Pogrom de Kielce

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Le Pogrom de Kielce du 4 juillet 1946 est une flambée de violence contre des résidents juifs de cette ville polonaise, principalement des Juifs revenus d'URSS et apparemment en transit. Selon les informations répercutées au public polonais et à l'étranger le même jour, par les autorités polonaises communistes, il aurait été perpétré par la populace[1]. D'importantes zones d'ombre demeurent sur le déclenchement du pogrom et son déroulement. En particulier, la participation de policiers du Ministère de la Sécurité publique communiste et de soldats est avérée dans ses différentes phases. Il est présenté comme étant le résultat d'une suite de rumeurs sur des enlèvements d'enfants accompagnés de crimes rituels[2] ayant donné lieu à une enquête policière bruyante. Le nombre de victimes décédées s'élève à 42 personnes avec 40 autres blessées.

Les tribunaux polonais jugèrent et condamnèrent neuf personnes à mort pour crimes. Le gouvernement communiste de Pologne chercha à attribuer la responsabilité aux nationalistes polonais, en particulier aux partisans anti-communistes qui soutenaient le général Anders et le gouvernement polonais en exil[3]. Jusqu'à l'époque de Solidarność le gouvernement communiste empêcha toute enquête plus approfondie sur les circonstances du pogrom et c'est seulement en décembre 1981 qu'un article parut dans le journal Tygodnik Solidarność (Solidarité hebdo)[4]. Toutefois, le retour à un gouvernement répressif empêcha d'accéder aux fichiers de recherche historique jusqu'à la chute du communisme en 1989, et à cette époque beaucoup de témoins oculaires étaient morts. On se rendit compte alors qu'un grand nombre de documents relatifs au pogrom avaient été détruits par le feu dans des circonstances obscures ou l'avaient été délibérément par les autorités militaires[5].

Cela explique que le débat sur les origines du pogrom soit resté controversé. Certains affirment qu'il s'agissait d'une provocation délibérée de la part des communistes pour discréditer les nationalistes. D'autres prétendent qu'il s'agit d'un événement antisémite exploité ensuite par le gouvernement. D'autres accusent la hiérarchie catholique polonaise d'avoir fait preuve de passivité au cours du pogrom et ensuite. Le fait qu'un certain nombre de Juifs occupaient des fonctions importantes au sein du parti communiste polonais a également agi sur le sentiment populaire. L'absence de preuves documentées et incontestables vient compliquer l'analyse[6].

Ce pogrom particulièrement meurtrier contre les Juifs polonais[7] a marqué un point important dans l'histoire des Juifs en Pologne après la guerre. Il avait eu lieu à Kielce un an seulement après la fin de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, consternant les Juifs de Pologne et de nombreux Polonais ainsi que la communauté internationale. Il a été considéré comme le catalyseur qui a fait fuir de Pologne la plupart des Juifs survivants.

Le pogrom[modifier | modifier le code]

Arrière-plan de l'affaire[modifier | modifier le code]

Pendant l'occupation allemande de la Pologne, Kielce avait été entièrement vidée par les Nazis de sa population juive d'avant-guerre. À l'été 1946, quelque 200 Juifs, dont beaucoup d'anciens habitants, revenus des camps de concentration nazis et d'ailleurs, y vivaient. Environ 150 à 160 d'entre eux logeaient dans un seul bâtiment administré par le Comité juif de la Voïvodie de Kielce et situé au 7 de la rue Planty[8], une petite rue du centre de la ville.

Le 1er juillet 1946, un garçon de huit ans, polonais non-juif, Henryk Błaszczyk fut porté disparu par son père Walenty. À son retour, le garçon aurait inventé une histoire selon laquelle il aurait été détenu par un inconnu. Un voisin suggéra à Henryk que cet homme pouvait avoir été juif ou bohémien. Deux jours plus tard, le garçon, son père et le voisin se rendirent au commissariat de police locale, en passant devant la «maison juive» de la rue-Planty, Henryk désigna un homme à proximité en disant que c'était lui qui l'avait emprisonné dans la cave de la maison (en fait, la maison n'avait pas de cave). Au poste de police Henryk répéta son histoire d'enlèvement et parla des Juifs et de leur maison[9].

Trois patrouilles, chacune d'environ 10 policiers, se rendirent à pied à la maison juive de la rue Planty. Un policier arrêta l'homme désigné par l'enfant, tandis que ses collègues commencèrent à rechercher l'endroit où Henryk prétendait avoir été enfermé. Quand les policiers furent interrogés sur ce qui s'était passé, ils donnèrent de fausses informations sur des Juifs qui détenaient un garçon polonais, et ils parlèrent aussi de la recherche d'enfants polonais assassinés dans un foyer juif[9]. Au cours de la matinée, l'affaire vint aux oreilles d'autres autorités civiles et militaires, y compris l'armée, les services de sécurité et les services d'information militaires. Environ 100 soldats et cinq officiers furent envoyés vers 10 heures. On ne leur avait rien dit des circonstances, mais bientôt ils collectèrent de-ci de-là des rumeurs de gens dans la rue au sujet des enlèvements et des assassinats[9].

Début des violences[modifier | modifier le code]

Les habitants de la maison, qui avaient reçu des autorités l'autorisation de porter des armes pour se défendre, reçurent l'ordre de remettre toutes celles qu'ils pouvaient avoir, après quoi la police et les soldats entrèrent de force dans le bâtiment, suivis par la foule. Presque tout de suite la police se mit à tirer, tuant une personne et en blessant plusieurs autres. Il y eut aussi quelques tirs du côté juif, au moins deux et peut-être trois Polonais, dont un policier, furent tués alors que les Juifs essayaient de se défendre. Le Dr Seweryn Kahane, chef du comité juif, fut abattu par des soldats alors qu'il appelait à l'aide. Des prêtres de l'église catholique de l'endroit se rendirent à l'immeuble pour savoir ce qui se passait, mais des officiers les empêchèrent de passer en leur assurant que tout était sous contrôle[10]. Après la tuerie du début à l'intérieur du bâtiment, d'autres Juifs furent jetés dehors par les troupes, puis bombardés à coups de pierres et attaqués avec des bâtons par des civils dans la rue.

La réaction de la foule[modifier | modifier le code]

À midi arriva un groupe important estimé à environ 600 à 1.000 travailleurs de l'aciérie Ludwików voisine, dirigée par des militants du PPR[11] ; c'était le début d'une nouvelle phase du pogrom, au cours de laquelle environ 20 Juifs furent battus à mort. Un grand nombre d'ouvriers étaient membres de l'ORMO (formation de réserve de la milice civique), armés de barres de fer et au moins d'un pistolet. Ni les chefs de la police militaire et de la police secrète, parmi lesquels il y avait un conseiller militaire soviétique présent sur les lieux, ni les responsables politiques locaux du PPR, ne firent quoi que ce fût pour arrêter les attaques des ouvriers contre les Juifs. Une unité de cadets de la police qui était arrivée s'abstint d'intervenir, et certains de ses membres participèrent même au pillage et aux meurtres, qui se poursuivaient à l'intérieur et à l'extérieur du bâtiment. La foule tua également une infirmière juive d'apparence « aryenne » (Esther Proszowska), que les assaillants, avaient apparemment confondue avec une femme polonaise qui essayait d'apporter son aide aux Juifs en train de mourir[12].

La fin des violences[modifier | modifier le code]

Le pogrom s'arrêta finalement à 15 heures environ avec l'arrivée d'une nouvelle unité des forces de sécurité en provenance d'une école de police voisine et envoyée par le colonel Stanislas Kupsza, ainsi que de renforts venus de Varsovie[10]. Après avoir tiré en l'air quelques coups de semonce sur l'ordre du major Kazimierz Konieczny, les troupes rétablirent rapidement l'ordre, on posta des gardes, et on évacua de l'immeuble tous les Juifs, vivants et morts. La violence, toutefois, ne s'arrêta pas immédiatement à Kielce. Pendant leur transport à l'hôpital, des Juifs blessés furent battus et dévalisés par des soldats[13]. Des trains en transit par la gare principale de Kielce furent fouillés par des civils et des gardes de la SOK[14] pour voir s'il y avait des Juifs, avec comme conséquence qu'au moins deux passagers furent jetés hors des trains et tués, (30 personnes pourraient bien avoir été tuées de cette manière, du fait que les meurtres dans les trains continuèrent pendant plusieurs mois après le pogrom[12].) Par la suite une foule de civils s'approcha de l'hôpital en exigeant que les Juifs blessés leur fussent remis (ce que le personnel de l'hôpital refusa de faire). Ce désordre à grande échelle se termina enfin à Kielce environ neuf heures après son commencement.

Parmi les 42 Juifs assassinés (dont des femmes et des enfants), neuf avaient été tués d'un coup de feu, deux exécutés à la baïonnette, et les autres avaient été battus ou lapidés à mort. Outre les victimes de la violence dans les trains, deux Juifs qui n'habitaient pas dans la rue Planty furent également assassinés (Regina Fisz et son fils de trois semaines, Abram, furent saisis à leur domicile au 15 de la rue Léonarda par un groupe de policiers conduit par Stefan Mazur, qui commencèrent par dévaliser leurs victimes avant de les chasser de la ville ; là, Regina et son bébé furent tués « alors qu'ils tentaient de s'enfuir »). Parmi les morts figurent également trois Polonais, tous militaires des forces de sécurité. Il semble que deux d'entre eux (en uniforme) furent tués par des tirs de Juifs qui n'avaient pas encore été désarmés, la cause de la mort du troisième (qui portait des vêtements civils) n'a pas été révélée[12].

Julia Pirotte, une photographe de presse bien connue ayant appartenu à la Résistance française, prit des photos montrant les conséquences immédiates du pogrom[15]

Les conséquences[modifier | modifier le code]

La brutalité du pogrom de Kielce mit fin à l'espoir de beaucoup de Juifs d'arriver à se réinstaller en Pologne après la fin de l'occupation nazie. Bożena Szaynok, historienne à l'Université de Wrocław, a ainsi écrit :

Jusqu'au 4 juillet 1946, les Juifs polonais donnaient ce qui s'était passé comme raison principale pour eux d'émigrer… Après le pogrom de Kielce, la situation changea radicalement. Les rapports tant juifs que polonais parlaient d'une atmosphère de panique parmi la société juive dans l'été 1946. Les Juifs ne croyaient plus qu'ils pourraient être en sécurité en Pologne. En dépit d'une milice importante et d'une présence militaire dans la ville de Kielce, des Juifs y avaient été assassinés de sang-froid, en public, et pendant plus de cinq heures. On chuchotait que la milice et l'armée avaient pris part au pogrom. De juillet 1945 à juin 1946, environ cinquante mille Juifs passèrent la frontière polonaise illégalement. En juillet 1946, presque vingt mille décidèrent de quitter la Pologne. En août 1946 le nombre crut à trente mille. En septembre 1946, douze mille Juifs quittèrent la Pologne.

Beaucoup de ces Juifs étaient sortis clandestinement et illégalement grâce à l'organisation Berih'ah.

La réaction officielle au pogrom est racontée par Anita J. Prazmowska dans Histoire de la Guerre froide, Vol. 2, No. 2 :

Neuf participants au pogrom furent condamnés à mort et trois à de très longues peines de prison. Les agents de police, les militaires et les fonctionnaires de la police politique (UBP) furent jugés séparément et alors, de façon stupéfiante, tous furent acquittés de l'accusation « de n'avoir pris aucune mesure pour empêcher la foule de commettre des crimes » ; seul Wiktor Kuznicki, Commandant de la milice civique (MO), fut condamné à un an de prison. Il est clair que, dès la période où les premières enquêtes ont été lancées et pendant le procès, une décision avait été prise, pour des motifs manifestement politiques, de ne pas procéder à des sanctions disciplinaires. Les faits étaient pourtant clairs mais c'est ce qui se dégage des déclarations qui ont précédé le jugement. On conçoit bien que des instructions avaient été données de ne pas punir les chefs de la Milice civique et de la Milice politique à cause de la nature politiquement sensible des faits. Les déclarations du procureur militaire révèlent des faiblesses dans l'organisation de ces deux services de sécurité…

Le 14 septembre 1946, le pape Pie XII donna audience au rabbin Phillip Bernstein qui avait remplacé le juge Simon Rifkind comme conseiller américain pour les affaires juives sur le théâtre d'opérations européen. Bernstein demanda au pape de condamner les pogroms, mais ce dernier objecta que le Rideau de fer rendait difficiles les communications avec l'Église de Pologne.

Recherche moderne et réconciliation[modifier | modifier le code]

Le pogrom de Kielce a été un sujet délicat dans l'histoire polonaise pendant de nombreuses années et il y a toujours la confusion. On a soutenu qu'il faisait partie d'une action beaucoup plus large organisée par le KGB dans les pays contrôlés par l'Union soviétique et que les organismes dominés par elle, comme l'Urząd Bezpieczeństwa, ont joué un rôle dans la préparation du pogrom. Le pogrom de Kielce est discuté aujourd'hui en Pologne avec franchise, y compris le rôle des Polonais dans le massacre. Est évoquée notamment, avec pertinence, la thèse de la diversion, le pogrom ayant eu lieu quelques jours seulement après la tenue d'un premier referendum populaire (30 juin 1946) aux résultats complètement manipulés par le pouvoir communiste. Il était à cette date important pour les autorités polonaises communistes de diminuer, dans l'opinion à l'étranger, la sympathie pour une population polonaise laissée sous le joug de facto de l'URSS. Quelques jours à peine après le pogrom de Kielce, dans la plus grande discrétion (la confirmation de la responsabilité soviétique vient seulement d'être confirmée, en juin 2011, par le dirigeant l'association "Memorial" russe, Nikita Petrov) le NKVD soviétique appuyé par la police politique communiste "UB" liquidaient dans la région d'Augustow (Nord-est de la Pologne) en deux jours sans laisser de trace près de 800 détenus sélectionnés parmi plus de 7000 captifs de la "chasse à l'Homme" d'Augustow (juillet 1946) au seul motif qu'ils appartenaient ou aidaient la Résistance polonaise.

À l'occasion du 60e anniversaire du massacre du pogrom de Kielce, un monument commémoratif a été inauguré en juillet 2006 à Kielce en présence de personnalités juives et polonaises.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Łukasz Kamiński et Jan Żaryn (éditeurs), Reflections on the Kielce Pogrom (articles de Bożena Szaynok, Ryszard Śmietanka-Kruszelnicki, Jan Żaryn et Jacek Żurek), Varsovie 2006 ISBN 8360464235
  • Le massacre des survivants en Pologne 1945-1947, Marc Hillel, Plon, Paris 1985 ISBN 2259014070

Liens externes (en anglais)[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. The Kielce Pogrom
  2. The Times du 6 juillet 1946
  3. Kaminski (2006), 26-78, passim
  4. Kaminski (2006), 123
  5. Kaminski (2006), 123-124
  6. Kaminski (2006), 118-120
  7. Patterns Of Anti-Jewish Violence In Poland, 1944-1946
  8. The Kielce Pogrom par Anna Williams
  9. a, b et c Bożena Szaynok. « The Jewish Pogrom in Kielce, July 1946 - New Evidence ». Intermarium 1 (3)
  10. a et b Bożena Szaynok. « The Jewish Pogrom in Kielce, July 1946 - New Evidence ». Intermarium 1 (3).
  11. Parti ouvrier polonais, nom qu'avait pris le parti communiste de Pologne qui était alors au pouvoir.
  12. a, b et c Pogrom na Plantach, Rzeczpospolita, 01.07.2006
  13. Bożena Szaynok. « The Jewish Pogrom in Kielce, July 1946 - New Evidence ». Intermarium 1 (3).
  14. La police ferroviaire
  15. photos prises par Julia Pirotte immédiatement après le massacre sont disponibles en ligne à Yad Vashem.

Sources[modifier | modifier le code]