Plébiscite de Haute-Silésie

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Carte de la zone du plébiscite.
En orange : Zone restant allemande.
En vert : Zone rattachée à la Pologne.
En violet : Hlučín, rattachée à la Tchécoslovaquie avant le plébiscite.

Le plébiscite de Haute-Silésie est un référendum qui s'est déroulé en mars 1921 en Haute-Silésie, région frontalière entre la République de Weimar et la Pologne. Ce référendum, mis sur pied en application de l'article 88 du traité de Versailles, a pour objectif de déterminer la frontière entre les deux pays, dans une région qui constitue un puzzle ethnologique, mélangeant principalement des Allemands, des Polonais et des Silésiens. D'après des statistiques d'avant-guerre, les Polonais constituaient 60 % de la population[1]. La période de la campagne électorale, sous le contrôle de la commission interalliée pour la Haute-Silésie est marquée par des violences de part et d'autre. Elle est marquée par deux insurrections polonaises et l'intervention d'unités paramilitaires allemandes. Mais le contrôle exercé par les troupes françaises, britanniques et italiennes dépêchées par la commission permet que le vote se déroule dans le calme. Les Alliés décident alors de la partition, mais avant que la mesure puisse entrer en vigueur, des partisans polonais, appuyées de troupes régulières polonaises, lancent une troisième insurrection, envahissant la moitié de la région plébiscitaire. Les autorités allemandes autorisent l'envoi - ou plutôt ne peuvent éviter l'arrivée - de corps francs formés de volontaires venus de toute l'Allemagne, qui engagent le combat avec les unités polonaises. Après une nouvelle intervention des forces commissionnaires, le partage se fait grosso modo selon la ligne de front. La décision est portée devant la Société des Nations, qui ratifie la décision et confirme le tracé de la nouvelle frontière. La Pologne se voit rattachée environ un tiers du territoire plébiscitaire, incluant la majeure partie de la zone industrialisée de Haute-Silésie.

Contexte[modifier | modifier le code]

Une affiche de propagande polonaise, en polonais et en allemand : "Vote pour la Pologne, et tu seras libre"…
… et sa contrepartie également bilingue, cette fois-ci côté allemand : "Nous voulons du travail intéressant et être bien payés. Nous, mineurs, votons pour l'Allemagne."

Le traité de Versailles, qui met fin à la Première Guerre mondiale, fait éclater le territoire de l'Empire allemand, vaincu. Il attribue des territoires plutôt allemands de par leur histoire dans le giron de pays voisins, pour certains créés ou recréés à l'issue du conflit. Dans le cas de la Pologne, ce sont 54 000 km² que le traité de Versailles prend sur l'ancien territoire impérial pour recréer le pays, disparu lors du troisième partage de la Pologne en 1795. La majeure partie de ces territoires constitue un palette ethnique, comportant de fortes minorités - voire majorités - allemandes. Pour trois de ces zones[2], l'incertitude est telle que les Alliés décident de recourir soit au plébiscite soit au référendum. En attendant la votation, elles sont occupées par les forces alliées, gouvernées pour partie par des commissions alliées et pacifiées pour réunir de bonnes conditions pour ces votes qui décident de l'avenir de ces régions. Le plébiscite le plus disputé des trois est celui provoqué en Haute-Silésie, qui décide du sort d'une des principales régions industrielles de l'Allemagne. Principal atout de la région, l'économie locale se structure autour du complexe minier lié à l'extraction du charbon, mais la région recèle également du fer, du zinc et du plomb. Ce triangle industriel se trouve compris entre les villes de Beuthen, Kattowitz et Gleiwitz.

Le plébiscite[modifier | modifier le code]

Organisation[modifier | modifier le code]

La zone reçoit des troupes britanniques, françaises et italiennes, venues maintenir l'ordre sous l'autorité de la commission interalliée dirigée par le général français Henri Le Rond. La date du plébiscite est fixée au 20 mars 1921. Les deux partis - pro-Allemagne et pro-Pologne - sont autorisés à faire campagne, et à créer pour cela des sociétés et organisations.

Des moyens considérables sont alors mis en œuvre de chaque côté. Ainsi, l'argent polonais sert à aider les banques à prêter aux paysans polonais à bons taux. Côté allemand, le régime de Weimar envoyant quant à lui des vivres et du matériel. Des deux côtés, des forces paramilitaires sont mises à pied d'œuvre, grâce aux fonds alloués par Berlin ou Varsovie.

Les partis en présence[modifier | modifier le code]

Côté polonais, on enregistre deux insurrections pendant la campagne, en août 1919 puis en août 1920. Dans le triangle industriel, à forte majorité polonaise, les membres de la minorité allemande subissent des pressions, des expulsions, voire dans certains cas sont victimes d'assassinats. Les Alliés se chargent de restaurer l'ordre dans les deux cas, mais ces insurrections amènent dans la région des « volontaires » allemands, constitués en corps francs. Leurs actions violentes, en réaction aux manifestations polonaises ou pour défendre le territoire qu'ils estiment allemand, participent du climat d'insécurité qui règne avant le plébiscite. Toutefois, il semblerait que l'efficacité de leur action ne soit pas à la hauteur de ce que l'on a pu évoquer par le passé[3].

Entre les deux, un mouvement autonomiste prend forme, structuré en plusieurs obédiences. La plus importante de ces entités se nomme le Bund der Oberschlesier--Związek Górnoślązaków ; le bilinguisme revendiqué jusque dans le nom du mouvement marque la différenciation d'avec les deux mouvements majoritaires, pro-polonais ou pro-allemand. Ce mouvement tente d'obtenir des deux partis des garanties d'autonomie de la province, voire d'indépendance[4].

Principale personnalité de la campagne, Wojciech Korfanty, homme politique polonais du parti national-démocratique, s'active à faire émerger par un mouvement populaire sur la base d'arguments populistes, consistant en un mélange de nationalisme polonais et de prosélytisme catholique, soit du nationalisme catholique.

Résultats[modifier | modifier le code]

La foule attend l'annonce des résultats du plébiscite à Oppeln (Opole).

On décompte 1 186 758 votants, dans une région qui compte alors 2 073 663 habitants[5]. Les résultats donnent 717 122 voies pour le rattachement à l'Allemagne et 483 514 suffrages pour la Pologne, soit grosso modo un ratio 60/40 en faveur de l'Allemagne.

District Population (en 1919) Inscrits Exprimés Votes pour l'Allemagne Votes pour le rattachement à la Pologne
Beuthen (Bytom), ville 71 187 42 990 39 991 29 890 (74,7 %) 10 101 (25,3 %)
Beuthen (Bytom) -Tarnowitz (Tarnowskie Góry), district 213 790 109 749 106 698 43 677 (40,9 %) 63 021 (59,1 %)
Cosel (Koźle), district 79 973 51 364 50 100 37 651 (75,2 %) 12 449 (24,8 %)
Gleiwitz (Gliwice) 69 028 41 949 40 587 32 029 (78,9 %) 8 558 (21,1 %)
Groß Strehlitz (Strzelce Opolskie), district 76 502 46 528 45 461 22 415 (49,3 %) 23 046 (50,7 %)
Hindenburg (Zabrze), district 167 632 90 793 88 480 45 219 (51,1 %) 43 261 (48,9 %)
Kattowitz (Katowice), ville 45 422 28 531 26 674 22 774 (85,4 %) 3 900 (14,6 %)
Kattowitz (Katowice), district 227 657 122 342 119 011 52 892 (44,4 %) 66 119 (55,6 %)
Königshütte (Chorzów), district 74 811 44 052 42 628 31 864 (74,7 %) 10 764 (25,3 %)
Kreuzburg (Kluczbork), district 52 558 40 602 39 627 37 975 (95,8 %) 1 652 (4,2 %)
Leobschütz (Głubczyce), district 78 247 66 697 65 387 65 128 (99,6 %) 259 (0,4 %)
Lublinitz (Lubliniec), district 55 380 29 991 29 132 15 453 (53,0 %) 13 679 (47,0 %)
Namslau (Namysłów), district 5 659 5 606 5 481 5 348 (97,6 %) 133 (2,4 %)
Neustadt (Prudnik), district 51 287 36 941 36 093 31 825 (88,2 %) 4 268 (11,8 %)
Oppeln (Opole), ville 35 483 22 930 21 914 20 816 (95,0 %) 1 098 (5,0 %)
Oppeln (Opole), district 123 165 82 715 80 896 56 170 (69,4 %) 24 726 (30,6 %)
Pleß (Pszczyna), district 141 828 73 923 72 053 18 675 (25,9 %) 53 378 (74,1 %)
Ratibor (Racibórz), ville 36 994 25 336 24 518 22 291 (90,9 %) 2 227 (9,1 %)
Ratibor (Racibórz), district 78 238 45 900 44 867 26 349 (58,7 %) 18 518 (41,3 %)
Rosenberg (Olesno), district 54 962 35 976 35 007 23 857 (68,1 %) 11 150 (31,9 %)
RybnikPszczyna, district 160 836 82 350 80 266 27 919 (34,8 %) 52 347 (65,2 %)
Tarnowitz (Tarnowskie Góry), district 86 563 45 561 44 591 17 078 (38,3 %) 27 513 (61,7 %)
Tost-Gleiwitz (Gliwice), district 86 461 48 153 47 296 20 098 (42,5 %) 27 198 (57,5 %)
Total 2 073 663 1 220 979 1 186 758 707 393 (59,6 %) 479 365 (40,4 %)

[5]

La totalité des villes et la majorité des villages donnent une majorité au rattachement à l'Allemagne. Toutefois, les districts de Pless (Pszczyna) et Rybnik au sud-est, Tarnowitz (Tarnowskie Góry) à l'est et Tost-Gleiwitz (Gliwice) au centre offrent une forte majorité au rattachement à la Pologne, tandis que pour Lublinitz (Lubliniec) et Groß Strehlitz (Strzelce Opolskie), on arrive à une quasi-égalité. Tous les districts de la zone industrielle disposent d'une majorité en faveur de l'Allemagne - Beuthen (Bytom), Hindenburg (Zabrze), Kattowitz (Katowice) et Königshütte (Chorzów) - même si pour Beuthen et Kattowitz cette majorité est uniquement obtenue grâce au vote urbain, les campagnes penchant pour le rattachement à la Pologne (80 % des voix à Kattowitz-ville, mais seulement 60 % sur le district globalement)[6]. Il faut donc considérer qu'une part importante des Silésiens d'ascendance polonaise a donné ses voix au parti pro-allemand.

La commission interalliée délibère ensuite sur la base de ces résultats. Toutefois, l'accord n'est pas immédiat, les Britanniques proposant une frontière plus à l'Est que les Français, laissant moins de territoires industrialisés à la Pologne.

Troisième insurrection[modifier | modifier le code]

Fin avril 1921, lorsque le parti pro-polonais commence à craindre que la partition se fasse selon le tracé britannique, il lance une nouvelle insurrection populaire. Korfanty mène le soulèvement, appelant à l'action armée afin de maximiser la zone devant passer sous contrôle polonais. Il bénéficie d'un fort soutien au niveau local, mais de peu d'appui à Varsovie.

Les volontaires allemands convergent alors dans la région pour lutter contre les insurgés, et de violents combats se déroulent entre la fin du printemps et le début de l'été 1921. Les porte-paroles de la communauté germanophone émirent de violentes protestations contre les forces d'occupation françaises, qu'ils accusent d'avoir favorisé l'insurrection, en refusant d'agir contre les actes belliqueux des Polonais.

Douze jours après le début du soulèvement, Wojciech Korfanty propose de retirer ses troupes au-delà d'une ligne de démarcation, à condition que les territoires quittés ne soient pas occupés par les forces allemandes mais par les Alliés. Le 1er juillet 1921, les troupes britanniques regagnent la Haute-Silésie afin d'aider les Français à contrôler la zone. En parallèle, la commission interalliée prononce une amnistie générale pour les auteurs d'actes illégaux durant cette période de trouble, sauf ce concernant des actes de vengeance et de barbarie. Les forces allemandes se replient finalement. Les accords obtenus tant des Allemands que des Polonais, les appels au calme des deux communautés, le déploiement de six bataillons de forces alliées et les efforts pour désarmer les milices locales permettent de pacifier la zone.

Partition[modifier | modifier le code]

Le conseil suprême de la commission interalliée ne parvenant pas à un accord de partition de la Haute-Silésie sur la base des résultats, parfois déroutants, du plébiscite, il décide de porter la question devant le conseil de la Société des Nations. Sur la base des rapports établis par une commission ad hoc de la SDN et sur le témoignage de ses experts, le conseil décide d'attribuer la majeure partie du triangle industriel à la Pologne. Cette dernière obtient pratiquement la moitié de la population du territoire plébiscitaire, soit 965 000 des 1 950 000 haut-silésiens, mais moins du tiers du territoire, soit 3 214,26 des 10 950,89 km² en jeu. Toutefois, cela représente plus de 80 % du potentiel industriel de la région[7].

Suites du plébiscite et de la partition[modifier | modifier le code]

Les gouvernements allemand et polonais, contraints par la Société des Nations, confirment qu'ils vont améliorer la prise en compte et la protection des minorités et de leurs intérêts durant les quinze années qui suivent. Des mesures coercitives avaient été prévues dans le cas où l'un ou l'autre des pays ne respecterait pas ses engagements. Dans la réalité, la minorité allemande subit, côté polonais, une forte discrimination[8].

Le gouvernement polonais, convaincu du potentiel économique et politique de la région, et conscient de la portée du mouvement autonomiste qui s'est développé à l'occasion du plébiscite, accorde à la Haute-Silésie un Parlement silésien au statut d'assemblée constituante, et au conseil de Voïvodie de Silésie la qualité de corps exécutif. Côté allemand, au sein du nouvel État libre de Prusse, on forme la nouvelle province de Haute-Silésie (en allemand : Oberschlesien), dont le siège se trouve à Oppeln. Là aussi, un régime spécial est mis en place avec une réelle autonomie.

Cas particulier : la région de Hlučín[modifier | modifier le code]

La région de Hlučín, à l'extrême sud du landkreis (district) de Ratibor, a fait l’objet d'un traitement particulier. Majoritairement tchécophone, elle est rattachée à la Tchécoslovaquie nouvellement constituée, le 4 février 1920, sans passage par un plébiscite. Il s'agit de l'application de l'article 83 du traité de Versailles.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en)T. Hunt Tooley, "National Identity and Weimar Germany: Upper Silesia and the eastern border", University of Nebraska Press, 1997, p. 140
  2. Avec la Varmie-Masurie et Marienwerder.
  3. (en) T. Hunt Tooley, mars 1988 : German Political Violence and the Border Plebiscite in Upper Silesia, 1919-1921. Central European History, no 21, p. 56-98 .
  4. (de) Günter Doose, Die separatistische Bewegung in Oberschlesien nach dem ersten Weltkrieg, Wiesbaden, Harrassowitz,‎ 1987
  5. a et b (de)herder-institut.de, « Rocznik statystyki Rzeczypospolitej Polskiej », II, sur herder-institut.de, Główny Urząd Statystyczny Rzeczypospolitej Polskiej (Bureau central polonais des statistiques, ou GUS) (pl),‎ 1920-1922 (consulté le 8 juin 2012) [PDF]. Résultats des plébiscites s'étant déroulés dans trois districts prussiens entre juillet 1920 et mars 1921, selon les sources polonaises. Voir également la version html
  6. (de) Thomas Urban, Polen, C.H. Beck,‎ 2003, 2e éd. (ISBN 3-406-44793-7, lire en ligne), p. 40
  7. (en) Edmund Burke et James Dodsley, Annual register, vol. 2, Google Print,‎ 1922 (lire en ligne), p. 179-180
  8. (en) Richard Blanke, Orphans of Versailles : The Germans in Western Poland, 1918-1939, Lexington, Kentucky, The University of Kentucky Press,‎ 1993

Bibliographie[modifier | modifier le code]

En polonais
  • Czesław Madajczyk, Tadeusz Jędruszczak, Plebiscyt i trzecie powstanie śląskie ("Plébiscite and troisième insurrection silésienne") [in:] Historia Polski ("Histoire de la Pologne"), Vol.IV, part 1, PAN, Warszawa 1984 (ISBN 83-01-03865-9)
  • Kazimierz Popiołek, Historia Śląska od pradziejów do 1945 roku ("Histoire de la Pologne de la Préhistoire jusqu'en 1945", Śląski Inst. Naukowy (Institut des sciences de Silésie) 1984 (ISBN 83-216-0151-0)
En anglais 
  • T. Hunt Tooley, National Identity and Weimar Germany: Upper Silesia and the Eastern Border, 1918-1922. Lincoln, NE: The University of Nebraska Press, 1997.
  • T. K. Wilson, Frontiers of Violence: Conflict and Identity in Ulster and Upper Silesia 1918-1922. London: Oxford University Press, 2010.