Communisme
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Le terme de communisme désigne à l'origine une forme théorique de société sans classes et une organisation sociale sans État, où la propriété privée serait abolie et les moyens de production mis en commun. Plus largement, il désigne l'ensemble des mouvances politiques ayant pour but officiel de réaliser cette société égalitaire, ainsi que les réalités sociales et les formes de gouvernement découlant de leur action.
Si l'idée d'abolition de la propriété au sein d'une société égalitaire existe de très longue date dans la pensée utopiste, le mot communisme lui-même apparaît à la fin du XVIIIe siècle. Dans les décennies suivantes, le concept de communisme devient un élément du courant de pensée socialiste qui connaît une expansion dans le contexte de la révolution industrielle. Le terme de communisme connaît une fortune particulière avec son utilisation par Karl Marx et Friedrich Engels dans le Manifeste du Parti communiste, publié en 1848 : les auteurs y décrivent cette alternative au capitalisme comme « une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous »[1]. Le marxisme, courant de pensée dérivant des oeuvres de Marx et Engels, acquiert au cours du XIXe siècle une position dominante au sein de la mouvance socialiste (l'appellation dominante, dans divers pays européens, étant social-démocrate); si le terme de communisme continue de faire partie du vocabulaire de la pensée socialiste, et d'être revendiqué par d'autres tendances politiques, comme les anarcho-communistes, il n'est pas particulièrement usité[2] et ne désigne alors pas un courant de pensée distinct à proprement parler.
L'usage du terme communisme change radicalement au XXe siècle, quand la révolution d'octobre amène au pouvoir, en Russie, les bolcheviks, tendance du Parti ouvrier social-démocrate de Russie dont Vladimir Oulianov, dit Lénine est le principal dirigeant et idéologue. La proclamation de la République socialiste fédérative soviétique de Russie au début de 1918, et le choix des Bolcheviks de se rebaptiser dans la foulée Parti communiste, déterminent une scission profonde des partis composant alors l'Internationale ouvrière (Deuxième internationale). Le choix de l'appellation communiste et l'alignement sur le nouvel État soviétique présenté comme l'avant-garde d'une future révolution mondiale aboutissent à une division à l'échelle internationale de la mouvance socialiste[3]. Des partis socialistes et sociaux-démocrates scissionnent, les partisans de la Russie soviétique fondant des partis communistes réunis à partir de 1919 au sein de l'Internationale communiste (dite Troisième internationale, ou Komintern). Le terme de « communisme » désigne dès lors un ensemble de réalités politiques, sociales, partisanes et culturelles liées à la tendance socialiste qui se désigne du nom de communiste tout se revendiquant de l'application d'un « socialisme réel ». Selon cette acception, le communisme constitue à partir de son apparition l'un des phénomènes les plus déterminantes du XXe siècle[4]. La lecture léniniste du marxisme devient la structure idéologique de la mouvance communiste qui est, durant l'essentiel de l'entre-deux-guerres, passée l'effervescence révolutionnaire de la période 1917-1921, confinée à l'opposition politique en dehors de la Russie soviétique et de son unique État-satellite, la République populaire mongole. L'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), constituée en 1922, contrôle via l'Internationale communiste les activités des partis communistes du monde entier. Des partis, aux dimensions et à l'influence très variable, naissent sur l'ensemble des continents. La maladie, puis la mort, de Lénine, favorisent l'ascension de Joseph Staline qui s'impose progressivement comme le principal dirigeant de l'URSS et, dès lors, du mouvement communiste international, en dépit de dissidences minoritaires comme le trotskisme, qui revendiquent elles aussi une identité communiste. Léninisme et marxisme, réunis sous le vocable de marxisme-léninisme, constituent la matrice idéologique de la mouvance communiste dominante.
La Seconde Guerre mondiale joue une rôle crucial dans l'expansion du mouvement communiste : la part déterminante prise par l'URSS dans la défaite de l'Allemagne nazie, l'avancée des troupes soviétiques en Europe permettent au régime soviétique de s'imposer comme une superpuissance politique et militaire. Une grande partie des pays d'Europe de l'Est deviennent des États communistes, constituant le bloc de l'Est. En Asie, la victoire du Parti communiste chinois amène en 1989 à la création de la République populaire de Chine. La constitution du Rideau de fer en Europe, la progression spectaculaire de l'influence du communisme, amènent le monde à se diviser en « blocs » rivaux : la période dite de Guerre froide oppose ainsi durant plusieurs décennies les pays communistes, eux-mêmes progressivement divisés entre eux (la rupture avec la Yougoslavie, en 1948, constituant un premier schisme au sein du monde communiste), au « monde libre » où les États-Unis constituent la superpuissance dominante, rivale de l'URSS.
Si le terme de communisme désigne au sens large le système de gouvernement des pays communistes, marqués par un système de parti unique, il désigne dans la même période une mouvance politique très large, qui participe à la vie politique des pays démocratiques. Dans plusieurs pays européens, comme la France et l'Italie, les partis communistes constituent une grande force électorale. Le poids des communistes dans la vie intellectuelle et culturelle est également important dans certains pays.
La mort de Staline en 1953 et la déstalinisation qui s'ensuit à partir de 1956 amènent à révéler une partie des crimes commis par le dirigeant soviétique, altérant l'image de la mouvance communiste. La rupture sino-soviétique constitue une nouvelle et importante division entre pays communistes, bien que la Chine soit alors isolée. La puissance militaire et politique de l'URSS interdit cependant toute évolution radicale du monde communiste.
Dans les années 1960 et 1970, la mouvance communiste continue de gagner du terrain : à son apogée, un quart de l'humanité vit en régime communiste[5]. De nouveaux États communistes apparaissent aux Amériques (Cuba), en Asie, en Afrique. Mais la pratique dictatoriale des États communistes, dont la construction du mur de Berlin en 1961 constitue l'un des exemples les plus désastreux en terme d'image[6], contribue à faire perdre au monde communiste une large part de sa force d'attrait révolutionnaire, bien que les PC conservent de forts socles électoraux dans plusieurs pays occidentaux. L'idéologie communiste continue d'être revendiquée par une partie de l'extrême-gauche, qui cherche des formes alternatives au modèle soviétique.
La sclérose économique et politique pose des problèmes croissants au sein des pays communistes[7], aboutissant dans les années 1980 à un vaste mouvement de réformes en URSS, connu sous le nom de perestroïka. La réforme du système débouche cependant, à partir de 1989 sur l'effondrement généralisé des régimes communistes européens. L'URSS elle-même cesse d'exister en tant qu'État à la fin de 1991.
La chute des régimes communistes n'a cependant pas entraîné la disparition du communisme en tant que mouvance politique : si des partis communistes ont choisi d'abandonner toute référence à leur passé politique, d'autres ont conservé leur nom et participent au pouvoir dans certains pays. Plusieurs États communistes existent encore, sans que leur mode de gouvernement obéisse pour autant à un modèle unique et cohérent ou à une pratique marxiste-léniniste stricte, en dehors de la permanence du parti unique. La République populaire de Chine, pays le plus peuplé au monde, continue d'être gouvernée par un parti communiste mais s'est convertie à l'économie de marché et tient désormais une place cruciale dans l'économie mondiale.
Sommaire |
[modifier] Définitions, concepts associés et synonymes
Le vocable de communisme est polysémique et, de par son histoire, associé à un vaste ensemble de notions. Associé tout d'abord à une forme d'organisation sociale égalitaire, le mot désigne ensuite non pas seulement une société théorique, mais un grand nombre de réalités concrètes, englobant un ensemble de pratiques politiques, de formations liés par une idéologie commune qui peut cependant connaître d'importantes variations, d'organisations sociales et économiques, de pratiques gouvernementales et de phénomènes culturels[8].
[modifier] Le concept de société communiste au sens premier du terme
Le premier usage du mot désigne une forme d'organisation sociale marquée par la mise en commun des biens : le passage à une telle société est conçue comme un retour au communisme primitif, postulé comme ayant représenté l'état originel des sociétés humaines[9],[10] ; il devient ensuite un élément du vocabulaire du socialisme, dont il désigne au sens plus large des formes radicales, et de l'anarchisme.
Dans son acception par Karl Marx, puis par Lénine, le communisme est considéré comme le dernier stade d'un processus marqué par l'abolition du capitalisme et des classes sociales. Une première phase, nécessairement révolutionnaire et violente, aboutit via la lutte des classes à la mise en place d'une dictature du prolétariat - terme forgé par Louis Auguste Blanqui - que Marx conçoit comme une phase transitoire de dictature révolutionnaire. Sur le plan économique, la dictature du prolétariat se traduit par la suppression de la propriété privée des moyens de production. Cette phase, dite « inférieure », correspond à celle de l'instauration d'un socialisme d'État, et plus précisément du collectivisme politique comme du collectivisme économique, via un processus de « socialisation des biens ». L'État continue d'exister et dirige l'économie. La technique assure ensuite le progrès social dans un cadre collectiviste : passé la phase de liquidation du capitalisme et des classes possédantes, la société passe ensuite à la phase, dite supérieure, du communisme intégral, soit celui du dépérissement de l'État, appelé à disparaître tout à fait (cette disparition étant conçue comme un processus naturel, en opposition à la conception anarchiste qui préconise la fin de l'État comme effet d'une décision volontaire). La société vit alors dans des conditions de discipline commune librement consentie, aboutissant à la création d'un « homme nouveau », l'économie, planifiée, fonctionnant selon une logique de production coopérative planifiée. La phase supérieure communiste devra aboutir à la fin de la division du travail et au fonctionnement de la société selon l'adage popularisé par Marx dans Critique du programme de Gotha, « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins »[11].
Dans une optique anarcho-communiste, Pierre Kropotkine voit pour sa part la société communiste comme un système fondé sur l'entraide, où les communautés humaines fonctionneraient à la manière de groupes d'égaux ignorant toute notion de frontière. Les lois deviendraient inutiles car la protection de la propriété perdrait son sens et la répartition des biens seraient, après expropriation des richesses et mise en commun des moyens de production, assurée par un usage rationnel de la prise au tas (ou « prise sur le tas ») dans un contexte d'abondance et du rationnement pour les biens plus rares[12].
[modifier] Les termes annexes et la notion d'État communiste
L'influence du marxisme devient prépondérante dans le courant socialiste et social-démocrate européen, mais les idées de Marx, considérées comme représentantes d'un « socialisme scientifique » par opposition au « socialisme utopique », font l'objet de lectures divergentes et l'usage du vocabulaire marxiste et communiste s'avère fluctuant. Le communisme proprement dit est souvent assimilé au collectivisme. Selon Jules Guesde, les marxistes se posent en « double qualité de communistes – comme but – et de collectivistes – comme moyen – »[13]. Le terme de collectivisme économique, lui, désigne plus précisément les doctrines de mise en commun des moyens de production. Cependant, Jules Guesde estime que « le collectivisme ne se distingue pas du communisme scientifique, tel qu'il est sorti de la critique maîtresse de Karl Marx. Si cette appellation a prévalu en France, c’est que, pour les besoins de notre propagande, il y avait lieu de nous distinguer des divers systèmes communistes qui, forgés de toutes pièces par des hommes de plus ou moins bonne volonté ou de génie, versaient tous dans l’utopie. »[14]. Ainsi, peu après la Commune de Paris en 1871, certains marxistes se sont désignés comme « collectivistes » et la majorité des anarchistes comme « communistes », du fait que le premier courant visait l'établissement d'un État dirigé par les travailleurs et la collectivisation comme outil de transition, au contraire du second qui voulait utiliser directement des moyens libres et autonomes pour atteindre le but recherché. Le français Paul Lafargue estime quant à lui le terme de « Collectivisme est un mauvais synonyme belge pour communisme. Le communisme a un passé historique et a eu pour représentants au début du siècle Owen et Fourier. En 1847, Marx et Engels ont publié le Manifeste communiste, document incomparable au XIXe siècle... Enfin, le mot ne fait en rien l'affaire si nous propageons les idées du communisme. »[15]
C'est dans la pratique révolutionnaire et la méthode d'accès au pouvoir que se distingue tout particulièrement le mouvement qui prend par la suite le nom de communisme : pour contrer l'appareil répressif de la Russie impériale, Vladimir Ilitch Lénine préconise la constitution, en vue de la prise du pouvoir, d'un parti strictement hiérarchisé de « révolutionnaires professionnels »[16]. Les idées de Lénine, codifiées ensuite sous le nom de léninisme, impliquent le fonctionnement du parti selon une logique de centralisme démocratique, soit de strict respect des décisions prises par les organes de direction[17].
Lénine s'approprie ensuite dans ses écrits le terme « communisme » pour distinguer son parti et ses idées des autres familles politiques de gauche[18]. Après leur prise de pouvoir et l'établissement de la République socialiste fédérative soviétique de Russie, les bolcheviks prennent le nouveau nom de Parti communiste, destiné à souligner leur caractère révolutionnaire et à se distinguer désormais des sociaux-démocrates. Lénine souligne en 1919 que l'utilisation du mot « communisme » est « incomparablement plus forte » du point de vue du mouvement ouvrier et permet de se distinguer de la IIe internationale agonisante. Pour lui, cependant, l'utilisation du terme communiste ne doit pas signifier que le « régime communiste », au sens de phase supérieure du socialisme, est réalisé[19]. L'usage du terme « communisme » devient dès lors le nom d'une tendance distincte du socialisme, dont elle reprend l'internationalisme dans une optique de propagation de la révolution à l'échelle mondiale : les communistes continuent cependant de se réclamer constamment de leur propre conception du socialisme, ce qui occasionne de nombreuses confusions entre mouvances socialistes et communistes, et permet par ailleurs à leurs adversaires politiques de réaliser des amalgames entre elles[20].
Dès lors, le mot communisme désigne non plus uniquement la société sans classes et sans État censée représenter le dernier stade du socialisme conçu par Marx, mais l'ensemble des pratiques politiques et gouvernementales mises en oeuvre par des régimes politiques se proclamant sur la route du communisme ainsi que, de manière plus large, l'ensemble des actions et des théories des partisans de cette idéologie. Le terme de communisme désigne tout particulièrement une forme de société caractérisée, de manière paradoxale, par un État fort quand le mot désignait, étymologiquement, une société sans État. L'historien Archie Brown définit un système politique communiste par un ensemble de critères : pour lui, « étant donné que les partis communistes au pouvoir qualifiaient leurs systèmes politiques de « socialiste », il est raisonnable de se demander en quoi il est justifié de les appeler « communistes ». De nombreux politiciens ex-communistes ont contesté l'usage de ce terme car, nous rappellent-ils, le « communisme » était censé être le dernier stade du socialisme, qu'ils n'ont jamais prétendu avoir atteint. Cependant, les membres de ces partis au pouvoir se définissaient eux-mêmes comme des communistes et les chercheurs occidentaux, en rangeant les systèmes dans la catégorie « communiste », n'envisageaient pas une seconde qu'ils parlaient de ce que Marx et Lénine décrivaient par le terme « communisme » - cette société auto-gouvernée, sans État, et coopérative, qui n'a jamais existé nulle part ».
Brown souligne cependant que l'usage du terme « socialiste », revendiqué par les régimes en question, est inadéquat en ce que le concept de socialisme recouvre un ensemble politique bien plus vaste. Pour l'historien, la première caractéristique d'un système communiste est le monopole du pouvoir exercé par le parti communiste local, selon une logique de parti unique de fait ou de droit. Cette méthode de gouvernement est assimilée après 1945 à la dictature du prolétariat, ce concept étant compris comme le règne du parti, conçu comme l'expression exclusive de la volonté et des intérêts du prolétariat. Dans la période post-stalinienne, le terme le plus couramment utilisé sur le plan officiel était celui de « rôle dirigeant » du parti. Un système de gouvernement communiste se distingue également par la pratique du centralisme démocratique et, sur le plan économique, par une forme d'économie planifiée, pouvant éventuellement dans certains cas coexister avec une forme d'économie de marché dans certains secteurs d'activité. La forme de contrôle de l'économie par l'État est parfois qualifiée de capitalisme d'État[21], terme utilisé dès 1918 par Lénine lui-même : le développement du marché sous contrôle de l'État est à l'origine conçu, dans une société largement non industrialisée comme celle de la Russie, comme une étape vers la construction du socialisme[22]. Enfin, Archie Brown cite comme dernière critère l'existence d'une forme d'organisation internationale communiste et l'appartenance du régime politique concerné à celle-ci[23].
La pratique gouvernementale des régimes communistes a par ailleurs été désignée par eux-mêmes du terme de « socialisme réel », destiné à présenter leurs formes de gouvernement et de société comme une phase de transition continue vers le communisme intégral, la frontière entre le stade du socialisme réel et celui du communisme proprement dit n'étant plus clairement définie. Si Nikita Khrouchtchev a proclamé en 1961 que l'objectif du communisme serait atteint à brève échéance, cette affirmation est ensuite abandonnée au profit des objectifs plus modestes de la « société socialiste développée »[24]. Le qualificatif de démocratie populaire a été utilisé après la Seconde Guerre mondiale pour désigner les régimes communistes, notamment les pays européens du bloc de l'Est, ce terme définissant dans la phraséologie communiste une forme de gouvernement différente de celle de l'URSS, où le parti communiste aurait un rôle dirigeant de l'ensemble des forces politiques « antifascistes ». Dans la pratique, l'expression est utilisée comme un synonyme d'État communiste[25].
Au sens doctrinal, l'idéologie « communiste » pratiquée par les régimes communistes et revendiquées par les partis les soutenant prend, dans les années suivant la mort de Lénine, le nom de marxisme-léninisme, soit la lecture léniniste du marxisme, elle-même réinterprétée par les dirigeants et idéologues se revendiquant de l'héritage politique de Lénine, selon la version qui en est donné par les autorités soviétiques. Le mot marxisme lui-même est parfois utilisé comme un synonyme de « communisme » (éventuellement en utilisant l'adjectif marxiste comme signifiant communiste), bien que le marxisme, pris au sens large, ne se résume pas à son interprétation léniniste[26]. L'expression de socialisme scientifique est également reprise par les gouvernements communistes et leurs partisans pour désigner la forme de « socialisme » appliquée à l'échelle de leurs pays[27]. Le communisme ayant été tout d'abord associé pour l'essentiel aux Bolcheviks, le terme de « bolchevisme » a été employé, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, pour désigner la mouvance communiste dans son ensemble, et n'est tombé que progressivement en désuétude. Le mot de stalinisme a par ailleurs été forgé pour qualifier les régimes dictatoriaux se revendiquant du communisme, analysés sous l'angle de la notion de totalitarisme : utilisé le plus souvent dans un sens critique et péjoratif, il n'a été que rarement revendiqué par les acteurs du communisme étatique ou par les partisans de celui-ci, bien que certains aient pu occasionnellement se présenter comme « staliniens » ou « stalinistes »[28]. De manière plus large, et au-delà des mouvances politiques alignées au cours du XXe siècle sur l'URSS, ou le cas échéant sur la République populaire de Chine, le terme de communisme continue de désigner l'ensemble des aspirations des mouvements politiques se réclamant de cette idéologie.
[modifier] Origines du communisme
[modifier] Origines du courant d'idées
L'idée d'une société égalitaire et idéalement harmonieuse, fondée sur l'égalité absolue - ou sur certains degrés d'égalité - entre êtres humains, est très ancienne et largement antérieure aussi bien à l'apparition de la mouvance politique connue sous le nom de communiste, qu'au mot « communisme » lui-même. En dehors des écoles de pensée occidentales, l'idéal d'une société fraternelle se retrouve aussi bien dans le confucianisme - tout particulièrement dans la pensée de Mencius - que dans le taoïsme, le bouddhisme, ou certains courants de pensée de l'islam. Ces idéaux, qui inspirent des mouvements égalitaristes plus tardifs comme celui de la révolte des Taiping (combinant la pensée chinoise avec le christianisme), peuvent être considérés comme constituant, en Orient, des ancêtres lointains et indirects du socialisme[29]. C'est néanmoins en Occident que se développent des précurseurs plus directs de la pensée égalitariste et de l'idée d'abolition de la propriété. Sous la Grèce antique, Sparte aurait offert un modèle de société pratiquant une forme de « communisme » - soit la communauté intégrale des biens, mais uniquement en ce qui concerne les citoyens spartiates de plein droit, c'est-à-dire l'élite de la cité - bien que la réalité et les conditions concrètes de ce régime doivent être prises avec précaution. Selon Plutarque, le législateur Lycurgue aurait résolu à Sparte le problème de l’inégalité foncière en amenant ses concitoyens à mettre toutes leurs terres en commun et à en opérer la redistribution[30]. Le mythe de l'âge d'or tient ensuite un rôle important dans les dans les constructions théoriques de l’école classique et hellénistique[31]. Platon imagine, dans La République, une cité idéale, divisée en trois classes : les travailleurs, les guerriers et les dirigeants. Parmi les dirigeants, soit l'élite de la cité, serait appliquée la mise en commun totale des biens, y compris celle des femmes et des enfants. On ignore cependant si Platon jugeait applicable cette idée utopique : dans Les Lois, il revient à un égalitarisme foncier rappelant davantage celui de Sparte, mais sous une forme plus souple[32].
La doctrine chrétienne met également l'accent sur le partage des biens matériels[33] : au fil des siècles, la notion d'une société égalitaire où la propriété privée, censée être la source de tous les vices, n'existerait pas, revient autant dans les travaux de penseurs chrétiens réformateurs que dans certaines hérésies sous la Renaissance, notamment dans des courants issus de l'anabaptisme. Des communautés établies en Moravie, dans la mouvance dite des Frères Moraves, pratiquent la fraternité communautaire et ne possèdent rien en propre[34]. Durant la guerre des Paysans allemands, le prêtre itinérant Thomas Münzer, idéologue millénariste, lève une armée de paysans et prône la constitution de « communautés de saints », où tout serait partagé. Défait militairement, il est exécuté en 1525[35]. Le millénarisme égalitaire trouve une nouvelle incarnation durant la décennie suivante avec le mouvement anabaptiste conduit par Jan Matthijs, puis par son disciple Jean de Leyde. Inspirés par les idées de Münzer, les anabaptistes animent à Münster, de 1534 jusqu'à leur écrasement en 1536, un régime théocratique, fondé sur l'égalité et la communauté universelle des biens et des personnes, comprenant la pratique de la polygamie[36]. Sur le plan des idées, le courant de pensée utopiste, qui se développe à partir de la Renaissance, exprime une critique sociale par le biais de la description de sociétés fictives, idéales et harmonieuses, où l'égalité parfaite aurait généralement été réalisée par la disparition de la notion de propriété. Le philosophe et théologien Thomas More signe en 1516 le livre Utopia, qui constitue le modèle du genre en décrivant, sous forme de dialogue fictif, une île où règnerait l'harmonie sociale et la communauté des biens matériels. Le moine Tommaso Campanella publie en 1602 La Cité du Soleil, ouvrage décrivant une société fondée sur l'égalité universelle, où la propriété serait inexistante et la famille abolie pour être remplacée par un système d'éducation communautaire. Les ouvrages de More et de Campanella, fondateurs du courant utopiste, sont nettement inspirés de La République de Platon[37],[38],[39],[40]. L'imaginaire utopique continue de nourrir par la suite une critique radicale de la propriété privée, qui se retrouve à des degrés divers dans les oeuvres d'auteurs des Lumières comme le curé Meslier, Morelly, ou Dom Deschamps, qui posent une partie des principes et idéaux d'égalité et de recherche de l'harmonie sociale repris par la suite par le socialisme et par le communisme[41].
En France, sous le Directoire, la conjuration des Égaux menée par Gracchus Babeuf en 1796 se distingue par une forme de pensée, issue de la Révolution française, particulièrement proche du communisme au sens contemporain du terme[42]. Pour l'historien Michel Winock, « Babeuf et le babouvisme offrent le premier exemple de communisme appliqué, à la fois comme idéologie et comme action révolutionnaire ». Sur le plan idéologique, Babeuf préconise une société fondée sur l'égalité de fait, l'administration commune et l'abolition de la propriété particulière. Sur le plan organisationnel, il articule ses aspirations à une pratique révolutionnaire de type nouveau, celle de l'organisation d'un coup de force par un parti clandestin. La préparation de l'insurrection est ainsi confiée par les babouvistes à un état-major secret, la « révolution communiste » devant se faire par la dictature d'une minorité. Pour Winock, la méthode de Babeuf annonce celles de Blanqui et de Lénine. Plus généralement, l'historien voit dans la Révolution française la prémisse de plusieurs éléments du socialisme et du communisme, au plan des idées comme à celui de la pratique : pour ce qui est de l'exercice du pouvoir, avec le gouvernement révolutionnaire et les mesures d'exception du Comité de salut public avec la Terreur et l'instauration d'une dictature « provisoire » en raisons des circonstances ; pour ce qui est de l'usage du contre-pouvoir avec la pression « populaire » exercée par les sans-culottes ; Babeuf amenant quant à lui la technique de prise du pouvoir[43]{{,}[44],[45].
Philippe Buonarroti, compagnon de Babeuf, s'emploie dans les décennies suivantes à faire vivre les idées babouvistes et à les diffuser auprès du public. La doctrine et la pratique politique de Babeuf constituent une origine directe de la notion contemporaine de « communisme », l'égalitarisme, la propriété commune et la redistribution des richesses étant alliées à l'usage de tactiques militantes et révolutionnaires pour prendre le pouvoir[46].
[modifier] Formation du terme
Le terme « communisme » vient du latin communis formé du préfixe com- signifiant « avec » et d'une racine dérivée du substantif munus renvoyant au « devoir », à l'« office », à l'« emploi » mais pouvant aussi signifier la « fonction » ou la « tâche ». Ce substantif est lui-même issu d'une racine indo-européenne mei signifiant « changer », « aller », « échanger » et dont les dérivés (monnaie, municipalité, immunité, etc.) se réfèrent aux échanges de biens et services dans une société selon les lois et les règles établies. À cette racine préfixée s'adjoint le suffixe « -isme » désignant une « doctrine »[47].
Le mot communiste est antérieur à celui de communisme. Il apparaît dès le XIIe siècle et désigne alors le membre d'une communauté de mainmorte, forme de propriété féodale reposant sur le servage[48]. S'il ne renvoie pas alors à la notion de communauté de biens, ce sens est pris en charge par plusieurs termes connexes. Communelli au XIIIe siècle, puis Communicantes au XVIe siècle « situent très exactement les origines théoriques des doctrines communautaires anciennes »[48]. Ils font référence aux membres de sectes chrétiennes qui mettaient en commun une partie, voire la totalité de leurs biens. En 1569, un pamphlet polonais faisant état de luttes internes entre anabaptistes et frères moraves utilise le terme de communista en lui donnant le sens de partisan de la communauté des biens. Cet usage est repris au début du XVIIe siècle dans plusieurs textes néerlandais, puis disparaît complètement après 1650[49]. Ces emplois parcellaires révèlent que les dérivés de commun et de communauté impliquaient de longue date la notion moderne de communisme, sans que cette acception ne parvienne à s'implanter durablement avant le XIXe siècle.
Au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, le terme communista est introduit dans deux langues vernaculaires : le français et l'italien. Un traité de Victor de Mirabeau emploie en 1766 communiste dans son sens médiéval de « membre d'une communauté de mainmorte »[50]. A la fin des années 1770, son équivalent italien, communisti, désigne l'habitant d'une commune rurale[50]. Selon l'historien Jacques Grandjonc, le terme semble avoir connu une certaine fortune dans l'aire géographique Provence-Alpes-Toscane. Tout au long du XIXe siècle, il y est mobilisé pour caractériser de nombreux statuts liés à la vie en communauté : député, copropriétaire, détenteur de biens communaux etc.[50]
L'écrivain Restif de la Bretonne semble avoir joué un rôle décisif dans l'évolution sémantique du concept. En 1785, il publie la lettre d'un propriétaire terrien, Joseph Alexandre Victor d'Hupay de Fuveau, qui se déclare communiste[50]. Reprenant plusieurs conceptions platoniciennes, il se déclare favorable à une éducation communautaire, détachée au moins partiellement du cercle familial. Cet idéal philosophique demeure assez imprécis, mais « la leçon de langage n'a pas été perdue pour Restif »[51]. Écrit et publié dix ans plus tard, Monsieur Nicolas multiplie les occurrences de communiste et crée le terme français de communisme. Les deux termes se rapportent à une idéologie politique précise : le babouvisme de Gracchus Babœuf[51].
Le terme allemand Kommunismus serait peut-être antérieur. En novembre 1790, le poète Friedrich Hölderlin rédige un court essai intitulé Du communisme des esprits (Communismus der Geister), suite à une conversation avec le philosophe Georg Wilhelm Friedrich Hegel[52]. L'authenticité de cet essai a été discutée, même si l'orthographe employée (un C pour Communismus) plaide en faveur d'une datation antérieure au XIXe siècle[53]. La notion de communisme est employée dans un sens assez christianisant : « communauté de tous les esprits qui vivent dans une même foi, dans un même monde, parce que cette foi et ce monde expriment un même « esprit » : une communauté du divers impliquée dans l'identité du tout »[54]. Ce communisme spirituel possède sans doute certaines implications matérielles. A plusieurs reprises, Hölderlin s'est déclaré favorable à une mise en commun des biens. Dans son roman épistolaire Hyperion, il décrit le futur État libre sous le prisme de la maxime suivante : « Tout pour tous et chacun pour tous »[55][56]. Au cours de la décennie 1790, Kommunismus semble avoir continué de circuler. Un procès-verbal autrichien rend ainsi compte des positions d'un jacobin viennois, Andreas Riedel, qui souligne que « si le terme existait », il qualifierait sa doctrine de Kommunismus[51].
A peine formalisés, les mots communiste, communisme et Kommunismus disparaissent. Le Consulat, l'Empire et la Restauration « vont voir affleurer d'autres intérêts, d'autres vocables »[51]. En 1827, le journal britannique Co-operative Magazine qualifie le socialisme de Robert Owen de système « social, coopératif et communioniste »[57]. Les deux termes ne réapparaissent cependant vraiment qu'en 1839. Héritière du babouvisme, la Société secrète des travailleurs égalitaires rattache communiste à la notion de prolétaire révolutionnaire[51]. Le 1er juillet 1840 se tient à Belleville un « banquet communiste », animé par Richard Lahautière et qui attire environ 1200 participants, en majorité des ouvriers[58]; l'évènement contribue à la diffusion du terme dans la presse française et internationale[51]. Goodwyn Barmby, correspondant de la revue socialiste anglaise New Moral World, forge communist et communism, rapidement repris dans la presse britannique[59]. L'Allgemein Zeitung d'Augsburg traduit les compte-rendus parisiens du banquet en réactualisant Kommunist. Kommunism n'est réintroduit dans un texte écrit allemand qu'en 1841, même si le terme était déjà oralement employé dans la Ligue des Justes l'année précédente[59]. Dans les années 1840, le substantif communauté est en compétition dans l'usage avec le terme abstrait communisme. Par contre, l'adjectif communiste semble avoir rapidement supplanté le terme alternatif de communautaire. En 1845, Engels parle encore des communistes comme du « parti de la communauté » (Gemeinschaft Partei); Proudhon parle indifféremment des « communautaires », des « partisans de la communauté », des « communistes » ou du « communisme », visant généralement les partisans de Cabet mais également, à l'occasion, les « communistes allemands », soit ceux de Marx[60].
[modifier] Le communisme dans les premières années du mouvement socialiste
Au début du XIXe siècle, la révolution industrielle en Europe et les problèmes de la condition de la classe ouvrière entraînent, tout d'abord en France et au Royaume-Uni, le développement des idées socialistes, le courant anticapitaliste qui se pose progressivement en expression politique du mouvement ouvrier. Le vocable de communisme, que certains auteurs et militants préfèrent d'ailleurs à celui de « socialisme », devient partie intégrante du courant dit du « socialisme utopique » (entendu comme socialisme pré-marxiste) qui envisage une réorganisation complète de la société afin de promouvoir l'égalité entre les individus[61]. L'entrepreneur et philosophe britannique Robert Owen préconise, pour résoudre les problèmes nés de l'individualisme capitaliste, une nouvelle organisation de la société via le constitution de communautés - des « villages de coopération » de 500 à 2000 personnes, formés de groupes égalitaires d'ouvriers et de cultivateurs organisant leur auto-suffisance sur le modèle coopératif. Dans les années 1820, Owen fonde plusieurs communautés de ce type, dont la plus célèbre est celle de New Harmony, aux États-Unis. L'échec de ces projets n'empêche pas leur inspirateur de bénéficier d'une grande renommée : entre les années 1820 et 1840, l'« owenisme » compte de nombreux disciples[62],[63].
De nombreux autres penseurs, notamment français, du courant socialiste se livrent à une critique radicale de la propriété privée. Charles Fourier préconise l'organisation de la société en phalanstères fondés sur la libre association et l'harmonie. Pierre-Joseph Proudhon, tout en s'opposant au courant communiste par hostilité à l'idée de communauté[64], contribue à rendre célèbre le diction « La propriété, c'est le vol » dans son ouvrage Qu'est-ce que la propriété ?, publié en 1840[65]. Au sein du mouvement socialiste, le terme de communistes tend à désigner un ensemble de tendances radicales, au point que Engels peut écrire en 1890 que « le socialisme signifiait en 1847 un mouvement bourgeois, le communisme un mouvement ouvrier ». L'appellation communistes distingue plus particulièrement les socialistes insistant sur la réalité de la lutte des classes et ne comptant pas sur la bonne volonté des classes dominantes pour parvenir à une autre organisation de la société. On retrouve des communistes dans le courant d'idées « néo-babouviste ». Les socialistes communistes tendent, en France, à se réunir au sein de sociétés secrètes et prennent part à des insurrections : certains connaissent la prison. Malgré un radicalisme commun, le mot recouvre, dans les années 1840, des courants d'idées assez divers au sein de la famille socialiste[66].
La tendance communiste la plus influente est alors celle d'Étienne Cabet, au point que la paternité du mot communisme a été attribuée à ce dernier[67],[68]. Cabet, qui publie en 1839 le livre Voyage en Icarie dans lequel il décrit une société idéale dans la tradition utopique de More ou de Campanella, et en 1840 la brochure Comment je suis communiste, prône le passage progressif à une société égalitaire et de propriété commune, gouvernée par le biais de la démocratie directe. Dans les années suivantes, Cabet lui-même, puis ses adeptes, se lancent aux États-Unis dans l'expérience de diverses communautés sur le modèle de l'Icarie. D'autres expériences de vie communautaire, celles-ci à fondement religieux, existent par ailleurs à la même époque aux États-Unis, avec les Colonies Amana fondées par des Allemands piétistes, ou les communautés Shakers. Un autre courant communiste français, lié plus directement à la tradition révolutionnaire et à l'héritage babouviste, se retrouve chez des intellectuels comme Richard Lahautière, Théodore Dézamy, Jean-Jacques Pillot ou Albert Laponneraye. Si les théoriciens ne se montrent pas forcément précis quant au mode de passage de la société capitaliste à la société communautaire, Louis Auguste Blanqui se préoccupe essentiellement d'action et participe à de nombreuses conspirations, ses multiples séjours en prison lui valant un statut légendaire dans les milieux révolutionnaires. Son nom donne naissance au blanquisme, doctrine concevant la révolution le résultat de l'action d'un petit groupe organisé de militants qui donnerait l'impulsion au peuple[69].
Le courant communiste ne se limite pas aux seuls socialistes français : en 1836, à Paris, des socialistes allemands en exil fondent, à l'initiative de Wilhelm Weitling, la Ligue des justes. Tout d'abord liée à la Société des saisons blanquiste, la Ligue des justes laisse en 1847 la place à la Ligue des communistes, sous l'impulsion de Karl Marx et Friedrich Engels. La Ligue des communistes affiche un crédo internationaliste en adoptant comme mot d'ordre le slogan « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » ; en février 1848, Marx et Engels publient le manifeste du mouvement, intitulé Manifeste du Parti communiste.
En 1848, dans le contexte du « Printemps des peuples », le mot « communisme » est devenu suffisamment connu pour que l'essayiste français Alfred Sudre publie, afin de dénoncer le courant d'idées dans son ensemble, l'ouvrage Histoire du communisme, ou réfutation historique des socialistes : y sont notamment englobés sous le vocable « communiste » Platon, Sparte, l'anabaptisme, Owen, Saint-Simon, Fourier et Proudhon. Il n'y est fait aucune mention de Marx[70].
[modifier] Le communisme de Marx
Dans la préface de l'Introduction à la critique de l'économie politique, Karl Marx indique qu'il s'est rallié aux doctrines socialistes et communistes vers 1842-1843. Il écrit alors pour une gazette libérale, la Rheinische Zeitung. Il effectue alors une série de reportages sur les délits forestiers en Moselle, qui le sensibilise aux questions sociales[71]. Parallèlement, la gazette diffuse « un écho affaibli, pour ainsi dire philosophique, du socialisme et du communisme français »[72]. En 1843, sa parution est suspendue par les autorités prussiennes. Suite à cette censure, Marx radicalise ses positions. Il estime désormais que l'action politique ne suffit pas pour changer la société : il est nécessaire d'en passer par une restructuration complète des rapports économiques[71].
Échaudé par la répression prussienne, Marx émigre en France en octobre 1843. Pendant son séjour parisien, il se familiarise avec les diverses idéologies et théories révolutionnaires qualifiées, parfois indistinctement, de socialiste ou de communiste. Témoignant de ces multiples influences, les Manuscrits de 1844, ou « Manuscrits de Paris », définissent le communisme comme un société de liberté complète[73]. Par contraste avec la démocratie libérale, la démocratie communiste repose sur un consensus permanent entre l'ensemble de ses membres : il n'y a ni représentants, ni élections périodiques[74]. Le pouvoir du peuple est constant. Par contraste avec l'économie capitaliste, l'économie communiste refuse la division du travail et permet à chaque individu d'exercer le métier qu'il souhaite à n'importe quel moment[74]. Ce premier communisme de Marx tranche avec le communisme plus radical des babouvistes. Il s'inscrit davantage dans un courant romantique et utopique marqué par le socialisme de Charles Fourier ou les conceptions poétiques de Heinrich Heine[74].
Par-delà ces emprunts, Marx développe une synthèse originale : son communisme est un communisme historique qui trouve une place définie dans l'évolution sociale de l'humanité. Il ne vise pas à remplacer le système capitaliste, mais à lui succéder, en accord avec la logique dialectique du développement économique[75]. Cette succession ne peut pas intervenir à n'importe quel moment : la société doit avoir atteint un stade où ses contradictions internes deviennent insurmontables. Concrètement, en détruisant et en assimilant les petites structures commerciales, l'industrialisation empêche l'émergence d'un marché stable : la surproduction devient systématique ; les conditions des masses s'égalisent et se retrouvent imbriquées dans un destin commun ; le prolétariat universel est prêt à faire sa révolution[76]. Dans la mesure où l'économie de marché représente un état antérieur au communisme, ses acquis et caractéristiques fondamentaux ne disparaîtront pas, mais seront absorbés dans une organisation supérieure[76]. Les méthodes de travail rationnelles mises au point par la bourgeoisie seront ainsi reprises et systématisées par le prolétariat. Le Manifeste du parti communiste de 1848 décrit ainsi une armée industrielle qui agit en concordance avec un plan commun[76].
Ici se dessine l'une des principales contradictions du communisme de Marx, qui témoigne de la pluralité de ses influences originelles[76]. La description inactuelle de la société communiste dans les Manuscrits de 1844 décrit des rapports sociaux fondés sur des choix individuels toujours fluctuants. Inversement, le récit dynamique de la succession des infrastructures sociales établit une continuité entre les méthodes de production capitalistes et communistes, en particulier en ce qui a trait à la division du travail[77]. On voit ainsi se concilier deux ou trois approches différentes du communisme. L'historien David Priestland distingue ainsi un communisme romantique (fondé sur la cohabitation spontanée d'individus entièrement libres), un communisme radical (fondé sur la révolte du prolétariat) et un communisme moderniste (fondé sur une administration centralisée)[77]. Après l'échec des mouvements révolutionnaires de 1848, Marx et, plus particulièrement, son collaborateur Friedrich Engels tendent à privilégier l'approche moderniste. Assez marqués par la biologie darwinienne, ils cherchent à donner à leurs travaux une caution scientifique[78]. L'observation attentive des échanges économiques et sociaux et la déduction des lois de l'histoire prennent l'ascendant sur les spéculations romantiques. Le communisme conçu comme conséquence logique des déséquilibres du capitalisme est objectivé et rationalisé. Il s'agit désormais du produit d'une association entre des techniciens planificateurs et des exécutants[79]. Ce système n'est plus tant apprécié pour sa liberté que pour son efficacité, sa capacité à mettre un terme aux progrès et régressions erratiques de l'économie de marché[78]. A la fin de sa vie, Marx tente néanmoins de concilier les approches modernistes et romantique en distinguant plusieurs stades internes au développement de la société communiste[80]. La dictature du prolétariat assure d'abord le renversement complet de la bourgeoisie et de ses institutions. S'ensuit une phase de bas-communisme (que les bolcheviques qualifieront de socialisme réel) qui correspond au communisme moderniste : des techniciens contrôlent rationnellement la production. Enfin, ce processus graduel s'achève par le haut-communisme, stade ultime où la société se perpétue sans aucune coercition ; devenu inutile, l'État se désagrège[80].
En tant qu'objet historique, le communisme pose un problème d'un autre ordre : celui de sa réalisation. Marx élabore un schéma de succession assez précis : initialement la société féodale, puis la révolution libérale, la société bourgeoise, la dictature du prolétariat et enfin la société communiste. Toutefois, il ne donne aucune temporalité précise. Si l'ordre est immuable, ses diverses phases peuvent se moduler[80]. Pendant les révolutions de 1848, Marx s'interroge ainsi sur le cas de l'Allemagne. Autant la révolution communiste lui paraît imminente en France, autant la société allemande demeure archaïque : elle n'a pas encore fait sa révolution bourgeoise et reste dominée par des structures féodales[81]. Marx incite en conséquence les communistes allemands à se placer dans une double perspective : celle, prochaine, de la révolution bourgeoise et celle, lointaine, de la révolution communiste. Concrètement, le prolétariat doit faciliter l'avènement d'une démocratie parlementaire sans perdre de vue son propre destin[81]. A côté de ces accélérations, Marx admet également des raccourcis. En 1881, il affirme à la socialiste russe Vera Zassoulitch que les communautés agraires rendent possible une révolution communiste immédiate dans l'empire tsariste[82]. Généralement réticent à spéculer sur l'avenir, il laisse ainsi subsister plusieurs d'ambiguïtés et d'incertitudes dans son schéma historique. Celles-ci vont alimenter de multiples débats idéologiques à la fin du XIXe et au début du XXe siècle[82].
[modifier] Développement de la social-démocratie et diffusion du marxisme
L'échec du printemps des peuples n'entrave que temporairement le développement des mouvements socialistes et ouvriers et le contexte politique plus libéral des années 1860 favorise par la suite leur officialisation. Au cours du XIXe siècle, le développement du mouvement socialiste accompagne, de manière plus ou moins étroite selon les pays, celui du syndicalisme en Europe. En 1864, plusieurs organisations socialistes européennes tentent de s'accorder au sein de l'Association internationale des travailleurs (ou Première Internationale). Ses statuts provisoires sont conçus et rédigés par Marx[83]. Ce dernier ne parvient cependant pas à empêcher l'émergence de multiples clivages. Les syndicats anglais ne rompent pas leurs liens politiques avec le Parti libéral et défendent une approche pragmatique d'amélioration graduelle de la condition ouvrière[83]. Inversement, des anarchistes comme Mikhaïl Bakounine ou Pierre-Joseph Proudhon dénoncent les tendances autoritaires et les prétentions scientifiques du marxisme ; ils privilégient une forme de socialisme décentralisé qui exclut tout recours à une élite technocratique[84]. Aucune de ces tendances ne se qualifie alors de communiste : le terme tend à perdre sa connotation idéologique pour être remplacé par de nouveaux concepts comme la social-démocratie qui devient, dans une partie des pays européens, le synonyme de socialisme au sens de mouvement politique organisé[84],[85].
Des membres de l'Internationale participent à la Commune de Paris : si la plupart d'entre eux ne sont pas des disciples de Marx, mais plutôt de Proudhon ou de Blanqui, Marx et Engels considèrent l'expérience de démocratie participative active comme un premier exemple d'application de dictature du prolétariat[86],[87],[88]. L'expérience de la Commune de Paris représente, dans l'imaginaire socialiste et, plus tard, communiste, un puissant souvenir historique et l'image d'une tentative d'authentique gouvernement révolutionnaire, dont de nombreuses familles politiques différentes revendiquent la filiation[89]. L'association indirecte de Marx avec la Commune contribue également à l'époque à populariser la figure de ce dernier auprès d'un public élargi[86] à l'époque même où l'Internationale se disloque, avec notamment la scission entre les socialistes partisans de Marx et les anarchistes conduits notamment par Mikhaïl Bakounine ; les anarchistes opposés aux conceptions « autoritaires » de Marx (les marxistes étant considérés comme les champions d'une forme de « communisme étatique »[90]), se retrouvent par la suite chez les collectivistes libertaires (ou « anarcho-collectivistes ») disciples de Bakounine et les anarcho-communistes (ou « communistes libertaires ») inspirés par la pensée d'auteurs comme Pierre Kropotkine ou Errico Malatesta. L'anarcho-communisme, qui nie toute notion de propriété publique, déborde l'anarcho-collectivisme vers la fin des années 1870 puis, après avoir parfois dégénéré dans l'exercice d'une violence gratuite, évolue ensuite lui-même vers la pratique anarcho-syndicaliste[91].
La deuxième révolution industrielle qui s'amorce à la fin des années 1870 paraît confirmer les analyses et les prédictions de Marx : les industries deviennent de plus en plus importantes ; la condition ouvrière se généralise au détriment de la paysannerie et de l'artisanat ; les conflits sociaux et les inégalités économiques s'exacerbent[92]. Dans les dernières décennies du XIXe siècle, le marxisme, courant de pensée marqué par le matérialisme (aux sens historique et dialectique du terme) et l'athéisme[93], s'impose progressivement comme une idéologie de référence des mouvements socialistes, bien que son degré d'influence soit inégal selon les pays : en Allemagne et en Autriche (ou naît au début du XXe siècle le courant dit de l'« austro-marxisme », de même qu'en Russie, le marxisme est particulièrement dominant au sein de la famille de pensée socialiste.
L'Allemagne récemment unifiée est le terrain privilégié de la diffusion théorique et politique du marxisme. Le Parti social-démocrate d'Allemagne (Sozialdemokratische Partei, ou SPD) naît initialement d'un compromis entre le « socialisme de la chaire », plutôt pragmatique, de Ferdinand Lassalle et le socialisme ouvrier marxisant d'August Bebel. Ce compromis s'incarne dans le Programme de Gotha, qui est vivement critiqué par Marx et Engels. Toutefois, condamné à la clandestinité par Loi contre les socialistes (Sozialistengesetz) de 1878, le parti se radicalise : « l’idée de la lutte des classes gagne du terrain au détriment des conceptions lassalléennes »[94]. Cette radicalisation ne concerne pas que l’électorat. Formée en partie par Engels, la nouvelle élite intellectuelle du parti se rallie ouvertement aux doctrines marxistes[95]. En 1891, la Loi contre les socialistes est abrogée en Allemagne. Elle n'est pas parvenu à enrayer l’essor du parti qui représente désormais 20% de l’électorat[94]. Afin de se restructurer, le parti convoque un congrès à Erfurt. Le « programme d'Erfurt », qui en ressort, reprend tous les grands thèmes du Capital : l'aliénation du travail ouvrier, la lutte des classes, les contradictions insolvables du capitalisme bourgeois…[96]. Fortement lié aux syndicats qui se développent en Allemagne après la fin des lois d'exception et surtout le départ de Bismarck en 1890, la social-démocratie allemande constitue une véritable « contre-société ouvrière », puissamment organisée et tendant au monopole de la représentation du mouvement ouvrier en Allemagne[97].
Les mouvements socialistes ne sont à nouveau fédérés qu'en 1889, lors de la fondation de l'Internationale ouvrière (ou Deuxième internationale). Si le marxisme y est largement représenté, les nuances idéologiques et les dissensions tactiques sont nombreuses entre les partis de l'Internationale[98].
Progressivement, de nouveaux clivages émergent au sein même du marxisme. L'un des principaux idéologues du SPD, Eduard Bernstein développe une approche théorique nouvelle : le réformisme. Dans son optique, le marxisme est une science et, en tant que science, il doit se conformer aux données immédiates de l'observation socio-économiques[99]. Plusieurs prédictions du Capital ne se réalisent pas : la classe moyenne, en particulier, résiste à toute absorption par le prolétariat ou la bourgeoisie[100]. Ce renversement épistémologique a d'importantes conséquences politiques : le socialisme ou le communisme désignent désormais un processus plutôt qu'un état précis. Bernstein qualifie ainsi rétrospectivement de communiste plusieurs hommes politiques anglais du XVIIe siècle[101]. La diffusion de ce réformisme suscite au sein du SPD l'important débat dit de la « querelle réformiste » (Reformismusstreit) et entraîne par contre-coup l'avènement d'un anti-réformisme. En 1899, un congrès est organisé à Hanovre pour statuer sur l'orientation générale du parti : l'option est réformiste est rejetée par 216 voix contre 21[102]. Ce rejet unanime dissimule un important clivage interne. La direction du parti critique les théories de Bernstein sur un plan tactique, August Bebel et Karl Kautsky se faisant les champions de l'orthodoxie ; de jeunes théoriciens plus radicaux, comme Rosa Luxembourg, développent une opposition fondamentale. On voit ainsi émerger trois tendances qui se distinguent de plus en plus. Réformistes et anti-réformistes se retrouvent sur un point précis : le parti ne doit pas rester inactif en attendant le « grand soir ».
En France, le socialisme émerge dans différents groupes, cercles, syndicats et derrière certains leaders, mais souffre longtemps, contrairement au socialisme allemand, d'un manque d'unité. Les partisans de Marx se retrouvent surtout dans le Parti ouvrier français, de Jules Guesde et Paul Lafargue (lui-même gendre de Marx). Le programme rédigé par Guesde obtient d'ailleurs l'imprimatur de Marx et Engels en personne[103],[104]. La famille socialiste française ne s'unifie qu'en 1905, avec la création de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO). Solidement implanté sur le plan électoral, le socialisme français est fortement attaché aux principes républicains, et faiblement marxiste. Guesde s'est fait le diffuseur en France d'un marxisme dogmatique, sans grand effort de renouvellement théorique ; Jaurès, quant à lui, a intégré des éléments de marxisme dans son discours mais se fait l'avocat d'un « évolutionnisme révolutionnaire », soit d'une progression vers le socialisme comme achèvement des principes républicains, et rejette la vision marxiste de l'État[105].
Dans le reste de l'Europe, le mouvement socialiste, ou social-démocrate, se développe également, mais à des degrés très divers pour selon les pays ce qui est de l'importance de la pensée marxiste en son sein et du degré d'alliance entre parti et syndicats. Dans plusieurs pays, l'évolution vers le réformisme est sensible à la veille de la Première Guerre mondiale, avec l'abandon de la ligne révolutionnaire et de la remise en cause du capitalisme, dont il n'est désormais question que de socialiser les profits. C'est notamment le cas en Scandinavie, mais aussi en Allemagne où se développe néanmoins une aile d'extrême-gauche incarnée par des personnalités comme Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht[106].
[modifier] Le contexte particulier de la Russie
L'Empire russe se distingue du reste des monarchies européennes par une économie peu industrialisée, des structures sociales encore très archaïques dont les réformes - comme l'abolition tardive du servage en 1861 - échouent à gommer les profondes inégalités et un système de monarchie absolue imperméable à la pénétration des idées démocratiques. L'exode des populations rurales pauvres vers les zones urbaines aboutit à la formation d'une classe ouvrière vivant dans des conditions souvent très difficiles et ne bénéficiant, dans la seconde moitié du XIXe siècle, d'aucune des avancées sociales des autres prolétariats européens[107]. Des mouvements socialistes apparaissent, comme les Narodniki, qui passent d'une aspiration au « retour à la terre » à de véritables actions révolutionnaires violentes[108]. Le mouvement socialiste se développe surtout chez les intellectuels, à travers les travaux d'auteurs comme Alexandre Herzen ou Nikolaï Tchernychevski dont le roman Que faire ? constitue une inspiration pour une génération de jeunes révolutionnaires. Les premiers associations ouvrières, en Russie, naissent en 1875 et les aspirations du prolétariat ne rencontrent celles de l'intelligentsia socialiste que très progressivement. Dans certains groupes révolutionnaires se développe une forme de « nihilisme », dont Serge Netchaïev est l'un des représentants le plus célèbre. Des groupes passent au terrorisme, comme Narodnaïa Volia (« Volonté du Peuple ») qui assassine en 1881 le tsar Alexandre II[109],[110].
Le marxisme commence à se diffuser en Russie dans les années 1870 : en 1872 paraît la première traduction en russe du Capital, que la censure tsariste avait jugé trop difficile d'accès pour toucher un quelconque lectorat et poser le moindre problème. L'ouvrage rencontre au contraire un rapide succès dans les milieux intellectuels ; les révolutionnaires russes, dont les espoirs dans le monde paysan ont été déçus, tournent maintenant leurs regards vers la classe ouvrière. Marx lui-même suit désormais avec intérêt la progression de ses idées en Russie, pays qu'il considérait auparavant comme trop arriéré et peu industrialisé pour voir l'apparition d'une avant-garde révolutionnaire. Dans sa correspondance avec Vera Zassoulitch, il évoque le potentiel révolutionnaire des communautés agricoles russes. Gueorgui Plekhanov devient le principal diffuseur en Russie des théories inspirées de Marx : exilé à Genève, il fonde avec Pavel Axelrod et Vera Zassoulitch le groupe Libération du Travail, qui s'emploie à éditer en Russie des ouvrages marxistes. Le but de Plekhanov est alors de faire naître en Russie un mouvement marxiste comparable à celui qui existe déjà en Allemagne. A cette même époque, Vladimir Oulianov, admirateur de Tchernychevski puis de Plekhanov, commence à fréquenter les cercles révolutionnaires. Les militants marxistes en Russie font régulièrement l'objet d'arrestations, qui se traduisent souvent par des peines d'exil intérieur ; en mars 1898, le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) est formé lors d'un congrès clandestin à Minsk : la réunion ne réunit que neuf participants, qui sont ensuite, pour la plupart, rapidement arrêtés. De nombreux révolutionnaires russes sont alors exilés à travers toute l'Europe[111],[112].
En 1900, de retour d'une peine d'exil en Sibérie et installé à Munich, Vladimir Oulianov fonde le journal Iskra, imprimé à Leipzig pour être ensuite diffusé en Russie : différents intellectuels marxistes installés en Allemagne ou en Suisse (Gueorgui Plekhanov, Vera Zassoulitch, Pavel Axelrod, Julius Martov, Alexandre Potressov) collaborent à Iskra, qui fait figure de premier véritable « comité central » du Parti ouvrier social-démocrate de Russie[113],[114]. En février 1902, Vladimir Oulianov, qui a pris le pseudonyme de Lénine, publie le traité politique Que faire ? (au titre emprunté au roman de Tchernychevski) dans lequel, polémiquant avec les tendances réformistes de certains marxistes, il prône la prise du pouvoir via une stratégie révolutionnaire méticuleuse, mise en oeuvre par un parti clandestin, strictement hiérarchisé et discipliné. Lénine insiste tout particulièrement sur la nécessité d'une organisation centralisée, où le centre de direction dirigerait avec précision les cellules locales de l'organisation, qui elles-mêmes guideraient les classes laborieuses[115],[116]. A la fin 1902, Léon Bronstein, dit « Trotsky » rend visite aux différents membres du comité éditorial d'Iskra, en Suisse puis en Angleterre, et devient un temps proche de Lénine[117].
Le POSDR gagne des militants mais est très vite parcouru de profondes divisions. Lors du second congrès du parti, tenu à Bruxelles à partir du mois de juillet 1903, les différentes factions s'opposent vivement. La motion de Lénine proposant une organisation stricte et centralisée du parti est mise en minorité par celle, plus souple, de Martov. Mais le départ du congrès des délégués des courants du Bund et des « économistes » permettent ensuite à Lénine d'obtenir la majorité et d'affermir le contrôle de sa tendance sur le comité central et le journal du parti. Cet épisode aboutit à ce que les partisans de Lénine soient désormais surnommés bolcheviks (« majoritaires ») et ceux de Martov mencheviks (« minoritaires »). Quelques mois plus tard, en vif conflit avec Martov, Lénine démissionne cependant de la rédaction du journal et de la direction du parti ; l'Iskra repasse sous le contrôle des Mencheviks, dont Plekhanov se rapproche. Le POSDR bénéficie de relais et de militants en Russie mais la plupart de ses têtes pensantes se trouvent en exil, où le parti, définitivement scindé, continue d'être parcouru par des conflits politiques et personnels incessants[118],[119]. Trotsky rompt ainsi avec Lénine et l'accuse en 1904 de ne pas préparer la dictature du prolétariat mais une dictature sur le prolétariat, où la direction du parti se substituerait aux travailleurs[120].
Lorsque l'agitation commence en Russie après le Dimanche rouge de janvier 1905, les dirigeants bolcheviks et mencheviks se trouvent toujours à l'étranger; Lénine saisit l'occasion pour rétablir son autorité sur les bolcheviks en convoquant des réunions et en émettant des mots d'ordre dans l'objectif de participer à la révolution[121]. Au troisième congrès du parti, qui se tient à Londres au printemps 1905, il parvient à imposer ses idées et à assurer le contrôle des bolcheviks sur le POSDR. Il est cependant surpris par le déclenchement et l'ampleur de la révolution de 1905. A partir du mois de mai, des travailleurs et des soldats russes s'organisent en conseils (en russe : Soviets)[122]. Les émigrés commencent à rentrer en Russie pour participer à cette révolution spontanée, Trotsky arrivant en mars et devenant en octobre le vice-président du Soviet de Saint-Pétersbourg. Lénine lui-même n'arrive en Russie qu'en novembre et prône l'établissement d'un gouvernement révolutionnaire provisoire des travailleurs. Après la publication par Nicolas II du Manifeste d'octobre, l'opposition est cependant divisée et la révolution s'éteint. En décembre, les membres du Soviet de Saint-Pétersbourg sont arrêtés; les appels à l'insurrection, que contribuent à lancer les bolcheviks, aboutissent à l'écrasement du soulèvement ouvrier à Moscou[123],[124],[125].
Entre 1906 et 1917, les révolutionnaires tentent de se réconcilier, de tirer les leçons de l'échec de 1905 et de définir de nouvelles stratégies. Trotsky, fort de son expérience au Soviet, théorise l'alliance entre le parti et les conseils de travailleurs, le premier devant éduquer les seconds, mais leur laisser ensuite le pouvoir. Lénine, lui, s'en tient à sa conception du rôle dirigeant du parti. Les bolcheviks assurent leur financement notamment par des activités illégales sur le sol russe, dans lesquelles s'illustre entres autres un militant géorgien, Joseph Djougachvili, connu sous les pseudonymes de « Koba », puis de « Staline »[126]. Les sociaux-démocrates participent cependant également à la vie politique légale, l'Empire russe tentant désormais de s'engager dans la voie du parlementarisme. Mencheviks et bolcheviks comptent des élus à la Douma d'État, ce qui entraîne de vifs débats au sein des bolcheviks[127]. Au sein de l'Internationale ouvrière, la division du parti russe suscite l'inquiétude : Rosa Luxembourg et Karl Kautsky, notamment, s'opposent la politique suivie par Lénine et le Bureau socialiste international adopte une résolution condamnant les bolcheviks[128].
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, les sociaux-démocrates russes sont divisés alors même que la Deuxième internationale éclate de fait, les partis socialistes de chaque pays adhérant à la politique belliciste de leurs gouvernements respectifs. Lénine, lui, compte sur une défaite russe qui pourrait favoriser la révolution. Mais les bolcheviks sont très affaiblis en Russie : responsables et militants sont régulièrement arrêtés par l'Okhrana. Les députés bolcheviks de la Douma et leurs assistants, dont Lev Kamenev, sont arrêtés pour trahison et envoyés en déportation, où ils retrouvent les militants déjà arrêtés comme Staline et Ordjonikidze. L'organisation du parti peine ensuite à se reconstituer[129],[130]. En janvier 1917, les révolutionnaires russes apparaissent encore loin du pouvoir et Lénine exprime, lors d'un discours prononcé à Zurich à l'occasion du douzième anniversaire de la révolution de 1905, ses doutes quant à la possibilité de sa génération de voir la révolution de son vivant[131].
[modifier] Révolution russe et naissance de la mouvance communiste mondiale
[modifier] Prise du pouvoir par les bolcheviks en Russie
La chute de l'Empire russe en 1917 apporte aux révolutionnaires marxistes une occasion inespérée de prendre le pouvoir. L'écroulement militaire de la Russie sur le Front de l'Est porte le coup de grâce à un régime tsariste politiquement discrédité. Au début du mois de mars (fin février selon le calendrier julien, une révolte populaire spontanée éclate dans la capitale Petrograd (Saint-Petersbourg), déclenchant la révolution de Février, premier acte de la révolution russe. La troupe se mutine et fraternise avec les émeutiers. Des députés de la douma forment un comité destiné à assurer un gouvernement provisoire ; dans le même temps est formé le Soviet des députés ouvriers et des délégués des soldats de Petrograd, sur le modèle des conseils ayant existé durant la révolution de 1905. Nicolas II, dépassé par la situation, abdique le 15 mars (2 mars du calendrier julien). Si certains mencheviks et socialistes révolutionnaires ont participé à la révolution sans la diriger aucunement, les bolcheviks n'y ont jusqu'ici tenu aucun rôle[132]. Le gouvernement provisoire russe issu de la chute du tsarisme temporise du fait de la guerre en cours et renvoie les réformes réclamées par la population, comme la redistribution des terres, à la convocation ultérieure d'une assemblée constituante. Il se trouve en outre presque immédiatement en situation de rivalité avec le Soviet de Petrograd, le pouvoir politique Russie se trouvant de fait en situation de dualité[133],[134].
Avec le concours matériel du haut commandement allemand, ravi de faire pénétrer en Russie des fauteurs de trouble potentiels, Lénine et d'autres révolutionnaires exilés, comme Radek, retournent sur le sol russe. En chemin, Lénine rédige un document connu ensuite sous le nom de Thèses d'avril, qu'il présente à son arrivée à la réunion des bolcheviks[135],[136]. Sans appeler explicitement au renversement du gouvernement provisoire, il y préconise son remplacement par un cabinet socialiste, ainsi que la redistribution des terres aux paysans, l'arrêt de la guerre, l'auto-détermination des peuples et la transformation des Soviets, conseils élus de travailleurs, en organes de gouvernement[137]. Si Lénine préconise le transfert de tout le pouvoir aux Soviets, qu'il met en parallèle avec la Commune de Paris en tant que pouvoir venu « du bas », il conçoit le Soviet comme devant être pénétré par le parti, qui en ferait l'expression de sa volonté. Les bolcheviks entretiennent une agitation croissante à renfort de slogans populistes et pacifistes (« Pain, paix, liberté ! », « Tout le pouvoir aux Soviets immédiatement ! »[138] ; ils prennent progressivement le contrôle des détachements armées de travailleurs qui constituent le bras armé des Soviets, et qui reçoivent bientôt le nom de gardes rouges[139]. Une première tentative d'insurrection, lors des journées de juillet, tourne à la débâcle pour les bolcheviks, qui ne semblent pas avoir eu de plan réellement défini[140]; Lénine est contraint de se réfugier en Finlande. Les bolcheviks continuent cependant leur progression en son absence et, profitant du mécontentement général face à la situation désastreuse du pays, gagnent des élus aux Soviets, aux comités d'usine et dans les syndicats. En août, la contre-offensive sur le front de l'Est décidée par Alexandre Kerensky tourne à la débâcle, discréditant plus avant le gouvernement provisoire[141]. Les bolcheviks poursuivent leur prise de contrôle des Soviets ; en septembre, Trotsky, désormais allié aux bolcheviks, est élu président du Soviet de Petrograd[142]. Durant son séjour en Finlande, Lénine rédige L'État et la Révolution, ouvrage dans lequel il théorise le passage d'un stade d'État bourgeois à un État prolétarien, qui, après une phrase de dictature du prolétariat provisoire, s'éteindra ensuite de lui-même pour aboutir à la phase du communisme ; il n'y aborde que furtivement la question de l'usage de la violence[143]. Il y préconise au passage l'adoption du nom de communiste par les bolcheviks : « nous avons un parti véritable ; il se développe admirablement ; donc, ce nom absurde et barbare de "bolchevik" peut "passer", bien qu'il n'exprime absolument rien, sinon ce fait purement accidentel qu'au congrès de Bruxelles-Londres, en 1903, nous eûmes la majorité... (...) peut-être hésiterais-je moi-même à proposer, comme je l'ai fait en avril, de changer la dénomination de notre Parti. Peut-être proposerais-je aux camarades un "compromis" : celui de nous appeler Parti communiste, tout en gardant, entre parenthèses, le mot "bolchéviks"[144]. »
Au début du mois d'octobre, Lénine revient clandestinement en Russie pour plaider auprès des bolcheviks la nécessité d'une prise du pouvoir par la force, avant que se réunisse le deuxième congrès panrusse des Soviets, qui risquerait d'aboutir sur la formation d'un gouvernement de coalition, ruinant les chances du parti bolchevik d'exercer le monopole du pouvoir[145] ; il parvient à convaincre le comité central et l'insurrection est décidée. Trotsky suscite de son côté la création d'un Comité militaire révolutionnaire du Soviet de Petrograd, officiellement présidé par un membre des socialistes-révolutionnaires de gauche mais contrôlé par une majorité de bolcheviks[146]. Dans la nuit du 24 au 25 octobre (7 novembre du calendrier grégorien), les troupes dépendant du Soviet de petrograd s'emparent des bâtiments stratégiques de Petrograd. Le Palais d'Hiver, siège du gouvernement, est pris et Kerensky doit prendre la fuite. Au matin du 25 octobre, Lénine proclame le renversement du gouvernement provisoire[147],[148]. A Moscou, des combats ont lieu durant dix jours avant que les bolcheviks ne parviennent à prendre le contrôle de la ville[149]. A Petrograd, quelques heures après la chute du Palais d'hiver, le deuxième congrès des Soviets s'ouvre : les mencheviks, les SR et le Bund quittent le congrès pour protester contre le coup de force des bolcheviks, mais laissent ainsi les mains libres à Trotsky, qui fait adopter un texte condamnant les SR et les mencheviks. Peu après, le congrès adopte un texte rédigé par Lénine attribuant « tout le pouvoir aux Soviets » : le pouvoir est cependant dans les faits des bolcheviks, à qui le départ des autres partis du congrès permet de s'attribuer la légitimité populaire. Le lendemain, un gouvernement présidé par Lénine, le Conseil des commissaires du peuple (Sovnarkom), est proclamé, ne comptant que des bolcheviks en son sein ; les bolcheviks et leurs alliés SR de gauche sont seuls à siéger au nouveau Comité exécutif du Congrès des Soviets. Dès le lendemain de leur prise du pouvoir, les bolcheviks prennent des mesures autoritaires en interdisant des journaux d'opposition. L'assemblée constituante, dont les bolcheviks avaient eux-mêmes réclamé la tenue, ouvre sa session en janvier 1918, puis est déclarée dès le lendemain par le Conseil des commissaires du peuple, les gardes rouges l'empêchant de se réunir à nouveau. Le gouvernement bolchevik restreint les prérogatives de l'instance permanente de l'« instance suprême » du Congrès des Soviets. Son organe permanent de direction, le Comité exécutif des Soviets, voit ses compétences limitées et un Présidium du Comité exécutif, entièrement contrôlé par les bolcheviks, est créé. Les Soviets deviennent de simples organes d'enregistrement. Un décret sur la terre, qui légitime les confiscations des terres des grands propriétaires survenues dans les mois précédents, permet aux bolcheviks d'obtenir, au moins durant un temps, le soutien d'une grande partie de la paysannerie[150].
[modifier] Survie du régime soviétique et échec de la vague révolutionnaire en Europe
Le nouveau régime bolchevik naît dans des conditions particulièrement délicates et apparaît peu susceptible de durer. Les dirigeants bolcheviks tiennent leurs valises prêtes au cas où ils auraient besoin de prendre la fuite. Pour lutter contre les ennemis internes, le Sovnarkom crée dès décembre 1917 une police secrète, la Tchéka (Commission extraordinaire panrusse pour la répression de la contre-révolution et du sabotage ). De surcroît, la Russie est toujours en guerre contre les Empires centraux, alors même que le nouveau gouvernement est incapable de se défendre, malgré la transformation de la Garde rouge en Armée rouge des ouvriers et paysans. Les bolcheviks entament des pourparlers avec l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie à Brest-Litovsk : Trotsky, commissaire aux affaires étrangères, prolonge les négociations en se tenant à une ligne « ni paix ni guerre »[151]. Lénine, jugeant cette position intenable, obtient, contre Trotsky et Boukharine, la signature en mars d'une paix séparée avec les Empires centraux. Sauvé de l'effondrement militaire, le nouveau régime perd par cette paix coûteuse le contrôle de la Biélorussie, de l'Ukraine et des Pays Baltes, mais parvient à se maintenir. Quelques jours plus tard, lors du septième congrès des bolcheviks, le parti est rebaptisé Parti communiste de Russie (bolchevik), ce nouveau nom étant destiné, comme préconisé par Lénine dans L'Etat et la révolution, à souligner l'identité révolutionnaire du mouvement et à se distinguer des autres socialistes[152]. Dans le courant 1919, le Comité central du parti est réorganisé avec la création de deux organes de direction internes, le Politburo et l'Orgburo, qui disposent de pouvoirs considérables. Le parti est dirigé pour l'essentiel par Lénine et Sverdlov jusqu'à la mort de ce dernier en 1919[153].
Le traité de Brest-Litovsk suscite des oppositions internes au nouveau pouvoir, notamment avec le groupe des « communistes de gauche » qui, rassemblé autour de la revue Kommunist dirigée notamment par Nikolaï Boukharine et Karl Radek, prône la « guerre révolutionnaire » et avec les SR de gauche, jusque-là alliés aux bolcheviks. Les SR « de droite » forment quant à eux un gouvernement rival, le Comité des membres de l'Assemblée constituante (Komuch) mais l'Armée rouge, réorganisée par Trotsky, arrête l'avance de leurs troupes vers Moscou[154]. Le régime bolchevik doit combattre sur plusieurs fronts : en mars, les SR de gauche entrent en rébellion ; les Armées blanches, dont les principaux commandants sont les généraux Koltchak, Dénikine et Ioudenitch, soutenues par les Alliés, font peser une grave menace contre le nouveau pouvoir. L'ancien Empire russe éclate en multiples gouvernements indépendantistes. Face à cette situation, les bolcheviks doivent improviser une armée, un mode de fonctionnement économique qui reçoit le nom de « communisme de guerre » et la mise sur pied d'une dictature politique. L'économie est étatisée et mobilisée par le biais d'une vaste programme de nationalisations ; une politique de réquisitions agricoles est mise en oeuvre pour assurer le ravitaillement, tandis que le régime tente de mobiliser la paysannerie. Ne concevant la paysannerie que constituée en classes sociales antagonistes, Lénine met en place une politique de réquisition brutale qui touche l'ensemble de la paysannerie : des insurrections éclatent que Lénine, les attribuant aux seuls paysans riches (« Koulaks » fait réprimer avec une grande violence. Les institutions autonomes nées de la révolution (Soviets, comités d'usine, syndicats) sont subordonnés au parti, tandis que les partis non bolcheviks sont interdits. Le 10 juillet 1918, la première constitution de la République socialiste fédérative soviétique de Russie est adoptée, stipulant que « le Parti communiste dirige, commande et domine tout l'appareil d'État ». Les effectifs de la Tchéka, dirigée par Félix Dzerjinski, s'accroissent considérablement durant la guerre civile ; le 6 juin, un décret rétablit la peine de mort. Le massacre de la famille Romanov et la répression des SR de gauche figurent parmi les évènement marquants du début du régime de terreur, mais les exécutions ne prennent un caractère de masse qu'après les attentats du 30 août 1918 : Moïsseï Ouritski, chef de la Tchéka de Petrograd, est tué, et Lénine est blessé à Moscou par la SR Fanny Kaplan[155]. Le 5 septembre, le Conseil des commissaires du peuple publie un décret intitulé Sur la Terreur rouge[156]. La Russie est alors marquée par une campagne de terreur d'une violence et d'un arbitraire extrêmes, qui se déroule en parallèle aux actes terreur blanche commis par les Blancs[157]. En 1919-1920, les bolcheviks, qui ont réussi à faire de l'Armée rouge une force réelle, à organiser pour les soutenir un appareil propagande très efficace, parviennent à triompher du gros des Armées blanches, désunies et sans programme politique cohérent. Les bolcheviks doivent également affronter les différents mouvements indépendantistes, les anarchistes de Nestor Makhno et les « Armées vertes » de paysans révoltés. Les affrontements dans les territoires de l'ancien Empire russe se poursuivent, à une échelle plus réduite, jusqu'en 1923[158].
Hors de Russie, la révolution bolchevique a des répercussions la Finlande, qui vient de gagner son indépendance vis-à-vis de la Russie et dont la situation politique est encore très instable. L'affrontement entre les Gardes rouges du Parti social-démocrate de Finlande et les Blancs du Sénat conservateur tourne à la guerre civile entre février et mai 1918. Les Rouges finlandais sont vaincus, la Russie soviétique, qui les soutenait dans l'espoir de récupérer le territoire, devant renoncer à toute présence militaire en Finlande. Ce n'est qu'une fois réfugiés en Russie que les insurgés sociaux-démocrates, dirigés notamment par Otto Wille Kuusinen, se rebaptisent Parti communiste de Finlande[159].
Au sein des partis socialistes et sociaux-démocrates européens, la révolution d'Octobre ne fait l'objet d'aucune unanimité. En Allemagne, Karl Kautsky critique vivement la rupture avec les traditions du mouvement ouvrier européen, qui aboutit selon lui non à la dictature du prolétariat mais à celle d'une partie du prolétariat sur une autre. A l'extrême-gauche, chez les Spartakistes, Clara Zetkin et Franz Mehring approuvent l'écrasement de la constituante, tandis que Rosa Luxembourg , si elle l'approuve également, regrette qu'elle n'ait pas été suivie d'élections[160]. En novembre 1918, l'Allemagne se trouve en état d'ébullition politique : de multiples grèves éclatent à travers le pays, marquées par des élections de conseils de travailleurs et de soldats. A Munich, le 8 novembre, un conseil proclame la « République socialiste de Bavière » et porte à sa présidence l'USPD Kurt Eisner. A Berlin, le 9 novembre, les soldats fraternisent avec les ouvriers en révolte. Le ministre SPD Philipp Scheidemann proclame la République pour prendre de vitesse Karl Liebknecht, qui proclame deux heures plus tard la « République socialiste libre »[161]. Un gouvernement, le Conseil des députés du peuple (ou des Commissaires du peuple) est fondé, mais son président, le SPD Friedrich Ebert s'en tient à une démarche légaliste. Le Congrès national des Conseils d'ouvriers et de soldats refuse de se faire l'instrument d'une révolution de type bolchevique, tandis que les Spartakistes s'opposent à l'idée d'une révolution par le biais de la démocratie parlementaire. Le 4 janvier 1919 se tient le congrès fondateur du Parti communiste d'Allemagne (KPD), dans une atmosphère radicale où Rosa Luxembourg tente vainement de convaincre du danger du boycott des élections à l'assemblée nationale. Le lendemain, une manifestation ouvrière d'une ampleur inattendue débouche sur un affrontement ouvert à Berlin. Karl Liebknecht, emporté par le mouvement, appelle à renverser le gouvernement. Le soulèvement est bientôt écrasé par les autorités, le ministre SPD Gustav Noske s'appuyant sur les Corps francs pour réprimer les insurgés. Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg sont capturés et assassinés par des militaires[162].
La Hongrie, qui vient de prendre son indépendance avec l'éclatement de l'Autriche-Hongrie, est également touchée par la vague révolutionnaire : Béla Kun et Tibor Szamuely, à la tête d'un groupe de hongrois faits prisonniers en Russie durant la guerre et convertis au bolchevisme, reviennent au pays pour former le Parti communiste de Hongrie, avec les encouragements de Lénine. Le 21 mars, alliés aux Sociaux-démocrates hongrois, les communistes prennent le pouvoir et proclament la République des conseils de Hongrie, le nom de République des conseils étant une traduction de République soviétique[163]. Suscitant immédiatement l'hostilité des Alliés, le nouveau gouvernement hongrois, qui ne bénéficie pas d'un véritable appui populaire, se rend vite impopulaire par des mesures de nationalisations autoritaires. Une politique répressive appelée, comme en Russie, terreur rouge, est bientôt mise en oeuvre, faisant plusieurs centaines de victimes. Le conflit avec la Tchécoslovaquie, puis la Roumanie, dans le but de récupérer les territoires hongrois perdus, entraîne au bout de trois mois la chute de la République des conseils de Hongrie : les troupes roumaines prennent Budapest en août et Bela Kun se réfugie en Russie soviétique[164].
Le régime hongrois, dont une majorité des cadres est issue de la communauté juive de Hongrie, contribue à susciter des persécutions antisémites en Hongrie et, plus largement, à diffuser le mythe du judéo-bolchevisme, soit l'identification des communistes aux Juifs. Déjà répandue du fait d'une forte présence de Juifs parmi les dirigeants bolcheviks, le préjugé antisémite qui identifie les révolutions communistes à un complot juif est très répandu, en Europe comme sur le continent américain, durant toute la période de l'entre-deux-guerres[165].
[modifier] Symboles du communisme
[modifier] Théories partant du marxisme
[modifier] Léninisme
[modifier] Stalinisme
Le stalinisme désigne avant tout la pratique totalitaire du pouvoir de Joseph Staline en URSS de 1929 à 1953. Staline est Secrétaire Général du Parti communiste de l'Union soviétique dès 1922, mais il faut attendre 1929 pour qu'il dispose d'un pouvoir absolu sur les affaires soviétiques. Le stalinisme est défini par une bureaucratie et une centralisation de l'État, une propagande incessante à la gloire du chef, des violations massives des droits de l'Homme, une terreur politique et des exécutions de grande ampleur, une surveillance étroite de la population par la police politique, et le développement autoritaire de l'économie du pays, notamment de l'industrie lourde, via la planification. Les divers communistes anti-staliniens ont été violemment réprimés par le régime, nombreux furent assassinés[166].
À la mort de Staline en 1953, l'URSS est une superpuissance et dispose de l'arme nucléaire, mais cette puissance ne s'est acquise qu'à un coût humain terrifiant : entre 20 et 40 millions de personnes ont été tuées par le régime durant son règne[167].
Un des concepts-clé du stalinisme est le « socialisme dans un seul pays » : il ne s'agit plus de se lancer dans une révolution mondiale, mais – selon la propagande officielle – de consolider le « socialisme » à l'intérieur même de l'URSS.
[modifier] Maoïsme
[modifier] Trotskisme
Le trotskisme désigne davantage une idéologie qu'une pratique du pouvoir. Léon Trotski est l'un des principaux acteurs de la révolution russe ; il se réclame de Lénine, comme Staline, mais est opposé à ce dernier.
Aujourd'hui, le trotskisme est l'idéologie dont se réclament généralement les partis d'extrême gauche en France[168],[169] ; ils rejettent en effet l'héritage des régimes de l'URSS, la Chine ou encore de la Corée du Nord[168].
[modifier] Titisme
Le titisme (dérivée de l'idéologie et la pratique politique de Josip Broz, dit « Tito ») est l'idéologie communiste présente[réf. nécessaire] dans la République fédérative socialiste de Yougoslavie de 1945 à sa dissolution, en 1992, alors que le pays est dirigé autoritairement par la Ligue des communistes de Yougoslavie.
Le titisme est connu pour être une alternative au stalinisme, puisque la Yougoslavie de Tito a rompu avec l'URSS en 1948. Il n'en est pas moins que la Yougoslavie titiste est une dictature, où se mêlent propagande au profit de Tito[170] et réduction des libertés individuelles.
Tito est le premier chef d'État à voir défendu une « voie nationale » dans la construction du socialisme[réf. nécessaire]. Il sera parmi les fondateurs du mouvement des non-alignés, qui proclament leur neutralité dans l'affrontement (principalement idéologique) qui oppose l'URSS et les États-Unis.
[modifier] Eurocommunisme
[modifier] Communisme de conseils
S'opposant au « communisme de parti », ce courant communiste se base sur les conseils ouvriers.
[modifier] Luxembourgisme
Ce courant communiste s'inspire de Rosa Luxemburg, théoricienne marxiste et fondatrice de la Ligue spartakiste et du Parti communiste d'Allemagne.
[modifier] Le communisme dans le monde
[modifier] En Amérique
Lors de la Révolution cubaine à la fin des années 1950, des révolutionnaires renversent la dictature pro-américaine de Fulgencio Batista. Fidel Castro conserve le pouvoir de 1959 à 2008, avant de le céder à son frère Raul Castro, qui dirige le pays depuis.
Si l'actuelle Constitution de Cuba proclame que le pays est « un État socialiste [...], organisé par tous et pour le bien de tous, en tant que République unitaire et démocratique, pour jouir de la liberté politique, de la justice sociale, du bien-être individuel et collectif et de la solidarité humaine »[171], Cuba est en réalité un pays autoritaire[172], dirigé sans partage par le Parti communiste cubain, et où les opposants politiques ou les journalistes indépendants sont persécutés[173].
[modifier] En Asie
L'Union des Républiques Socialistes Soviétiques fut le premier pays du monde à être dirigé par un gouvernement dont les membres appartiennent à un parti communiste, après la révolution russe de 1917. Le pays se déclare « socialiste », c'est-à-dire « en route vers le communisme ». L'URSS va monter en puissance sous Staline (aussi bien sur le plan économique avec l'industrialisation du pays, que politiquement et militairement), et sortir victorieuse de la Seconde Guerre mondiale, bien que terriblement affaiblie par le conflit. Durant la seconde moitié du XXe siècle, l'URSS sera considérée comme une superpuissance, étant la seule rivale idéologique, économique et militaire des États-Unis durant la guerre froide.
En Chine continentale, après la seconde guerre mondiale, les communistes et les nationalistes, qui s'étaient unis pour combattre le Japon, recommencent à s'affronter pour la domination du pays. Cette guerre civile chinoise se termine par la victoire des communistes, qui instaurent la « République populaire de Chine » en 1949. Les nationalistes, dirigés par Tchang Kaï-chek, se réfugient à Taïwan et installent la République de Chine, un régime d'abord autoritaire, qui va s'adoucir au fil des années.
[modifier] En Europe
En France, en décembre 1920, la Section française de l'Internationale communiste est créée à la scission de la SFIO par le congrès de Tours, rebaptisée en Parti communiste (PC) en 1921, puis Parti communiste français (PCF) en 1943. Ce parti a une influence considérable dans l'après guerre, étant par exemple le premier parti aux élections législatives de 1946[174]. Son audience va néanmoins considérablement diminuer dans les décennies suivantes, plus particulièrement après la chute du mur de Berlin et du « rideau de fer ».
Après la Seconde guerre mondiale, l'Armée rouge, ayant libéré les pays d'Europe de l'Est de l'occupant nazi, va être utilisée par les Soviétiques comme un moyen de pression et de répression pour instaurer autoritairement et maintenir des régimes affiliés en Pologne, Bulgarie, Roumanie, Hongrie, et en Allemagne de l'Est[175]. Ces régimes étaient connus sous leur auto-désignation de « démocraties populaires », par opposition aux « démocraties libérales » occidentales, mais les dissidents de ces pays, tels Alexandre Zinoviev, Boris Pasternak, Vaclav Havel ou Andreï Sakharov, récusaient tous la dénomination de démocratie populaire en affirmant que ces régimes oligarchiques et bureaucratiques n'étaient ni démocratiques, ni populaires.
[modifier] Critiques du communisme
Les critiques du communisme peuvent viser à la fois les fondements théoriques du communisme et les politiques menées dans les faits par les régimes communistes. Par contre, on trouve des personnalités appartenant à des mouvements communistes ou socialistes ayant critiqué l'URSS ou d'autre dictatures se disant communistes. Parmi ceux-là, on peut citer Ignazio Silone (membre du Parti socialiste italien, opposé au stalinisme), George Orwell (socialiste, militant de l'ILP, Orwell critiqua avec ferveur le stalinisme (comme dans sa nouvelle La Ferme des animaux ou dans 1984), Saul Alinsky (père de l'organisation communautaire), Richard Wright (membre du Parti communiste américain). De nombreux membres de la révolution bolchévique russe se sont opposés à Staline, comme Timoteï Sapronov, Grigori Zinoviev, Alexandre Chliapnikov ou Léon Trotski, qui furent tous assassinés sur ordre de Staline.
[modifier] Critiques de la théorie
Sur les fondements théoriques, on peut reprocher au communisme de prôner la « révolution ouverte » ou le « renversement violent » de la société par la révolution. Ainsi, Yves Guyot qualifie-t-il en 1893 le collectivisme de « tyrannique »[176] en 1893 tandis que le communisme en rejetant la propriété privée s'opposerait à la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789: « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression. » Max Stirner, un des fondateurs de l'anarcho-individualisme, écrivait ainsi qu'« en abolissant la propriété personnelle, le communisme ne fait que me rejeter plus profondément sous la dépendance d'autrui, autrui s'appelant désormais la généralité ou la communauté »[177].
En 1876, dans une brochure du Parti ouvrier, Jules Guesde leur répond : « Pas de spoliation, mais au contraire, maintien de la propriété réellement personnelle existante, ou création pour les sans-propriété d'aujourd'hui, de la copropriété de demain. Nous sommes aujourd'hui le seul parti plus que défenseurs, créateur de la propriété pour tous. »[178].
Les économistes libéraux Ludwig von Mises et Friedrich Hayek ont également développé une critique du communisme en tant qu'économie planifiée, estimant qu'une « économie communiste » ne pouvait pas exister, en particulier à cause du rejet du mécanisme des prix et de la loi de l'offre et de la demande. Mises écrivit ainsi dans Socialisme en 1922 : « Du fait de la destruction du système des prix, le paradoxe de la « planification » tient à ce qu'il est impossible d'y faire un plan, faute de calcul économique. Ce que l'on dénomme économie planifiée n'est pas une économie du tout. C'est tout juste un système de tâtonnements dans le noir. » L'économiste hongrois János Kornai poursuivit la critique économique du communisme et de l'économie planifiée, condamnée à être une « économie de la pénurie » selon lui, non à cause de défauts temporaires mais à cause des problèmes fondamentaux de la théorie.
L'Église catholique a déclaré par la voix du Pape Pie XI que le communisme est « intrinsèquement pervers » et que « l'on ne peut admettre sur aucun terrain la collaboration avec lui de la part de quiconque veut sauver la civilisation chrétienne », dans l'encyclique Divini Redemptoris publiée le 19 mars 1937[179].
[modifier] Critiques des régimes communistes
Le communisme est critiqué pour les conséquences humaines, économiques, politiques ou environnementales entrainées par les « régimes communistes ». Stéphane Courtois s'est ainsi livré à un recensement des victimes des régimes marxistes-léninistes dans Le Livre noir du communisme, écrivant dans la préface que « [l]e total approche la barre des cent millions de morts[180] » (chiffre contesté par plusieurs historiens dont une partie des co-auteurs de l'ouvrage[181][réf. insuffisante]). Sont également critiquées les conséquences économiques avec la moindre progression de la prospérité des peuples sous un régime communiste, en particulier à partir de la comparaison entre RDA et RFA ou Corée du Nord et Corée du Sud. Par ailleurs, la remise en cause des libertés fondamentales et le culte de la personnalité des dirigeants ont été soulignés (cette critique s'adressant manifestement au stalinisme). Certains philosophes ou penseurs (Leszek Kołakowski, Friedrich Hayek) estiment en particulier que la mise en place du communisme ne peut déboucher que sur un régime tyrannique ou totalitaire.
En outre, les conséquences environnementales comme l'assèchement de la mer d'Aral à la suite des décisions prises par le gouvernement soviétique ont pu être soulignées par certains auteurs.
Enfin, Zinoviev s'est livré à une critique sur la base de la vie quotidienne en URSS et revendique « d'avoir observé la réalité soviétique, d'avoir perçu comment le communiste idéaliste était vaincu par le communisme réel et d'en avoir conclu que la société soviétique excluait tout possibilité de créer le communisme idéal » (in Les confessions d'un homme en trop). Bien que les phénomènes « communalistes » selon Alexandre Zinoviev soient visibles dans toutes les sociétés aussi bien communistes et qu'occidentalistes, c'est en Union Soviétique et probablement dans tous les pays avec un système social communiste (« communiste réel ») que ces phénomènes suivant les lois sociales et de la nature humaine jaillissent aux quotidiens dans la vie de millions de gens d'une façon extrême et poussée à outrance.
La résolution 1481 de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, datée du 25 janvier 2006 durant la session d'hiver, « condamne avec force les crimes des régimes communistes totalitaires[182] ». Le 2 avril 2009, le Parlement européen, confirmant « la nécessité d'une condamnation internationale des crimes des régimes communistes totalitaires », a voté une résolution condamnant « fermement et sans réserve tous les crimes contre l'humanité et les innombrables violations des droits de l'homme commis par tous les régimes totalitaires et autoritaires[183] » et proposé de faire du 23 août, jour anniversaire de la signature du Pacte germano-soviétique, la journée européenne en mémoire des victimes de tous les régimes totalitaires et autoritaires[184],[185].
Alexandre Zinoviev a défini le comportement de la population soviétique après la mort de Staline envers l'idéologie communiste, à partir du concept de « facteur de trahison ». Contrairement à Napoléon Ier et à Marx qui voyaient dans l'idéologie un mensonge et un phénomène transcendant, Alexandre Zinoviev voit dans l'idéologie, pris au sens d'Antoine Destutt de Tracy, une notion importante aux phénomènes de société. Dans le contexte de "Guerre Civile"[186], l'idéologie communiste de base d'orthodoxie religieuse a participé à la victoire soviétique contre le nazisme, a malgré tout généré une certaine amélioration sociale vis à vis de la période tsariste, puis a contribué aux développements des sciences et des techniques du pays. Le facteur de trahison a brisé un lien entre la société et l'idéologie tendant ainsi l'idéologie vers l'occidentisme en contradiction avec les phénomènes sociaux globaux. Par exemple, cet « occidentisme honteux » aurait eu pour conséquence des plans absurdes aboutissant à des catastrophes, comme par exemple la plantation de maïs en Russie entre autres. Ainsi, ce phénomène pervasive s'est diffusé, lentement et progressivement, depuis le pouvoir soviétique proche de l'occidentisme par la politique internationale et diplomatique à partir de 1954 jusqu'à la base populaire dans les années 1980 en passant par les intellectuels (et dissidents) dans les années 70. La dissolution de l'idéologie aurait ainsi contribué à la chute du régime communiste soviétique et de la structure sociale elle-même. En effet, dans l'histoire de la Russie, « le pouvoir et l'administration » et la religion orthodoxe (remplacée par l'idéologie) ont toujours été les piliers inaliénables de cette société séculaire. Ils sont la base de la société globale. Cette chute serait ainsi surtout due à la victoire, au sein d'une bureaucratie devenue nomenklatura (mais aussi parmi la population, exaspérée par les pénuries permanentes et voulant accéder à la consommation), de l'idéologie consumériste de l'Occident contre l'idéologie communiste. Les phénomènes internes, le « communalisme » de la société du communisme réel n'auraient, dans l'effondrement du système, qu'un rôle secondaire. Ceci rejoint la critique de Ludwig Büchner selon laquelle « Il est faux que tous les essais communistes aient été malheureux ; que là où ils ont échoué, leur insuccès a été amené par des difficultés extérieures plutôt qu'intérieures. On peut enfin faire remarquer à bon droit qu'au point de vue économique et social les avantages de la communauté des biens promettent d'être tout à fait extraordinaires, et qu'il est très possible d'imaginer un état social où, sans péril pour le but même de la société ou pour l'individualité de chacun, le travail dégagé de toute contrainte et purement volontaire, aurait uniquement pour but le bien de la communauté »[187].
[modifier] Comparaison entre communisme et nazisme
Le thème de la comparaison entre le nazisme et le communisme revient régulièrement dans les médias. Mais dans ce domaine, il n'est pas possible de mener des recherches historiques dénuées d'arrière-plan politique, car la démarche en elle-même est un enjeu de la lutte entre communistes et anti-communistes, les premiers lui récusant toute pertinence, et les seconds s'en servant pour discréditer l'idéologie communiste. Bien que la comparaison repose surtout sur des similitudes techniques dans la logistique totalitaire (quadrillage policier de la société, hiérarchie étatique étouffant l'expression de la base populaire, propagande omniprésente embrigadant la population, système répressif hypertrophié allant jusqu'aux massacres de masse dans ses actions, réseau de camps de détention), ce sont les fondements idéologiques qui sont mis en parallèle : ainsi, dans Le Passé d'une illusion, François Furet, affirme que le nazisme et le communisme puisent leur idéologie dans une même opposition à ce qu'ils nomment la « bourgeoisie capitaliste »[188]. Alain Besançon, dans son discours « Mémoire et oubli du bolchevisme » prononcé à l’Institut de France lors de la séance publique annuelle des cinq académies, le 21 octobre 1997, et dans son livre Le malheur du siècle[189] aborde également ce thème et, déplorant que l'on ne compare pas davantage nazisme et communisme, qualifie le traitement relatif des crimes staliniens et des crimes nazis d'« amnésie et hypermnésie historiques » (ce que Régis Debray a surnommé de concurrence des mémoires, thème également abordé par l'écrivain Stéphane Courtois dans son Le Livre noir du communisme).
Toutefois, des auteurs comme Michel Dreyfus, Bruno Groppo, Claudio Ingerflom, Roland Lew, Claude Pennetier, Bernard Pudal, Serge Wolikow dans leur livre Le Siècle des communismes récusent la pertinence de cette comparaison : si, sur un plan purement technique, on perçoit de nombreuses similitudes parce que les mêmes besoins appellent les mêmes moyens, sur un plan idéologique en revanche, les deux systèmes puisent à des idées tout à fait opposées.
Par ailleurs, l'historien roumain du communisme Victor Frunză, ancien membre du PCR[190] apprécie que « nazisme et communisme ne sont pas comparables, parce que le premier, resté fidèle à ses racines idéologiques naturalistes, a séduit et entraîné d'abord son propre peuple dans un projet historique conformément auquel il a terrorisé et opprimé ses opposants et des peuples étrangers ou définis comme tels, tandis que le second, tournant le dos à ses racines idéologiques humanistes, a terrorisé et opprimé non seulement ses opposants mais d'abord son propre peuple : les prolétariats des pays où il a pris le pouvoir, alors qu'il a séduit et mobilisé intellectuels, syndicalistes, ouvriers et même prêtres chez des peuples étrangers ».
[modifier] Notes et références
[modifier] Karl Marx et Friedrich Engels
- Autres :
[modifier] Notes explicatives
- Ce symbole est notamment représenté sur le drapeau de l'URSS et sur une des ébauches du drapeau de la Chine populaire.
[modifier] Autres références
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[modifier] Annexe
[modifier] Bibliographie
: Ouvrage ou article utilisé comme source pour la rédaction de cet article
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[modifier] Articles connexes
[modifier] Liens externes
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- Archives internet des anarchistes sur le communisme
- Communisme, éléments de réflexion Texte du groupe L'Insécurité sociale
- L'archive internet des marxistes
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