Poème de l'amour et de la mer

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Le Poème de l'amour et de la mer op. 19 est une composition pour voix et orchestre d'Ernest Chausson, écrite entre 1882 et 1892.

Dédié à Henri Duparc, il constitue, avec la Chanson perpétuelle, l'œuvre vocale orchestrale majeure du musicien.

Sa gestation en a été particulièrement longue (près de dix ans) et se termine le 13 juin 1892. Chausson en a détaché par la suite les quatre dernières strophes du second poème, publiées sous le titre Le Temps des lilas.

La première a lieu le 21 février 1893 à Bruxelles pour le ténor Désiré Demest, le compositeur étant au piano. La version orchestrale est donnée à Paris le 8 avril de la même année par l'orchestre de la Société nationale de musique sous la direction de Gabriel Marie, avec en soliste Éléonore Blanc, soprano.

Les textes sont tirés du recueil du même nom de Maurice Bouchor (1855-1929), un ami du musicien. Les deux parties sont séparées par un court interlude orchestral. Chausson composa au total près d'une quinzaine de mélodies sur des poèmes de Bouchor.

L'exécution de l'œuvre dure un peu moins de trente minutes.

Enregistrement[modifier | modifier le code]

Une version remarquée a été enregistrée en 1955 par Írma Kolássi et l'orchestre philharmonique de Londres sous la direction de Louis de Froment[1].

Les poèmes[modifier | modifier le code]

La fleur des eaux[modifier | modifier le code]

L'air est plein d'une odeur exquise de lilas,
Qui, fleurissant du haut des murs jusques en bas,
Embaument les cheveux des femmes.
La mer au grand soleil va toute s'embraser,
Et sur le sable fin qu'elles viennent baiser
Roulent d'éblouissantes lames.

O ciel qui de ses yeux dois porter la couleur,
Brise qui va chanter dans les lilas en fleur
Pour en sortir tout embaumée,
Ruisseaux, qui mouillerez sa robe,
O verts sentiers,
Vous qui tressaillerez sous ses chers petits pieds,
Faites-moi voir ma bien-aimée!

Et mon cœur s'est levé par ce matin d'été;
Car une belle enfant était sur le rivage,
Laissant errer sur moi des yeux pleins de clarté,
Et qui me souriait d'un air tendre et sauvage.

Toi que transfiguraient la Jeunesse et l'Amour,
Tu m'apparus alors comme l'âme des choses;
Mon cœur vola vers toi, tu le pris sans retour,
Et du ciel entr'ouvert pleuvaient sur nous des roses.

Quel son lamentable et sauvage
Va sonner l'heure de l'adieu!
La mer roule sur le rivage,
Moqueuse, et se souciant peu
Que ce soit l'heure de l'adieu.

Des oiseaux passent, l'aile ouverte,
Sur l'abîme presque joyeux;
Au grand soleil la mer est verte,
Et je saigne, silencieux,
En regardant briller les cieux.

Je saigne en regardant ma vie
Qui va s'éloigner sur les flots;
Mon âme unique m'est ravie
Et la sombre clameur des flots
Couvre le bruit de mes sanglots.

Qui sait si cette mer cruelle
La ramènera vers mon cœur?
Mes regards sont fixés sur elle;
La mer chante, et le vent moqueur
Raille l'angoisse de mon cœur.

La mort de l'amour[modifier | modifier le code]

Bientôt l'île bleue et joyeuse
Parmi les rocs m'apparaîtra;
L'île sur l'eau silencieuse
Comme un nénuphar flottera.

À travers la mer d'améthyste
Doucement glisse le bateau,
Et je serai joyeux et triste
De tant me souvenir bientôt!

Le vent roulait les feuilles mortes;
Mes pensées
Roulaient comme des feuilles mortes,
Dans la nuit.

Jamais si doucement au ciel noir n'avaient lui
Les mille roses d'or d'où tombent les rosées!
Une danse effrayante, et les feuilles froissées,
Et qui rendaient un son métallique, valsaient,
Semblaient gémir sous les étoiles, et disaient
L'inexprimable horreur des amours trépassés.

Les grands hêtres d'argent que la lune baisait
Etaient des spectres: moi, tout mon sang se glaçait
En voyant mon aimée étrangement sourire.

Comme des fronts de morts nos fronts avaient pâli,
Et, muet, me penchant vers elle, je pus lire
Ce mot fatal écrit dans ses grands yeux: l'oubli.

Le temps des lilas et le temps des roses
Ne reviendra plus à ce printemps-ci;
Le temps des lilas et le temps des roses
Est passé, le temps des œillets aussi.

Le vent a changé, les cieux sont moroses,
Et nous n'irons plus courir, et cueillir
Les lilas en fleur et les belles roses;
Le printemps est triste et ne peut fleurir.

Oh! joyeux et doux printemps de l'année,
Qui vins, l'an passé, nous ensoleiller,
Notre fleur d'amour est si bien fanée,
Las! que ton baiser ne peut l'éveiller!

Et toi, que fais-tu? pas de fleurs écloses,
Point de gai soleil ni d'ombrages frais;
Le temps des lilas et le temps des roses
Avec notre amour est mort à jamais.

Référence[modifier | modifier le code]

  1. Irma Kolassi est morte article de Max Dembo le 2 avril 2012 sur cobuz magazine, consulté le 5 mai 2013