dimension véritablement mondiale est très relative. Au plan humain, elle concerne effectivement beaucoup de peuples notamment à travers la présence de nombreux ressortissants des régions dominées par les grandes puissances coloniales. Au plan géographique, elle reste circonscrite à l’Europe, à une petite partie de l’Asie et de l’Afrique, et à l’Atlantique Nord.

Sommaire

Les origines de la Première Guerre mondiale

Les origines de la première guerre mondiale sont complexes : la montée des impérialismes, les rivalités économiques et coloniales entre puissances européennes, le jeu des alliances semblent rendre la guerre inéluctable. L’assassinat de l’héritier du trône d’Autriche, l’archiduc François-Ferdinand, déclenchera ce que l’historien Jean-Baptiste Duroselle appelle un « Mécanisme » qui entraînera presque malgré eux les protagonistes vers la grande catastrophe[1].

Impérialisme et nationalisme

La question allemande

Icône de détail Article détaillé : Politique étrangère de l'Allemagne.

Depuis 1871, l’Allemagne unifiée a rattrapé, en quelques décennies, son retard économique sur le reste de l’Europe occidentale. Son sens du travail et son orgueil national, d’autant plus fort qu’il est récent, poussent l’Allemagne à contrer la concurrence économique des autres nations en se dotant d’une industrie très concentrée[2]. L’Allemagne regarde donc outre-mer et vers l’Afrique où elle espère trouver des matières premières à bon marché ou même fonder des comptoirs pour écouler ses produits manufacturés[3]. Mais la France et l’Angleterre se sont depuis longtemps partagées l’Afrique et l’Asie. L’Allemagne, sauf en de rares endroits comme au Cameroun, Namibie, Tanzanie, Togo ne peut obtenir de zones d’influence dans les colonies. Aussi ressent-elle comme une injustice que son industrie de plus en plus compétitive se heurte à la crainte ou à l’égoïsme des autres puissances européennes[4]. Surtout, elle ne dispose pas de colonies de peuplement. Le Reich, au nom de la "Weltpolitik" initiée par son empereur Guillaume II, souhaite prendre pied au Maroc. Les deux crises, en 1905 et 1911, qui l’ont opposée à la France conduisent à une multiplication des incidents diplomatiques. Fritz Fischer, dans Les Buts de guerre de l'Allemagne impériale[5], voit dans cette situation l’une des principales causes du déclenchement du conflit. La grande puissance industrielle allemande inquiète les États européens, car les produits allemands inondent les marchés français et britanniques[6]. De même, les Allemands s’inquiètent de la croissance économique et démographique de la puissance russe, qui les amène à penser qu’ils seraient incapables de lui résister dans quelques années ; de telle sorte qu’ils ont peut-être intérêt à provoquer un conflit avant qu’il ne soit trop tard[7].

L’antagonisme franco-allemand puise sa force dans l’idée de revanche et le retour à la mère patrie des provinces perdues de l’Est (Alsace-Lorraine)[8]. Il se nourrit aussi de la crainte qu’éprouvent les Français devant la poussée démographique de l’Allemagne alors que la France connait un déclin démographique durable. La France peut encore, en 1910, aligner 74 divisions face aux 94 divisions allemandes mais l’écart risque d’augmenter avec le temps. Enfin, l’empereur Guillaume II est très influencé par le milieu des officiers prussiens[9], garant de la solidité de l’empire, tout auréolé de ses succès du milieu du XIXe siècle et qui a forgé l’unité allemande face à l’Autriche et à la France. Pour l’empereur, la guerre, un conflit localisé dans les Balkans notamment, peut être une solution pour résoudre les problèmes territoriaux.

La poudrière des Balkans

Armes de l’Empire russe
Armes de l’Autriche-Hongrie (1915-1918)

Les Balkans, soustraits de l’Empire ottoman, sont l’objet de rivalités entre les grandes puissances européennes[10]. En 1878, suite à une révolte des Bulgares et à une intervention des Russes puis des Autrichiens, la partie nord de Balkans est détachée de l’Empire ottoman. La rivalité entre Russes et Autrichiens dans les Balkans s’accentue[11]. La Serbie et la Bulgarie sont les moteurs de l’instabilité locale. En 1912 et 1913, deux guerres affectent la région : la première est tournée contre la Turquie qui perd tous ces territoires en Europe à l’exception de la Thrace orientale ; la seconde est un conflit entre la Bulgarie et les autres pays balkaniques. Elle se traduit par la création, sous la pression autrichienne, d’une Albanie indépendante qui empêche la Serbie d’avoir une façade maritime.

L’Empire ottoman, déjà très affaibli, est ébranlé par la révolution des Jeunes-Turcs en 1908. L’Autriche-Hongrie en profite pour mettre la main sur la Bosnie voisine. L’Autriche-Hongrie désire continuer son expansion dans la vallée du Danube, jusqu’à la mer Noire, ou, du moins, maintenir le statu quo hérité du traité de San Stefano. L’instabilité chronique de la région attise en effet l’impérialisme des grandes puissances européennes, ainsi que leur désir d’étendre leurs zones d’influence respectives. Depuis longtemps, la Russie nourrit des ambitions face à l’Empire ottoman : posséder un accès à une mer chaude (mer Méditerranée). Cette politique passe par le contrôle des détroits. Dans les Balkans, elle trouve un allié de poids en la personne de la Serbie, qui a l’ambition d’unifier les Slaves du sud. Le nationalisme serbe se teinte donc d’une volonté impérialiste, le panserbisme. Et il rejoint le panslavisme russe, récoltant l’appui du Tzar à ces mêmes Slaves du sud. Les puissances centrales ont également des ambitions dans la région : l’Autriche-Hongrie annexe la Bosnie et l’Allemagne a des intérêts dans l’Empire ottoman.

Les ambitions italiennes

L’Italie, unifiée depuis 1860, a donné à la France, à la suite de la victoire de la France sur l’Autriche, la Savoie et le comté de Nice.

Malgré un fort courant pacifiste, l’Italie veut prendre au voisin autrichien, avec lequel elle a un vieux contentieux, des territoires qu’elle considère comme italiens (Italia irredenta) car majoritairement italophones[12]. Elle désire s’étendre en Dalmatie (où l’on parle majoritairement italien) et contrôler la mer Adriatique, à l’instar de ce que fit la Sérénissime République de Venise, et ce d’autant plus que ses tentatives de conquête d’un empire colonial africain ont sombré après la débâcle d’Adoua, en Abyssinie (1896). Seule une partie du Tigré fut rattachée à l’Érythrée déjà italienne, ainsi que la Somalie. La Libye est devenue colonie italienne en 1911 à la suite de la guerre italo-turque.

Les empires multinationaux

Les empires d’Autriche-Hongrie, de Russie et d’Allemagne regroupent différents peuples qui revendiquent plus d’autonomie ou une reconnaissance politique. Par exemple, les Polonais sont privés d’État souverain et se trouvent partagés entre ces trois empires. Dans l’empire austro-hongrois, pas moins de 40 peuples cohabitent, ce qui va contribuer à son éclatement en 1918. Les aspirations de peuples nées des bouleversements dus à la Révolution française mettent directement en péril la suprématie des Allemands sur les peuples inféodés suite à des siècles d’histoire (Bataille de la Montagne Blanche en 1620, révolution hongroise de 1848 matée par les Autrichiens grâce aux troupes russes, peuple polonais écartelé suite aux partages de leur pays).

Les systèmes d’alliances

Les systèmes d’alliances
Les systèmes d’alliances

De vastes systèmes d’alliances se sont créés à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. L’Autriche s’allie avec un État qui, cinq ans plus tôt, lui faisait la guerre, tandis que le régime le plus démocratique d’Europe (la France) va s’allier avec le plus réactionnaire (Russie).

La Triplice est la plus ancienne de ces alliances. Elle est l’œuvre du chancelier prussien Otto von Bismarck, le grand homme politique dans l’Europe de la seconde partie du XIXe siècle[13]. Conscient de l’hostilité française depuis l’annexion de l’Alsace-Lorraine. Bismarck cherche, sur le plan diplomatique à isoler la France de la IIIe République pour l’empêcher de nouer une alliance contre le Reich. En 1879, sous son impulsion, un premier rapprochement a lieu entre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. En 1881, l’Italie demande son intégration dans l’association germano-autrichienne par opposition à la France qui a pris pied en Tunisie, territoire que l’Italie revendiquait. Le 20 mai, un accord tripartite voit donc le jour : la Triplice ou Triple Alliance. Mais l’Italie n’est pas une alliée sûre. En effet, elle revendique le Trentin et l’Istrie, les territoires irrédentistes sous domination autrichienne. Le traité est cependant sans cesse renouvelé même si l’attitude de l’Italie devient de plus en plus ambiguë, en particulier avec la signature d’un accord secret de neutralité avec la France en 1902[14]. L’attitude du royaume italien évolue en raison de l’animosité de plus en plus grande envers l’Autriche-Hongrie, à cause de la question épineuse des terres irrédentes. La démarche diplomatique française vis-à-vis du royaume transalpin a l’avantage d’éviter à la France de devoir combattre sur deux fronts. En 1914, l’Allemagne peut aussi compter sur la sympathie de la Turquie[15]. La menace russe pour prendre le contrôle des détroits se précise. En effet, l’Angleterre qui, jadis, protégeait l’Empire ottoman, est maintenant alliée à la Russie. Pour la Turquie, seul un rapprochement avec l’Allemagne de Guillaume II peut la sortir de son isolement. L’Allemagne, qui n’a guère de colonies, a accompli une œuvre de propagande en se présentant comme la protectrice des nations d’outre-mer et comme la garante de leur indépendance. Elle a ainsi pu trouver des sympathies auprès des peuples colonisés dans tout le bassin de la Méditerranée, du Caucase à Marrakech.

La France finit cependant de sortir de son isolement. Le 27 août 1891, une convention militaire secrète est signée entre la France et la Russie après le lancement du premier emprunt russe sur la place de Paris[16]. Ce choix diplomatique contre-nature est dicté par les impératifs de la politique internationale. Cet accord est officialisé le 27 décembre 1893. L’alliance franco-russe est renforcée en 1912 et prévoit une alliance défensive entre les deux pays. La France bénéficie ainsi d’un allié de poids, notamment sur le plan démographique et stratégique, avec la possibilité d’un deuxième front à l’est de l’Allemagne, ou d’un front en Inde en cas de guerre avec l’Angleterre, tandis que l’empire tsariste peut moderniser l’économie et l’armée du pays grâce aux capitaux français (emprunts russes). Après l’incident de Fachoda en 1898 entre Français et Anglais, les deux États ont réglé leurs différends coloniaux. En 1904, inquiet des progrès économiques et commerciaux de l’Empire allemand et de la puissance acquise sur mer par la flotte allemande, le Royaume-Uni accepte enfin de sortir de son isolement. Théophile Delcassé, alors ministre des Affaires étrangères, réussit le rapprochement franco-anglais avec la signature de l’Entente cordiale en 1904[17]. Celle-ci n’est pas un traité d’alliance liant les deux pays, mais leur destin est de plus en plus imbriqué. Enfin, en 1907, à l’instigation de la France, le Royaume-Uni et la Russie règlent leurs contentieux en Asie en délimitant leurs zones d’influences respectives en Perse, en Afghanistan et en Chine. Ainsi naît la Triple-Entente.

Stratégies et course aux armements

Sur le plan stratégique, la Triple-Entente oblige le haut état-major allemand à élaborer un nouveau plan militaire entre 1898 et 1905. Contrainte de combattre sur deux fronts en cas de guerre, l’Allemagne choisit en conséquence de faire porter tous ses efforts sur une rapide victoire à l’ouest. Le plan Schlieffen (du nom du chef d’état-major allemand de 1891 à 1907) prévoit donc de mener une guerre éclair (Blitz Krieg) sur le front de l’Ouest, en France et en Belgique, alors qu’une petite partie des troupes allemandes et la totalité des troupes austro-hongroise garderaient le front de l’Est, qui ne serait pas directement menacé par la Russie à cause de la lenteur de la mobilisation. Avec ce plan, l’Allemagne pense défaire la France en six semaines. Mais il oblige les troupes du Reich à pénétrer en Belgique en violant sa neutralité afin de prendre les troupes françaises à revers dans un mouvement rapide, puis faire volte-face pour les encercler et les écraser. Une fois la victoire obtenue, les armées allemandes devaient se grouper sur la Russie et les anéantir. Ce plan élaboré oblige cependant l’Allemagne de Guillaume II à prendre l’initiative des opérations militaires. Ajoutons que dans le Reich, la psychose de l’encerclement est très présente. De son côté, la France a mis sur pied le plan XVII qui, respectant la neutralité belge, prévoit d’attaquer l’Allemagne par la Lorraine sur un terrain moins favorable que les plaines de Flandre.

Dans les deux camps, la course aux armements s’accélère et on assiste à une surenchère dans la préparation de la guerre. Les dépenses consacrées aux armées s’envolent. Ainsi, la France consacre en 1885 867 millions de francs-or à ses armées, alors que les dépenses civiles se montent à 1,239 milliard. Les fortifications frontalières (du moins à la fin du XIXe siècle), l’artillerie (le fameux canon de 75 de l’armée française), les flottes de guerre (le Dreadnought britannique) absorbent une bonne partie des crédits militaires. Le matériel est modernisé et la durée du service militaire allongée dans plusieurs pays : en France, la durée du service militaire passe à 3 ans en 1913 pour pallier (dans une certaine mesure) l’infériorité numérique de la France face à l’Allemagne. En effet, si, en 1870, les deux pays avaient une population quasi-identique, en 1914 l’Allemagne a vu sa population croître de trois quarts pour s’établir à 67 millions en 1914, tandis que la France a à peine comblé la perte de l’Alsace-Lorraine, étant peuplée de 39 millions d’habitants.

Le début de la guerre

L’entrée en guerre

Le détonateur du processus diplomatique aboutissant à la guerre est le double assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie, et de son épouse morganatique Sophie Chotek, duchesse de Hohenberg, à Sarajevo le 28 juin 1914 par un étudiant nationaliste serbe de Bosnie, Gabriel Princip[18].

Les autorités autrichiennes soupçonnent immédiatement la Serbie voisine d’être à l’origine du crime. Le 5 juillet, l’Allemagne assure l’Autriche-Hongrie de son soutien et lui conseille la fermeté. Il semble au haut commandement allemand que jamais les chances d’un succès contre la Serbie, la Russie et la France ne seraient aussi favorables. Berlin pense que, manquant d’artillerie lourde, la France retiendra la Russie. Il y a risque de guerre, mais il semble limité. C’est la politique dite « du risque calculé » définie par le chancelier Bethmann-Hollweg. L’Allemagne ne croit pas à un soutien inconditionnel de la Russie aux Serbes. L’Autriche, quant à elle, compte profiter de l’occasion pour éliminer la Serbie en tant que puissance dans les Balkans[19].

Le 23 juillet, l’Autriche-Hongrie adresse un ultimatum en 10 points à la Serbie dans lequel elle exige que les autorités autrichiennes puissent enquêter en Serbie. Le lendemain, à l’issue du Conseil des ministres tenu sous la présidence du tsar à Krasnoïe-Sélo, la Russie ordonne la mobilisation générale pour les régions militaires d’Odessa, Kiev, Kazan, Moscou, ainsi que pour les flottes de la Baltique et de la mer Noire. Elle demande en outre aux autres régions de hâter les préparatifs de mobilisation générale[20]. La Serbie décrète la mobilisation générale le 25 et, au soir, déclare accepter tous les termes de l’ultimatum, hormis celui réclamant que des enquêteurs autrichiens se rendent en Serbie. Au même moment, l’Autriche rompt ses relations diplomatiques avec la Serbie et la Russie déclare sa « non-indifférence » dans le conflit. Le lendemain, l’Autriche ordonne une mobilisation partielle (contre la Serbie) pour le 28, jour où elle déclare la guerre à la Serbie. Le mécanisme des alliances se met en marche et aucun chef d’État ne l’arrête[21].

Le 29 juillet, la Russie déclare unilatéralement (en dehors de la concertation prévue par les accords militaires franco-russes) la mobilisation partielle contre l’Autriche-Hongrie. Le chancelier Bethmann-Hollweg se laisse alors jusqu’au 31 pour une réponse appropriée. Le 30, la Russie ordonne la mobilisation générale contre l’Allemagne. Le lendemain, l’Allemagne proclame « l’état de danger de guerre ». C’est aussi la mobilisation générale en Autriche pour le 4 août. En effet, le Kaiser Guillaume II demande à son cousin le Tsar Nicolas II de suspendre la mobilisation générale russe. Devant son refus, l’Allemagne adresse un ultimatum exigeant l’arrêt de sa mobilisation et l’engagement de ne pas soutenir la Serbie. Un autre est adressé à la France, lui demandant de ne pas soutenir la Russie si cette dernière venait à prendre la défense de la Serbie. En France, Jean Jaurès, à la veille de dénoncer les manœuvres qu’il perçoit comme bellicistes du gouvernement, est assassiné à Paris par Raoul Villain le 31 juillet.

Le 1er août, à la suite de la réponse russe, l’Allemagne mobilise et déclare la guerre à la Russie. La France mobilise pour le 2 août. Le lendemain, l’Allemagne envahit le Luxembourg, pourtant neutre et adresse un ultimatum à la Belgique, elle aussi neutre, pour réclamer le libre passage de ses troupes. L’Italie déclare qu’elle restera neutre. Au même moment, l’Allemagne et l’Empire ottoman signent une alliance contre la Russie. Le 3 août, la Belgique rejette l’ultimatum allemand. L’Allemagne, qui doit prendre l’initiative militaire suivant le plan Schlieffen, déclare la guerre à la France qui avait répondu que « la France agirait conformément à ses intérêts », puis déclare la guerre à la Belgique[22]. L’Angleterre déclare qu’elle garantit la neutralité de la Belgique. Le lendemain, les armées allemandes pénètrent en Belgique. Le Royaume-Uni adresse un ultimatum à l’Allemagne, lui demandant de retirer ses troupes de Belgique. Le gouvernement de Londres ne reçoit aucune réponse, et déclare donc la guerre à l’Allemagne. Le Canada, l’Australie, l’Inde, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud (pays du Commonwealth) entrent automatiquement en guerre contre l’Allemagne. Le 6 août, l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Russie aux côtés de l’Allemagne. Le 11, La France déclare la guerre à l’Autriche-Hongrie, suivie par l’Angleterre le 13. Enfin, le 23 août, le Japon déclare la guerre à l’Allemagne.

La guerre du droit

Lorsque la mobilisation est décrétée le 1er août 1914, elle trouve une opinion marquée par la stupeur et la consternation, notamment dans le monde rural en pleine moisson[23]. L’idée d’une revanche contre l’Allemagne pour reprendre les provinces perdues s’est éloignée peu à peu des jeunes générations. Mais les mobilisés font preuve d’une véritable résolution devant cette guerre à entreprendre, la France fait figure d’agressée par l’Allemagne. Le patriotisme des combattants est donc un patriotisme défensif. De plus, beaucoup pensent que la guerre sera courte. Même si les moments d’enthousiasme sont une réalité, notamment à l’occasion du rassemblement des mobilisés dans les gares, on est loin de l’image d’Épinal d’un pays partant « la fleur au fusil » pour reconquérir au nom de la « revanche » les provinces d’Alsace –Lorraine perdues lors de la guerre de 1870-1871. Les Français ne sont pas moins décidés à se battre, comme en témoigne le nombre dérisoire de déserteurs, 1,5 % des mobilisés[24], et convaincus dans leur immense majorité de la légitimité de leur cause. En Allemagne et au Royaume-Uni se manifeste aussi un patriotisme sans faille[25]. Par contre, en Autriche-Hongrie, les Slaves ne veulent pas se battre pour un empereur qui les opprime. De même, en Russie, une opposition à la guerre se développe dans les milieux libéraux et révolutionnaires. Les socialistes russes sont divisés entre le ralliement à l’Union Sacrée, l’internationalisme, et le défaitisme.

Le président français Raymond Poincaré appelle à l’Union Sacrée. La Chambre et le Sénat votent les crédits de guerre à l’unanimité. Il en va de même au Reichstag où les députés sociaux-démocrates votent aussi à l’unanimité les crédits de guerre malgré leurs engagements contre la course aux armements. Au même moment, l’Union Sacrée se forme en Russie : la Douma vote des crédits de guerre.

Comme les armées commencent à s’affronter, les belligérants se lancent dans une lutte médiatique au moyen de publications sélectivement documentées, exhibant essentiellement des échanges diplomatiques. Le Livre Blanc des Allemands, bouclé en « l’espace d’une nuit », en contient ainsi trente-six. Le Livre Jaune français, achevé après trois mois de travail, en regroupe 164. Ils mesurent l’effort consenti par les gouvernements respectifs pour convaincre les opinions publiques et les peuples du bien-fondé de leurs actions. Ouvrages de propagande, ils présentent tous des « aménagements » qui trahissent les objectifs recherchés. Dans le Livre Blanc, des coupures éliminent ainsi tout ce qui pourrait bénéficier à la position russe. Le Livre Jaune représente une vaste « collection de falsifications » visant à dissimuler l’appui inconditionnel accordé à la Russie, lui garantissant un second front, et à prouver que cette dernière fut contrainte à la mobilisation générale par celle de l’Autriche-Hongrie. Il fournit la base sur laquelle le gouvernement français s’est appuyé pour formuler l’article 231 du traité de Versailles qui affirme l’exclusive responsabilité de l’Allemagne et de ses alliés. Ce « bon droit » posé par les vainqueurs ne fut pas accepté par les Allemands qui protestèrent ainsi : « La question des responsabilités ne saurait être tranchée unilatéralement par une des deux parties en cause, mais uniquement par une commission reconnue comme impartiale des deux côtés ». Il leur fut répondu que le document devait être signé tel quel, sinon les combats seraient repris. Cette clause, pas plus négociable que les autres mais justifiant les subséquentes réparations, fut ressentie comme une profonde humiliation.

Les responsabilités

Icône de détail Article détaillé : Kriegsschuldfrage.

La chronologie des évènements laisse voir combien la question des responsabilités reste entière. Ces dernières se trouvent de fait dispersées au fil des décisions. Rien dans cette succession n’était inéluctable. Déterminer des responsabilités, c’est nécessairement accorder un poids, une valeur, à chaque épisode, chaque décision :

  • le degré d’implication des services de l’État serbe, probablement à l’insu de ses dirigeants, dans la préparation et la réalisation de l’attentat ;
  • la négligence envers l’avertissement prononcé par l’ambassadeur serbe quant à une menace d’attentat ;
  • l’erreur de jugement du Kaiser lorsqu’il donne son appui conditionnel à l’Autriche-Hongrie, persuadé que la Russie n’interviendra pas ;
  • la dureté voulue de l’ultimatum austro-hongrois ;
  • le degré de pression que l’Allemagne a réellement mis sur l’Autriche-Hongrie pour négocier la condition rejetée par la Serbie sans faire perdre la face aux parties adverses ;
  • le degré de manœuvre, face aux pan slaves, du premier ministre serbe, si favorable à une bonne entente avec son voisin ;
  • le fait que le tsar n’a pas pu ou su s’opposer aux bellicistes de son gouvernement, ainsi que d’avoir accepté l’idée d’une mobilisation secrète, qui fut presque aussitôt connue des Allemands ;
  • le soutien inconditionnel accordé discrètement à la Russie par le gouvernement français, qui, ayant déjà refusé de soutenir la Russie lors des précédentes guerres balkaniques, craint que la Triple-Entente ne devienne une alliance creuse ;
  • son acceptation du non-respect du traité militaire qui lie les deux pays.

Ce qui favorise sans doute l’aspect inéluctable des événements est l’atmosphère belliqueuse ouvertement affichée par les opinions publiques. Le nationalisme exacerbé qui règne dans tous les pays européens a ainsi joué un grand rôle. En France, les sentiments revanchards à propos de l’Alsace-Lorraine excitent la haine à l’égard de l’« Allemand » (les dessins de Hansi en sont une illustration)[26]. De l’autre côté du Rhin, envisageant de devoir se battre sur deux fronts, le plan Schlieffen préconise que l’Allemagne frappe la première, ce qui la contraint à l’extrême vigilance envers la mobilisation des armées.

Ainsi, tous les pays étaient prêts à la guerre. On peut penser qu’une étincelle suffirait à mettre le feu à l’Europe. C’est la thèse que quelques historiens mettent en avant pour expliquer l’acceptation massive par les sociétés européennes du conflit, voire une résolution à combattre. C’est ce que l’on appelle le consentement patriotique[27].

En Allemagne, le consensus de longue date selon lequel ce pays était exempt de toute responsabilité dans le déclenchement de la guerre a été battu en brèche par les travaux d’un historien, Fritz Fischer, publiés à partie de 1961 dans Les Buts de guerre de l'Allemagne impériale. Cette thèse iconoclaste, à l’origine d’une vaste polémique outre-Rhin, veut que la visée impériale (l’hégémonie européenne), associée à une stratégie incluant le conflit armé, aurait favorisé la déclaration de guerre de l’Autriche-Hongrie à la Serbie, à la satisfaction des élites politiques et militaires, ainsi que des mouvements pangermanistes[5]. C’est là le point de départ de la "Kriegschulfrage", question de la culpabilité de guerre, qui va longtemps empoisonner l’atmosphère [28].

À vrai dire, la thèse peut-être la plus exacte concernant la question de la responsabilité est celle du "Mécanisme" de l’historien français Jean-Baptiste Duroselle : par crainte qu’advienne une situation internationale défavorable à leurs intérêts nationaux, les États européens ont pris des décisions « pour le cas où », « plutôt que ». Duroselle résume, à partir de cette thèse, la situation en cinq points :

  • L’Allemagne entre en guerre pour ne pas risquer de perdre son allié austro-hongrois;
  • La France préfère entrer en guerre plutôt que de menacer la solidité de son alliance avec la Russie;
  • La Russie déclare la guerre afin d’éviter que de nouvelles populations slaves passent sous contrôle de l’empire austro-hongrois;
  • L’Angleterre, fidèle en cela à la politique qu’elle mène depuis 1793, préfère déclarer la guerre plutôt que de risquer de voir une grande puissance s’installer à Anvers;
  • L’Autriche-Hongrie préfère en finir avec la Serbie plutôt que d’être dissoute par les mouvements nationaux [29].

Forces en présence

Carte des forces en présence, en noir les Empires centraux (Triplice), en bleu les Alliés (Entente) et en gris les États neutres.
Carte des forces en présence, en noir les Empires centraux (Triplice), en bleu les Alliés (Entente) et en gris les États neutres.

Les deux camps étaient équilibrés ; l’Alliance et l’Entente possédaient des effectifs pratiquement identiques. En 1918, la guerre concerne la plupart des pays du monde :

Les Alliés

Soldat français en 1914
Soldat français en 1914

La France, malgré une population d’environ 39 millions d’habitants, peut disposer immédiatement de près de 800 000 soldats d’active depuis l’adoption de la loi qui fixe la durée du service militaire à trois ans[30]. La mobilisation, terminée vers le 15 août, complète les effectifs. Les uniformes portés par les soldats français ressemblent singulièrement à ceux portés lors de la guerre de 1870 avec le fameux pantalon garance (rouge vif). Il était porté pas seulement par tradition, mais pour être vu de loin par l’artillerie, et donc pour éviter les pertes par tirs amis. En effet, la doctrine française de l’offensive s’appuyait sur le canon à tir rapide de 75, devant accompagner l’infanterie pour réduire les troupes adverses avant l’assaut.

Au début des hostilités, le Corps expéditionnaire britannique (British Expeditionary Force, BEF) n’est encore qu’en petit nombre (70 000 hommes) et ne joue qu’un rôle mineur dans le déroulement des opérations. Il est essentiellement composé de soldats professionnels bien entraînés, bien équipés et expérimentés. L’Angleterre peut également s’appuyer sur les millions de soldats venus de ses colonies (Indes, Kenya, Nigeria, etc.), et surtout des dominions : Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud et Terre-Neuve.

Les armées russes sont énormes, et la France compte beaucoup sur elles pour diviser l’armée allemande ; mais ce nombre impressionnant de soldats (1 300 000 soldats d'active et 4 000 000 de réservistes[31]) masque le fait qu’il ne s’agit le plus souvent que de paysans sans aucune formation militaire, mal armés et mal équipés. Le commandement russe se révèle lui-même médiocre.

Les empires centraux

L’Allemagne est bien plus peuplée (67 millions d’habitants), mais elle doit réserver une partie de ses forces au front de l’Est. La moyenne d’âge des soldats allemands est également inférieure à celle des Français. Au début de la guerre, l’Allemagne, contrairement à la France, n’a pas rappelé les classes d’âge élevé et dispose encore d’importantes réserves humaines : 870 000 hommes[32]. L’équipement du soldat allemand est généralement meilleur que celui du soldat français. En dehors de certains anachronismes comme le casque à pointe, il tient généralement compte de l’expérience acquise dans les conflits de la fin du XIXe siècle et le début du XXe.

La guerre de mouvement en 1914

Le front Ouest et la « Course à la Mer »

Plans de bataille des 2 états-majors
Plans de bataille des 2 états-majors

Le chef d’état-major allemand Helmut von Moltke applique le plan Schlieffen. Le 4 août, l’Allemagne envahit la Belgique et le Luxembourg. L’attaque éclair en Belgique au début du mois d’août ne rencontre guère d’obstacles. Les Allemands pénètrent en Belgique près d’Aix-la-Chapelle. Le roi Albert Ier lance un appel à la France et à la Grande-Bretagne. Le 8 août, les troupes françaises entrent à Mulhouse, qui tombe à nouveau aux mains des Allemands deux jours plus tard[33]. La percée en Lorraine, suivant le plan XVII, est un échec pour la France (Bataille de Lorraine des 19-20 août). En outre les IIIe et IVe armées se replient derrière la Meuse. De plus, les Allemands écrasent la résistance belge à Charleroi, le 23) et font reculer les forces franco-britanniques rencontrées sur la Sambre. Deux jours plus tard, les troupes allemandes entrent à Bruxelles[34]. Sur toute la ligne de front belge et luxembourgeoise, les Alliés reculent. Le plan Schlieffen se déroule selon les prévisions.

Les Britanniques, dirigés par le Général French, et les Français se replient précipitamment, mais en ordre, sur la Marne. Ils sont poursuivis par trois armées allemandes qui parviennent à franchir la rivière, mais ne peuvent isoler l’aile gauche franco-britannique. Joffre, général en chef de l’armée française, parvient à opérer un glissement des troupes vers l’ouest pour éviter la manœuvre de débordement et d’encerclement des armées allemandes. L’attaque de la capitale semble imminente : c’est pourquoi du 29 août-2 septembre, le gouvernement français quitte Paris et s’installe à Bordeaux, laissant la capitale sous le gouvernement militaire du général Gallieni. Le gouvernement civil exige des militaires que la capitale soit défendue et constitue une armée pour défendre Paris[35].

Mais Paris n’est pas le but des Allemands. Aussi pivotent-ils, toujours conformément au plan Schlieffen, en direction du Sud-Est pour encercler les armées françaises. Le 4 septembre, l’armée allemande occupe Reims, mais évite Paris en se dirigeant vers l’est. Le commandement voit là l’occasion d’attaquer les Allemands sur leur flanc. À l’appel de Joffre, l’armée française stoppe sa retraite le 6 septembre, fait demi-tour et repart à l’attaque. Des renforts sont envoyés de Paris grâce à la réquisition des taxis parisiens. C’est la Première bataille de la Marne (6-9 septembre)[36]. Après 4 jours de combats acharnés, les armées allemandes sont stoppées et reculent. Mais la bataille n’est pas décisive. Le haut commandement allemand a été affaibli par des divisions et les erreurs de Helmuth von Moltke. Croyant la victoire acquise à l’ouest, il a prélevé six corps d’armée le 25 août pour parer à une attaque des Russes, qui mobilisent plus vite que prévu pour soulager les Français. L’ensemble des forces allemandes se replie sur l’Aisne puis se fixe le long des Ardennes et de l’Argonne. En raison de l’échec du plan allemand et de la victoire française, Erich von Falkenhayn prend la tête de l’état-major allemand, le 14 septembre, en remplacement de von Moltke. Le 5 octobre, le conflit connaît ses premiers duels aérien près de Reims. En effet, un biplace Aviatik allemand est abattu à la carabine par les aviateurs français Frantz et Quénault.

Au nord-ouest du front, le 19 octobre, la « course à la mer » débute entre les armées allemande, française et britannique. Chaque camp cherche à déborder l’autre par le nord. Les Allemands souhaitent atteindre les ports de Dunkerque, de Boulogne et de Calais pour couper les Anglais de leurs bases d’approvisionnement. Mais il échouent à s’emparer des ports français de la Manche, grâce aux inondations provoquées par les Belges dans la région de l’Yser. Les Britanniques avancent jusqu’à Ypres, à l’extrémité sud-ouest de la Belgique. Après avoir pris Anvers le 10 octobre, les Allemands tentent une percée lors de la sanglante bataille des Flandres, en novembre, mais ils se heurtent à la résistance des troupes alliées commandées par Joffre. Le 27 octobre, les Allemands lancent une vaste offensive en Belgique déclenchée au nord, à l’est et au sud d’Ypres.

Le 3 novembre, l’Amirauté fait miner la mer du Nord déclarée « zone de guerre ». Le Royaume-Uni fait confiance en sa marine pour protéger le pays et établir un blocus économique. Il ne possède en effet qu’une armée de métier de 250 000 hommes dispersés à travers le monde dont 60 000 seulement sont prêts à partir pour la France.

En décembre, les armées alliées contre-attaquent sur toute la longueur du front allant de Nieuport à l’ouest jusqu’à Verdun à l’est, mais ne gagnent aucune victoire décisive[37]. La « mêlée des Flandres » marque la fin de la guerre de mouvement et des combats à découvert sur le front occidental, qui se stabilise sur près de 800 km, de la Suisse à la mer du Nord. À la fin de 1914, les deux camps creusent des tranchées.

Le front Est

Sur le front oriental, suivant les plans des Alliés, le tsar lance l’offensive en Prusse-Orientale le 17 août, plus tôt que prévu par les Allemands. En août, deux armées russes pénètrent en Prusse-Orientale et quatre autres envahissent la province autrichienne de Galicie après les victoires de Lemberg, en août et septembre. Face aux armées autrichiennes mal équipées, les armées russes avancent régulièrement. Elles s’emparent de Lvov (3 septembre) et de la Bucovine et repoussent les Autrichiens dans les Carpates, où le front se stabilise en novembre.

Face aux Allemands, les Russes remportent une victoire à Gumbinnen (19-20 août) sur les forces de la huitième armée allemande, inférieures en nombre. Ceux-ci sont sur le point d’évacuer la région lorsque des renforts commandés par le général Paul von Hindenburg remportent sur les Russes une victoire décisive à la bataille de Tannenberg (27-30 août 1914), confirmée lors de la bataille des lacs Mazures en Prusse-Orientale, le 15 septembre, ce qui oblige les Russes à battre en retraite vers leur frontière[38]. Les Allemands stoppent définitivement les offensives russes en Prusse (fin le 31 août). Le même jour, les Russes écrasent les Autrichiens lors de la bataille de Lemberg qui s’achève le 11 septembre. Le 20 octobre, au cours de la Bataille de la Vistule, les Allemands battent en retraite devant les Russes dans la boucle de la Vistule. Au début du mois de novembre, Hindenburg devient commandant en chef des armées allemandes sur le front Est.

Sur le front Sud-Est, les Autrichiens tentent à trois reprises d’envahir la Serbie, mais ils sont repoussés et subissent une défaite à Cer, le 24 août. Les Serbes reprennent Belgrade le 13 décembre. Et enfin, entre le 29 octobre-20 novembre, les Turcs bombardent les côtes russes de la mer Noire. L’Empire ottoman rejoint les Allemands et les Autrichiens dans la guerre.

Le conflit s’étend

Peu à peu, le conflit se mondialise.

  • Le Japon déclare la guerre à l’Allemagne le 23 août 1914 en tant qu’allié du Royaume-Uni, mais sa participation au conflit se limite à l’occupation des colonies allemandes de l’océan Pacifique (îles Marshall, Carolines et Mariannes ) et des concessions allemandes de Chine ( Shandong ). Il profite du conflit pour supplanter les grandes puissances européennes en Asie.
  • La Turquie entre en guerre contre les pays de l’Entente le 1er novembre 1914, en tant qu’alliée de l’Allemagne[39]. La motivation principale de la Turquie dans cette guerre est de combattre la Russie tsariste qui cherche à prendre le contrôle des Détroits.
  • L’Italie, bien que membre de la Triplice, déclare la guerre à l’Autriche-Hongrie en mai 1915 après bien des hésitations. En août 1914, elle s’était prudemment déclarée neutre. Sollicitée par les deux camps, elle finit par pencher du côté des pays de l’Entente. En effet, par le traité secret de Londres d’avril 1915, la France et le Royaume-Uni lui promettent qu’une fois la victoire acquise, elle bénéficierait de larges compensations territoriales, à savoir : les terres irrédentistes mais aussi une zone d’influence en Asie Mineure et en Afrique.
  • La Bulgarie s’engage aux côtés des puissances centrales en octobre 1915, c’est-à-dire à un moment où celles-ci semblent l’emporter sur le front des Balkans. Elle vise la Macédoine serbe et la Dobroudja roumaine.
  • Le Portugal entre en guerre aux côtés de l’Entente en mars 1916 pour consolider sa position en Europe et préserver ses colonies, convoitées par l’Allemagne.
  • La Roumanie, bien liée à la Triple Alliance, déclare la guerre à l’Allemagne en août 1916, après la contre-offensive russe victorieuse sur le front oriental laissant espérer une défaite de l’Autriche-Hongrie. Elle revendique la Transylvanie hongroise.
  • En 1914, la Grèce reste neutre, puis elle rejoint l’Entente, en déclarant la guerre à la Bulgarie en novembre 1916, puis à l’Allemagne en juin 1917, après l’abdication et l’exil du roi Constantin.

Si on ajoute que les colonies participent à l’effort de guerre des métropoles, on voit que la guerre est vraiment mondiale. Les États-Unis ont déclaré la guerre à l’Allemagne le 6 avril 1917. Cette entrée en guerre, quoique tardive et malgré le retrait russe de la guerre suite à la révolution bolchévique, fut décisive.

Guerre de position et guerre d'usure

L’année 1915

Le front Ouest

L’année 1915 commence avec une innovation technique à l’Ouest. Le 19 janvier, un Zeppelin effectue le premier bombardement aérien de civils au Royaume-Uni ainsi que le 21 mars où ce même dirigeable bombarde Paris. Le 21 janvier, les Russes réalisent une offensive dans les Carpates et 3 jours plus tard, la flotte britannique ressort victorieuse de l’escadre allemande près du Dogger Bank . En février, les premiers avions armés d’une mitrailleuse, les Vickers FB, équipent une escadrille de chasse britannique du Royal Flying Corps. Le gouvernement allemand proclame «zone de guerre» les eaux territoriales britanniques et c’est le début de la guerre sous-marine. Le 1er mars, les Alliés étendent le blocus à la totalité des marchandises allemandes.

Au front, les deux armées adverses sont immobilisées face à face sur une ligne continue de 780 kilomètres, allant de la mer du Nord à la Suisse. Ainsi la guerre devient une guerre de position et de tranchées. Il s’agit en fait d’une guerre d’usure, qui met à l’épreuve tant les forces morales que matérielles des combattants. Pour soulager les Russes, qui doivent faire face à une grande offensive des puissances centrales, les Turcs étant également passés à l’attaque au Caucase, Français et Britanniques lancent assaut sur assaut en Artois, puis en Champagne, le 16 février. Quatre jours plus tard, Reims est bombardée par les Allemands. Enfin, le 16 mars, la bataille de Champagne est terminée : la tentative de percée française est un échec. Ces offensives de 1915 réussissent à bousculer quelque peu les dispositifs allemands au prix de pertes effroyables. Le haut-commandement allié déplore l’insuffisance des moyens d’attaque et particulièrement en artillerie lourde, domaine dans lequel l’Allemagne possède une supériorité incontestable depuis le début de la guerre.
Un blessé à l’ypérite
Un blessé à l’ypérite

Le 22 avril, une nouvelle arme apparait: les gaz asphyxiants (ypérite) qui sont utilisés à Strenstraate et à Ypres par les Allemands[40]. L’effet est immédiat et foudroyant. Mais jamais les Allemands ni les Alliés, qui l’essaient à leur tour, ne procèdent à une utilisation systématique. Contrôlant mal le mouvement des vents, les uns et les autres avaient peur que les nappes ne se retournent, et les soldats ne sont pas équipés pour occuper les zones infectées. Aussi, l’emploi des gaz ne permit jamais de remporter plus qu’un succès local.

Les 11 mars et 10 avril, les gouvernements britanniques et français donnent leur accord sur le principe d’une annexion de Constantinople par la Russie[41]. Deux semaines plus tard, le 24 avril, plus de 600 intellectuels arméniens de Constantinople sont arrêtés et déportés par les Jeunes-Turcs (date considérée symboliquement comme marquant le début du génocide arménien).

Au même moment, l’expédition de Gallipoli est un échec qui coûte la vie à plus de 200 000 soldats britanniques sur 400 000 engagés, provenant pour la plupart du Commonwealth (fin en juillet) et le 26, le traité secret de Londres entre les membres de l’Entente est signé et l’Italie s’engage à entrer en guerre contre les Empires centraux dans un délai d’un mois. Les Alliés acceptent les revendications du 9 mars. Pour la première fois de la guerre, les pays en guerre vont mobiliser toutes leurs ressources, humaines, économiques, financières, dans la conduite d’un conflit total.

L’organisation en armées, corps d’armée, division, brigade, régiment, bataillon, compagnie, section, escouade est relativement similaire dans les deux camps. La dotation et la répartition en matériel et en armes sont pratiquement identiques. Toutefois, la France a privilégié l’offensive et possède une artillerie plus légère fondée, notamment, sur le canon de 75 Modèle 1897 afin de favoriser les mouvements. L’Allemagne possède une artillerie plus lourde et à plus longue portée, favorisée notamment par ses capacités de production et capable de mener des combats plus défensifs. Ces choix ont une importance non négligeable au début de la guerre et la différence n’est comblée qu’au début de 1916.

Le front russe

Après la stabilisation des fronts, les Allemands reprennent l’initiative, cette fois en attaquant à l’est. Le 7 février, les Allemands lancent une offensive au sud-est des lacs de Mazurie, dirigée par Hindenburg. Les Russes sont encerclés et se replient sur le Niémen. Les Allemands remportent des succès spectaculaires, occupant toute la Pologne, la Lituanie et une partie de la Lettonie. Faute de munitions et d’artillerie lourde, les Russes n’ont pu tenir tête ; ils perdent près de deux millions d’hommes, une catastrophe qui, à long terme, ébranle le régime. Il n’en paraît pourtant rien puisque les Russes se replient en bon ordre sur des positions retranchées.

Les autres fronts

Troupes britanniques lors du débarquement à Gallipoli
Troupes britanniques lors du débarquement à Gallipoli

Au lieu de se heurter au gros des troupes ennemies là où elles étaient bien organisées, installées dans un réseau savant de tranchées, l’état-major des Alliés décide de porter ses coups sur des points de défense allemande plus vulnérables auprès de l’allié turc. Le 25 avril 1915, un corps expéditionnaire allié débarque aux Dardanelles[42]. Le contrôle des Détroits permettrait à la France et au Royaume-Uni de ravitailler la Russie et d’encercler les Empires centraux. Cette idée, défendue notamment par le chef de l’Amirauté britannique, Winston Churchill, débouche sur un débarquement à Gallipoli de troupes essentiellement constituées d’Australiens et de Néo-Zélandais. Malgré le courage des soldats de l’ANZAC (Australia and New Zealand Army Corps), les Alliés ne parviennent pas à pénétrer par surprise dans l’Empire ottoman et échouent dans leurs offensives successives. L’entreprise coûte 145 000 hommes aux Alliés et elle est un échec total. Les rescapés sont débarqués à Salonique, au mépris de la neutralité grecque pour aider les Serbes menacés par les puissances centrales. Le corps expéditionnaire constitue l’Armée d'Orient. Cette armée soutient ensuite les Serbes et participe à l’effondrement de l’empire austro-hongrois en 1918.

  • Le colonel Lawrence, dit Lawrence d’Arabie, fomente pour le compte des Britanniques le soulèvement des tribus arabes pour gêner les Ottomans[43].
  • Avec l’aide bulgare, les coalisés réussissent à occuper toute la Serbie, contraignant l’armée royale à traverser le pays pour trouver refuge à Corfou.

Les tentatives de paix

L’on peut distinguer en 1915 deux tentatives de ramener la paix sur le continent européen :

Dans les deux cas, on appelle à une paix blanche, sans vainqueurs ni vaincus. Mais les États se sont trop profondément engagés dans la guerre pour accepter une telle résolution du conflit.

L’année 1916

Le front ouest

Au début de l’année 1916, le commandement allemand décide d’user complètement l’armée française en l’obligeant à s’engager à fond. Il choisit d’attaquer Verdun, un pivot du front fortifié que les Français voudront défendre coûte que coûte[46]. Le site offre la possibilité d’attaquer les lignes françaises de trois côtés. De plus, l’armée allemande bénéficie, contrairement aux Français, de nombreuses voies ferrées qui facilitent les approvisionnements en matériel et en hommes. Enfin, les manœuvres d’approche peuvent se dérouler dans une relative discrétion à l’abri du manteau forestier. Dans l’esprit du haut commandement allemand, « il ne s’agissait pas essentiellement de prendre Verdun [...], mais de fixer les forces françaises, de les attirer sur ce champ de bataille qu’elles défendraient pied à pied [...], de saigner à blanc l’armée française grâce à la supériorité en artillerie ». Exsangue, l’armée française serait incapable de mener à bien l’offensive prévue sur la Somme. Le lundi 21 février, après une courte mais violente préparation d’artillerie, le commandement lance une attaque avec trois corps d’armée. Les deux divisions françaises qui défendent les seize kilomètres de la première ligne sont submergées. Très vite, le commandant de la IIe Armée, Philippe Pétain, organise la riposte. Il met en place une liaison avec Bar-le-Duc, à l’arrière. En 24 heures, 6.000 camions montent vers le front en empruntant cette «Voie sacrée». L’assaut allemand est repoussé et la brèche colmatée. Mais les attaques vont se renouveler pendant plusieurs mois, sans cesse contenues. Le 6 mars, les Allemands lancent une nouvelle attaque à Mort-Homme. «On les aura !» écrit Pétain dans le célèbre ordre du jour du 10 avril. Il obtient que ses troupes soient régulièrement renouvelées avant qu’elles ne soient trop éprouvées. C’est «le tourniquet», où toute l’armée française connait l’enfer de Verdun. Le déclenchement de l’offensive de la Somme en juillet et une nouvelle offensive des Russes sur le front oriental obligent les Allemands à relâcher leur pression sur Verdun. En décembre, Mangin reprend les forts perdus. Près de sept cent mille combattants français ou allemands sont morts sur ce champ de bataille[47].

Entre le 1er juillet et 18 novembre 1916 a lieu la bataille de la Somme[48]. Les troupes anglaises et françaises attaquent et tentent de percer les lignes de défense fortifiées allemandes au nord de la Somme sur une ligne nord-sud de 45 km. L’offensive est précédée par une intense préparation d’artillerie. Pendant une semaine, 1,6 million d’obus tombent sur les lignes allemandes. Les Alliés sont persuadés d’avoir liquidé toute résistance du côté ennemi. L’offensive de la Somme, au départ offensive de rupture, se transforme progressivement en une guerre d’usure. La plupart des soldats anglais sont des engagés volontaires qui n’ont aucune expérience du feu. Dès les premières minutes, ils succombent en grand nombre dans les barbelés qui séparent les ennemis. Les soldats des deux bords ont l’impression de vivre en enfer. Les débauches d’artillerie empêchent toute percée d’aboutir. Les soldats combattent souvent pour quelques mètres et n’arrivent pas à percer les tranchées ennemies protégées par un tir nourri d’artillerie et des lignes de barbelés. Le bilan de la bataille de la Somme est très lourd. 650 000 alliés, principalement des Britanniques, et 580 000 hommes du côté allemand sont hors de combat, tués, blessés ou disparus. Les troupes alliées n’avancent que de 13 km sur un front de 35 km de long.

Le front Est

L’année 1917

Le front Ouest

1917 connaît une crise qui affecte tous les secteurs. Malgré les échecs des batailles de Verdun et de la Somme, le général Nivelle élabore un nouveau plan d’attaque frontale qui doit être le dernier. Il choisit un secteur situé entre Reims et Soissons : Le Chemin des Dames, qu’il estime mal défendu[49]. Pendant six semaines, de début avril à la mi-mai, des assauts successifs tentent de conquérir ce site. Pendant le premier assaut, 40 000 Français tombent sous le feu infranchissable des mitrailleuses allemandes. Il est vrai que l’attaque n’avait rien d’une surprise. Les Allemands avaient appris par des prisonniers la prochaine offensive contre leur site et avaient grandement amélioré leurs positions en plaçant davantage de mitrailleuses, en construisant des souterrains de protection, des abris souterrains à 10 ou 15 m de profondeur. En tout 270 000 soldats périssent. L’échec de l’offensive du Chemin des Dames a pour conséquence immédiate les mutineries[50], qui ne sont pas un « refus de se battre, mais d’une certaine façon de se battre »[51]. Il est à noter que parmi les 40 000 mutins, il n’y pas de désertion, ni de fraternisation avec l’ennemi. Les mutins restent dans leur cantonnement et refusent de monter en ligne. Ils insultent les officiers qu’ils jugent incompétents. Les mutins sont punis avec une relative modération par Pétain, devenu le général en chef des armées françaises à la place de Nivelle. Il y a 629 condamnations à mort et finalement 75 exécutions. Pétain tente de mettre fin au mécontentement des soldats en améliorant leur vie quotidienne par le repos, la nourriture et le rythme des permissions[52]. Il décide aussi de ne plus lancer les hommes à l’attaque tant qu’il ne disposerait pas d’une supériorité absolue en matériel. En effet, l’entrée en guerre des Américains aux côtés des alliés français et britanniques en avril 1917 laisse espérer un retournement de la situation. Toutefois, le commandement français n’ose plus lancer les hommes à l’attaque tant qu’il ne dispose pas d’une supériorité absolue en matériel grâce aux Américains et aux tanks. Pourtant, impatient de remporter un succès qui lui soit propre, l’état-major anglais lance une offensive à Passchendaele, dans les Flandres, à l’automne 1917. Il réussit seulement à mener à une mort inutile plusieurs centaines de milliers de Britanniques et d’Allemands.

En mars 1917, l’état-major impérial allemand prend la décision stratégique de reculer le front plus au nord, sur la ligne dite « Hindenburg », et fait évacuer toutes ses armées des positions occupées depuis 1914 dans le secteur de l’Aisne. Ils dynamitent systématiquement les édifices emblématiques des villes et villages auparavant occupés. Ainsi disparaissent notamment les forteresses de Ham (Somme), située non loin de là, et de Coucy (27 mars 1917). Ce recul permet de raccourcir le front et d’économiser les forces nécessaires à sa défense. Les seules offensives alliées victorieuses de 1917 ont lieu autour d’Arras et d’Ypres en avril et juin 1917, lorsque les troupes britanniques et du Commonwealth prennent quelques villages aux Allemands. La prise de Vimy par les Canadiens le 9 avril 1917 est devenu un symbole de la force du Canada et de la capacité des Canadiens de gagner un objectif sans l’aide des Britanniques.

Sur le front italien, les forces italiennes et autrichiennes s’affrontent sans résultat depuis deux ans et demi sur le front d’Isonzo au nord-ouest de Trieste. Le 14 octobre 1917, lors de la bataille de Caporetto, les soldats italiens reculent devant une offensive austro-allemande. Plus de 600 000 soldats italiens, fatigués et démoralisés, désertent ou se rendent. L’Italie vit sous la menace d’une défaite militaire totale. Mais le 7 novembre, la ligne de front italienne est enfin stabilisée sur le fleuve Piave, à environ 110 kilomètres du front d’Isonzo. La défaite italienne de Caporetto incite la France et la Grande-Bretagne à envoyer des renforts et à mettre en place le Conseil suprême de guerre pour coordonner les efforts de guerre des Alliés.

La guerre sous-marine

En 1917, sous la pression des militaires, et notamment de l’amiral Tirpitz[53], le Kaiser se décide à pratiquer la guerre sous-marine à outrance, c’est-à-dire couler tous les navires se rendant en Grande-Bretagne, même les neutres. Les Allemands espèrent ainsi étouffer l’économie britannique et la contraindre à se retirer du conflit. En avril 1917, les sous-marins allemands ont déjà coulé 847 000 tonnes[54], soit l’équivalent du quart de la flotte commerciale française. Toutefois, l’organisation de convois sous la protection de la marine anglaise et le dragage des mines réussissent à émousser l’arme sous-ma