Pharmakos

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La coupe d'Hygie, où est recueilli le venin du serpent, est le symbole de la pharmacie dans de nombreux pays.

Le pharmakos (en grec ancien : φαρμακός, celui qu'on immole en expiation des fautes d'un autre) désigne la victime expiatoire dans un rite de purification largement utilisé dans les sociétés primitives et dans la Grèce antique. Le mot a fini par prendre en grec, à l'époque classique, la signification de malfaiteur[1]. Afin de combattre une calamité ou de chasser une force mauvaise potentiellement menaçante, une personne, parfois revêtue de vêtements sacrés, ou un animal était choisi et traîné hors de la cité, où il était parfois mis à mort. Cette victime sacrificielle, innocente en elle-même, était censée, comme le bouc émissaire hébreu, se charger de tous les maux de la cité[2]. Son expulsion devait permettre de purger la cité du mal qui la touchait, d'où l'ambiguïté du terme grec qui, au neutre (φάρμακον, pharmakon), pouvait signifier aussi bien « remède », « drogue », « philtre », que « poison » ou « venin ».

Le pharmakos dans l'antiquité[modifier | modifier le code]

Le pharmakon (singulier), ou les pharmaka (pluriel)[modifier | modifier le code]

Chez Homère, le mot pharmakon se rencontre plusieurs fois[3]. Il peut jouer un rôle positif dans le cas d'Hélène qui cherche à soulager les peines de Télémaque et Ménélas pleurant Ulysse en mélangeant un pharmakon à leur vin, comme elle l'a appris de Polydamna en Egypte. Il est parfois accompagné de l'adjectif kakon quand son rôle est négatif, comme dans le cas de Circé qui souhaite rendre les compagnons d'Ulysse amnésiques et mélange un pharmakon kakon au vin qu'elle leur offre.

Chez Théocrite, les deux femmes qui mènent un rituel de magie amoureuse ou de sorcellerie dans l'idylle II, Simaitha et sa servante Thestylis, sont appelées dans le titre grec de l'idylle pharmakeutriai, c'est-à-dire, faiseuses ou utilisatrices de pharmaka, autrement dit, pharmaciennes.

Le Pharmakos[modifier | modifier le code]

La ville d'Athènes entretenait un certain nombre de miséreux, criminels, vagabonds, infirmes, et en cas de calamité réelle ou potentielle, on procédait à un sacrifice en choisissant un de ces individus comme pharmakos[4]. Le rite d'exécution du pharmakos est la lapidation. La cruauté de ces vieux rituels à l'égard de malheureux expulsés comme boucs émissaires s'était beaucoup atténuée dans l'Athènes classique du Ve siècle av. J.-C.[5]

Au cours des fêtes appelées Thargélies qui se célébraient en mai en l'honneur d'Apollon, le dieu purificateur par excellence, deux « pharmakoï », parés l'un d'un collier de figues blanches, l'autre d'un collier de figues noires, étaient escortés à travers la ville ; on les frappait à coups de branches de figuier et de tiges d'oignons marins (en grec ancien σκίλλα, scille), et on les expulsait hors de la cité pour écarter avec eux les souillures dont on les supposait chargés[6].
Sur l'île de Leucade, on pratiquait, à époque archaïque, l'ordalie du καταποντισμός, « katapontismos » : on précipitait dans les flots une victime humaine selon un rite de rédemption collective[7]. La victime du « Saut de Leucade » avait des plumes attachées au corps, ce qui pourrait laisser supposer un déguisement animal[8]. Ce rite est décrit par le géographe grec Strabon en ces termes : « Il avait été d'usage à Leucade, que chaque année, le jour de la fête d'Apollon, on précipitât du haut du cap Leucate, à titre de victime expiatoire, quelque malheureux poursuivi pour un crime capital. On avait soin de lui empenner tout le corps et de l'attacher à des volatiles vivants[9] ».
Jane Ellen Harrison écrit que, lors des Mystères d'Éleusis, « chaque homme prend avec lui son pharmakos, un jeune cochon » dans les rites de purification à Éleusis en Grèce antique[10].

Le pharmakos dans la philosophie[modifier | modifier le code]

Platon[modifier | modifier le code]

Au XXe siècle, Jacques Derrida a analysé dans La pharmacie de Platon[11] les significations opposées des termes pharmakon-remède et pharmakon-poison en Grèce antique, à partir d'une réflexion sur le Phèdre de Platon. En effet, dans ce dialogue, Platon, persuadé de la supériorité de l'instruction par le discours oral et vivant sur l'écrit, compare l'écriture à une « drogue » (pharmakon-poison) :

« SOCRATE : Le dieu Theuth, inventeur de l'écriture, dit au roi d'Égypte : « Voici l'invention qui procurera aux Égyptiens plus de savoir et de mémoire : pour la mémoire et le savoir j'ai trouvé le remède [pharmakon] qu'il faut » - Et le roi répliqua : « Dieu très industrieux, autre est l'homme qui se montre capable d'inventer un art, autre celui qui peut discerner la part de préjudice et celle d'avantage qu'il procure à ses utilisateurs. Père des caractères de l'écriture, tu es en train, par complaisance, de leur attribuer un pouvoir contraire à celui qu'ils ont. Conduisant ceux qui les connaîtront à négliger d'exercer leur mémoire, c'est l'oubli qu'ils introduiront dans leurs âmes : faisant confiance à l'écrit, c'est du dehors en recourant à des signes étrangers, et non du dedans, par leurs ressources propres, qu'ils se ressouviendront ; ce n'est donc pas pour la mémoire mais pour le ressouvenir que tu as trouvé un remède. » »

— Platon, Phèdre, 274e-275a


Le mot pharmakon est aussi utilisé par Platon pour distinguer la mauvaise sophistique de la bonne philosophie : quand il s'applique aux sophistes, pharmakon est pris dans son sens de poison, mais quand il s'applique à Socrate, au contraire, il est pris dans son sens bénéfique de remède. Jacques Derrida montre qu'entre Socrate et les sophistes, il y a identité dans la réciprocité violente : le mot pharmakon polarise la violence sur un double arbitrairement expulsé de la cité philosophique.

Jacques Derrida a aussi fait cette découverte remarquable que Platon n'utilise jamais le terme pharmakos, qui est le seul à ne pas figurer dans son œuvre, alors que tous les noms de cette famille, comme φαρμακεία, φαρμακεύς, φαρμακεύω, sont attestés chez ce philosophe. Selon René Girard, cette découverte prouve la répugnance de Platon devant la violence religieuse, son refus de révéler la violence religieuse présente chez les poètes, Homère et les tragiques grecs (d'où l'opposition de Platon à la poésie, opposition qui n'est pas fondée sur des critères esthétiques comme on le croit souvent) ; voyant le danger de cette violence, Platon a voulu censurer « la puissance du sacrificiel dans ce qu'il a de plus moral. Je dis bien moral[12]. »

Épicurisme[modifier | modifier le code]

La philosophie morale d'Épicure a été résumée par Philodème de Gadara en quatre points, ce que l'on a appelé le tetrapharmakos, c'est-à-dire le « quadruple remède » :

« Le dieu n'est pas à craindre ; la mort ne donne pas le souci ; et tandis que le bien est facile à contenir, le mal est facile à supporter. »

— Philodème de Gadara, Contre les sophistes, IV, 10-14.

Wittgenstein[modifier | modifier le code]

Ludwig Wittgenstein aussi compare la philosophie à une thérapeutique (mais il ne s'agit plus ici d'une pharmaceutique, comme chez les Grecs).

D'après Marie Guillot[13] :

« Le langage soigne ses propres maux par les mots. La double nature du verbe, où gisent à la fois le mal et le remède, se lit par exemple dans la formule ambiguë de Wittgenstein : "La philosophie est un combat contre l’ensorcellement de notre intelligence par le moyen de notre langage."[14] »

Voir aussi le petit livre de Graham Lock, Wittgenstein. Philosophie, logique, thérapeutique, partie VI, PUF, 1992.

Autres[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Aristophane, Les Cavaliers, vers -405.
  2. Jacques Derrida, La dissémination, 1972, Seuil, « Points-Essais », pp. 162-163.
  3. Odyssée, IV, v.220; X, v.236; Iliade, XI, v.741; XXII, v.94
  4. René Girard, La violence et le sacré, Grasset, Coll. Pluriel, 1972, p. 143 et 379.
  5. Henri Jeanmaire, Dionysos, p. 228-230
  6. Louis Séchan et Pierre Lévêque, Les grandes divinités de la Grèce, Éditions E. de Boccard, 1966, p. 205
  7. Louis Séchan et Pierre Lévêque, Les grandes divinités de la Grèce, Éditions E. de Boccard, 1966, p. 212.
  8. Louis Gernet, Anthropologie de la Grèce antique, Champs, Flammarion, 1982, p. 223, note 90.
  9. Modèle:StraGéo (Livre X, Ch. 2, 9)
  10. (en) Jane Ellen Harrison, Prolegomena to the Study of Greek Religion, Princeton University Press, 1903 (réédité en 1991), (ISBN 0691015147), p. 152.
  11. Derrida, La pharmacie de Platon, repris dans La dissémination, Seuil (1972) et plus récemment dans la traduction L. Brisson du Phèdre de Platon, éd. de poche GF.
  12. René Girard, Celui par qui le scandale arrive, Desclée de Brouwer, 2001 ; voir aussi René Girard, La violence et le sacré, Grasset, 1972, collection Pluriel, p. 441-444.
  13. Cf. Guillot M., Wittgenstein, Freud, Austin : voix thérapeutique et parole performative, Revue de Métaphysique et de Morale 2004/2, n° 42, p. 259-277.
  14. Ludwig Wittgenstein, Philosophische Untersuchungen, édition bilingue : texte allemand édité par R. Rhees et G. E. M. Anscombe, avec une traduction anglaise de G. E. M. Anscombe sous le titre Philosophical Investigations, Oxford, Blackwell, 1953 (1958 pour la 2e édition) ; § 109.
  15. Définition du Pharmakon par Ars Industrialis, l'association fondé par Bernard Stiegler : http://arsindustrialis.org/pharmakon