Population noire en Argentine

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La population noire d’Argentine, issue de la traite négrière pratiquée par l’Espagne d’abord sous la Vice-royauté du Pérou, puis sous la Vice-royauté du Río de la Plata, a joué un rôle notable dans l’histoire de ce pays. Pendant les XVIIIe et XIXe siècles, les Afro-argentins parvinrent à constituer plus de la moitié de la population de certaines provinces et eurent une influence profonde sur la culture nationale.

Quoique cette population ait certes fortement baissé en nombre au long du XIXe siècle, sous l’effet conjugué des flux migratoires favorisés par la Constitution de 1853 et du taux de mortalité élevé chez les noirs, son apparente disparition de la conscience collective argentine résulte sans doute davantage d’une représentation historiographique qui tendait à la donner pour exterminée, que d’une réalité empirique. En effet, du 6 au 13 avril 2005 fut réalisée dans les quartiers de Monserrat, à Buenos Aires, et de Santa Rosa de Lima, à Santa Fe, une étude dénommée Prueba Piloto de Afrodescendientes, laquelle mit en lumière que 3 % de la population argentine reconnaissait avoir des ancêtres originaires d’Afrique noire. Ces résultats recoupent assez bien ceux de l’étude menée par le Centre de génétique de l’Université de Buenos Aires, qui permit d’estimer à environ 4,3 % le pourcentage d’habitants de Buenos Aires et de sa banlieue porteurs de marqueurs génétiques africains[1],[2].

Plus tard, au début du XXe siècle, des immigrants noirs arrivèrent du Cap-Vert, cette fois cependant non comme esclaves et sans y avoir été poussés par la guerre, mais comme marins-pêcheurs apportant leur savoir-faire. Il est estimé que plus de 10 000 de ces Africains de l’ouest vivent actuellement dans toute l’Argentine[3].

Selon les données issues du recensement national de 2010, la population argentine d’ascendance africaine était en 2010 forte de 149 493 personnes (soit 0,4 % de la population totale). De cet effectif, 137 583 (soit 92 %) étaient Afro-Argentins et les 11 960 restants (soit 8 %) étaient originaires d’autres pays, en majorité du continent américain[4].

Introduction : traite et zones d'origine des noirs à l’époque coloniale[modifier | modifier le code]

Esclavage, de Jean-Baptiste Debret. Les puissances européennes avaient instauré dans leurs colonies américaines un système esclavagiste se traduisant par le transport à destination desdites colonies de dizaines de milliers de personnes capturées en Afrique subsaharienne.

Le système économique des colonies européennes en Amérique mit en place, comme partie intégrante du processus de conquête, différents modes d’exploitation forcée du travail des Amérindiens. Toutefois, la densité de population relativement faible de plusieurs des territoires américains conquis, la résistance opposée par certains groupes aborigènes à la domination européenne, et surtout le taux de mortalité élevé provoqué par la désintégration de leur société, par la nature du travail et par les maladies introduites par les Européens, portèrent ces derniers à suppléer au manque de main-d’œuvre par l'introduction d'esclaves en provenance d’Afrique subsaharienne.

Jusque bien avant dans le XIXe siècle, l’activité minière et l’agriculture constituaient le gros de l’activité économique en Amérique. Ce travail fut accompli pour une bonne part par de la main-d’œuvre sous le régime d’esclavage ou sous un régime similaire. Les Africains présentaient pour les colons l’avantage d’avoir été d’ores et déjà, de par la proximité géographique, exposés aux maladies européennes, et d’être en même temps adaptés au climat tropical des colonies.

Dans les colonies du Río de la Plata, l’introduction d’esclaves africains débuta en 1588, même si ces premiers arrivages furent en grande partie le fait de la contrebande. Le trafic ensuite prospéra, par l’intermédiaire du port de Buenos Aires, après qu’eut été accordé aux Britanniques le privilège d’importer par ce port un quota d’esclaves. Les rois d’Espagne concluaient, à l’effet de pourvoir des esclaves aux Indes orientales, des contrats de asiento avec différentes compagnies, principalement portugaises et espagnoles. En 1713, l’Angleterre, sortie victorieuse de la guerre de Succession d'Espagne, eut le monopole de ce commerce. Le dernier asiento fut contracté avec la Compagnie royale des Philippines en 1787. Les noirs étaient mesurés puis marqués au fer, jusqu’à l’interdiction de cette pratique en 1784.

En ce qui concerne le lieu d’origine, la majorité des Africains introduits en Argentine étaient originaires du territoire des actuels États d’Angola, de la République démocratique du Congo, de Guinée et de la République du Congo, c'est-à-dire appartenaient à la famille ethnique bantoue ; les arrivages d’esclaves en provenance des îles du Cap-Vert, survenus avant le XVIe siècle, n’avaient en revanche été que relativement peu abondants. Les esclaves des groupes yoruba et éwé, qui formaient le gros des contingents amenés au Brésil, étaient moins nombreux dans le Río de la Plata.

Il a été calculé que 60 000 000 d’Africains furent transportés en Amérique, desquels seuls 12 000 000 arrivèrent vivants à destination. En Amérique du Sud, ces noirs transitaient essentiellement par les ports de Buenos Aires, Montevideo, Valparaíso et Rio de Janeiro[5].

Parfois, les esclaves étaient achetés par des particuliers directement à l’étranger par l’entremise d’un commissionnaire, comme en atteste une lettre ainsi conçue envoyée de Rio de Janeiro :

« Cher Monsieur : par la goélette Ávila je vous remets la jeune négresse que vous m’avez chargé d’acheter ici. Elle a treize ou quatorze ans environ, est née dans le Congo, et s’appelle María. Je fais établir que j’ai reçu cinq cents pesos, montant de l’achat. Meilleures salutations. Votre très-dévoué serviteur[6]. »

Dans le Río de la Plata, les esclaves étaient destinés aux travaux d’agriculture et d’élevage, aux tâches domestiques et, dans une mesure moindre, à l’artisanat. Dans les zones urbaines en particulier, beaucoup d’esclaves s’adonnaient aux travaux d’artisanat en vue de la vente, dont les bénéfices étaient perçus par leurs patrons. Les quartiers de San Telmo et de Monserrat à Buenos Aires hébergeaient un grand nombre de ces esclaves, quoique la majeure partie d'entre eux fussent employés aux travaux domestiques. Le recensement effectué en 1778 par Juan José de Vértiz y Salcedo fait état d’effectifs très élevés dans les provinces à forte production agricole : 54 % dans la province de Santiago del Estero, 52 % dans celle de Catamarca, 46 % dans celle de Salta, 44 % dans celle de Córdoba, 42 % dans celle de Tucumán, 24 % dans celle de Mendoza, 20 % dans celle de La Rioja, 16 % dans celle de San Juan, 13 % dans celle de Jujuy, et 9 % dans celle de San Luis[5]. Dans les autres provinces aussi, les noirs représentaient une part importante de la population. L’un des bas-quartiers de la ville de Corrientes porte aujourd’hui encore le nom de Camba Cuá, dérivé du guarani kamba kua, signifiant grotte aux noirs.

En ce qui concerne la ville de Buenos Aires, le même recensement chiffra à 15 719 le nombre d’Espagnols, à 1 288 celui des métisses et des Indiens, et à 7268 celui des mulâtres et des noirs. En 1810 furent comptabilisés 22 793 blancs, 9 615 noirs et mulâtres, et seulement 150 indigènes. La zone la plus densément peuplée de noirs se situait dans le quartier de Montserrat, également dénommé quartier du Tambour (en esp.Barrio del Tambor), éloigné de peu de carrés de l’actuel emplacement du palais du Congrès.

Les « nations »[modifier | modifier le code]

Les noirs d’Argentine avaient coutume de se grouper en sociétés qu’ils appelaient « naciones », parmi lesquelles les nations Conga (composées de basanés), Cabunda, Africana argentina, Mozambique etc.

Lesdites nations avaient pour siège soit des lieux ouverts, aplanis artificiellement et recouverts de terre battue pour les besoins de la danse, soit des endroits fermés avec espace intérieur libre. Dans quelques cas, grâce à la générosité de quelque maître, les salles étaient revêtues de tapis et de rideaux. Les nations avaient leur roi et leur reine, lesquels, bien qu’ils fussent en réalité élus democratiquement et ne tinssent pas cour, disposaient d’un trône, que se dressait à l’endroit le plus en vue de la salle et était orné d’un drapeau, dont chaque nation du reste était doté. S’y trouvait également une tribune, ou à tout le moins une estrade, que servait entre autres choses à recevoir les grands dignitaires, tels que p.ex. Juan Manuel de Rosas, son épouse et sa fille, ainsi qu'on peut le voir sur un tableau de Martín Boneo. Au siège se célébraient des fêtes et s’accomplissaient des séances de danse.

Ces sociétés d’Africains à leur tour se concentraient dans certains quartiers, comme ceux du Mondongo ou du Tambour à Buenos Aires. Le premier nommé fut l’un des plus importants de cette ville et se composait de 16 îlots sis dans le quartier de Monserrat. Son nom s’explique par le fait qu’il s’y consommait de fortes quantités de tripes (en esp. mondongo), vendues par des marchands ambulants au cri de Mondongo, mondongo!. Quant au nom Tambor (tambour) du deuxième nommé, il n’était pas rare qu’un village eût une nation noire portant cette appellation, attendu que c’était l’instrument favori pour la danse et les chansons.

Catégories raciales sous l'ère coloniale[modifier | modifier le code]

À l’époque coloniale, les autorités espagnoles avaient un ensemble de termes pour qualifier les différentes variétés de métissage (cruza, croisement) résultant de l’union de personnes noires africaines avec des personnes d’autres origines raciales. Ce sont :

  • mulâtre (mulato) : terme dérivant de mule, métissage entre un noir ou une noire et un blanc ou une blanche.
  • terceron (tercerón) : métissage entre un blanc ou une blanche et un mulâtre ou une mulâtresse.
  • quarteron (cuarterón) : métissage entre un blanc ou une blanche et un terceron ou une terceronne.
  • quinteron (quinterón) : métissage entre un blanc ou une blanche et un quarteron ou une quarteronne.
  • zambo : métissage entre un noir ou une noire et un ou une indigène.
  • zambo prieto : ayant une couleur noire prononcée.
  • salto atrás (litt. saut en arrière) : terme utilisé quand un enfant avait un teint plus foncé que ses parents.

Socialement, avoir une cruza dans son arbre généalogique était une tache. Ces catégorisations, ainsi que d’autres usuelles dans la culture coloniale, comme métisse ou cholo, s’employaient pour stigmatiser et empêcher l’ascension sociale de certaines personnes, et il est advenu en effet que des personnalités historiques connues se fussent trouvées dans cette situation, comme Bernardo de Monteagudo et Bernardino Rivadavia, que furent taxés de mulâtres.

Les noirs argentins au XIXe siècle[modifier | modifier le code]

Prélude à l’indépendance et naissance de l’Argentine[modifier | modifier le code]

L’esclavage, sculpture de Francisco Cafferata, à Buenos Aires.

Des témoignages de l’époque portent à admettre que les esclaves étaient de façon générale traités avec moins de cruauté à Buenos Aires et à Montevideo qu’ailleurs. José Antonio Wilde notait, dans Buenos Aires desde 70 años atrás (1810-1880), que :

« les esclaves avaient été traités avec une véritable affection par leurs maîtres, sans comparaison avec le traitement donné dans d’autres colonies. »

Cela cependant ne l’empêcha pas de reconnaître par ailleurs que :

« les maîtresses tourmentaient plus ou moins cette fraction infortunée du genre humain (et qu’)ils se mouvaient parmi nous en général fort mal vêtus. »

Les étrangers de passage dans le Río de la Plata ont laissé dans leurs témoignages une opinion semblable concernant le traitement meilleur fait aux esclaves. Par exemple, Alexander Gillespie, capitaine de l’armée britannique lors des offensives anglaises, écrivit dans ses mémoires avoir été surpris de la manière bien meilleure dont les esclaves étaient traités en comparaison de ceux de nos planteurs et des planteurs d’Amérique du Sud, poursuivant :

« Ces malheureux déportés de leur pays, comme ils ont été achetés à Buenos Aires, le premier soin du maître est d’instruire son esclave dans la langue du lieu ainsi que dans les principes généraux et le crédo de sa foi (...). Les maîtres, pour autant que je pus l’observer, étaient également attentifs à leur morale domestique. Tous les matins, avant qu’elle s’en fût à la messe, la maîtresse de céans faisait se rassembler les noirs en cercle sur le sol, jeunes et vieux, en leur donnant à faire des travaux d’aiguille et de tissage, selon leurs capacités. Tous paraissaient joyeux, et nul doute pourtant que la réprimande n’épargnait pas leur cercle. Avant et après les repas de midi, ainsi que lors du repas du soir, l'un d'eux se présentait pour demander la bénédiction et témoigner leur gratitude, ce qu’on leur enseignait à considérer comme d’éminents devoirs et dont ils s'acquittaient toujours avec solennité. »

— Mémoires d’Alexander Gillespie, capitaine de l’armée britannique[7]

En 1801, les milices composées de soldats noirs et mulâtres affranchis, dont l’existence à Buenos Aires remontait déjà à fort loin, furent réglementées et soumises à discipline, et des compagnies furent créées à Buenos Aires, Montevideo et Asuncion. À la suite de l’offensive anglaise de 1806, ces milices portègnes vinrent à constituer, aux côtés de soldats indigènes, le bataillon de Castas, lequel était subdivisé en compagnies de mulâtres, de pardos (bruns) et de naturales (noirs). Une partie de ces soldats fut transférée au corps de Castas d’artillerie. L’on créa en outre un corps d’esclaves destiné à défendre Buenos Aires en cas extrême, mais il ne leur fut pas confié d’armes. Après la révolution de Mai, le bataillon de Castas alla former le régiment de Pardos y Morenos, qui participa à toutes les campagnes de la guerre d’indépendance de l’Argentine.

Alors que se déroulaient les offensives britanniques contre le Río de la Plata eut lieu à Buenos Aires un soulèvement des esclaves noirs, qu'encourageait l’essor pris par le mouvement abolitionniste en Angleterre et qui croyaient que le corps expéditionnaire britannique était arrivé principalement dans le but de leur offrir la liberté. Mais le général anglais William Carr Beresford ne voyait pas ce mouvement avec sympathie : le porte-parole des criollos de Buenos Aires, Juan Martín de Pueyrredón (lequel devait quelques jours plus tard organiser la reconquête du Río de la Plata sur les Anglais), argumentant que la ruine menacerait le pays si les aspirations des esclaves n’étaient pas réprimées, lui réclama des mesures en faveur de leurs domaines agricoles. En conséquence, Beresford édicta un arrêté ordonnant que l’on fît entendre aux esclaves que leur condition ne changerait pas (« on les attacha à temps », devait écrire Pueyrredón en juillet 1806 dans une lettre adressée à son beau-père à Cadix). Cette mesure contribua à la défaite des Anglais, car elle incita les esclaves à se retourner contre eux.

Après la capitualtion des Anglais, le cabildo de Buenos Aires déclara que son principal objectif serait de « trouver les moyens d’éradiquer l’esclavage de notre sol ». Pourtant, en 1812, l’on voulut empêcher Bernardo de Monteagudo de devenir membre du Premier triumvirat, au motif de sa « douteuse filiation maternelle » (dudosa filiación materna), en allusion à ses aieux africains ; mais paradoxalement, l’un des réticents était Bernardino Rivadavia, pareillement descendant d’Africains[8]. L’Assemblée de l'an XIII, premier corps constituant d’Argentine, décréta la liberté des ventres, par laquelle la liberté était accordée aux enfants nés d’esclaves, mais non aux esclaves existants. Ainsi par exemple pouvait-on lire dans le journal El Centinela du 8 septembre 1822 ce qui suit :

« On désire acheter quelques esclaves qui s’y entendent dans les travaux des champs, ou qui savent aller à cheval. Celui qui souhaite en vendre est prié de se rendre au magasin de don Miguel Ochagovia, qui en informera l’acheteur[9]. »

Le journal El Tiempo du 5 septembre 1828 publiait l’annonce suivante :

« En vente une jeune fille de 23 à 24 ans, sans vice ni maladies, sachant lessiver, repasser et cuisiner, pour la somme de 280 pesos d’argent, ou équivalent en monnaie courante. Rue Europa no 69[9]. »

Ils pouvaient en revanche, s’ils étaient en désaccord avec leur maître, solliciter d’être revendus, voire se mettre eux-mêmes en quête d’un acheteur. Bon nombre d’esclaves faisaient partie des milices et des troupes irrégulières qui ultérieurement composeraient l’armée argentine, mais toujours dans des escadrons séparés.

Jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1853, la loi d’affranchissement (Ley de Rescate) obligeait les propriétaires d’esclaves à céder 40 % de leurs effectifs pour qu’ils accomplissent leur service militaire. Ceux qui effectuaient cinq années complètes de service obtenaient la liberté, toutefois de tels cas ne se présentèrent qu’à de rares occasions.

Les armées de l’indépendance furent amenées à recruter, dans les territoires conquis par elles sur les royalistes, de forts contingents d’esclaves, offrant à ceux-ci la liberté en contrepartie de leur engagement. Beaucoup parmi eux furent versés dans le Bataillon no 8, lequel faisait partie de la ligne de choc lors de la bataille de Chacabuco, où le bataillon eut à subir de nombreuses pertes.

Sous la dictature de Rosas[modifier | modifier le code]

Sous le gouvernement de Juan Manuel de Rosas, la proportion de noirs dans la population totale de Buenos Aires alla jusqu’à atteindre 30 %. De cette époque date la célébration des carnavals sous leur forme américaine, ainsi que l’apparition de rythmes tels que le candombe et la milonga, appelés ensuite à faire partie intégrante du folklore argentin. À propos de Rosas, il a été rapporté qu’il prisait fort sa population noire, et qu’il aimait à assister aux candombes. Bon nombre des gauchos employés aux travaux des champs dans la campagne étaient à cette époque des Afro-Argentins.

En 1837, Rosas promulgua une loi qui interdisait expressément l’achat et la vente d’esclaves sur le territoire national argentin, et en 1840 rendit publique une déclaration tendant à l’abolition intégrale, sous toutes ses formes, du commerce des esclaves dans le Río de la Plata[10]. Si la Constitution nationale de 1853 abolit l’esclavage, l’abolition ne devint réellement totale qu’avec la réforme de la Constitution de 1860, qui établissait la liberté également pour les esclaves de maîtres étrangers lorsque ceux-ci les avaient introduits sur le territoire argentin.

L’ère Sarmiento et décennies suivantes[modifier | modifier le code]

Sous la présidence de Domingo Faustino Sarmiento (1868-1874) se produisirent les deux événements auxquels l’histoire traditionnelle impute d’avoir causé la mort en masse des Afro-Argentins : la guerre de la Triple Alliance (1864-1870) et l’épidémie de fièvre jaune qui sévit à Buenos Aires en 1871.

Deux des passages les plus marquants du Martín Fierro, épopée gaucho composée en 1872 et passant pour le livre national de l’Argentine, relatent les rencontres du personnage principal avec des gauchos noirs : lors de la première de ces rencontres, dans la première partie du livre, il assassine son interlocuteur noir avec un évident dédain raciste, tandis que lors de la seconde, plusieurs années plus tard, il soutient avec le gaucho noir, qui se révèle être le fils du premier, une payada (chanson improvisée en solo ou en duo, avec deux protagonistes s’interpellant) restée fameuse.

Le romancier Martínez Zuviria (connu sous le pseudonyme d'Hugo Wast) publia en 1904 le roman Alegre, unique roman de la littérature argentine ayant pour protagoniste et personnage central un immigrant africain en situation d’esclavage. Martínez Zuviría rédigea cette œuvre entre 1902 et 1904, sous la présidence de Julio Argentino Roca, alors que dominait la vision européisante des gouvernements conservateurs, laquelle vision tendait à dénier aux Afro-Argentins leur part légitime dans l’identité nationale. Alegre fut très influencé par le roman abolitionniste la Case de l'oncle Tom, qui fut en partie à l’origine de la guerre de Sécession par suite de la censure que le frappa au motif qu’il prenait pour héros un noir africain. Dans le roman de Wast, le protagoniste, dont le nom est Alegre, est un jeune Africain à la peau noire qui accomplit d'innombrables exploits et possède un cœur sensible et généreux.

L’esclavage aboli, les Afro-Argentins continuèrent néanmoins à vivre dans des conditions misérables et à faire l’objet de discrimination. Des quatorze collèges existant à Buenos Aires en 1857, seuls deux admettaient des enfants noirs, en dépit de ce que 15 % des élèves de cette année-là étaient des enfants de couleur[11]. De manière semblable, en 1829, dans la ville de Córdoba, n'étaient admis dans les collèges secondaires que deux élèves noirs par an, et les noirs n’eurent accès à l’université qu’à partir de 1853[12].

Entre-temps, les Afro-Argentins avaient commencé à publier des journaux et périodiques et entrepris d’organiser une défense commune. Un de ces périodiques, El Unionista, publia en 1877 une déclaration d’égalité de droits et de justice pour toute personne sans considération de la couleur de peau. Dans un des numéros de cette revue, l’on pouvait lire :

« ...la Constitution est lettre morte et les comtes et marquis abondent ; lesquels, s’en tenant à l’antique et odieux régime colonial, prétendent traiter leurs subordonnés comme des esclaves ; sans s’aviser que parmi les hommes qu’ils humilient, il en est de nombreux qui cachent sous leur grossière vêture une intelligence supérieure à celle de celui qui les outrage. »

D’autres titres de la presse noire argentine du XIXe siècle sont La raza africana, o sea el demócrata negro (litt. la Race africaine, ou le démocrate noir) et El proletario (tous deux de 1858). Vers 1880 existaient dans la ville de Buenos Aires une vingtaine de périodiques de ce type.

Les noirs argentins tentèrent par ailleurs de prendre pied dans la vie politique de leur pays. Par exemple, José M. Morales, colonel mitriste actif, parvint à devenir député provincial, membre de la constituante, puis sénateur provincial de la province de Buenos Aires en 1880, tandis que le colonel Domingo Sosa réussit par deux fois à être député et membre de la constituante provinciale de 1854.

Évolution démographique de la population afro-argentine[modifier | modifier le code]

La sanglante guerre de la Triple Alliance (1865-1870) est tenue responsable de la forte diminution de la population afro-argentine (aquarelle de José Ignacio Garmendia).

Traditionnellement, il était affirmé que la population noire d’Argentine commença à décliner à partir du début du XIXe siècle, jusqu’à disparaître ensuite quasi complètement. Cependant, le recensement pilote, réalisé dans deux quartiers urbains d'Argentine en 2005 et visant à appréhender la notion qu’avaient les habitants de ces quartiers d’ancêtres originaires d’Afrique noire, permit d’établir que 3 % environ de la population argentine déclare avoir une ascendance africaine. Compte tenu que l’immigration européenne explique plus de la moitié de l’accroissement démographique argentin en 1960, quelques chercheurs soutiennent que, plutôt qu’une baisse des effectifs, ce qui s’est produit en réalité est un processus d’invisibilisation de la population afro-argentine et de ses traditions culturelles[13].

Les théories posant une diminution numérique absolue (et non pas seulement relative, comme dans la vision traditionnelle), et celles postulant le génocide, s’appuient sur des arguments semblables, mais se différencient les unes des autres par une intentionalité que ces dernières imputent aux classes dirigeantes. Parmi les causes mises en avant se détachent en particulier :

  • les nombreuses pertes provoquées par les conflits armés : les noirs étaient surreprésentés dans l’armée argentine lors de la longue et sanglante guerre de la Triple Alliance, qui exigea un lourd tribut en vies humaines dans les deux camps. Les tenants du génocide, à la différence de l’historiographie officielle, laquelle n’entend voir dans la baisse démographique des noirs consécutive à cette surreprésentation qu’une contingence historique, posent au contraire que le recrutement disproportionné de noirs fut délibéré ;
  • les épidémies, en particulier celle de fièvre jaune à Buenos Aires en 1871 ;
  • l’émigration, spécialement à destination de l’Uruguay, où la population noire était historiquement plus nombreuse et bénéficiait d’un climat politique plus favorable ;
  • l’immigration massive en provenance d’Europe entre 1850 et 1950, encouragée par la Constitution nationale de 1853[14], qui eut pour effet un accroissement rapide de la population du pays. Les immigrants européens supplantèrent donc les noirs, effectivement et symboliquement, mettant ainsi en œuvre le dessein de la classe dirigeante visant à européaniser l’Argentine.

Quelques-uns des rares chercheurs qui se sont penchés sur la situation des Afro-Argentins à la fin du XIXe siècle ont souligné que leur supposée supplantation numérique par les immigrants européens est difficilement compatible avec le fort taux de masculinité de ces derniers. Cette donnée porte au contraire à admettre l’existence d’un haut degré de métissage entre Européens et Afro-Argentines, les femmes afro-argentines, privées de partenaires masculins par les guerres, tendant en effet à se reporter sur des sujets euro-argentins. Il est à observer d’autre part que les immigrants européens ne s’installèrent pas massivement dans les provinces du nord, où la population noire était prédominante.

Selon les conceptions racialistes alors en vigueur, avoir une ascendance africaine était malvenu et considéré comme un fardeau par beaucoup de mulâtres. Ceux-ci, pour peu que leur peau eût un teint plus clair, tendaient à s’identifier comme blancs ; vu l’obsession des descendants d’Européens à se constituer en une nation blanche, ce groupe, désigné par le terme de trigueño (basané, personne de teint plus foncé mais appartenant à la race blanche), veillait à n’être jamais associé avec les Afro-Argentins.

Positions racistes de Sarmiento[modifier | modifier le code]

Domingo Faustino Sarmiento, porteur de conceptions ouvertement racistes, fut président au moment où eurent lieu les événements soupçonnés d’avoir causer la disparition massive d'Afro-Argentins.

Domingo Faustino Sarmiento, président de la république d’Argentine durant la grande épidémie de fièvre jaune et pendant la guerre de la Triple Alliance, adopta une nette posture raciste, allant jusqu’à soutenir la nécessité d’éliminer la population noire. En 1848, en voyage aux États-Unis, il consigna dans ses carnets :

« L’esclavage aux États-Unis est aujourd’hui une question sans solution possible ; ils sont 4 millions de noirs, et d’ici 20 ans, ils en seront 8. Les affranchir ? Mais alors, qui payera les 1000 millions de pesos qu’ils valent ? Une fois affranchis, que fera-t-on de cette classe noire haïe de la race blanche ?... L’esclavage est une végétation parasite que la colonisation anglaise a laissée accrochée à l’arbre feuillu des libertés. On n’osa point l’éradiquer lorsqu’on élagua l’arbre, confiant au temps le soin de la tuer, mais le parasite a prospéré et menace d’emporter l’arbre tout entier... »

Quelques années plus tard, il écrira dans le même esprit :

« J’arrive heureux dans cette Chambre des députés de Buenos Aires, où il n’y a ni gauchos, ni noirs, ni pauvres »

— Cité par Ruchansky

Ces déclarations de Sarmiento sont symptomatiques de l’attitude adoptée par l’État argentin après l’abolition de l'esclavage, et qui porta les autorités notamment à réviser les classifications démographiques, éliminant les catégories noir ou brun, pour les regrouper avec d’autres catégories sous l’intitulé de basané (« trigueña »), afin que les registres de population ne gardassent pas trace de leur présence.

En 1887, le pourcentage de noirs était officiellement estimé à 1,8 % de la population totale. Ce taux ne sera plus déterminé dans les recensements ultérieurs. La position de l’État en la matière se fit explicite à l’issue du Recensement national de 1895, les responsables de celui-ci déclarant en effet : « La population ne tardera plus à être unifiée tout à fait, en formant une nouvelle et belle race blanche[15] ».

À compter de cette date, et durant quasi un siècle, aucune étude sur les Afro-Argentins ne fut pratiquement plus effectuée en Argentine.

Situation au XXe siècle[modifier | modifier le code]

À partir de 1930 commencèrent à se produire de vastes migrations intérieures, en direction de Buenos Aires et d’autres grands centres urbains, de travailleurs agricoles désireux de prendre part comme ouvriers d’usine au processus d’industrialisation alors enclenché. Dans la décennie 1940, tandis que leur présence s’était faite profuse, ces travailleurs étaient dédaigneusement appelés cabecitas negras (têtes noires) par de larges secteurs des classes moyenne et supérieure.

Ce n’est que ces dernières années qu’ont commencé à être publiées des études tant historiques que sociologiques centrées sur la population noire d’Argentine, dont les résultats furent accueillis avec surprise et, dans quelques cas, avec rejet, par d’amples secteurs de la société argentine. Les mécanismes d’invisibilisation et discrimination physique et culturelle des Afro-Argentins vint publiquement au jour en 2002, de façon retentissante, lorsqu’une fonctionnaire du service de Migrations accusa injustement une ressortissante argentine d’avoir falsifié son passeport, avec l’argument qu’elle ne pouvait être à la fois argentine et noire[16].

Ces dernières années toutefois, l’on assiste à une multiplication des études, activités et manifestations en rapport avec la population afro-argentine. Le résultat général tend à indiquer una présence tant physique que culturelle beaucoup plus importante que ce qui était supposé officiellement jusque-là.

Vagues migratoires au XXe siècle et postérieures[modifier | modifier le code]

Immigrants du Cap-Vert[modifier | modifier le code]

Entre 12 000 et 15 000 descendants d’esclaves ou d’immigrants originaires du Cap-Vert vivent actuellement (2009) en Argentine ; parmi eux, trois centaines sont nés dans cette région d’Afrique.

Cette immigration commença à la fin du XIXe siècle et prit une certaine ampleur à partir des années 1920. Les périodes d’afflux intense se situent entre 1927 et 1933, et après 1946[17], et sont principalement imputables aux sécheresses périodiques et famines subséquentes sévissant dans le pays d’origine.

Les Cap-Verdiens étant des marins et des pêcheurs expérimentés, la majorité se fixa dans des villes portuaires telles que Rosario, Buenos Aires, San Nicolás de los Arroyos, Campana (dans la banlieue nord-ouest de Buenos Aires), Bahía Blanca, Dock Sud (banlieue sud-est de Buenos Aires) et Ensenada. Jusqu’à 95 % de ces personnes trouvèrent à s’employer dans la marine de guerre, dans la marine marchande, dans la flotte fluviale argentine, dans la compagnie pétrolière YPF, dans les chantiers navals, ou dans la ci-devant compagnie maritime publique ELMA[17].

Réfugiés d’Afrique continentale[modifier | modifier le code]

À Buenos Aires 

Dans le quartier familièrement appelé Once se sont fixés nombre d’Africains ayant fui la situation de leur pays, en particulier beaucoup de Sénégalais. Selon l’Agence pour les réfugiés à Buenos Aires, ils sollicitent d’abord l’asile, réussissent à obtenir un visa pour le Brésil, puis se rendent en Argentine, dans quelques cas en voyageant sur un navire comme passager clandestin. Lorsque le permis de séjour leur est refusé, ils restent néanmoins dans le pays illégalement et deviennent une proie facile pour les trafiquants d’êtres humains. Les dimanches, une partie de la communauté sénégalaise se réunit pour consommer des plats typiques de leur pays. D’ores et déjà, certains restaurants proposent des mets africains[18].

À Rosario 

Ces dernières années, des Africains fuyant leur pays d’origine parce qu’ils y sont exploités, persécutés, ou pour quelque motif religieux ou politique, arrivent en Argentine comme passagers clandestins sur des navires, en particulier par le port de Rosario, dans la province de Santa Fe. Généralement, ils s’embarquent sans savoir où le bateau les mène, ou croyant aller dans un pays développé de l’hémisphère nord. Ils viennent pour la plupart du Nigeria, de Côte d'Ivoire et de Guinée[19].

Si leur nombre est faible encore, il tend à s’accroître d’année en année : en 2008, 70 personnes, contre une quarantaine l’année précédente, cherchèrent refuge en Argentine, mais seuls 10 purent rester, les autres ayant été rapatriés. Beaucoup sont des mineurs d’âge[19].

Le premier Africain à tenter ce nouveau mode d’immigration arriva à Rosario en 2004, alors âgé de 12 ans. S’il fut adopté par une famille, la plupart n’ont pas la même chance et beaucoup d’enfants sont logés dans des foyers transitoires, tandis que les adultes vivent dans de petits meublés et gagnent leur vie comme marchands ambulants. Quelques-uns ont fondé une famille et se sont établis ; d’autres ont sombré dans la délinquance[19].

Femmes dominicaines[modifier | modifier le code]

Au début de la décennie 1990, et jusqu’à l’éclatement de la crise économique de 2001, se développa, au départ de pays pauvres, suite au régime de change fixe peso argentin-dollar, un courant migratoire composé de personnes poussées à venir travailler en Argentine pour y gagner des salaires relativement élevés (car libellés en dollars), pour retourner ensuite dans leur pays d’origine avec un important pécule. L’on vit alors arriver en nombre des femmes dominicaines d’ascendance africaine, pour une bonne part d’entre elles afin d’y exercer la prostitution, de leur plein gré ou non, ou pour se trouver prises dans quelque réseau mafieux de traite d’êtres humains[20].

L’année 2008 vit l’amorce d’une deuxième vague d’immigrantes de cette même catégorie : le nombre de demandes de femmes dominicaines pour s’établir en Argentine passa de 663 en 2007 à 1168 en 2008, selon les statistiques de la Direction des migrations. Les autorités instaurèrent des contrôles à l’effet de détecter les « fausses touristes » et lutter contre les mafias qui les amènent. C’est ainsi qu’en avril 2009, 166 Dominicaines furent refoulées vers leur pays d’origine[20],[21].

Racisme en Argentine en rapport avec la couleur de peau[modifier | modifier le code]

En Argentine, de façon analogue aux autres pays d’Amérique, le racisme lié à la couleur de peau ou à l’origine africaine, remonte à l’époque coloniale. Sous le régime des castes tel qu’imposé par l’Espagne, les personnes ayant des ascendants d’Afrique noire tenaient un rang plus bas encore que les membres des peuples indigènes.

Le racisme hérité de l’ère coloniale passa dans une certaine mesure dans la culture argentine, comme tendent à le démontrer un certain nombre de phrases ou de passages dans la littérature nationale. Au milieu du XIXe siècle, les duels à mort entre gauchos métisses et afro-argentins étaient courants. Ce type de disputes a été représenté avec une teinte de racisme dans un passage fameux du premier livre de l’épopée gaucho Martín Fierro, que l’écrivain et homme politique José Hernández fit paraître en 1870 ; dans ledit passage, le personnage principal se bat en duel avec un gaucho noir non sans avoir d’abord insulté sa fiancée et l’avoir insulté lui-même par les vers suivants:

« A los blancos hizo Dios,
a los mulatos San Pedro,
a los negros hizo el diablo
para tizón del infierno. »
(cap. 7)
« Les blancs, c’est Dieu qui les fit,
les mulâtres, saint Pierre,
et les noirs, le diable
comme tison de l’enfer. »
(chap. 7)

Des années plus tard, en 1878, Hernández publia la seconde partie de sa célèbre épopée, où Fierro soutient avec un autre gaucho noir une payada fameuse, lors de laquelle sont débattus des sujets philosophiques (la vie, la création, l’existence, etc.). Le gaucho noir se révèle être le fils du précédent, et l’unique personnage alphabétisé de tout l’illustre livre. Sachant cette fois-ci éviter le duel, alors qu’il semblait inévitable, Martín Fierro donne ainsi à voir l’évolution qu’a connu le personnage, et à travers lui probablement la société argentine, alors occupée à accueillir des millions d’inmigrants européens.

L’invisibilisation délibérée des Afro-Argentins et de leur culture a été en Argentine un notable mode opératoire du racisme lié à la couleur de peau ou aux origines africaines. Le 9 octobre 2006 fut créé le Foro de Afrodescendientes y Africanos en la Argentina (Forum des Afro-descendants et Africains en Argentine), dans le but de promouvoir le pluralisme social et culturel et de lutter contre la discrimination de cette partie de la population. Lors de la cérémonie de fondation, la présidente de l’Institut national contre la discrimination, la xénophobie et le racisme (l’INADI), María José Lubertino, reconnut, dans les termes suivants, la volonté d’invisibilisation dont les Afro-Argentins ont été l'objet :

« Les Afros en Argentine ont été invisibilisés et restent aujourd’hui encore invisibles. Ceci est le résultat d’un proccessus de diaspora provoqué par l’esclavage et sa transformation en servitude... La stratification sociale actuelle les assigne dans la pauvreté[22]. »

Une forme particulière de stigmatisation, qui s’est généralisée depuis le milieu du XXe siècle, consiste en l’usage de termes dépréciatifs tels que cabecitas negras (petites têtes noires), negritas (négrillonnes), morochos, negradas (noircies), termes associés essentiellement aux travailleurs des classes inférieures. En de nombreux cas, « les relations sociales se sont racialisées »[23], et le terme negro s’est généralisé pour désigner de manière méprisante tout travailleur, sans considération de sa couleur de peau, à telle enseigne qu’il est devenu d’usage, entre personnes haut-placées s’occupant de gestion du personnel dans les entreprises, de se référer aux salariés sous le dénomination los negros. Des dérives semblables se sont manifestées également dans la vie politique argentine : l’oligarchie qui renversa le régime de Perón en 1955 désignait les péronistes par negros, attendu qu’en leur majorité ceux-ci étaient d’origine humble et appartenaient à la classe des travailleurs. Cette habitude langagière a perduré jusqu’à aujourd’hui. Mieux, cette expression spécifique du racisme en Argentine s’est étendue pour englober sous la même dénomination de negro ou de negra des personnes appartenant aux peuples originels, voire les migrants latino-américains et leurs descendants. En témoignent les chansons que rugissent les supporters de football et dans lesquelles la volonté de dénigrement de telle ethnie ou nationalité est manifeste ; dans l’une de ces chansons, particulièrement fameuse, les supporters du club Boca Juniors sont traités de « sales nègres de Bolivie et du Paraguay » (negros sucios de Bolivia y Paraguay)[24],[25].

Si l’Argentine a toujours préféré nier avoir en son sein une communauté de descendants d’Africains, voire s’est employée à effacer l’Afrique de son passé, des groupes afro-argentins tels que Grupo Cultural Afro, SOS Racismo, et Africa Vive ont néanmoins réussi conjointement en 2001 à obtenir d’un député national qu’il organise une cérémonie en mémoire des soldats noirs morts en combattant pour l’indépendance de l’Argentine. Lors de la cérémonie, le député, en plus de rendre hommage à ces soldats, décerna des distinctions aux dirigeants de plusieurs organisations noires. Cet événement, en tenant compte aux Africains des contributions qu’ils ont apportées au pays, est mémorable en ce qu’il est source d’espoir pour les Afro-Argentins et leur fut d’une grande aide sur la voie de la reconnaissance et de l'égalité.

Association Africa Vive[modifier | modifier le code]

Ces dernières décennies, on note un intérêt croissant pour l’héritage africain de l’Argentine, ainsi que pour la communauté des descendants d’Africains. À la fin des années 1990, un collectif d’Afro-Argentins se dénommant Africa Vive (l’Afrique vit) et dirigé par María Magdalena Lamadrid, descendante d’Africains de cinquième génération, s’est constitué en se donnant pour mission de faire connaître la véritable histoire de l’Argentine et des Afro-Argentins ; de valoriser et préserver la culture spécifique des Afro-Argentins, par une prise de conscience de leur place dans l’histoire de l’Argentine et par le respect envers les anciens ; de combattre la discrimination et de promouvoir l’égalité ; de faire prendre conscience de la situation déplorable de la communauté afro-argentine ; et de renforcer l’estime de soi des Afro-Argentins.

María Lamadrid, noire et pauvre, s’est faite femme de ménage pour gagner sa vie, à l’instar des autres femmes pauvres en Argentine, et a dû se battre dans sa jeunesse pour bénéficier d’une formation scolaire. Ayant vu de près et vécu personnellement le racisme au quotidien, elle s'attacha à mettre en lumière le racisme et la discrimination sévissant en Argentine à l'encontre des noirs. En 2002, elle dénonça publiquement un incident dont elle fut victime : lorsqu’elle voulut voyager au Panama, et qu’à cet effet elle se rendit à l’office d’immigration avec son nouveau passeport argentin, la policière qui examina son passeport clama qu’il s’agissait d’un faux et se mit aussitôt en devoir de la mettre en détention ; le seul motif allégué alors était qu’« il n’y a pas de noirs en Argentine »[26].

En 1999, Africa Vive organisa à l’université de Buenos Aires une conférence contre la discrimination, qui eut un grand retentissement. La fondation fut aussi invitée à participer à la Conférence de l’ONU sur le racisme à Durban, lors de laquelle ses membres eurent l’occasion de faire une présentation décrivant la situation socio-économique des Afro-Argentins, avec le fort taux de chômage que caractérise cette population, et les difficultés qu’éprouvent les nouveaux immigrés noirs à obtenir leur naturalisation à cause de politiques migratoires racistes.

Héritage culturel[modifier | modifier le code]

Le tango, musique afro-rioplatense.

L’effet le plus durable et le plus notoire de l’influence noire en Argentine est sans doute le tango[27], lequel est redevable, pour une partie de ses caractéristiques, aux festivités et cérémonies que les esclaves célébraient autrefois dans les dénommés tangós, les maisons de réunion, dans lesquelles les noirs avaient coutume de se rassembler moyennant l’autorisation de leurs maîtres. Si l’on admet communément que la milonga campagnarde, la milonga citadine (comme danse), le malambo et la chacarera, de même que la payada, se soient également nourris de leur influence, des études fiables, aptes à corroborer l’influence noire, font toutefois encore défaut à ce jour ― même si certes l’historien Juan Álvarez établit, au début du XXe siècle, au moyen du principe comparatif mélorythmique de l’école de Berlin, de (probables) filiations africaines dans des styles musicaux tels que le tango, la milonga bonaerense, le caramba et le marote[28].

Abstraction faite du personnage brun fictif du Martín Fierro, il y eut quelques payadores célèbres, tels que Gabino Ezeiza (1858-1916), payador et poète[29], et Higinio Cazón. Le pianiste, compositeur et musicien de tango Rosendo Mendizábal (1868-1913)[30], auteur de El entrerriano (1897), était noir, de même que Carlos Posadas (1874-1918), compositeur de tangos[31] ; Enrique Maciel (1897-1962), guitariste, bandonéoniste et compositeur (auteur notamment de la musique de la valse La pulpera de Santa Lucía) ; Horacio Salgán (compositeur, chef d’orchestre et pianiste) ; Cayetano Silva, natif de San Carlos (Uruguay) et l’auteur de la musique de marche San Lorenzo ; et Zenón Rolón (1856-1902), compositeur plus académique, qui écrivit une abondante œuvre musicale classique, comme la Gran marcha fúnebre, qui fut exécutée en 1880 en honneur du libertador José de San Martín à l’occasion du rapatriement de ses restes.

Le parler espagnol familier du Río de la Plata comporte quantité de mots négro-africains, dont beaucoup, comme p.ex. mucama, bochinche, dengue, mondongo, quilombo, marote, catinga, tamango, mandinga, candombe et milonga, sont passés dans le lunfardo, l’argot de Buenos Aires[32]. Par ailleurs, par tradition orale, la population afro-argentine de souche coloniale garde dans son langage familier et dans les paroles de ses chansons un certain nombre de vocables africains n’ayant pas infiltré le lunfardo, comme kalunga pour cementerio (cimetière), mundele pour personne blanche (en mauvaise part) et cused, pour aquel ou aquella (celui-là ou celle-là).

Dans le domaine religieux, outre les festivités du carnaval, on trouve des adorations de saint Benoît et du roi mage noir Balthazar, ce dernier faisant l’objet d’une vénération populaire dans une grande partie de la province de Corrientes, dans l’est de celle du Chaco, dans l’est de celle de Formosa et dans le nord de celle de Santa Fe[33].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Stubbs, Josefina y Hiska N. Reyes (Eds.) Más allá de los promedios: Afrodescendientes en América Latina: Resultados de la Prueba Piloto de Captación en la Argentina. Buenos Aires: Universidad Nacional de Tres de Febrero. 2006.
  2. Carnese, Francisco R., Sergio A. Avena, Alicia S. Goicoechea et al.“Análisis antropogenético de los aportes indígena y africano en muestras hospi-talarias de la Ciudad de Buenos Aires”. Revista Argentina de Antropología Biológica 3: 79-99. Buenos Aires: Asociación de Antropología Biológica de la República Argentina. 2001.
  3. [1] Photo-reportage : Cabo Verde, en Buenos Aires Quotidien Clarín 12/08/2009
  4. Censo Nacional de Población, Hogares y Viviendas 2010 (recensement de la population et des logements). Chapitre 11, p. 293.
  5. a et b Gomes, Miriam Victoria, « La presencia negroafricana en la Argentina: pasado y permanencia », Boletín Digital de la Biblioteca del Congreso, no 9,‎ 2006
  6. Cité dans Crónica Histórica Argentina, Tome I, (1968), Editorial CODEX, p. 180.
  7. Cité dans Crónica Histórica Argentina, Tome I, (1968), Editorial CODEX, p.20..
  8. Chumbita, Hugo (2004). Hijos del País, Buenos Aires: Emecé, p. 93.
  9. a et b Karina Bonifatti, Madres de Próceres, partos que hicieron historia, Ediciones B,‎ 2010 L’auteur déclare avoir consulté le journal El centinela à la Bibliothèque nationale d’Argentine.
  10. Arzac A.G., La esclavitud en la Argentina, p. 31
  11. Selon le quotidien Clarín du 9 décembre 1995.
  12. Buenos Aires Negra, p. 168, Daniel Schávelzon.
  13. Presencia negra y mecanismos de invisibilización, Miriam Gómez, Jornadas de Patrimonio Cultural Afroargentino, Gouvernement de la ville de Buenos Aires, 2006
  14. La Constitution nationale de 1853 disposait en son article 25 : le Gouvernement fédéral stimulera l’immigration européenne.
  15. Deuxième Recensement national 1895, p. 48
  16. Una mujer denunció que la discriminaron por ser negra, Clarín, 24 août 2002
  17. a et b Caboverdianos: vientos de cambio, Revista del diario La Nación, 03/12/2009
  18. LE MONDE. ESPECIAL., « La pequeña Dakar de los nuevos inmigrantes africanos », Clarín,‎ 11 octobre 2009 (lire en ligne)
  19. a, b et c Los expulsados de la tierra africana, par Evelyn Arach, journal Página 12, 29/12/2008
  20. a et b Argentina redobla el combate contra las mafias de trata de dominicanas 29/04/2009, Mujeres españolas en Argentina
  21. Dominicanas, víctimas de la trata, 18/04/2009 éditorial du quotidien Clarín
  22. Lanzamiento del Foro de Afrodescendientes y Africanos en la Argentina en la Plaza Dorrego. Journal Clarín, édition du 10 octubre 2006.
  23. Margulis,1998:79 et ss
  24. Libertad de circulación de los trabajadores en el Mercosur (OIT, 2004)
  25. Gándara, Lelia Mabel. (1997) "Las voces del fútbol. Análisis del discurso y cantos de cancha". Literatura y Lingüística, 10, p. 43-66. ISSN 0716-5811
  26. « Una mujer denunció que la discriminaron por ser negra, Clarín, 24 août 2002 » (consulté le 2008-11-11)
  27. L’histoire noire du Tango.
  28. (es) Álvarez, Juan, Orígenes de la Música Argentina, non indiqué,‎ 1908
  29. Di Santo, Víctor (1999), Gabino, la voz del pueblo, dans Todo es Historia, no 387, Buenos Aires, p. 20.22.
  30. Gobello, José (2002). Mujeres y hombres que hicieron el tango pág. 167. Buenos Aires. Centro Editor de Cultura Argentina. ISBN 950-898-081-8. http://estatico.buenosaires.gov.ar/areas/cultura/museos/dg_museos/pdf/gardel/historianegra.pdf
  31. Pinsón, Néstor y Bruno Cespi, 2004, Carlos Posadas. http://www.todotango.com/spanish/Creadores/cposadas.asp.
  32. http://www.revistaquilombo.com.ar/documentos/ciriobantuismos.pdf
  33. http://www.revistaquilombo.com.ar/documentos/cirioresonancias.pdf

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Gomes, Miriam Victoria, Historia Integral Argentina, tomo V: De la Independencia a la Anarquía, Buenos Aires: Centro Editor de América Latina,‎ 1970, « La presencia negroafricana en la Argentina. Pasado y permanencia »
  • González Arzac, Alberto, La esclavitud en la Argentina, Polémica,‎ 1974
  • Lanuza, José Luis, Morenada: una historia de la raza africana en el Río de la Plata, Buenos Aires:Schapire,‎ 1967
  • Ruchansky, Emilio, « ¿Negros en Buenos Aires? », Adital, vol. Documentación,‎ 24 juillet 2006
  • Schávelzon, Daniel, Buenos Aires negra, arqueología histórica de una ciudad silenciada., Emecé,‎ 1999
  • Wilde, José Antonio, Buenos Aires desde setenta años atrás
  • Rutas de la esclavitud en África y América latina, ouvrage coll. sous la dir. de Rina Cáceres, contrib. de Liliana Crespi, Comercio de esclavos en el Rio de la pLata durante el siglo XVII, editorial de la Universidad de Costa Rica, 2001 ISBN 9977-67-672-0